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CHAPITRE VIII

Le nouveau catéchisme militaire : appel à la discipline et les « droits du soldat ». — Kerensky, missionnaire de l'offensive. — La crainte de la victoire. — Les origines d'une révolution antipatriotique. — Les intellectuels déf.-iitistcs et les raotijiks zimmerwaldiens. — Les fraternisations. — La préparation oratoire de l'oflEensive. — T-e grand ténor de la révolution. — Le corps-àcorps de l'idéal et de la brute. — Le baptême de feu de la révolution russe. — Un bluff sanglant.

Lorsque, le 2 juillet, des feuilles volantes distribuées à profusion annoncèrent l'offensive victorieuse de l'armée révolutionnaire, il n'y eut qu'un seul mot, à Petrograd, sur toutes les lèvres : « Le grand miracle s'est accompli. »

Et Petrograd n'avait pas tort. La ville était encore dominée par les impressions de la veille, la vision de tout un prolétariat affamé de paix, d'une foule immense qui hurlait sa fatigue de la guerre et son mépris pour l'effort. A perte de vue, pendant de longues heures, des cortèges noirs d'ouvriers et des files kaki de soldats, mobilisés par le Sovet, parcoururent, musique en tête, les rues vides de bourgeois, pour réclamer la chute des « ministres capitalistes », le rétablissement de l'Intemationale et la conclusion d'un armistice. Et, pendant que les faubourgs ouvriers promenaient, dans un brouhaha toujours renouvelé de chants révolutionnaires, leurs écriteaux défaitistes.

les vagues rumeurs de combats, colportées de bouche en bouche, paraissaient incroyables. Était-il possible qu'au moment où la révolution déposait les armes à Petrograd elle triomphât, sous l'auréole des mêmes drapeaux rouges, sur le front? Le miracle, qui seul — dernière parole de Goutchkof — pouvait sauver la Russie et l'armée, était-il réalisé à l'heure où la propagande maximaliste semblait atteindre son apogée ?

Le claironnant bulletin du lendemain balaya les doutes. L'armée révolutionnaire avait remporté sa première victoire. Le chiffre des prisonniers rappelait les rafles classiques d^ Broussilof. Le miracle était accompli... Le miracle... Pour donner à ce mot toute sa valeur historique, il faut revenir aux journées dramatiques où Kerensky assumait la tâche ^e ministre de la Guerre et le général Alexéef , avec une franchise de vieux soldat, disait à un congrès d'officiers les amères vérités suivantes : « L'esprit militaire s'est évanoui... Hier, encore menaçante, l'armée s'est enlisée dans une fatale impuissance. Un profond précipice s'est creusé entre soldats et officiers. On ne s'occupe que de ses intérêts personnels... »

Le grand chef touchait du doigt la tare originelle du matérialisme marxiste, vulgarisé à l'usage des ouvriers et des soldats. Le revirement politique avait ouvert les écluses à tous les appétits de vivre, et l'égoïsme se drapait mal de phrases ronflantes. A la bête humaine, tapie sous un masque zimmerwaldien, il fallait livrer un combat mortel et, pour ce corps à corps dont dépendait le sort de la Russie, une révolution tremblante au souvenir de Napoléon a confié le grand premier rôle à un virtuose du socialisme.

Dès son entrée en fonctions, Kerensky se jette à l'assaut de l'ennemi ; il bouscule les préjugés démagogiques et stigmatise au fer rouge de son éloquence passionnée les conceptions de guerre paresseuses.

Au moment où la moindre contrainte militaire était considérée comme une survivance de l'ancien régime, le ministre socialiste, le premier représentant, au pouvoir, des fractions révolutionnaires, annonce son intention de rétablir une implacable discipline : « Sans discipline il n'y a point d'unité d'action, sans discipline il n'y a point de salut. » Kerensky ne craint pas de prononcer un mot qui évoque, aux yeux des soldats, une odieuse et rigide mécanique humaine, l'asservissement de la jeune liberté au joug des contre-révolutionnaires. D'avance il repousse les objections, il fait passer un souffle des franchises politiques dans l'appel à l'austère devoir militaire. L'idée centrale de ses premiers discours est l'afhrmation continuelle que nulle part la discipline n'est plus rigoureuse que dans les rangs de la révolution militante, celle dont il est sorti. Cette discipline est librement consentie, elle n'est pas un produit de la férule et de la trique : elle est un devoir, elle est un honneur... « Que l'armée la plus libre du monde prouve que la force réside dans la liberté, qu'elle forge une nouvelle discipline de fer. » Et, en même temps que paraissait cet ordre du jour, le ministre accomplissait un acte de foi où se cristallisait tout l'optimisme aventureux de l'Intelligence envers le peuple : il manifestait sa confiance illimitée en l'armée par la publication des fameux « droits du soldat )) élaborés au sein de la commission du général

Polivanof. Les droits du soldat : ces termes témoignaient mieux que la plus détaillée des analyses d'un des caractères essentiels de la révolution russe : une révolution de soldats démoralisés. L'armée devenait un peuple de citoyens en armes, et puisqu'elle avait tous les droits, elle devait, clamait le ministre, souscrire à tous les devoirs.

