CHAPITRE IX
l'assaut du pouvoir
Une ténébreuse solidarité : les maximalistes et les « purs ». — L'offensive intérieure. — Les journées de juillet. — Une figure satanique : Trotzky. — La mobilisation des casernes et la descente de Cronstadt. — Un coup de théâtre. — Les Allemands de l'arrière. — Une victoire stérile. — Le sauvetage des extrémistes. — L'effritement ministériel. — Encore une nuit historique. — Le ministère de l'union sacrée.
A peine débarqués des wagons allemands, les léninistes opèrent, à l'arrière, en étroite corrélation avec les forces ennemies sur le front.
Avant tout, ils jettent leur dévolu sur les grands centres stratégiques, Cronstadt, Helsingfors, Sébastopol : les premières places fortes de la Russie deviennent des fiefs maximalistes, en marge du reste de rÉtat, où la plèbe légifère, juge et exécute. Des ambassades chargées de plaider la cause du séparatisme révolutionnaire, parcourent Reval, Narva, Abbo, recueillent, parmi les équipages de la flotte baltique, des suffrages retentissants qui consacrent Cronstadt comme le véritable avant-poste de la démocratie. Ces avant-postes, d'ailleurs, surgissent de partout, se ramifient à travers les immenses étendues de la Russie. Le maximalisme s'attaque aux centres industriels, aux greniers, aux œuvres \dves de l'État. Il compromet la production du charbon dans le Donetz, les récoltes sur les pâturages de la ^^olga, l'alimentation du front
par les réserves des dépôts. Aux côtés de Cronstadt toute une série de villes mériteraient le triste honneur d'une monographie maximaliste.
A Tzaritzine, TÉden des prétoriens, la garnison pratique à sa façon les principes de la paix démocratique : contributions régulières sur les capitalistes et annexions systématiques des propriétés foncières. Les habitants de Stavropol sont à la merci d'une dictature assumée par les déserteurs. Pendant quelques jours Kief et Tomsk tombent sous la coupe des fuyards auxquels s'adjoignent des évadés de prisons : on est obligé de proclamer l'état de siège, de prendre les casernes d'assaut, de faire parler les mitrailleuses. A Saratof les léninistes prêchent la république de la plèbe : tous leurs candidats aux postes officiels sont des criminels de droit commun. A chaque instant on voit la lie sociale, portée à la surface démontée du pays, s'enrôler sous le drapeau écarlate du maximalisme. Un tourbillon de sordide écume humaine balaye les derniers vestiges d'autorité et emporte les organisations démocratiques. Les arrestations arbitraires, les cas de l3^chage, les fermetures des journaux ne se comptent plus. Appliqué par les bas-fonds, le socialisme dégénère en paillasseries sanglantes. A Eletz, la foule houspille les étudiants et conspue l'Intelligence, Chez les paysans le communisme se traduit par des jacqueries impitoyables et d'étranges interdictions d'ensemencer les champs. A Kichinef, les voleurs syndiqués font à un de leurs collègues, tué en flagrant délit par la milice, des obsèques solennelles. A Vladimir, la foule s'acharne à détruire le monument de Pouchkine — sans doute un contre-révolutionnaire. D'un bout à l'autre du pays éclatent les symptômes d'une épidémie de démence politique.
Néanmoins, malgré ces turpitudes et ces scandales, c'est dans les saillies du maximalisme que le Sovet, halluciné de visions bonapartistes, voyait le plus sûr contrepoids au cauchemar du sabre. Les grands chefs des fractions minimalistes avaient beau ressasser le thème battu d'une révolution confinée aux limites de son étape bourgeoise : même à l'heure où Kerensky s'époumonait, sur .le front, contre la propagande léniniste, ils n'osaient rompre encore avec les exubérances de la gauche socialiste ; l'Idée, comme par le passé, permettait tout, excusait tout, sanctifiait tout ; le Sovet demeurait rivé à Lénine comme à un boulet de forçat, par une indissoluble filiation de doctrines. En honneur d'un principe révolutionnaire, des comités, présidés par des traîtres, pouvaient ouvrir le front de Galicie, et des flibustiers, retranchés dans les hôtels particuliers, sous la protection de l'Idée anarchiste — avec un grand I — et de leurs mitrailleuses, se livrer au pillage méthodique de l'argenterie. A la plus vague intention de sévir, le Sovet, sans chercher à couvrir ces excès de son approbation, n'en manifestait pas moins une ombrageuse inquiétude de voir grandir l'autorité du gouvernement provisoire, et son silence, d'ailleurs, était bruyamment compensé par sa clientèle des banlieues ouvrières, prêtes à soutenir, les armes à la main, les « camarades anarchistes ». Et cette obscure solidarité des docteurs du socialisme avec les extrémistes de toute nuance était si profonde, que même après le projet éventé d'une démonstration armée, le 27 juin, après des discours où Lénine, Trotzky, Zinovief, étaient flétris comme traîtres à la cause démocratique, le Sovet ne trouva que ce palliatif : une manifestation zimmerwaldienne de toutes les fractions harmonieusement fondues sous des dra-
peaux rouges, et cela la veille du jour où la révolution s'éclairait, enfin, d'un reflet fugitif de gloire militaire. Jusqu'à la fin, des doctrinaires, enchaînés à la politique des compromis, cultiveront la folle espérance d'assimiler le maximaliste, de dissoudre le virus dans l'ample sein de la démocratie révolutionnaire.
