CONVERSIONS SUR CONVERSIONS
« Mais l'ignoi anec humaine ei les préjugés finiront par disparaître, et alors la Science et la Religion réunit ont leurs rayons dans un magnifique arc-en-ciel de lumière, reliant les cieux à la terre et la terre aux cieux .*
Phok. Hitchcock.
Il n’est pas nécessaire de raconter ici les longues discussions qui eurent lieu au sujet du spiritualisme, ni les nombreuses questions posées aux esprits, questions résolues la plupart du temps par Stafford. Il importait peu qu’elles fussent tracées en allemand ou en anglais, les réponses écrites par nui main étaient également concises, logiques et exactes. Il semblait qu’une lutte intellectuelle se fût engagée entre le D r Friese et Stafford. Je me rappelle qu’un soir, la discussion dura des heures entières; soudain la pendule, sonnant minuit, rappela au docteur qu’il avait oublié son exactitude habituelle, el qu’il n’avait même pas songé h manger sou sandwich
AU PAYS DE t.'OMDP.E
et à me renvoyer dans ma chambre. Cette circonstance inouïe parut lui occasionner pas mal de trouble car il déclara : « Ceci ne doit plus jamais arriver. »
Les jours suivants, je le trouvai très pensif, très distrait, laissant passer un mauvais dessin que j’avais fait sans le corriger ni le critiquer avec sévérité, selon son habitude invariable.
Dans la nuit, je l'entendais marcher de long en large dans sa chambre. Mais, quand je lui demandais s'il était malade, il me répondait:
— Non, je vais bien, mais je me sens très préoccupé.
Moi aussi je commençais à me sentir préoccupée ; et je me demandais en quelle manière je pourrais l’aider: mais il se refusa ;ï interroger encore les esprits et môme à discuter ce sujet avec moi. Cel te réticence me lit craindre qu’il n’en fûtdégoûté, et je n’étais pas peu effrayée en pensant à la promesse que j’avais faite, un peu pour rire, au professeur Zollner. Non seulement, je ne pouvais tenir cette promesse, mais j’avais, sans doute encore, agrandi l’abîme qui séparait les deux amis, au lieu d’y avoir jeté un pont.
Nous étions au troisième jour de cet étrange silence, devenu presque intolérable pour moi, lorsque le docteur me dit d’entreprendre à moi seule certaines éludes. Quant à lui, disait-il, il était obligé de se rendre pour plusieurs heures à l’Université, où il avait une conférence à donner.
Il était presque dix heures lorsqu’il revint. Il
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envoya quelqu’un me prier de venir pour quelques minutes au salon. Je m’y rendis, toute surprise de cette demande inusitée.
— Savez-vous ce que j’ai fait? fit-il, aussitôt que j’entrai dans la chambre.
— Non.
— N’en pouvez-vous lien deviner?
— Non. — Et je commençai à me sentir élira vée de ce qui allait survenir.
— Alors, je vais vous le dire. J’ai déclaré publiquement, ce soir, que j’étais spiritualiste, et j’ai donné ma démission de professeur à l’Université.
J’étais Irop étonnée pour faire des remarques à ce propos, et je me sentais quelque peu attristée pour le I)' Friese. J’avais fait certainement mon possible pour le convaincre de la vérité des enseignements spiritualistes; mais il ne m’était jamais venu à Vidée qu’une chose pareille put en découler. En dépit de mon plaisir, j'avais donc un sentiment de consternation en pensant au sacrifice accompli.
— Etait-ce nécessaire dedonner votre démission ? demandai-je.
— Oui. Oe par ma profession, je suis tenu a soutenir les enseignements de l’Eglise et à punir les hérésies ouïes erreurs qui peuvent s’y développer. Comme spiritualiste, je ne puis le faire ; c’est pourquoi il était plus honnête de donner ma démission.
— Etait-ce nécessaire de vous déclarer publiquement un spiritualiste ?
Je me sentais un peu honteuse de ma question, et
je le lus bien davantage encore lorsqu’il répliqua sévèrement : « Pouvez-vous demander si c’était nécessaire? Qu’auriez-vous donc fait? »
savais que j'aurais agi de même; que j’aurais été plus loin encore s’il l’avait fallu. Il n’y a de sacrifice que je ne me fusse imposé pour la cause ; mais je ne pouvais tout de même m’empêcher d’en déplorer un si grand, tout en espérant que le spirilualisme en dédommagerait amplement le docteur.