Les sceptiques souriaient. Ils taxaient d'idéologie les efforts de rompre avec la routine, de braver les traditions qui veulent que l'armée demeure l'étemelle et la grande muette. Ils condamnaient d'avance à l'échec •le projet insensé de galvaniser une armée par des meetings. Ils haussaient les épaules au spectacle d'un avocat malingre, sans croix, sans galons, sans épée, qui spéculait sur le seul effet de ses phrases. Au sein du haut commandement, il y eut des réserves, puis un sourd mécontentement, enfin une opposition flagrante. Malgré l'ordre formel qui défendait aux officiers supérieurs d'éluder leur devoir, le général Gourko, commandant en chef, donnait sa démission. L'armée démocratique de Kerensky lui paraissait non sans raison incapable de se battre. Pour un militaire de la vieille école, ce n'était qu'un troupeau de civils contaminés" par la propagande. Premier manquement à la discipline révolutionnaire et première explosion d'énergie. Le général Gourko est démis de ses fonctions, réduit à l'emploi de commandant de division. Toute une série de retraites retentissantes succèdent à cette exécution. Les hommes, même les meilleurs, impuissants à se débarrasser des formules condamnées comme désuètes, se voient obligés de partir. Pour suivre Kerensky dans sa course vertigineuse, il était défendu d'être pessimiste. Et c'est pourquoi le grand chef des armées russes, le patriote intègre et le savant

capitaine, le général Alexéef dut, lui aussi, céder sa place à ceux qui crojaient au miracle.

Le credo révolutionnaire russe n'était-il pas le credo quia absiirdum? Et, pour ceux qui n'avaient pas la ^oi, la foi absolue, l'entreprise de Kerensky ne côtoyaitelle pas une utopie catastrophique?

Ainsi, le premier acte du nouveau ministre est un appel à la discipline et à l'offensive. Sans la plus légère des équivoques, il pose les deux principes de son catéchisme militaire et, tout brûlant de prosélytisme, il s'en fait le missionnaire. Aussi bien sur le front qu'à l'arrière, Kerensky s'attelle à un formidable problème de psychologie politique : envoj'er à la mort des gens qui ne voulaient plus se battre. Tandis que la propagande extrémiste exploite toutes les bassesses de l'instinct, Kerensk}' exalte les splendeurs ascétiques du sacrifice. Il s'érige en Parsifal de l'idée contre la matière. Première difficulté. La seconde, c'est qu'il ne lutte pas seulement contre la lâcheté, la paresse, la fatigue, la dissolution de la volonté : il a, pour adversaires, - également, les déformations caricaturales des conceptions révolutionnaires. L'offensive, beaucoup plus encore que la discipline, devient un épouvantail pour la majorité internationaliste du Sovet.

A une heure où de l'action seule dépend le salut, une interminable discussion s'engage sur les buts de la guerre : après trois ans d'effroyable effusion de sang, on se demande spontanément pourquoi l'on s'est battu ; les réalités s'éclipsent, les souvenirs s'effacent ; la vérité historique fait place au cliché stéréotypé d'un catachsme déchaîné par la bourgeoisie européenne ; on oublie la ruée à l'hégémonie allemande, les féroces exactions de l'impérialisme allemand, les 500000 kilomètres carrés accaparés par l'Allemagne, les 42 mil-

lions d'esclaves annexés sous sa botte; on réduit les carions au silence pour s'adonner à de l'algèbre zimmerwaldienne qui admet tout au plus, comme suprême concession,, la défensive. Dans toute la métaphysique fumeuse, brassée aux meetings, aux comités, dans la!^ presse, éclate invinciblement la crainte d'aborder le problème de l'action. La reprise des hostilités demeure toujours en fonction d'inconnues ténébreuses, bourgeoises et capitalistes. En pleine campagne de Kerensky, sur le front, l'organe officiel du Sovet « conditionne )) l'offensive au point d'en écarter pratiquement, dans un avenir lointain et nuageux, les victorieuses fanfares. Cette épouvante s'explique. L'offensive paraît naturellement destinée à compromettre les tentatives de socialisation militaire qui seule ralliait les baïonnettes à la. cause de la révolution. Elle est incompatible avec la suprématie des meetings, le contrôle exercé sur les états-majors par la démocratie des tranchées, le régime du bon plaisir des comités élus. Pour le Sovet, l'offensive — et surtout une offensive réussie — revêt la forme césarienne du sabre acclamé. La classique menace d'un général triomphateur sur son cheval blanc commence à hanter les paniques des sectaires. Et l'une des idées directrices de la révolution se dégage de cette angoisse : la victoire, c'est l'ennemi.

