LA VIEILLE MALSON ET SES HABITANTS
sais de quel autre mot me servir ; mais ce ne sont point laies expressions justes, car rêve et imagination impliquent quelque chose d’irréel et d’inventé, tandis que mes rè+es etmes imaginations étaient très réels, beaucoup plus réels que toute autre partie de ma vie journalière.
Pour moi, les chambres n’étaient jamais sombres ni vides. Quelquefois en y entrant je jetais un regard désappointé autour de moi, ne rencontrant point de forme familière ; puis je m’étonnais de les voir soudainement peuplées d’étrangers. Ces figures d'ombre étaient quelquefois si réelles, si pleines de vie, que je les prenais pour des visiteurs ordinaires. Rarement j’entrais dans une chambre sans y chercher du regard quelque habitant fantôme, et rarement je regardais en vain. Quelques-uns d'entre eux me souriaient gentiment, amicalement, et je m’habituai bien vite à eux; d’autres ne faisaient aucune attention à moi et me croisaient dans les escaliers et dans les couloirs comme s’ils ne m’avaient jamais vue. Cela me vexait quelquefois, et j’étais indignée que mon sourire de bienvenue passât inaperçu.
Cun de mes amis-fantômes était une vieille dame toujours habillée de noir, et dont le vêtement doux et soyeux ressemblait à du satin, sans être vraiment du satin. Des volants, de fines dentelles autour de son bonnet blanc bien ferme encadraient un bon vieux visage avec des chervcux gris bien lissés. Ce bonnet était en forme haute de couronne, et à Carrière des volants était passé un large ruban noir qui
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descendait sous le menlon et se terminait par un nœud. Elle portait, autour des épaules, un tichu de dentelles, noué sur la poitrine.
Cette dame-fantome semblait occuper une chambre spéciale, bien que je l'eusse vue aussi dans les autres. Sa chambre était longue et étroite, basse de plafond et sombre, car la fenêtre était une petite fenêtre grillée à carreau y vitrés.
Quand notre famille s'accrut, cette chambre fut souvent employée, et par conséquent la petite fenêtre grillée fut remplacée par une grande croisée à la française, avec des fenêtres descendais (jusqu'au plancher; la vieille grille démodée fut aussi changée, et un poêle genre moderne prit sa place ; mais, à ma grande joie, les larges et profondes encoignures qui se trouvaient des deux côtés de la cheminée furent laissées en place, car, après les rebords des fenêtres, derrière les rideaux, ma place favorite était le coin de la cheminée où je pouvais m’asseoir avec un livre près de la flamme, sans crainte d’être remarquée ni dérangée.
Après ces changements, la chambre nouvellement meublée devint un confortable salon, et, comme elle attendit à celle de ma mère, elle fut bientôt le sanctuaire ou celle-ci s’occupait à coudre pour la famille.
Bien souvent je me demandai comment ma vieille dame-fantôme supportait cette invasion ; car, pour ma part, je ressentais toutes les libertés prises à l’encontre de mes amis les fantômes. Il me semblait toujours qu'eux seuls étaient les habitants légitimes des chambres inoccupées.