UNE EXPÉRIENCE AMÈNE
l/expérience est un maître cruel.
Caiimsle.
J’ai un peu hésité avant de me décider à écrire le récit de l’expérience amère que nous Innés, mes amis et moi ; expérience qui eut pour résultat de longues années de souffrances personnelles, à la fois physiques el morales. Mais, comme ceci est le souvenir d’une partie de mon œuvre, je sens qu’il ne m’est pas permis de l’omettre. Les meilleures leçons de la vie sont souvent celles qui nous ont coûté le plus de larmes, et, bien que j’aie fortement ressenti la souffrance endurée en ce temps, la leçon que j’appris m’initia aux mystères des phénomènes spirites beaucoup mieux que n’eût pu le faire toute une vie de succès. La réussite qui avait couronné nos expériences m’avait, je dois le dire, en grande partie aveuglée sur la délicate nature des conditions requises pour la production des manifestations spi-
rites. Kl peut-être en avait-il été autant de mes amis. Inconsciemment, ou peut-être par intuition, nous avions adopté plusieurs des moyens nécessaires pour réussir; et le résultat semblait justifier l’idée que nous n’eussions qu’à rassembler toute notre énergie pour obtenir ce que nous désirions, en matière de phénomènes.
Comment ces choses se produisaient, voilà une question que nous ne pouvions comprendre. Nous savions que la présence de certaines personnes élail favorable ; (pie celle d’autres personnes ne l élait pas; (pic les températures extrêmes étaient nuisibles; un coup de tonnerre, par exemple, pouvait nuire à de bons résultats ; mais, en dehors de ces règles élémentaires, je ne pense pas que nous eussions gagné quelque connaissance positive. Nous allions à tâtons, et les succès que nous réalisions étaient probablement dus à une série de hasards favorables, plutôt qu’à une connaissance scientifique de la question.
Notre constant succès était pour nous une source de danger. J’ai déjà parlé de la vague sensation de malaise que me causaient les actions de Yolande, bien que la regardant comme parfaitement libre, et indépendante de toute autorité terrestre, je ne pouvais jamais m’empêcher d’une sorte d’anxiété à son égard ; quelque chose du trouble ([lie la mère ressent lorsque son petit enfant échappe à sa surveillance et risque de dépasser les limites fixées. Je ne pense pas que mon inquiétude se soit jamais ex-
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plicpiée en paroles; en résumé, je ne savais même pas ce que je craignais.
Mon amie, M me F., était sur le point de quitter l’Angleterre, et je m'étais décidée à raccompagner. Mon départ allait mettre fin à nos séries de séances. Ce genre d’études commençait à me peser, et ce n’est pas sans plaisir que j’envisageais le repos.
Nous avions emballé Ions nos eifets, les fournitures de la maison, les peintures, les porcelaines, etc., et nous nous trouvions très fatiguées de ce travail inusité. Après avoir vu le dernier wagon de meubles en srtreté, à bord du navire destiné à nous transporter dans notre home septentrional, nous revînmes à la maison de l’ami qui nous avait offert l’hospitalité, pour les derniers jours précédant notre départ.
J’aurais bien mieux aimé me coucher de bonne heure que de présider à une séance ; mais on m’attendait, et jon’avais d’autre alternative que de prendre place au milieu de mes amis, me promettant, en guise de consolation, un bon petit somme dans le cabinel.
Le travail iuusitéet fatigant, inévitable pourarriver à bout de toulcs nos entreprises; ma peinture; une vente pour laquelle j’avais promis différents dessins ; des visites à faire et à recevoir ; mes malades dont je me séparais à regret; tout ceci, ajouté à notre prochain changement de résidence, m’avait causé plusieurs nuits d’insomnie et des journées pleines d'agitation. Je n’avais pas le moindre intérêt pour les esprits, ce soir-là, sauf l’espoir qu’ils ne me retins-
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seul pas longtemps, et je pensais que, quand je gagnerais mon lit, ce serait pour y rester jusqu’au lendemain à midi.