Le mal datait de longtemps.

Déjà, pendant la guerre de Crimée, les classes avancées de la société russe s'accordaient à prévoir dans la défaite le moyen le plus efficace pour atténuer l'intransigeance de l'absolutisme. La révolution applaudit à l'échec en Mandchourie. Et si, au comrnencement de la guerre contre l'Allemagne, l'enthousiasme général gagna les libéraux, même les socialistes, il n'y eut

là qu'une solidarité de surface, de la mousse patriotique, sous laquelle, invisible et tenace, le cancer d'un incurable défaitisme continuait à ronger le cerveau de la nation. On n'oppose pas impunément, pendant des générations entières, l'idée de patrie à celle d'une amélioration politique et sociale sans sacrifier les intérêts de la patrie à ceux de la révolution. Trop veule, trop disparate pour tenter une action d'ensemble, capable tout au plus d'inspirer des exploits terroristes isolés, la société russe mettait son espérance dernière dans l'influence des facteurs extérieurs pour inaugurer une période de réformes décisives. En haut comme en bas de l'échelle psychologique, la même paresse, le même fatalisme : chez le peuple, la foi en une constante intervention de saint Nicolas ; chez l'Intelligence, la confiance dans les résultats supérieurs de la défaite. Les traditionnelles flambées de libéralisme qui succédaient en Russie à chaque guerre malheureuse ont achevé de consacrer cet axiome monstrueux que la révolution ne pourrait s'accomplir qu'aux dépens de la patrie. Lorsque, enfin, la patrie révolutionnaire s'est trouvée elle-même face à face avec l'ennemi, il était trop tard de revenir en arrière : corrompue jusqu'à la moelle par un sophisme séculaire, dénationalisée avant de naître, la révolution s'affirmait impuissante, même devant le danger de mort, à devenir patriotique. Elle prolongeait la guerre contre la victoire. Les démagogues reprochaient à Kerensky d'être le valet de la bourgeoisie, répandaient le bruit que l'offensive s'opérait sous la menace d'une descente japonaise, que les Alliés multipliaient leurs ultimatums. Des collègues, des amis, lui infligeaient un échec mortifiant aux élections du .comité socialiste-révolutionnaire ; au conseil des ministres, Tchernof con-

damnait ce civil fourvo3^é dans la stratégie et prêchait l'abstention ; l'arrière n'était qu'un immense sabbat zimmerwaldien où des maniaques de bonne foi s'échevelaient de concert avec les agents de l'Allemagne.

Et le front, — où les idées se traduisaient en actes, — le front était encore plus redoutable. Là aussi le mal datait de longtemps et tenait à des racines psychologiques dont la révolution n'a fait que hâter la poussée souterraine. La mobilisation — d'une ordonnance parfaite grâce à l'absence de l'alcool — s'est effectuée au milieu des lamentations déchirantes des paysannes et de la morne stupeur des paysans. L'énormité de l'évé^ nement dépassait les mentalités rurales. Pour la pre* mière fois, la Russie recourait, dans toute son étendue, à la mobilisation générale de ses réserves où la presse saluait un irrésistible rouleau compresseur : des bords du Pacifique à ceux de la Baltique déferla, sans trêve, un flot inouï d'humanité en capotes^ grises, dix -huit millions charriés par les profondeurs fécondes d'un empire qui devait submerger l'ennemi sous le poids fabuleux de son nombre. Illusion fragile, espérance sans lendemain. La Russie fut la première victime de ses masses ignorantes, incapables de répondre aux exigences morales et' intellectuelles d'une mobilisation générale.

Tant qu'il suffisait à la victoire d'une armée restreinte de professionnels, l'histoire militaire de la, Russie a été sans tache, et, copime toujours, ses régiments de première ligne étonnèrent le monde par leur endurance et par leur mordant ; mais il restait toujours interdit à la Russie d'entreprendre une guerre réellement nationale avant d'avoir élevé son peuple au rang d'une nation. Dès la fin de 1914, le soldat, noyé dans la marée de vieux réservistes, se laisse attendrir

