LA VIEILLE MAISON ET SES HABITANTS
maison, le monde entier changeait pour moi; sa présence me transportait en un véritable paradis. Il était le seul être qui m’appartînt entièrement, et j’étais certaine de son amour. 11 était le seul qui m’encourageait à raconter mes rêves et mes fantaisies; le seul qui ne me grondait jamais et ne me parlait pas d’un ton fâché. — C’était pour moi le bonheur parfait de m’asseoir sur ses genoux et de sentir son bras entourermes épaules ; ou de me blottir à son côté dans un coin de la grande cheminée en lui tenant la main, tandis qu'il me racontait d’étranges histoires sur les pays qu’il avait visités. C’étaient, en vérité, d’extraordinaires histoires, et, comme je le sus plus tard, quelquefois inventées sur le moment, simplement pour satisfaire mon amour de l’étrange et du merveilleux; mais pour moi c’était l’Kvangile, puisque mon père les racontait.
Après tout elles n’étaient pas plus étonnantes que mes rêves, quoique d’un caractère différent. Il n’y avait pour moi rien de remarquable dans les récits de sirènes attirant les marins charmés dans leurs palais enchantés, sous les eaux; — il n’y avait rien d’étrange à la merveilleuse musique que quelques-uns seulement pouvaient entendre.
Tout ceci, je pensais pouvoir le comprendre ; et cela semblait si bien expliquer tout ce qui intriguait mon petit cerveau. Bien des fois, tout enfant que j’étais, j’avais eu la triste sensation d’être différente des autres. Je m’étais entendue désigner comme étant bizarre, bien que j’eusse décidé, en mon propre esprit,
AU PAYS i>f. L’OMBMi
<[UO les aulres le ttisserif, cl non pa& moi. Cependant le sentiment de différer d’eux me causait la (erreur d’en être incomprise, et j’éprouvais un ressentiment passionné contre ce quelque chose d’in visible qui constituait la différence. -
Mais toutes ces légendes, racontées par mon pore, avaient l'effet de me réconcilier avec moi-même, .l'exultais de me sentir tellement capable de comprendre les êtres et les sons mystérieux pour lesquels le commun des mortels est sourd et aveugle. Il en était de même quant aux héros et aux héroïnes. Je pouvais voir des visages et des formes là où d'autres ne voyaient que des ténèbres. Ainsi je croyais à tout ce que mon père me racontait des nymphes, des sirènes, d'enchantements, de magie et le reste; et la pensée que quelques personnes fussent familières avec ces choses était pour moi une grande consolation, et me rassurait sur moi-même et sur ma « bizarrerie ».
Mais, en grandissant, il me fallut travailler, étudier mes leçons, et j’avais alors moins de temps pour rêver, moins de temps à passer avec mes amis les fantômes, comme j'avais appris à les nommer. Cependant je n'avais pas plutôt quitté la monotone salle d’école, que je me dirigeais joyeusement vers les chambres hantées. Là mes rêves revenaient ; et mon imagination pouvait se donner libre essor en peuplant les vieux appartements démodés et les couloirs. J'emploie à présenties motsde rêve et iVinuu/ination parce que d’autres les emploient, et que je ne