‹ Au pays de l'ombreChapitre 54 sur 71 · LE LIS DORÉ. — DERNIÈRE OEUVRE DE YOLANDE · texte numérisé non relu

LE LIS DORÉ. — DERNIÈRE OEUVRE DE YOLANDE

« Que chacun d'eux prenne une bagueitc — écris, toi, le nom de chaque homme sur sa baguette...

Et il arriva que le matin Moïse entra dans le Tabernacle du témoignage; — et voici, la bagucltc d’Aaroji de la maison de Eévi avait fleuri et elle portait des boulons et des fleurs épanouies, et elle produisait des amandes. »

Nombres. Ch. xvn, v. ii-vm.

La dernière œuvre de Yolande fut l’un des événements inattendus dont j’ai parlé. Cet incident advint pendant les séances d’Aksakoff, ainsi que nous avions continué de les appeler. Rien que riches en résultats de toutes sortes, nous avions été incapables, jusqu’à présent, d’atteindre le Lut spécial pour lequel nos séances avaient été organisées ; et je commençais à craindre que nos efforts n’eussent été stériles? Cette continuelle contrainte et différents ennuis en affaires m’agaçaient les nerfs; et le fait seul de savoir que ces choses fussent nuisibles au

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succès, était pour moi un tourment de pensée. Il est très difficile de surmonter son anxiété; et bien que je fisse de mon mieux, je n’avais pas de quoi en être bien fière.

Dans la soirée du 28 juin 1800, nous nous assemblâmes dans notre lieu de réunion habituel.

C’était en réalité la salle haute de la maison ; une salle de forme octogone, éclairée par le toit, composé d’un grand vitrage ornemental. Nous l’avions arrangée de manière à ce qu’une lumière très douce éclairât également toutes les parties de la chambre. Ce soir-là, les conditions, à tout égard, semblaient aussi mauvaises que possible. En premier lieu, j'avais blessé accidentellement mon bras. Tandis que j’allumais une lampe suspendue, un fragment d’allumette était tombé sur ma robe et la légère mousseline avait instantanément pris feu. J’avais les bras nus, et, quoique la flamme eût été tout de suite éteinte, mon bras gauche fut douloureusement brûlé. En second lieu j’avais souffert tout le jour d’une légère, mais agaçante rage de dents.

Ces petits désagréments, réunis à un violent ouragan qui secouait la maison jusque dans ses fondations, ne nous promettaient pas beaucoup de succès. Nous proposâmes de remettre la séance au lendemain ; mais cela ne convenait guère à la plupart de nos amis qui avaient d’autres engagements pour cette soirée; et en exposant la question à Walter, celui-ci nous dit que Yolande désirait particulièrement faire un essai ce soir-là.

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Après cela, nous n’avions d'autre alternative qu'à reprendre nos places habituelles. Mais ce n’était pas chose facile pour nous que de garder une attitude paisible ; le bruit des portes et des fenêtres qui grinçaient ou frappaient, de tous les cotés, secouées par le vent, et le son du verre brisé avaient un effet irritant sur les nerfs de chacun, et sur les miens en particulier. L’orage décrût en violence à mesure que la soirée s'avancait, mais, jugeant, par expérience, que nous n’avions aucun succès à attendre dans de telles conditions, j’allais proposer de lever la séance lorsque je remarquai un parfum de (leurs qui augmentait jusqu’à devenir insupportable. Je n’aime pas les parfums forts et celui-ci me rendait presque malade par son intensité.

Walter nous transmit un message, nous enjoignant de rester aussi tranquilles que possible; de plus il demanda que personne ne me parlât, car \olande, disait-il, allait apporter une fleur, et les conditions extérieures étant mauvaises, il nous fallait faire tous nos efforts pour l’aider dans son travail.

Nous fîmes notre possible, et le fait que nous avions quelque chose à espérer nous fit retrouver notre bonne humeur. Nous avions à proximité du sable, de l’eau et un pot de (leurs, ainsi que c’était notre habitude ; bien que depuis plusieurs mois, rien de cela ne nous ait été demandé.

Le parfum était d’une telle intensité que je me sentais à demi suffoquée. J’avançai la main, m’attendant

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à toucher des fleurs, mais je ne sentis rien. Immédiatement après, quelque chose de grand, de lourd, de froid et d’humide tomba sur moi. Ma première pensée fui que c’était un objet visqueux ou un corps mort, et j’en éprouvai une si horrible sensation que je m'évanouis presque, .le tenais la main deM. Aksakotf, lorsqu'il perçut que je recevais une succession de chocs électriques. Chacun de ces chocs faisait ruisseler la sueur de mon front, et me rendait douloureux n’importe quel contact.

