SERAI-JE ANNA, OU ANNA DEVIENDRA-T-ELLE MOI
Après ces expériences, mes pouvoirs décrûrent pendant quelque temps et tombèrent si bas qu’après avoir essayé vainement, une ou deux fois, d’obtenir de récriture automatique ou de simples manifestations, je renonçai tout à fait à faire du spiritualisme pratique et je me donnai tout entière à mon travail quotidien, la peinture, où je trouvais toujours plus de plaisir. Quelques-unes de mes œuvres avaient obtenu un premier prix à une exposition artistique, et Pun ou deux de mes paysages suédois se vendirent à des prix qui me donnèrent de grandes espérances pour l’avenir.
Je me mis au travail sérieusement pendant une année, avec l’intention de passer, l’éLé suivant, de longues vacances en Norvège, dans le but de faire du dessin. La venLe d’une ou deux peintures m’avait rendu possesseur — ce dont j'étais bien fière — des fonds suffisants pour me permettre une longue tour-
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née, et je me promettais de jouir sans réserves de mon séjour en Norvège.
Je suis très éprise de ce « pays du soleil de minuit », avec ses fjelds et ses fjords, ses paysages sauvages et grandioses, son ciel glorieux, ses reliques du culte des anciens dieux, ses histoires et ses superstitions étranges; le pays d’Odin, de Thor et des AValkvries, qui guettent les âmes des guerriers, mourant au combat, pour les emporter dans le Walhalla. J’aime ce peuple : les hardis Scandinaves avec leur libre indépendance de pensée, leur honnête et droite simplicité de langage, leur caractère chevaleresque se mettant toujours du côté du droit. Honnêtes èux-mêmes, ils exigent l’honnêteté chez les autres, l'honnêteté en pensée autant qu’en action. Ils n’évitent pas un devoir parce qu’il est désagréable, ou parce que leurs motifs pourraient être incompris; et ils mettent toute leur énergie dans ce qu’ils entreprennent, que ce soit une enquête sur le spiritualisme ou un voyage au pôle nord.
Ce fut donc pour être utile à quelques-uns de ces bons amis que je me décidai à reprendre des expériences de matérialisation, cette fois avec un esprit de critique plus sérieux qu’auparavant. Je sentais bien, qu’en dépit de mon expérience de ce genre de phénomènes, j’étais encore aussi loin de les comprendre que toutes les personnes qui en avaient abordé l’étude jusque-là. J'avais lu les rapports de nombreuses séances tenues avec d’autres médiums, et je m’étais enorgueillie du fait que, dans toute
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circonstance, j'avais toujours conservé l'usage de mes sens, et que je u’avais pas été entrancée et inconsciente comme eux. Et pourtant j’étais bien obligée de voir que mes sens ne m’avaient pas été de grande utilité, ne m’ayant point rendue capable de comprendre le modus operandi de ces manifestations. Mais je me sentais sérieusement aidée par mes amis. En premier lieu, ils semblaient, mieux que moi, au courant de la théorie et de la philosophie spirites. De plus, ils remarquaient et commentaient des circonstances qui avaient échappé à mon observation ou qui ne m’avaient pas paru de grande importance. Aussi c’est tout à fait à nouveau que je repris cette étude.
Dès le début, je décidai que je ne me tiendrais plus derrière le rideau, dussions-nous ou non obtenir des manifestations, ,1e voulais pouvoir me servir de rues yeux aussi bien qui» de mes oreilles. Si un cabinet était absolument nécessaire, comme on le disait, eh bien! nous aurions un cabinet, mais je m'assiérais en dehors.
Cette résolution compliqua notre œuvre, et il sembla d’abord presque inutile de tenter un essai, tant la nécessité de l’obscurité rendait presque impossible la vue des esprits matérialisés à mesure qu'ils apparaissaient. Mais peu à peu les conditions allèrent en s’améliorant, et finalement je commençai à croire que j'avais pris le meilleur chemin pour m’instruire. Je pourrais observer ce qui arriverait, sans dépendre du seul témoignage de mes oreilles. Malgré cela je
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n’étais pas encore près de comprendre comme ni ces choses se produisaient; je les voyais bien se produire, j’en saisissais les résultats, mais le comment et le pourquoi demeuraient à mes yeux un mystère impénétrable.