,1e ne sais comment la séance débuta; j’avais vu Yolande prendre sa cruche sur l’épaule et sortir du cabinet. Jappris plus tard ce qui se passa. Ce que j’éprouvai, ce fut la sensation angoissante, horrible, dYtre étouffée ou écrasée; la sensation, j’imagine, d une poupée en caoutchouc qui serait violemment embrassée par son petit possesseur. Puis une terreur m’envahit; une agonie de douleurs m’étreignit; il me semblait perdre l’usage de mes sens et je m’imaginais tomber dans un abîme effrayant, ne sachant rien ne voyant rien, n’entendant rien, sauf l’écho d’un cri perçant qui semblait provenir de loin. Je me sentais tomber, et je ne savais où. J’essayai de me retenir, de me raccrocher à quelque chose, mais l’appui me manqua; je m’évanouis et ne revins à moi que pour tressaillir d’horreur, avec le senliinent d’étre frappée à mort.
Mes sens me semblaient avoir été dispersés à tous les vents, et ce n’est que petit à petit que je pus les rappeler à moi, suffisamment pour comprendre ce qui était arrivé. Yolande avait été saisie, et celui qui l’avait saisie l’avait prise pour moi.
C’est ce qu’on me raconta. Ce récit était si extraordinaire que, si je n’avais été dans un tel étal de prostration, j’en eusse ri, mais j’étais incapable de penser, ou môme de remuer. Je sentais que très peu de vie demeurait en moi, et ce souffle de vie était un
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jourmonL L’hémorragie des poumons, que ma résidence dans le Midi avait guérie en apparence, se produisit de nouveau, et le sang nie suffoqua presque. Le résultat de cette séance fut une longue et grave maladie qui remit a plusieurs semaines notre départ d'Angleterre, car je n’étais point transportable.
Le choc avait été terrible ; et, ce qui était pire encore que le choc lui-même, c'était ma complète incapacitéà lecomprendre. Une m’était jamais arrivé de supposer que quelqu’un oserait m'accuser d'imposture. J’aurais pu être la femme d’un César. — à mon propre avis du moins. J’avais étudié avec mes amis, premièrement pour le désir de savoir, et ensuite par pur amour pour la Cause et avec le désir de la faire connaître.
Moralement, je souffris moins de l’action de cet homme que des sentiments de vengeance dont fut animé un autre membre de notre cercle. Celui-ci était un artiste de mérite, et je prisais fort les conseils qu’il qie donnait relativement a rna peinture. J’aurais désiré payeren monnaie ses instructions, mais il n’accepta jamais cela, disant qu'entre confrères la question d’argent n’était pas à discuter. Selon moi, il avait des idées répugnantes sur la question des affinités, et ceci m’obligea à fuir sa compagnie. Ce fut sans doute la raison de son changement à mon égard et des calomnies qu'il fit circuler.
Il est maintenant dans l’Au delè, et il peut voir, d'après son soi t actuel,qu’en injuriant son prochain, on diminue ses propres cbapcesde bonheur. Je ne l ai
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jamais revu, et j’ai été attristée en apprenant sa mort dans une maison d’aliénés, où il avait été interné précédemment, par intervalles. Je n’avais point connu ce détail, et cela explique bon nombre des idées particulières et extraordinaires qu’il aimait a formuler et que je ne parvenais pas à comprendre.
Je n’ai pas tant blâmé l'homme qui fut la cause première de mon mal. Il ne savait sans doute rien des sacrilices que j’accomplissais, rien de l’œuvre qui avait été édifiée, rien des années d’étude qui nous avaient amenés â notre situation actuelle. C’élail un iconoclaste ; et il crut bien faire en détruisant les faux dieux, ainsi qu’il les considérait.
J'ai même pensé, depuis, qu’il était excusable de ses soupçons, en me rappelant l’extraordinaire ressemblance qui existait entre la «dame française» et moi. Il avait fréquemment vu la « dame française. » Quant à Yolande, elle semblait trop complètement humaine pour que cet ignorant put en comprendre la nature spéciale; et, la voyant passer près de lui, la tentation fut trop forte.