Mon premier ouvrage, le lendemain matin, fut d'écrire au professeurZrdlner, lui envoyant en même temps un journal qui contenait la surprenante nouvelle de la démission du I) r Friese, et les commentaires de la Presse... rien moins que flatteurs, il faut l’avouer. La réponse arriva avec la personne même du professeur,qui avait pris le premier train pour Breslau.
La rencontre des deux amis fut très émouvante. Us n’étaient plus jeunes ni l’un ni l’autre — bien que le docteur fût de beaucoup l’aîné, — mais, dans la joie de leur rencontre et de leur réconciliation, ils ressemblaient à deux enfants. Ils étaient si pleins de leurs nouveaux et communs intérêts, qu’ils me rappelaient tout à fait b' temps où la lumière s’était faite en moi, et où je révais de porter la bonne parole à tous mes frères en humanité. Et comme je l’avais fait, alors, ils édifièrent force châteaux en Espagne. Ils écriraient des livres. Ils feraient des conférences. Leurs noms et leur réputation leur donneraient accès
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auprès de Louf.es les classes; et cette bonne nouvelle serait acceptée avec enthousiasme puisque c’était eux-mêmes qui l’apporteraient.
J’écoutais leurs ardents projets, et je sentais mes propres espérances se ranimer. Je n avais pas réussi à me faire écouter, moi, une nullité. Avec ces deux hommes-là, ce serait tout différent. Ils étaient des savants réputés dont la parole était écoutée avec attention et avec respect ; dont les opinions étaient adoptées, parce qu’on les savait des chercheurs consciencieux, ne faisant poi 11 1 de rapports qu’ils ne pussent .garantir. C’étaient des hommes dont les livres étaient acceptés comme hautement éducateurs, dans chacun de leurs points; des hommes dont les conclusions étaient reçues comme définitives ; en somme, des autorités que personne ne se fut aventuré à discuter ni à mettre en doute.
Ces quelques journées passées ensemble durent certainement être très heureuses pour les deux amis. C’était une oasis de repos avant de se lancer à nouveau dans la tourmente. Je ne suis pas srtre qu'ils se soient rencontrés depuis sur la Terre ; mais leurs intérêts ne furent dorénavant plus séparés.
Comme moi, ils trouvèrent le monde récalcitrant aux nouveaux enseignements ; et même leurs noms ne suffirent pas à convaincre de leur bonne volonté désintéressée envers l’Humanité. Tous deux furent infatigablesdans leurs efforts et, jusqu’à la fin, persévérèrent dans la cause pour laquelle ils avaient tout sacrifié. L’n jour les Universités de Leipzig eide Brésil).
Jau s’enorgueilliront de ces deux hommes, pionniers qui se sont arrachés à leur milieu afin de plaider une cause méprisée, sacrifiant et souffrant tout pour obéir à ce même esprit dont furent animés les premiers chrétiens, et qui les rendit fidèles jusqu’à la mort.
En Angleterre, où la liberté de penser est non seulement tolérée, mais encouragée dans toutes les classes, nous pourrions à peine comprendre la position de ces deux hommes qui, dans le pays de Luther, osaient se retirer de l’Église reconnue, et prétendaient avoir leur propre opinion.
S’ils étaient devenus alliées ou matérialistes, personne ne les eut troublés : mais quant à mettre en avant d’autres idées que celles du clergé au sujet des moyens de salut, il y avait là de quoi être déconsidérés. Et quant à publier ces opinions, cela constituait une offense odieuse, punissable par le plus sévère des châtiments. Je comprends qu’en plaidant pour le spiritualisme, et en essayant d’en enseigner les grandes vérités, ces hommes trouvèrent bientôt qu’ils avaient entrepris une tâche ingrate. Ils devinrent vieux avant le temps, et leur vie fut abrégée.
Ce fut avec chagrin que j’appris, quelques années plus tard, que le professeur Zôllner avait gagné la croix du martyre et était parti pour le Pays de l'Ombre. Il était certainement heureux de partir; mais sa coopération manqua à beaucoup de ses concitoyens et de ses compagnons de travail, qui perdirent en lui un précieux appui. Cependant,bien qu’il ne soit plus là, ses travaux demeurent et seront prisés à leur valeur, plus