La douleur causée par la brûlure abandonna mon bras et le mal de dents fut oublié de même. Mais, chose étrange, chacun s’aperçut que Yolande soutenait son bras comme si elle en souffrait; effleurée, par quelqu’un, elle se retira comme si on lui avait fait mal.

Je me sentais très altérée et je bus beaucoup d’eau, mais il ne se passa rien d’anormal à cette séance. Ce qui arriva à 1 extérieur des rideaux, je l’appris ensuite par les notes de M. F. Yolande, avec l’aide de M. AksakofT, avait mélangé du sable et de la terre grasse dans le pot de fleurs, et l’avait recouvert ensuite de son voile, ainsi qu’elle l’avait fait dans le cas de la carafe d’eau, pour la croissance de l'ïxora crocala.

La blanche draperie s’éleva lentement, mais d’une laçon soutenue, s’élargissant à mesure qu'elle montait de plus en plus haut. Yolande manipulait l'enveloppe jusqu’à ce qu’elle eut attein t une hauteur dépassanl sa tête; alors elle l’enleva, et découvrit une

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haute planle ,couverte de (leurs, émettant le parfum si fort don! je m'étais plainte.

Les notes suivantes furent prises : cette plante avait environ sept pieds de longueur, depuis la racine jusqu’au sommet, ou environ un pied et demi de plns que moi. Même courbée par le poids des onze grandes (leurs qu’elle portait, elle était plus grande que moi. Les Ileurs étaient parfaites, mesurant huit pouces de diamètre; cinq d'entre elles étaient en pleine floraison, trois autres s’ouvraient à peine et les trois dernières étaient en boutons. Aucune d’tdles ne portaient de tache ou de flétrissure et elles étaient humides de rosée. C’était charmant,.,, toutefois le parfum des lis me fait mal depuis ce soir-là.

Yolande semblait très satisfaite de son succès, et nous dit que si nous désirions photographier le lis il fallait le faire tout de suite car elle avait l’ordre de nous le reprendre. Elle se tint à côté de la fleur, et M. BoutlerofffUdeuxépreuves de cette photographie. M.Boutleroff nous dit : « Ce ne sont pas de beaux spécimens (l’art photographique»; mais ils n’en existent pas moins, ces spécimens, et considéré les mauvaises conditions delà séance, la seule chosedont il faille s'étonner est qu’on ait pu les obtenir. La photographie fut prise à la lumière du magnésium. Après quoi nous fûmes priés de rester parfaitement tranquilles pour permettre à Yolande de dématérialiser la plante. Nous essayâmes d’accéder à cette demande, mais cela n'était guère possible, dans ces circonstances, de se sentir assez indifférents pour être tout à fait tranquilles.

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Et, par conséquent, après avoir a(tendu jusqu à minuit, nous apprîmes que Yolande, désespérée, ne pouvait parvenir à reprendre la plante.

Waller écrivit : — « Yolande n’a obtenu la planlc qu’à condition de la rapporter. Mais elle trouve que le médium estépuisé et ne peut plus rien supporter. Il vous faut donc conserver la plante dans l’obscurité jusqu’à ce que Yolande puisse venir la reprendre. »

M. Fidler et M. BoutlcrolT, à eux deux, portèrent alors la plante dans un coin sombre de la chambre voisine, où elle fut enfermée, en attendant de nouvcdles instructions. On nous avait recommandé de ne pas l'exposer à la clarté, pour ne pas accroître encore la difficulté de Yolande à l’enlever, mais la curiosité fut la plus forte, et nous portâmes le lis dans le salon, un matin, pour le photographier dons différentes positions. Si nous ne pouvions garder cette plante si étrangement née, au moins nous aurions ainsi la meilleure évidence de sa réalité.

.le me sentais très peinée pour Yolande ; elle semblait angoissée sur le sort du grand lis qui commentait visiblement à souffrir. Je crois qu’elle fit trois essais de le dématérialiser avant d’y réussir; le dernier eut lieu le o juillet — Huit jours après la matérialisation de la plante, celle-ci disparut aussi mystérieusement qu’elle était arrivée. Nous savions tous qu’à 9 heures 23 minutes elle était encore au milieu de nous : à 9 heures 30, elle avait disparu ; pas un vestige ne restait, montrant qu’elle eut existé, sauf les photographies que nous

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