Ce fut à l'une de ces séances de Christiania, qu’un assistant déroba un morceau de la draperie dont un des esprits s'était enveloppé. Plus tard, je découvris qu’un grand morceau carré de tissu manquait à ma jupe, en partie découpé, en partie arraché. Ma jupe était faite d’une épaisse étoffe de couleur foncée. On constata que le morceau de draperie enlevé était de la même forme que celui qui me manquait, mais beaucoup plus grand, de couleur blanche, de tissu aussi fin et aussi léger qu’une toile d’araignée. Un épisode de ce genre était également arrivé en Angleterre, lorsque quelqu’un demanda à la petite Ninia, un fragment de son ample vêtement. Elle y avait consenti, mais à contre-cœur, et la raison de ce mauvais vouloir s’était expliquée après la séance, lorsque je trouvai un trou dans le costume neuf que je mettais, pour la première fois. Celui-ci étant presque noir, j’avais attribué le méfait plutôt à un accident de la part de Ninia qu’à une cause psychologique. Maintenant que cela arrivait pour la seconde fois, je commençais à comprendre qu’il ne s’agissait pas d’accident ; et que ma robe ou les vêtements des assistants étaient, en quelque sorte,, la réserve d’où étaient tirées les brillantes draperies dont s’enveloppaient les esprits.
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Ce meme phénomène sc produisit encore une ou deu\ fois, mais Lorsque l’esprit donnait volontiers, ou coupait lui-méme un fragment de son vêtement, le mien échappait à toute mutilation.
Les expériences faites avec mes bons amis, dans ces nouvelles conditions, avaient pour moi un intérêt considérable et me donnaient certes matière tà réflexion. J’avais commencé par éprouver une sensation désagréable en la présence de ces formes matérialisées. Je ne pouvais analyser mes propres impressions à leur sujet, mais un vague sentiment de doute que je n’avais pas encore ressenti jusque-là, commençait à me préoccuper. Je ne pouvais dire comment il m’était venu, ni d’où il venait, mais je ne pouvais m’en débarrasser; c’était comme une hantise continuelle.
Maintenant que j étais devenue un des membres du cercle, au lieu de rester, comme auparavant, isolée dans le cabinet, je pouvais observer à un double titre; ine plaçant,' d’un côté, au point de vue d’un assistant habituel des séances, et d’un autre côté, surveillant mes sensations et observant ce qui se passait, en ma qualité de médium. Les notions acquises dans ces conditions étaient donc de valeur considérable pour moi.
Dans une occasion, c’était pendant la dernière séance tenue avant mon départ pour mon voyage artistique, je fusa même de noter sur mon carnet loutes mes pensées, mes impressions et mes sentiments, et comme c’est une excellente démonstration
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d(‘ tout ce <|iVu» médium peut éprouver pendant une séance de matérialisation, pour peu qu'il soit resté conscient, je copie exactement les notes de mon journal.
« Nous arrivons de bonne heure à Christiania, et nous allons prendre une tasse de thé avant de nous rendre à la salle des séances.
« Je me sens très découragée et ma nervosité s'accroît à mesure que le temps approche.
« Vous n’avez pas l'air très satisfaite? » remarque Janey.
«Je ne le suis guère en effet, réponds-je, tout en me le reprochant aussitôt, songeant à l’embarras qu’ils ont tous eu pour assurer mon bien-être et le succès de la prochaine réunion. J’essaye donc de prendre un peu moins l’attitude d’une martyre, tout eu buvant mon thé et en écoutant le récit des mesures prises en vue de celte soirée.
«Cn entrant dans la salle des séances, je retrouve plusieurs anciennes connaissances,et je vois que les deux enfants sont de nouveau là, ainsi qu’un autre petit garçon, fils de M ,ne Péterson, le médium.
«Je me sens toute réconfortée à la vue desenfanls. Ce sont de chers petits êtres. Us apportent près de moi leurs tabourets et s’installent à mes cotés, comme si c’était une chose toute naturelle. Puis ils se niellent à bavarder entre eux et avec moi, comme de vraies petites pies.
« Le gaz est baissé, laissa»t suffisamment de lumière pour permettre de voir tous les objets qui se trouvent
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dans le salon, et je puis voir l'Iieuce à une pendule un peu sombre qui se trouve à l’autre bout. Je pense qu’il fait trop clair; mais il n’y a aucune opportunité à conseiller un changement, à moins que cela ne soit absolument nécessaire. Quelqu'un me donne deux morceaux de gâteau, mais comme d’habitude, je n’aime pas à m’encombrer de quoi que ce soit pendant les séances, et comme la préoccupation de tenir ces gâteaux est encore de trôp pour moi, je les confie, ainsi que mes gants, à mon voisin le plus rapproché
« On donne un gâteau au petit Joule, en lui recommandant de le partager avec son petit frère désincarné, Gustave, s’il se montre.
