‹ Au pays de l'ombreChapitre 68 sur 71 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

LES INVESTIGATEURS QUE .l’Aï CONNUS

Les hommes sont les ennemis de ce qu’ils ne connaissent pas.

(Proverbe arabe.)

Si la chauve-souris refuse la société du soleil, cela prouve-t-il [que le soleil n’est pas brillant?

Saadi.

En jetant un coup d’œil rétrospectif sur les travaux de recherches et d’expérimentations entrepris dans la dernière partie de ce siècle, je puis voir dans (juelles erreurs nous sommes inconsciemment tombés ; des erreurs de jugements en grande partie, mais surtout des erreurs causées par une ignorance blâmable des Lois les plus simples de la nature.

Nous avons trop attaché d’importance à ce fait; le fait que pour obtenir un certain résultat il fallait fournir des matériaux possédant les qualités nécessaires. Ou peut-être nous sommes-nous trop persuadé que les personnes s’intéressant particulièrement à ce sujet, sont capables de fournir elles-mêmes ces matériaux. Ce n'est qu’après de

AU MA VS m-, l’ommik

sévères leçons, apprises à force de soiiiïrnnces. que la connaissance nous a élé imposée. Il sérail, tout aussi inutile de fournir d eau et de sable un ouvrier en briques, en lui demandant de faire aussitôt des briques, que de former un cercle avec la majorité des investigateurs et de demander aux: esprits de produire des manifestations qui ne pussent soulever le moindre doute. Gomme l’ouvrier, les esprits font ce qu’ils peuvent, avec le matériel dont ils disposent ; e! si les résultats sont de qualité douteuse, ce n’est pas de leur faute, mais de celle des personnes qui fournissent ce matériel.

Beaucoup de personnes, dont l’attention est dirigée sur des études de cette nature, ont, dès le début, la conviction très confortable quelles sont spécialement douées pour comprendre et résoudre ces problèmes, dont elles prennent possession, en quelque sorte. Elles mènent de différentes façons leurs investigations, et, comme une règle, leur manière de procéder donne la clef de la nature du matériel, placé par elles, à la disposition des travailleurs invisibles.

Je me suis trouvée en contact avec plusieurs classes d’investigateurs travaillant dans le but d'établir quelque théorie favorite de leur composition. Ces investigateurs s’emparaient avec ardeur des phénomènes qui justifiaient leurs théories préconçues, négligeant tous ceux: qui n’avaient point la portée nécessaire, ou qui se trouvaient en contradiction avec leurs idées. Ces chercheurs-là se contentent généralement de théories, leurimagination suppléant

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au reste. De là l’origine des coques, des formespensées, des élémentaires et aulres absurdités. Mais ces produits prématurés d'une recherche trop superficielle sont préférables encore aux conclusions décrétées par une autre classe de sages et savants investigateurs. Ceux-ci commencent leur enquête en affirmant que tous les expérimentateurs^ sauf euxmêmes, sont malhonnêtes ; que toutes les opinions, sauf la leur propre, ne sont point basées sur des fondations légitimes; que toute observation est douteuse, sauf la leur; que toutphénomène rapporté n’est point fondé, à moins qu’ils n'aient témoigné de son authenticité ; et que toute manifestation, obtenue dans d’autres conditions que celles qu’ils avaient décrétées, se trouve dénuée de toute vraisemblance.

bref, leur verdict peut se résumer en paroles de ce genre : « Nous avons découvert la fraude : par conséquent, il n’y a point de vérité. « Us pourraient dire plutôt : « Notre esprit est de force à comprendre la fraude ; mais il est incapable de discerner la vérité : donc il n’y a pas de vérité. »

En raisonnant de cette manière si logique, on pourrait dire également : « Une fausse monnaie est une insuffisante évidence pour démontrer qu’il n’y a pas de monnaies véritables. » Ce cà quoi d’autres esprits pourraient répondre que s’il n’y avait pas de vraies monnaies, il ne pourrait en exister de fausses.

Mais ces sages 11 e raisonnent point ainsi.

Il se trouve encore une autre catégorie d’expérimentateurs ; — je rendrai justice, ici, à mes coinpa-

Ali PAYS DK U OMIM’K

triotes, eu disant que je n'en ai pas trouvé de pareils parmi eux... ceux-ci prônent le principe de faire découvrir un voleur par un autre voleur.