par la nostalgie de la paix. Il comprend tout aussi peu cette guerre que celle du Japon, pendant laquelle on croyait expliquer certaines défaillances par le caractère « colonial » de la campagne mandchourienne. Comme alors, il ne sent pas la patrie en danger. Il se dit de Pensa, de Simbirsk, de Kalouga, souvent d'un village, d'un hameau, et de préférence orthodoxe plutôt que Russe. Lorsqu'il défend Liban ou Varsovie, il n'a nullement conscience de défendre sa patrie véritable, sa patrie locale, qui se réduit au profil d'une église et à une dizaine d'izbas, perdues quelque part-, dans un nébuleux lointain de forêts et de steppes. S'il meurt aussi loin de son cadre natal que rien ne menace, ce n'est pas à coup sûr pour la Russie, c'est pour l'Empereur, c'est pour la foi, pour une formule très simple dont une longue hérédité a tiré un impératif catégorique. Mais cette traditionnelle armature elle-même a ployé sous le poids des épreuves de 1915. Pendant les mois d'hiver qui avaient précédé la révolution, des symptômes, soigneusement cachés, attestaient déjà un commencement de lassitude, le front engourdi de somnolence, envahi par une pesante veulerie. Jamais l'armée russe ne fut mieux pourvue d'artillerie, de munitions, de mitrailleuses : l'âme seule lui manquait : elle ne voulait plus se battre.

Avec la chute du tsarisme disparut le frisson atavique qui seul pouvait secouer l'indolence villageoise et l'égoïsme régional. Au lendemain de l'abdication de l'Empereur le soldat se réveilla la conscience vide. Bon ou mauvais, le catéchisme tsariste constituait un principe d'action et de discipline, même une source d'héroïsme. Il rendait possible l'existence d'une armée ; il remplaçait les testaments de l'histoire et les prescriptions de la morale ; il assurait le maintien de

l'État dans un pays anarchiste d'instinct. Base déliquescente, sans doute pareille aux marécages sur lesquels Petrograd déployait ses lourdes façades impériales... Mais la paresse intellectuelle du peuple ne demandait qu'à se soumettre aux formules exécutoires, tombées comme des aérolithes sur la terre russe. Le tsarisme dispensait de tout effort mental : il était une servitude spirituelle et politique après avoir été un servage économique. Et si, de cet ancien esclavage, le peuple a gardé une véritable répugnance pour les obligations patriotiques qu'il rapetissait à la mesure d'une corvée, la splendeur mj^stique de l'autocratie parvenait à déjouer les rancœurs et à faire du moujik un magnifique ouvrier de la grandeur nationale.

La révolution a laissé subsister la corvée seule, dans toute sa crudité. Le soldat haussait les épaules à déchiffrer les belles proclamations sur les devoirs patriotiques où s'usait l'énergie du gouvernement provisoire. Il comprenait de moins en moins. Le Tsar, patron de toute la terre, avait disparu : de quel droit un régime, qui promettait la liberté, reprenait-il les lourdes prérogatives du maître pour imposer les mêmes corvées au moujik émancipé? Quelle était la nécessité pour l'homme de Kalouga ou de Simbirsk d'abandonner sa charrue et son lopin de glèbe pour combattre en l'honneur des Baltes ou des Lithuaniens ? A toutes ces questions inquiètes l'extrémisme seul donne une réponse qui satisfasse une psychologie de serfs. La guerre n'est utile qu'aux barines, aux messieurs. En Allemagne comme en Russie, le peuple n'a que faire des conquêtes, des fastes militaires, des annexions et des contributions : autant d'inventions bourgeoises, autant de roueries de capitalistes. L'Allemand est un frère, un

moujik exploité lui aussi, de la chair à canon entre les mains de la bourgeoisie. Ces réponses expliquent l'inexplicable, les raisons mystérieuses de trois ans de tuerie : le prolétaire, éternelle victime, victime du patron, du bourgeois, de l'officier, de l'État ; théorie si simple dans son absurdité, si conforme à l'esprit de déliance paysanne, si pratique pour légitimer toutes les défaillances, que, d'un jour à l'autre, on la voit maitresse absolue des âmes vacantes et des cerveaux vierges.

A corps perdu, l'armée russe se jette vers la terre promise : Zimmerwaldt, un village suisse, hier encore connu seulement de quelques initiés. D'infâmes embrassades se multiplient de tranchée en tranchée. A échanger son pain noir contre un cigare, son morceau de sucre contre une gorgée d'eau-de-vie, le soldat russe caresse l'illusion de communier au marxisme des travailleurs. Il se croit au seuil de l'âge d'or. Des sous-officiers engagent des pourparlers de paix avec des feldwebels. A chaque instant surgissent des parlementaires ennemis ; des drapeaux blancs papillonnent au vent ; des proclamations invitent l'armée russe à liquider la guerre avec une telle insistance que, pour apaiser l'impatience des troupes, les états-majors estiment nécessaire de recevoir parfois des plénipotentiaires... Tandis que les Allemands repéraient les distances, usaient de leurs kodaks, inscrivaient soigneusement les numéros des régiments et réparaient leurs fils de fer barbelés, les moujiks donnaient à pleine bouche l'accolade aux espions, rêvaient de fraternité universelle et du partage de terres... Plus d'un million de déserteurs s'éparpilla à l'arrière, obstrua les voies ferrées, terrorisa les villes. Bondés à faire grincer les ressorts, les toitures débordantes de

soldatesque, des trains maudits emmenaient vers la curée agraire des néophytes du socialisme...