Cependant, l'offensive ne marquait pas seulement une victoire extérieure : le lendemain, le gouvernement se décidait aussi à une offensive contre la villa Dournovo et faisait évacuer, par une poignée de cosaques, une bande bigarrée d'espions allemands et de repris de justice. Rien n'était plus aisé : il suffisait, enfin, de vouloir. La victoire régénérait l'atmosphère, purifiait l'air. Dans plusieurs quartiers ouvriers on acclamait avec enthousiasme le général Rousski et les officiers alliés. Des étudiants déployaient le drapeau national, proscrit depuis quatre mois. Déjà, par places, la foule rudoyait les orateurs maximalistes. Et, sans une nouvelle crise ministérielle provoquée par la démission des cadets à l'occasion des affaires ukrainiennes, et les bruits de retraite du prince Lwof lui-même, le gouvernement paraissait définitivement s'orienter vers la manière forte. L'heure avait sonné pour le maximalisme de descendre dans la rue...
De là, en ligne directe, les sinistres journées de juillet (i6, 17 et 18), la levée en masse d'un parti aux abois, annoncée, vers la tombée du soir, par la fantomale apparition, dans le crépuscule livide, de camionsautomobiles chargés de soldats et de mitrailleuses braquées sur les passants. La guerre civile, systématiquement prêchée, l'appel à l'action proposé comme un dogme politique, déchaînait, enfin, contre la coalition d'idéologues girondins et de théoriciens socialistes, avec la garde rouge des usines, une bonne
moitié de la garnison de Petrograd. Ivres de haines artificiellement inoculées, des possédés parcouraient la ville, la bouche tordue par des imprécations, lancés à l'assaut du pouvoir sous des bannières sang-debœuf où s'étalaient les fatidiques paragraphes du programme extrémiste : « Le pouvoir au Sovet, du pain, la liberté, la paix ! »
Tout un état-major révolutionnaire, sous les ordres de Trotzky, préside à la mise en scène du premier abordage de la rue. Aux côtés de Lénine, de plus en plus, la physionomie incisive de ce sémite virulent prend du relief et de l'importance. Par les violences de son tempérament exacerbé, Trotzky, un passionné de l'action dévorante, complétait le nihiliste utilitaire, l'imperturbable manieur d'abstractions, l'âme polaire et monstrueuse de Lénine. Dès son adolescence, le jeune Bronstein fait l'épouvante de son père — un honnête et médiocre rabbin — et scandalise sa ville natale par les excentricités d'une nature toujours en ébullition. Plus tard, Trotzky parcourra l'Europe, incapable de se fixer dans un pays ni de s'inféoder à un parti politique, trop personnel, trop fantasque pour fonder un groupe ou créer une école, impuissant à former des disciples, mais toujours en quête d'admirateurs. Trotzky, c'est le prophète biblique qui aurait mal tourné, un Ézéchiel ou un Isaïe qui eût versé dans le maximahsme sans rien perdre de son âpre énergie et de son lyrisme corrosif. Tandis qu'en Lénine s'incarne, dans un néant sentimental, un surhomme de laboratoire, un spécialiste draconien de vivisection sociale, chez Trotzky une permanente fermentation de haines tenaces, de rancunes longuement refoulées, fait au sectaire poUtique une doublure de romantisme exaspéré. Tous les deux s'attaquent, en pleine chair
pantelante de la Russie, à l'opération la plus césarienne qui fût jamais rêvée par des professionnels de la démolition nationale : l'un froidement, en sadique intellectuel ; l'autre avec une frénésie où l'on sent déborder le fiel de lointaines vengeances. Ce formidable juif et ce grand-russien desséché par l'idée fixe, résument déjà la révolution entière : une révolution cérébrale, amorale, antipatriotique dans ses principes et bassement haineuse, odieusement terre à terre, sous un panache d'émeutes hystériques, dans ses applications. Dramatisés par Trotzky, les théorèmes sociaux de Lénine se magnifient dans la rouge épopée de la rue.