« Délivrée de loute chose encombrante, je m’assieds tranquillement, tenant serrées entre les miennes les mains de mes petits voisins. Mais il m’arrive de penser, qu'en agissant ainsi, je puis risquer d’absorber une partie de la force de ces enfants ; et comme ces petites créatures ont grand besoin de toute la force qu’elles possèdent, je leur rends aussitôt la liberté.
« Nous demeurons assis, un certain temps, sans que rien ne se produise, quoiqu’il soit bien évident que quelque chose s’agite dans le cabinet, derrière moi. Nous pouvons apprécier alors le bienfait du chant, qui détourne l’attention de ce qui se passe dans le cabinet et nous distrait pendant ces longs moments d'attente.
« La lumière est encore légèrement baissée, et aussitôt une forme sort de derrière le rideau, avec assez de rapidité pour surprendre tout le monde.
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« Elle est suivie par une plus petite forme qui tourne autour de moi et s’approche du petit Joute. Celui-ci lui tend aussitôt le gâteau en lui disant : « Tiens, c’est pour toi, cher petit Gustave. »
« La petite ombre blanche se retire, emportant le gâteau, et de ses doigts mignons elle ouvre le papier et présente le gâteau à la petite Maya qui en prend un peu; puis elle le dépose sur mes genoux en le poussant vers Jonte qui attendait avec inquiétude sa part.
— Est-ce ton frère, Jonte? Est-ce Gustave? s’écrie une voix à une petite distance. Dis-moi, est-ce bien Gustave ?
— Oui, c’est Gustave, répond Jonte, la bouche pleine de crème au chocolat. Va, petit Gustave, continue-t-il, va vers maman, et donne-lui aussi quelque chose. Va je t’aiderai, n’aie pas peur, je veillerai sur toi.
« Mais Gustave s’avance sans aucun soutien, jette le reste de son gâteau sur les genoux de sa mère, lui caresse le visage de ses petites mains, et revient prendre sa place entre son frère et sa sœur.
« Va chez papa, mon petit Gustave, va mon chéri, il te désire tant, supplicia mère qui semble très agitée. Mais Gustave ne l’écoute pas; il resle encore quelques minutes avec les enfants, puis s’évapore lentement dans l’air et disparaît.
« Pendant ce temps, une autre ligure avait apparu à plusieurs reprises à ma gauche, mais sans réussir à s’avancer franchement. C’est une grande forme,
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entièrement développée maintenant; elle s’avance rapidement vers le milieu de notre cercle et marche vers M. Lund qui se lève pour aller à sa rencontre.
«.Le ne sais qui est cet esprit; j’ai oublié de le demander dans la suite. Il cause une certaine surprise chez les assistants, car jusqu’à présent les formes matérialisées étaient d’aspect quelque peu indécis et de manière plutôt timides. Celle ci, au contraire, marche au milieu de nous comme si elle nous accordait une faveur en agissant ainsi. Elle passe brusquement près de moi comme si je n’existais pas, et je crois même qu elle m’a légèrement heurtée en passant. Une minute auparavant j’étais le personnage le plus important de la réunion, maintenant je ne compte plus. J’ai très envie de rencontrer les regards de ce majestueux personnage, mais il me tourne le dos, et je puis seulement juger de scs proportions, qui me semblent très grandes. Je remarque que lorsqu'il se tient à côté de M. Lund, il n’est guère plus petit que lui. Il revient du même pas majestueux J ai le plus vif désir de lui faire remarquer ma présence, et de lui rappeler à quel point il est mon obligé, afin qu'il ne passe pas si rapidement et avec un tel sans gêne. Mais il est parti et je n’ai pas eu le courage de faire acte de présence. Je me sens étrangement faible et sans pouvoir, et je ne puis que penser, sans avoir la force d’agir.