Que faire pour arrêter la fuite des déserteurs, imposer le respect de la discipline, éveiller l'armée de

son coma

Kerensky, au grand scandale des partis extrêmes, a senti très rapidement Timpérieuse nécessité de se cuirasser contre les faiblesses de Tidéologie. Pour disloquer quelques régiments mutinés, les chefs, sur l'ordre du ministre, n'hésitent pas à recourir aux armes. Les déserteurs sont privés de leurs droits électoraux et menacés de perdre jusqu'à leurs droits agraires. Toutes les proclamations de Kerensky sur la discipline rappellent la possibilité d'appliquer des sanctions. Mais, comme toujours, la révolution s'arrêtait à mi-chemin : Kerensky affichait des airs de matamore, un cliquetis de fer résonnait dans ses phrases pour affirmer la force du gouvernement révolutionnaire ; la peine de mort n'en restait pas moins bannie du front au même titre qu'à l'arrière, par un débordement du même lyrisme optimiste.

La force seule, d'ailleurs, devant un problème de psychologie, paraissait insuffisante à un homme qui avait la religion de la parole. Aux idées il fallait opposer d'autres idées. Et les ovations houleuses qui saluaient les discours de Kerensky, le délire que déchaînait son apparition à la tribune, semblaient donner raison à cette altière confiance dans la suprématie du style sur l'action. Kerensky ne s'arrogeait-il pas le droit de crier à son auditoire les vérités les plus dures, les plus âpres, de souffleter le public par des

phrases cinglantes comme des lanières? La foule ne lui pardonnait-elle pas d'être traitée d'esclaves révoltés? De ces triomphes d'estrade la révolution déduit la consolante possibilité de gouverner, de commander, de faire la guerre avec les mots. Elle assimile l'armée à un meeting. Elle croit à la métamorphose du verbe en 'héroïsme. Elle espère déclancher l'offensive avec la mêm« facilité que le vote d'une motion favorable.. Dans ces conditions, il était naturel de voir en Kerensky, au moment où il entreprenait sa tournée oratoire sur le front, le « dernier atout de la révolution »...

Les idées les plus belles, les plus vraies, ne valent souvent que par la qualité de l'interprète. Et, chez Kerensky, la personnalité était l'élément essentiel de ses succès de tribune. On pouvait s'insurger contre ses théories, mais l'on était, à cette époque d'hyperesthésie révolutionnaire, constamment d'accord avec sa personne. Pas un homme d'Etat, pas un orateur en Russie n'a possédé à un pareil degré le don de la contagion psychologique. Sans exception, la foule tombait sous l'hypnose de son charme. Le masque de Kerensky, masque tourmenté et ambigu, produit, pendant ses discours, une impression presque inquiétante. Kerensk}' parle à la manière d'un somnambule, les paupières baissées, comme s'il ne faisait que répéter le murmure indistinct d'une voix intérieure. Plus d'une fois, n'a-t-on pas répété que la révolution elle-même parlait par la bouche de Kerensky? Son irrésistible action sur les masses tient de cette prestigieuse sorcellerie révolutionnaire. Les femnies, surtout, se pâmaient pendant les symphonies oratoires où passaient toutes les rafales de la guerre, où s'exaltaient toutes les splendeurs de la révolution. Elles allaient entendre Kerensky comme un virtuose ; ses

discours étaient des concerts ; son répertoire passait de la sonate héroïque aux fatalités wagnériennes ; on y trouvait du nastroenié, — terme particulier aux modernistes russes, — suggestion, état d'âme, au fond un état musical. Et la Russie entière, à cette heure, n'était qu'une femme, trop faible pour aimer les forts, neurasthénique et détraquée à souhait pour se livrer à des ténors de province. A la lumière Qe la rampe révolutionnaire, sur le fond tragique des lendemains d'un règne, Kerensky, « le pouvoir supérieur en veston et sans armes », rivalisait avec Hamlet, Danton, Gambetta et Napoléon. La Russie applaudissait tout, les criailleries mélodramatiques, les poses de médiocre baladin, les effets de mauvais goût, les phrases qui détonnaient, les notes de fausset. Elle était conquise à l'exemple de cette petite ville russe médusée par un hâbleur : le sujet sjonbolique du célèbre Révisor de Gogol.