Passionnément, le maximalisme prépara la guerre civile, la deuxième révolution, la seule vraie, avec le concours de Cronstadt, des usines armées comme les casernes et des casernes dévergondées comme les usines.
L'enquête sur les événements de juillet a établi, avec un grand luxe de détails, les procédés mis en œuvre pour mobiliser le prolétariat révolutionnaire. Une savante propagande porta à la tête du i^r régiment de mitrailleurs — le noyau de l'armée maximaliste — un partisan convaincu| de Lénine, l'enseigne Sémachko, les autres officiers réduits à l'impuissance, les rares soldat? récalcitrants forcés, à coups de baïonnette, de professer le maximalisme. Pour s'attirer le régiment de Moscou, les comités élus, matés par des agents extrémistes, provoquèrent l'expulsion de soixante-cinq officiers sur soixante-quinze, d'où une éclipse radicale de toute discipline, les soldats, livrés à eux-mêmes, tombés à l'état de marchands de quatre-
saisons dans les carrefours de Petrograd. Depuis longtemps Zinovief, Kamenef et cette Egérie du maximalisme, la « camarade Kolontaï », une virago aux délirantes vociférations, avaient pénétré en familiers au dépôt des grenadiers de la Garde qui, sous l'influence des émissaires de Petrograd, se couvrirent d'opprobre pendant la retraite de Tarnopol. De Krasnoé-Sélo, un régiment de réserve, perdu de propagande, se précipita vers la capitale avec des menaces de mort contre Kerensky. Dès les premières nouvelles de l'offensive, pendant que la foule en liesse manifestait devant les ambassades alliées, le régiment de réserve cantonné à l'Okhta s'insurgeait contre le coup « de poignard asséné dans le dos du prolétariat fraternel de l 'Autriche-Hongrie ». Du matin au soir, dans les cours des casernes, on pouvait entendre, devant un moutonnement khaki d'apprentis socialistes, des orateurs remuants égrener, souvent avec des réminiscences d'accent tudesque, toute la gamme des exigences léninistes : dictature des Sovets, cessation de l'offensive, suspension de la presse bourgeoise. Cependant, malgré ces efforts, les sapeurs n'ont quitté leurs casernes que sous l'œil repéré des mitrailleuses maniées par des énergumènes, et, pour lancer à l'assaut de la bourgeoisie le régiment Pavlovski, il a fallu de laborieux marchandages et, enfin, l'injurieux reproche d'avoir accepté de l'argent « pour ne rien faire ».
Aux troupes continentales, Cronstadt, « la fleur et la fierté de la révolution russe », suivant une inoubliable expression de Trotzky, a fourni l'appoint de ses contingents de marins et quatre-vingt mille cartouches. Le 17, au matin, devant la façade du Sénat, débarqua tout un corps expéditionnaire, musique en tête et des tricoteuses en cheveux accrochées aux
blouses blanches des matelots. Cronstadt opérait une descente en règle pour consacrer la dictature des basfonds, cambrioler les banques et saigner la bourgeoisie, offensive de grande envergure que devaient appuyer toute Tartillerie de la forteresse Pierre-et-Paul et les pièces des bâtiments-écoles de la mer Baltique. Bientôt un croiseur, V Aurore, et quelques canonnières viennent mouiller près du pont Nicolas. A chaque instant, autour de l'hôtel de la Kchessinskaïa, la cohue augmente de nouvelles recrues patibulaires, d'automobiles blindées, de mitrailleuses, de pièces de campagne. Sur le balcon, à tour de rôle, tous les dignitaires de l'extrémisme : des discours, des ovations, des hymnes révolutionnaires et, déjà, dans le lointain des quartiers excentriques, le crépitement saccadé de la fusillade. Et, tandis que des détachements volants tentent de s'emparer des ministres et du bureau de renseignements à l 'État-major, le gros des forces maximalistes, un cortège fumant de matelots, de soldats et d'ouvriers, les mains chargées d'armes et de loques rouges, se portait en tumulte vers le palais de Tauride pour investir, malgré lui, le Sovet d'une plénitude de pouvoir qu'il repoussait. Mais, note burlesque dans ce mélodrame politique, la foule malmena seulement le plus socialiste et le plus défaitiste des ministres, Tchernof, cousin germain de Lénine par ses affinités zimmerwaldiennes.