Prétendant être poussés par le plus grand intérêt au spiritualisme, ils cherchent à faire connaissance avec des personnes connues pour être médiums ; ils simulent la plus chaude sympathie, les plus vifs sentiments d'amitié à l'égard de ces médiums, et les supplient d’ohlenir le privilège d'assister à une séance.

Une fois la permission reçue, ils emportent avec eu.v un appareil, ou bien enmènentun membre de la police secrète pour démasquer la fraude à laquelle ils se promettent d’assister.

Un investigateur de cette classe, et poussé par le clergé, en particulier, ne dédaignera pas d’espionner Je médium dans son intérieur privé, en regardant à travers les trous qu’il aura pratiqués dans le mur ou à la porte de la chambre. Ou bien encore, après avoir cordialement invité ce médium à venir passer quoique temps chez lui, il fera fabriquer de fausses clefs ou démontera la serrure de sa malle de façon à en vérifier le contenu. Cet investigateur persuadera le médium, à force de belles promesses, de donner une séance à quelques-uns de ses amis intimes, et le fera ensuite — ou la fera, car il s’agit plus souvent d'une femme — déshabiller entièrement pour s’assurer qu’elle ne porte pas sur elle les moyens de tromper ces chercheurs naïfs et coudants.

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Satisfait sur ce point, il liera le médium avec des cordes, le fixera au moyen de cadenas à la porte ou au mur, puis attendra complaisamment que des manifestations spirites se produisent.

Le sang bout dans mes veines lorsque j'entends parler de médiums sensitifs — fréquemment des jeunes filles ou des jeunes femmes — soumises aux traitements et aux insultes de ces expérimentateurs, à la compréhension bornée. A la simple apparence de quelque chose de douteux, ils sont ardents à dénoncer l’infortuné criminel — ou la criminelle — et à répandre partout Ja fâcheuse nouvelle, en se vantant avec fierté de leur habileté comme détective. Sachant le peu que je sais sur les conditions nécessaires pour obtenir dé belles manifestations, je ne puis que m’étonner du succès qui résulte quelquefois de semblables expériences. Lorsque les matériaux fournis par les investigateurs sont surtout composés de doutes, de soupçons et d’intrigues, agrémentés, dans beaucoup de cas, par les fumées nocives de l’alcool et de la nicotine., comment s’étonner si les résultats obtenus font prendre en disgrâce les vérités que ces investigateurs professent d’enseigner, et amènent la ruine du médium, qui est naturellement le bouc émissaire, la victime sur laquelle retombe tout le scandale.

J’ai entendu dire qu’il y a peu de médiums qui travaillent pour la Cause. Je n’en suis pas surprise. Beaucoup d’entreeux ont tant souffert, entre les mains d’ignorants, se flattant d’étre très sagaces comme ex-

périmenlateurs, quils ont déserté leur tâche, îe cœur meurtri et découragé, mortellement las de toutes ces questions, las du nom même de la vérité à laquelle ils ont sacrifié tout ce qu’ils avaieut de meilleur, — leur temps, leur santé, leur réputation.

Mais, grâce à Dieu, la médiumnité a également son côté brillant. Il y a des cœurs bons et droits que les investigateurs, genre détectives, regardent avec une pitié méprisante ; il y a, dans leurs pensées comme dans leurs actions, des honnêtes gens qui ne veulent pas se dégrader ni dégrader leur prochain en jetant un doute sur sa droiture.il y a des hommes qui préfèrent croire tout être humain innocent, avant de l’avoir vu prouver coupable. La perception innée du pouvoir mystérieux qui dirige les lois de l’Univers donne à ces hommes, dans leur enquête, un point d’observation auquel d’autres ne sauraient atteindre, même à l’aide de toutes les sciences terrestres. Les savants peuvent arriver à croire à une existence de l’Au-delà. Eux , ils savent qu’elle existe.

Un tel esprit peut ne pas avoir cultivé les classiques, ne pas savoir le grec ni le latin ; mais il ne ressemble pas plus à ces savants chercheurs que l’alouette ne ressemble à la taupe. Et, landis que celle-ci n’a d’autres occupations que de fouiller la terre, où elle trouve sa subsistance, et de la rejeter en petites mottes, aveugle à tout ce qui se passe autour d’elle, l’oiseau, bien que faisant son nid sur le sol, peut monter, grâce à ses ailes rapides, dans

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