Mais qu'importe ! Les paroles de Kerensky aiguillonnent les apathies et allument les enthousiasmes. Dans les casernes comme à la tribune des congrès militaires, Kerensky est accueilli par les mêmes ovations qu'au Sovet et à ces « concerts-meetings » qui se multiplient à Petrograd : Marseillaise, discours ministériels, partie artistique, musique et ballet. Les soldats lui offrent des fleurs aux nuances révolutionnaires : ils ne l'appellent pas autrement que « notre ministre » et le <( Soleil de la Russie » ; des vétérans, des invahdes lui jettent des croix d'honneur par brassées ; les femmes, les jeunes filles s'arrachent les bijoux, le supplient de les monnayer « ,pour l'offensive )). Il trouve des mots qui vont droit au cœur, qui s'imposent aux mémoires. Aux matelots les plus âprement révolutionnaires, ceux de Helsingfors, il déclare :

« J'ai assumé la charge de ministre de la Guerre, parce que là-bas, sur le front, nous menons une lutte révolutionnaire, rien de plus. » Au congrès du front, à Kamenetz-Podolsk, il jure, au nom des soldats, qu'ils suivront tous le général Broussilof . Dans les casernes de la Garde, à Petrograd, il remue les souvenirs historiques de chaque régiment, il évoque les décembristes, des fastes, des gloires. Et souvent son éloquence prend une ampleur, une robustesse, qui auraient réalisé le miracle si le miracle avait été possible : « ...Nous autres révolutionnaires, nous, sommes toujours prêts à mourir sur un ordre des chefs. C'est la discipline que je vous apporte, soldats russes. A l'ombre du drapeau révolutionnaire, nous donnerons, pour défendre le peuple, notre vie, toutes nos forces, notre dernière goutte de sang... Nous apporterons la paix au monde parce que nous sommes forts... Côte à côte avec nos alliés, nous créerons un nouvel ordre de choses en Europe... Tout le passé, les ombres de ceux qui sont morts pour la liberté, nous suivent au combat. Sans hésitation, sans peur, allons mourir pour les idées sacrées. Mourons pour la patrie... »

Le voilà sur le front, salué toujours par des multitudes frémissantes sous des pancartes rouges aux inscriptions de plus en plus guerrières. Ce n'est pas en vain que, dans les dossiers de la police secrète, Kerensky était désigné sous l'appellation de skory, le rapide, l'insaisissable : il dépistait la police, il était partout. Ministre, il est partout aussi ; les échos de sa voix lui font un sillage d'enthousiasme. Des milliers de discours, des millions de mots sur cette thèse fondamentale : nécessité de l'offensive lorsque la Russie révolutionnaire exigera un sursaut d'énergie de son armée. Les annexions, les contributions, l'imbroglio

zimmerwaldien, il l'écarté de cette phrase : « Les troupes françaises et belges se trouvent sur leur territoire. Elles n'ont rien accaparé. Fous que vous êtes, pourquoi parlez-vous des Alliés et gardez-vous le silence sur les accaparements des Allemands? » Pour les fraternisations, il n'a que du mépris, il dédaigne même de prendre des mesures de coercition contre les aveugles qui s'adonnent aux odieuses réconciliations ; il se borne à répandre les radio-télégrammes du commandement allemand, d'où ressort le piège tendu à la Russie, il laisse aux réalités le soin d'infliger aux soldats de redoutables leçons. De toute la force de son tempérament, il s'acharne à vriller dans les cerveaux des troupiers que l'offensive doit être la conséquence logique de la révolution : « Par votre refus d'accomplir votre devoir, vous écartez la fin de la guerre, vous consolidez l'Allemagne absolutiste qui se flatte de la faiblesse du front russe, depuis la Révolution... La Révolution est une expiation pour le passé et ses péchés. Au nom de l'avenir, nous avons repris le drapeau de la Révolution française... Nous l'apportons à tout l'univers... Nous savons que les baïonnettes de l'armée russe préféreraient s'enfoncer dans le sol plutôt que de défendre une cause injuste... w

Et plus ces paroles retentissent sur le front, plus fréquente apparaît, sur les étendards rouges, l'inscription réconfortante, si impatiemment attendue : « L'offensive sauvera la Russie. » Des bataillons de la mort surgissent de partout, des compagnies de volontaires prêtes à marcher au premier rang, le jour de l'offensive ; des ligues militaires se forment pour entraîner les troupes par la propagande et par l'exemple ; des régiments de femmes s'acheminent, d'une belle prestance militaire, admirablement équipés, vers le

front. Aux meetings, aux congrès, des voix énergiques s'élèvent pour appu^^er la parole de Kerensky ; les délégués du front, à Petrograd, à Kamenetz- Podolsk, émettent des résolutions qui exigent l'offensive ; les cosaques flétrissent les « monstres nés de la révolution, comme Lénine », et demandent qu'on les laisse se battre ; un comité de matelots de la mer Noire parcourt la Russie, enflamme les dépôts, les tranchées, les villes, les campagnes.

Que restait 'il de l'idéologie maximaliste? Une bête traquée qui tremblait à l'idée d'affronter les gaz asphyxiants et les fils de fer, au moment où la Russie, née à la vie libre, promettait de devenir un pays de bombance révolutionnaire. Le maximalisme était réduit à exploiter des instincts de brute...