L'émeute ne fut pas seulement écrasée par les armes, mais aussi — et peut-être surtout, — par le mépris. Au moment où la victoire était incertaine, où les échelons appelés du front se trouvaient encore à mi-chemin de la capitale, où le gouvernement se voyait acculé à un véritable siège de la forteresse Pierre-et-Paul, M. Pereverzef, ministre de la Justice,
se décidait à un coup de théâtre. La nuit, pendant que la ville entière résonne des échos de la bataille, il communique aux soldats du régiment Préobrajensky les pièces secrètes qui précisent toutes les appréhensions et confirment tous les soupçons. Le lendemain, la presse entière devait publier ce document accablant où Lénine, Zinovief , Skoropis-Ieltouchovski, président de r Union pour la libération de l'Ukraine, étaient formellement dénoncés en qualité d'agents secrets de l'Allemagne. Mais des coups de téléphone précipités du prince Lwof, fidèle jusqu'au bout à la politique des bras croisés, empêchèrent les révélations sensationnelles de voir immédiatement le grand jour. Seul un petit journal, le Jivoé Slovo, eut le courage historique d'insérer ces quelque cinquante lignes qui sauvèrent, malgré lui, le gouvernement provisoire. Elles firent plus que vingt divisions prélevées sur le front contre les « Allemands de l'arrière ». Une ténébreuse machination, douloureusement pressentie par l'opinion, émergea, enfin, en pleine lumière : l'action léniniste alimentée grâce à la réalisation des marchandises allemandes, expédiées par les Ganetzky et les Parvus avec des certificats confectionnés de toutes pièces pour attester leur origine Scandinave ; la propagande allemande subventionnée en nature et payée, en fin de compte, avec de l'argent russe ; tout un groupe de sommités extrémistes et de « camarades » de moindre importance impliqués dans ces manœuvres : l'avocat Kozlovsky, Mme Kolontaï, Mme Soumenson ; l'extraordinaire échange de télégrammes entre Petrograd et Stockholm, où la trahison s'enveloppait de formes commerciales. Une fois de plus, après l'affaire Grimm, la certitude s'imposait de Zimmerwaldt — colonie allemande.
L'un après l'autre, les châteaux forts maximalistes capitulent : la forteresse Pierre -et-Paul, l'hôtel de la Kchessinskaïa, le cirque Moderne où se terre la dernière poignée de communards. Partout les troupes gouvernementales reconnaissent les traces des infiltrations allemandes, une atmosphère de promiscuité avec l'ennemi : une correspondance en allemand et des adresses suspectes dans les bureaux de la Pravda; la présence, à l'état -major de Lénine, de traîtres avérés comme Khaoustof et d'espions professionnels comme Mueller, libérés par la foule au moment de la mise à sac des prisons, et venus se réfugier à l'hôtel de la Kchessinskaïa ; des sommes considérables, en billets flambants neufs, de 500 à 1000 roubles dans les poches des matelots à la forteresse Pierre-et-Paul. C'était la victoire : victoire morale et victoire militaire. Trente mille hommes de troupes, expédiés du front, campaient sur la place du Palais d'Hiver. Lénine était en fuite ; Trotzky, Zinovief, Kamenef, Kozlovsky, Mme Soumenson en cellule ; Mme Kolontaï arrêtée à la frontière suédoise. Le maximalisme était décimé, dépouillé de son auréole doctrinaire, de son prestige idéologique. Ses chefs étaient dispersés ou sous les verrous ; ses imprimeries confisquées, ses journaux interdits, ses fiefs démantelés, et les régiments qu'il avait embrigadés amenés, tête basse, à faire amende honorable. Dans les usines, dans les casernes, les maximalistes étaient traqués ; l'indignation populaire enflait sa voix pour exiger justice. La presse bourgeoise célébrait le triomphe de l'ordre, et les '^ correspondants étrangers annonçaient au monde entier que le maximalisme était enterré...
Il n'en était rien...
