‹ Au pays de l'ombreChapitre 8 sur 71 · MES TP.OUBLES COMMENCENT · texte numérisé non relu

MES TP.OUBLES COMMENCENT

(aient vivement ; je vis alors qu'elle tricotait. H y avait si longtemps que je n’avais vu quelqu’un tricoter que mon intérêt fut du coup éveillé, et je surveillai curieusement le scintillement des aiguilles, tout à fait oublieuse de ma mère et de la couture posée sur mes genoux.

— Que regardes-lu, demanda sévèrement ma mère, ne peux-tu rester à ton ouvrage ?

— Mais, maman ! C’est la vieille dame qui tricote des bas.

— Quelle vieille dame ? fit ma mère ; et tout aussitôt je compris avoir fait une sottise en voyant ses lèvres se serrer et son front se plisser tandis qu’elle reprit :

— Kecommences-tu encore cette histoire ? N’as-tu donc pas appris qu’à ton âge ces inventions sont détestables? Ne t’ai-je pas dit tant et plus que je n’en veux pas? Toi, une assez grande fille pour faire étudier tes frères et leur donner le bon exemple, tu me donnes plus d’ennuis que tout le reste. Tu es toujours en train d’organiser quelque gaminerie, de rêver au détriment de toute autre occupation, regardant dans le vide et inventant des récits à effrayer les gens. J’espérais qu’en grandissant tu te débarrasserais de celte habitude absurde; je suis absolument malade de fatigue, car je ne sais que faire pour t’amener à comprendre combien ta conduite es^ abominable.

J’écoutai celte tirade le cœur misérablement gonflé, mais en même temps je jetai un regard fur-

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tif dans la direction de ma vieille dame-fantôme, me demandant si elle élail un peu attristée pour moi.

.le me sentais également 1res peinée el 1res offensée. J'avais le soupçon affligeant qu’il devait y avoir quelque chose d’anormal en moi. On m’avait dit souvent que « j’inventais » et que je devrais être honteuse de dire des mensonges; je ressentais par conséquent une sorte de pitié pour le manque de compréhension de ceux qui me faisaient de telles remarques. Je n’aimais pas non plus à être soupçonnée de fausseté. Je désirais être bonne; je faisais de mon mieux et je priais jusqu’à la fatigue, suppliant Dieu de m’aider à devenir bonne et a ne fâcher personne, ma mère en particulier, bien des fois, agenouillée devant mon lit, j’avais prié, jusqu'à tomber de sommeil, pour que je sois délivrée de mes rêves, et que je n’eusse plus la lenLation d’en parler. Mais, hélas ! mes efforts ne servaient à rien.

Quelquefois, lorsque mon père était à la maison ou que nous avions des hôtes à loger, mes amis-fantômes devenaient invisibles, et je les oubliais pour un temps, ayant autre chose à penser. Mon père aimait m'avoir auprès de lui, et je jouissais de sa société. Je n’avais pas de compagnes de mon âge, car il m’avait été défendu de me lier avec les fillettes qui se rendaient à la même école que moi. Je n’avais donc jamais eu de camarades de jeu, excepté quand mon père était à la maison ; et ma nature gamine reprenait alors le dessus, je devenais sauvage et je

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m’excitais avec les jeux et les plaisanteries auxquels il m’encourageait.

Aussitôt qu’il était reparti, aussitôt que la maison avail repris sa monotonie habituelle, tous mes rêves ressuscitaient ; mes amis-fantômes revenaient à leurs places respectives, et je leur souhaitais gentiment la bienvenue. Ils étaient ma propriété, quelque chose m’appartenant à moi seule, et, secrètement, j’étais fière (Vavoir un monde à moi, dans lequel personne d’autre n’avait son entrée.

Quelquefois, dans mon plaisir et dans mon étonnemenl, je croyais devoir parler à quelqu’un de ces êtres étranges que personne, sauf moi, ne semblait voir. Mes confidents habituels étaient une vieille servante et ma grand’mère, qui venait de temps en temps passer quelques semaines avec nous. Elles m’écoutaient toujours et faisaient leurs commentaires. Il semblait qu’elles fussent sympathiques à mes récits; au moins grand’maman, car, bien qu’elle me répétât de ne point penser à ces choses étranges et de ne point parler de mes amis-fantômes, elle me racontait dès histoires merveilleuses et fanlastiques, et je finissais par être tout à fait effrayée, ne me rassurant que lorsque mes ainis-fanlômcs étaient de nouveau autour de moi.

Il ne me sembla jamais qu’il y^ avait là quelque chose de surnaturel. J’acceptais leur présence comme une chose due, et je n’étais malheureuse qu’en leur absence. Je savais bien que j’étais seule à les voir, mais j'avais renoncé à m’expliquer cela ; je m’étais

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simplement faite à l'idée qu'il y eût des personnes singulières, à l'esprit lourd.