Un jour, pendant que Kerensky parlait aux troupes et que les coups de canon scandaient sa parole, un soldat lui fit cette réflexion, où se concentraient tous les arguments de l'anarchie militaire :

— L'offensive signifie la mort. Qu'avons-nous besoin alors de la terre et 'de la liberté?...

Cette simple phrase résumait mieux qu'un volume la crise traversée par l'armée russe. Il y avait cent jours, ce même soldat, raidi, figé, aurait eu la respiration coupée par le respect et la peur devant le ministre de la Guerre. Dans toutes les armées du monde, prononcer cette phrase eût été un suicide..

Tragique duel de l'idéal et de la brute... Kerensky mis en échec par un moujik dévergondé : un soufflet de goujat à la cause révolutionnaire.

— Camarades, reprit Kerensky...

Mais il n'avait devant lui que la soif bestiale de vivre, la peur bestiale de mouiir...

— Inutile d'ergcter, interrompit d'une voix gros-

sière le soldat ; concluez la paix et au plus vite...

Et déjà, dans les rangs, un murmure de sympathie s'élevait, plus dangereux que les obus qui pieu valent à proximité.

Minute décisive. Le moujik remporterait -il la victoire?

• — Silence, quand le ministre de la Guerre prend la parole... Colonel, jeta Kerensky d'une voix étranglée, prenez cet homme, rayez-le des cadres de l'armée... Portez-le à i''ordre du jour comme lâche, un lâche. Il est indigne de défendre la terre russe. Il peut s'en aller. C'est un lâche, un lâche, un lâche...

Kerensky répétait ce mot avec une sorte d'ivresse frénétique. Il en cinglait, il en giflait le soldat... Et, tout à coup, la face du misérable blêmit, devint terreuse, la brute sentait sourdre sa conscience, et, lourdement, pesamment, le soldat tomba en syncope, masse inerte aux pieds du ministre...

La bête était vaincue par l'idée. La Révolution domptait l'Anarchie.

Etait-ce une victoire complète, un triomphe définitif?

Pour la minorité intellectuelle de l'armée, les paroles de Kerensky ont été la Marseillaise qui assainit les cœurs, qui fouette les énergies. Ses discours ont su remplacer un instant la musique flamboyante aux sons de laquelle mouraient les héros de la grande Révolution. Il a été, orateur, le Rouget de l'Isle raté de la Russie. Le baptême de feu de la révolution russe a tenu du prodige. Au premier rang marchaient les officiers, heureux de prouver qu'ils savaient mourir pour la liberté. Ils marchaient extatiques, hallucinés

par l'idée fixe du sacrifice. La veille plusieurs s'étaient suicidés sous les yeux des soldats qui avaient émis des doutes sur le courage des « bourgeois ». Des divisionnaires, le fusil à la main, se précipitaient en tête des colonnes. Les délégués de la flotte de la mer Noire, les comités militaires, les membres de toutes les ligues, avec d'énormes drapeaux rouges, allaient à l'attaque. Les secrétaires, les scribes, les auxiliaires abandonnaient les paperasseries des bureaux pour suivre l'épique envolée. La révolution, enfin, dégainait son glaive et fonçait sur les impériaux.

Sous le feu, Kerensky continuait son œuvre. Plus d'une fois, lorsque le tir de l'ennemi devenait trop intense, des soldats lui disaient : « Camarade, vous risquez trop, vous avez déjà notre parole, nous la tiendrons... » Et, avant de courir à l'ennemi, comme des enfants, les soldats se précipitaient dans les bras du ministre. Aux heures du danger, ils l'attendaient : (( Le voir, jeter un coup d'œil sur lui, et puis aller se battre... » Et Kerensky se répandait. On voyait son automobile passer en trombe vers les unités hésitantes pour remonter les défaillances. On le voyait panser les blessés, donner l'accolade aux héros, distribuer des drapeaux, des épaulettes, des croix d'honneur, aider pieusement à porter les cercueils des soldats. Le civil, le « pékin », découvrait, pour mettre les exploits en vedette, des récompenses qui touchaient profondément r amour-propre des . troupes. Sur les pattes d'épaule des soldats, il faisait éclore, d'un geste généreux, les étoiles d'officiers. Il créait les régiments du 18 juin, avant-gardes glorieuses de la révolution. Il remplaçait sur les képis d'un régiment de tirailleurs, qui s'est comporté en héros, la cocarde par la tête de mort. Un aumônier raconte avoir passé, pour creuser