Il n'en était rien parce qu'à peine l'émeute apaisée, le Sovet s'aperçoit que le discrédit, qui a frappé le parti léniniste, s'étend peu à peu à *tous les délégués soldats et ouvriers. Trop longtemps, le groupe de la guerre civile a fait partie intégrante du Sovet, et même après les scènes de juillet et l'opprobre des révélations officielles, la fraction atrophiée, décapitée, est venue occuper sa place, à l'extrême gauche du bercail révolutionnaire. Dans la campagne qui éclate contre le maximalisme, le Sovet voit poindre le germe d'un mouvement dirigé, en bloc, contre les organisations démocratiques, coupables d'abriter des agents de l'étranger et de masquer la trahison. La débâcle d'une fraction révolutionnaire, la plus révolutionnaire, n'est-elle pas le prélude d'une offensive générale, entreprise par la réaction bourgeoise contre les organes exécutifs du prolétariat? Devant ce danger, le Sovet s'emploie sans détours à prévenir l'opinion ouvrière du danger « contre-révolutionnaire » que présentent les réquisitoires systématiques qui visent les « camarades maximalistes ». Toute la faiblesse du Sovet et toute la force du maximalisme résidaient dans cette impuissance radicale de la révolution à secouer la contagion du crime. Alors que le maximalisme pouvait impunément excommunier les modérés, le Sovet était obligé, pour vivre, de s'accrocher à Lénine et de tituber à sa suite. Au lendemain de sa défaite, le maximalisme a su admirablement exploiter cette faiblesse du Sovet, ses indécisions, les restrictions mentales dans son pacte avec la bourgeoisie, ses craintes des grands-ducs, des généraux, des victoires — de
son ombre : pour vicier à leur base les accusations de haute trahison, une symptomatique campagne se dessine contre les services de renseignements de l'étatmajor, dénoncés comme un héritage de VOkhrana, un guêpier de gendarmes et de policiers qui avait surnagé à la révolution.
Et ces éternels louvoiements ne prédisposent pas le Sovet seul à l'indulgence. Au moment où la situation permet de développer le succès et invite à pousser la victoire jusqu'à l'écrasement de l'adversaire, Kerensky s'attendrit. L'ancien travailliste, l'homme du Sovet, tend à voir dans ses collaborateurs spontanés de la droite bourgeoise qui le couvrent de fleurs, un danger beaucoup plus iréel que ses ennemis vaincus de Ira gauche. Comme un obscur remords lui vient de la nécessité de combattre la révolution à travers un parti révolutionnaire, même le plus taré, le plus odieux. Malgré les leçons de juillet, Kerensky conserve encore toute sa foi en l'étoile de la révolution. Il partage l'optimisme de Tsérételli concernant la possibilité d'unifier l'église socialiste. Et s'il lui répugne de combattre les schismes par des procédés empruntés à l'ancien régime, la perspective d'une dictature maximaliste où, déjà, la jeune révolution a failli sombrer sans retour, lui impose le devoir de veiller à l'orthodoxie démocratique. Toujours le même dualisme, les mêmes tiraillements, la même neurasthénie politique. Kerensky intervient pour couvrir de sa protection un des acolytes les plus tortueux de Lénine, Stecklof-Nakhamkès ; il provoque la démission de Pereverzef ; il tolère la réunion d'un congrès occulte de maximalistes, auquel Lénine de sa cachette et Trotzky de sa prison adressent des messages à la mélinite. Et, parallèlement à ces concessions, le gouvernement accorde quelques sacri-
fices indispensables aux préjugés bourgeois, mitigés cependant chaque fois par un sourire dispensé à la gauche : ainsi, il signe l'accord de Londres et dégage sa politique des solutions éventuelles de la conférence de Stockholm, mais en même temps les délégations du Sovet, nanties de passeports diplomatiques, parcourent la France, l'Angleterre et l'Italie ; pour s'excuser d'appeler le général Komilof, il arrête le général Gourko ; il résiste au séparatisme finlandais et ukrainien après que l'inexpérience de Terestchenko et de Tsérételli eut légalisé, en dehors du cabinet, toutes les tendances mazzepistes ; et s'il cherche, dans la convocation d'une conférence parlementaire à Moscou, une base d'appui nationale qui puisse équilibrer l'influence du Sovet, il s'empresse de laisser entendre qu'il saurait anticiper sur la Constituante pour proclamer la République.