Cette après-midi-là, tandis qu’assise près de ma mère j'écoutais silencieusement ses remontranceset ses plaintes, les yeux baissés sur mon ouvrage, mes pensées travaillaient à scruter la cause et toute l’étendue de ma méchanceté, car je sentais réellement mériter beaucoup des reproches qui m’étaient adressés.

J’étais paresseuse..., je le savais bien. Les leçons me fatiguaient, et je ne comprenais guère les mots appris par cœur; je ne pouvais me rappeler, au matin, les leçons étudiées la veille au soir; je ne pouvais jamais résoudre correctement mes problèmes d’arithmétique; à cause de ces fautes, on me retenait à l’école. La grammaire, la géographie et l’Histoire étaient si embrouillées dans ma tète, que je savais à peine les distinguer l'une de l’autre. On déclarait mon écriture impossible à montrer ; quant à la couture — le point important aux yeux de ma mère —je ne pouvais prendre une aiguille en main sans m’envoler tout de suite au Pays des rêves, dont je n’étais rappelée que par une forte remontrance.

Je pensais à toutes ces iniquités avec un gros soupir, et je me, sentais bien coupable. Pourquoi n’étais-je pas comme les autres petites Hiles? Je pouvais, certes, faire des sottises ; jouer à la balle, monter à cheval, courir, sauter et prendre part aux jeux organisés par mon père et par mes

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cousins, et je rivalisais avec eux dans beaucoup des tours malicieux qu’ils imaginaient.

A ces moments-là, je me sentais une créature toute différente. Mais, laissée à moi-méme, je retombais dans les paresseuses rêveries d’auparavant, ce qui était un péché impardonnable dans un ménage affairé comme le nôtre.

Je sentais toutcela... et je résolus dedevenir autre. J'étudierais sérieusement ; je ne serais plus la dernière de ma classe, à cause de thèmes mal écrits et de travail désordonné ; je coudrais : je m’occuperais des enfants, et je montrerais qu’après tout j’étais bonne à quelque chose. Kt comme je prenais résolution après résolution de m'amender, je me sentis tout à fait bonne, par anticipation à la merveille d’obéissance et d’activité que je comptais devenir. Je me demandais si ma vieille dame-fantôme pouvait entendre et comprendre tout cela; savait-elle combien j’avais été grondée ?

Je me demandais si elle avait jamais été une fillette de quatorze ans et avait eu de longues coutures à faire, et si elle avait été grondée pour les avoir mal faites. Peut-être n’avait-elle jamais eu à coudre mais à tricoter, à tricoter, à tricoter.

Je jetai un coup d’œil de son côté. Oui elle était là qui tricotait; je voyais ses doigts remuer avec vitesse ; je pouvais voir ses aiguilles briller pendant ce léger mouvement de ses doigts. Je m’étonnais de son habileté, car ses yeux étaient fixés sur moi et non sur son ouvrage. Maman ne savait pas tricoter, je le lui avais

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entendu dire. Je pensai que j’aimerais bien à apprendre le tricot. Cela semblait si amusant et si ingénieux. Je demanderais à grand'inaman de me l’apprendre; je savais qu’elle tricotait, mais pas si bien etsi longtemps de suite que ma chère dame-fantôme. Je me demandais si celle-ci ne me rapprendrait pas; mais non : jamais elle ne semblait commencer * quelque chose, et il me fallait savoir comment débuter. Peut-être que si graïut'marnan me montait les mailles sur les aiguilles, saurais-je m’en tirer, car alors je pourrais surveiller les doigls de la damefantôme et essayer de faire de meme. — Si seulement elle tricotait un peu plus lentement!... les doigts de grand’inaman ne pouvaient aller aussi vite, même quand elle se dépêchait beaucoup. Je ne croyais pas que je pusse compter aussi vite qu’elle enlevait ces petites mailles — une, deux, trois, quatre, cinq..., oui, je pouvais tout juste aller aussi vite qu elle. On pourrait ainsi tricoter bien vite tous les bas de la famille, —-et maman ne me dirait plus que je suis paresseuse.

Une voix sévère troubla mes calculs : Pourquoi ne couds-tu pas? Gela ne sert à rien de Le parler, Lu lasserais certainement la patience d’un saint. Tu ne fais pas attention à ce que je le dis, et tu fais tout ton possible pour m’ennuyer et me peiner. Voyons, que regardes-tu ? Qu y a-t-il dans ce coin ?

Le ton plaintif de ma mère me rappela mes torts.

— C’est la vieille dame qui tricote, expliquai-je, et je...

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