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une tombe, la pelle à un jeune homme inconnu, tout pâle, aux yeux douloureux, en tenue civile, qui, ,1e front en sueur, travailla à la suprême demeure, puis s'éloigna, suivi d'un état-major silencieux. C'était Kerensky. Les soldats affirment l'avoir vu marcher, impassible, le fusil à la main, droit à Lennemi ; d'autres l'avaient aperçu dans une automobile blindée. Kerensk}' entrait dans l'histoire, même dans la légende. Et puis, tout à coup, au moment où l'on évoquait Valmy et Carnot, en pleine apothéose de la révolution victorieuse, en plein miracle, — le désastre. Des régiments entiers avaient échappé à la contagion de l'héroïsme et assisté, indifférents, souvent hostiles, à la naissance de l'épopée. Des milliers de pa3/sans, tête baissée, avaient bravé les colères de la révolution que Kerensk}^ laissait frémir dans des phrases magnifiques comme des vers : « On n'a pas de respect pour une nation de lâches. Ceux qui tremblent pour leur vie, forgent la contre-révolution. » Abandonné, isolé, Kerensky gesticulait dans le vide. Son auditoire fuyait. L'hypnose oratoire n'a duré qu'un instant, à la manière de tous les excitants artificiels. Apprivoisée par l'idée, la bête réapparut, farouche au premier relent de sang et lâche au premier danger, le groin tordu par sa grimace maximaliste. Pendant que 80 000 morts payaient le prix d'un succès éphémère, une tourbe de fauves se gavait de pillage et de luxure à Kalousz, violait les femmes à tour de rôle, massacrait des enfants ; une panique affolée éperonnait le galop d'une armée en déroute ; l'infanterie obligeait les artilleurs d'abandonner leurs pièces, s'emparait de leurs chevaux, et, lorsque des régiments ébauchaient un mouvement d'attaque, d'autres découvraient leurs flancs, les condamnaient à l'anéantissement certain, s'en allaient

avec des jurons pour ces trouble-fête. L'esclave révolté triomphait quand même de la révolution.

On raconte (i) que, sous l'impression du désastre, Kerensky, effondré dans sa limousine, le regard égaré, répétait, comme un automate, un fragment de phrase d'une romance sentimentale. Cabotinage ou délire? L'âme d'autrui, dit un proverbe russe, n'est que ténèbres. Celle de Kerensk}' mariait une ardente capacité de sublime à des attitudes de vulgaire histrion qui posait pour la postérité. Une vanité frénétique entretenue par les succès oratoires lui montra, dans son talent, un levier capable de soulever le monde. Rien ne devait résister au fracas de sa rhétorique, à la jonglerie des périodes amoureusement cadencées. Le miracle ne pouvait venir que du verbe. Le verbe était le Dieu révolutionnaire et Kerensky était son prophète. Trop livresque, trop jeune, trop confiante dans les applaudissements des meetings, la révolution eut la naïve ambition de réaliser en deux mois le travail de plusieurs siècles. Elle ne douta pas un instant de pouvoir créer avec des conférences et quelques décrets des citoyens perfectionnés et des soldats capables de tous les sacrifices.

Étemelle illusion de V Intelligence, myope et sentimentale, bafouée par le moujik ! Sous ses épithètes grandiloquentes, le devoir continuait à rester une survivance de l'ancienne corvée que l'on accomplissait jadis par crainte du knout et par tradition mystique : le mot de patrie glissait à la surface des foules; sans éveiller les volontés léthargiques ; et les exhortations de mourir pour la révolution déroutaient comme un monstrueux non-sens les matérialismes plébéiens. Tout

(i) A. Ksiounine, correspondant de guerre du Novoïâ Vremia.

le talent de Kerensky, sa dépense d'énergie verbale, son hystérie vibrante, son immense popularité n'aboutissaient qu'à un bluff sanglant. Le jeune premier de la révolution se manifestait inférieur au plus humble des sous-officiers de l'ancien régime. Et cet échec atteignait la révolution dans son honneur, dans sa foi, dans toutes ses espérances. « L'offensive, déclara Tsérételli, au lendemain de la victoire de juillet, a prouvé au monde entier que les principes démocratiques n'ont pas affaibli, mais au contraire fortifié notre armée. Loin de la désorganiser, ces principes ont augmenté son courage. C'est le tournant décisif de la révolution. La cause de la révolution triomphera seulement dans le cas où les principes, proclamés par la libre Russie, rendront la révolution plus forte. » Or, les troupes qui évacuaient la Galicie ne voyaient pas dans leur défaite une faillite de la révolution, mais une victoire sur les contre-révolutionnaires. C'était tout au plus un échec pour la révolution semi-bourgeoise, la révolution théâtrale des aristocrates intellectuels, la révolution prêchée par des ministres guêtres de fauve et sanglés de khaki, d'une élégance trop sportive et trop beaux parleurs, trop féminins, trop modérés aussi, et qui, au contact avec les moujiks, les vrais, déliraient sur les coussins capitonnés de leur limousine... La révolution moujike ne faisait que commencer.

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