« Maintenant on voit s’avancer une autre figure, plus petite, plus élancée el tendant les bras, Quelqu’un se lève à l’extrémité du cercle, s’avance vers
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il y
elle, el tombe dans ses bras. J'entends des cris inarticulés : « Anna, oh! Anna! mon enfant, mon amour! »
« Une autre personne se rapproche également et entoure l’esprit de ses bras : des pleurs, des sanglots et des actions de grâce se mêlent. Je sens mon corps lire adroite et à gauche, et tout devient sombre à mes yeux. Je sens les bras de quelqu’un autour de moi, et cependant je suis seule, assise sur ma chaise. Je sens le cœur de quelqu’un batlre sur ina poitrine. Je sens que tout cela m’arrive, et cependant il n’y a personne d’autre que les deux enfants auprès de moi. Personne ne se rappelle ma présence. Toutes les pensées, tous les regards semblent concentrés sur la blanche et délicate figure, entourée par les bras des deux femmes en deuil.
u C'est bien mon cœur que je sens battre si distinctement. Et cependant, ces bras autour de moi? Je n’ai jamais eu conscience d’un contact aussi réel, je commence l\ me demander qui est moi. Suis-je la blanche silhouette ou la personne assise sur la chaise? Sonl-ce mes mains qui entourent leçon de la vieille dame? ou bien sout-ce les miennes qui reposent sur mes genoux? je veux dire sur les genoux de la personne qui est assise sur une chaise, dans le cas où ce ne soit pas moi.
« Certainement ce sont mes lèvres qui reçoivent des baisers; c’est mon visage que je sens tout trempé des larmes versées avec tant d’abondance par les deux vieilles dames. Comment cela peut-il avoir lieu
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cependant ? C’est un sentiment horrible que celui de perdre ainsi conscience de son identité. J’aspire à soulever une de ces mains inutiles et h toucher quelqu’un, juste assez pour savoir si j'existe réellement ou si je suis seulement la proie d'un rêve; si Anna est moi, ou si j’ai confondu mapersonnalité dans la sienne.
« Je sens les bras tremblants de la vieille dame, je sens les baisers, les larmes et les caresses de sa sœur ; j’entends leurs bénédictions; et, en proie a une véritable agonie de doute et d'angoisse, je me demande combien cela va durer. Combien de temps seronsnous deux encore ? Et comment se terminera ceci ? Serai-je Anna, ou Anna sera-t-elle moi ?
« Soudain je sens deux petites mains se glisser dans les miennes qui demeuraient inertes. Elles me remettenten possession demoi-même,et,avecun sentiment de joie exaltée, je sens que je suis bien moi-mrme. Le petit Joute, fatigué d’être masqué par les trois formes matérialisées, s’est senti tout à coup isolé ela saisi mes mains pour se consoler en ma compagnie.
«Combien ce seul contact d’une main d’enfant me rend profondément heureuse ! Mes doutes se sont évanouis, quant à mon individualité el quant à l’endroit où je me trouve... Et comme ces pensées me viennent, la blanche silhouette d'Anna disparaît dans le cabinet, et les deux dames regagnent leur place, bouleversées, sanglotantes, mais transportées de bonheur. »
lise produisit encore d’autres manifestations ce
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soir-là, mais je me sentais, d’une façon ou d'une autre, affaiblie et indifférente à tout ce qui se passait autour de moi, et nullement disposée à m’intéresser aux incidents qui pourraient survenir. Il en survint quelques-uns de singuliers et de remarquables; mais, pour le moment, la vie semblait m’abandonner et j’aspirais à la solitude et au repos. Je souhaitaisardemmentme retirer loin de toute grande ville, et dés que la séance eut pris fin, mes pensées se reportèrent sur les longues vacances que je révais. Je me remis très vite, et peu de jours après, je partais pour les montagnes.
Le souvenir des étranges sensations qui m’avaient bouleversée pendant la visite d’Anna me tourmentait cruellement. C’est en vain que j’essayais d’échapper à mes propres pensées et de porter mon attention sur les magnifiques paysages dont j'étais environnée. Elles me poursuivaient, elles s’imposaient à moi, jusqu’à ce que, pour m’en défendre, je me visse obligée de m’y arrêter et de les examiner à loisir, à mesure qu’elles se présentaient. Le souvenir de circonstances demeurées incompréhensibles, et que depuis longtemps j’avais reléguées dans l'oubli, me revenait de plus belle à la mémoire et demandait une explication. La prise brutale de Yolande, et tant d’autres incidents que seule peut-être je me rappelais, serangeaient devant moi, formant une formidable barrière. Je sentis alors que je ne pourrais pas aller plus loin tant que toutes ces choses n’auraient pas été éclair¬
us.
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