Une politique aussi bâtarde devait naturellement prolonger la crise ministérielle ouverte la veille de l'émeute maximaliste. Les cadets demeuraient inconcihables sur la question ukrainienne et le prince Lwof estimait inutile de masquer plus longtemps la pratique du socialisme sous le pavillon d'une coalition bourgeoise. Par delà le cabinet, l'effritement ministériel atteignait le principe même de l'Union sacrée. La boue est brassée à pleines mains, jetée par vastes pelletées. Des révélations accablantes forcent Tchemof d'abandonner son portefeuille pour s'expliquer au grand jour sur un défaitisme subventionné. Le cabinet est réduit à quatre ministres : Kerensky, suivi de ses deux ombres bourgeoises : Terestchenko et Nekrassof, puis Tsérételli, le théoricien, toujours optimiste, d'un pouvoir de coalition qui ligoterait la bourgeoisie sous le contrôle des socialistes. Est -il surprenant que
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la bourgeoisie ou, pratiquement, les cadets, refusent de se prêter à un rôle de dupe? Exténué par près d'un mois de démarches stériles, Kerensky se décide à un coup de théâtre : il démissionne lui-même et disparaît de Petrograd. Le gouvernement pro\dsoire n'existe plus...
La presse, sans exception, a parlé de « nuit historique )) à l'occasion d'une conférence, tenue le 4 août, par toutes les fractions politiques dans l'écrasant décor de la salle de malachite, au palais d'Hiver. Au fond, il n'y avait là qu'un nouvel abus d'une épithète prodiguée avec un luxe déclamatoire par la révolution. La conférence du 4 août a été une parlote comme toutes les autres, organisée seulement sur une échelle plus vaste, encore des effusions de rhétorique, encore un meeting, où des orateurs, à tour de rôle, développèrent des variations pathétiques sur le thème rebattu de la « patrie en danger ». Ces cris d'angoisse, ces pronostics tragiques qui, dans la bouche d'un homme d'action, auraient vivifié des lieux communs usés jusqu'à la corde, devenaient, aux lèvres de bavards incapables et d'idéologues peureux, un prétexte morbide pour magnifier le désastre et se griser de désespoir. Que le pays fût au bord du gouffre après la catastrophe de Galicie, personne n'osait contester cette vérité mélancolique, mais, au bord même du gouffre, on continuait à gesticuler, à se complaire dans le mélodrame. A 6 heures du matin, lorsque Terestchenko se lève pour résumer la situation, un jour brouillé et sale éclaire un auditoire affaissé dans une immense lassitude, tout blême d'une épuisante débauche verbale. Pendant des nuits entières, la révolution russe a gaspillé ainsi ses forces physiques et^a santé morale, incapable de travail méthodique, les
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ministres transformés en moulins à paroles, obligés d'entretenir des doublures qui dirigent effectivement les affaires pour leur assurer les loisirs de piétiner sur des tribunes. Après neuf heures de discours, toutes les fractions et tous les comités, sans en excepter celui de la Douma et celui du Sovet, reconnaissent, une fois de plus, que le salut de la Russie réclamait un cabinet de coalition et que Kerensky seul était en mesure d'en assumer la présidence. Une fois de plus, les leaders de la Russie révolutionnaire adoptaient la solution paresseuse d'appliquer des clichés parlementaires à un pays sans parlement et sans partis et, trop veules pour tolérer les énergiques, installaient au pouvoir un impuissant... A Kerensky, les comités démocratiques pouvaient sans danger promettre de s'abstenir de toute ingérence et de toute pression. Cet homme était leur héros, leur proie, leur victime. Ils le tenaient enchaîné malgré ses grandes phrases et ses gestes de Don Quichotte.
Sur dix-huit portefeuilles, neuf sont distribués aux représentants des partis socialistes. Et, après cette première concession, une deuxième, encore plus grave : la rentrée scandaleuse au cabinet de Tchernof, à la suite d'un véritable ultimatum du parti socialisterévolutionnaire, Tchernof dont la présence forçait Kerensky lui-même à conseiller au général Kornilof une prudence extrême en matière de secrets militaires. Pour compenser cette concession à Zimmerwaldt, Kerensky appelle à ses côtés des amis de vieille date, des populistes comme Pechekhanof et Zaroudn3% un coryphée de l'exil, Avskentief, et surtout des socialistes-révolutionnaires de la droite, Savinkof, un ancien terroriste, commissaire à l'armée de Kornilof, nommé à la guerre, et Lebedef, lieutenant à l'armée française,
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nommé à la marine, restés tous les deux dans les pures traditions orthodoxes du parti sous les auspices de la célèbre « grand'mère de la révolution russe », Mme Brechko-Brechkovskaïa.
Condamné à mort sous l'ancien régime, Savinkof n'a pas hésité, cependant, à contresigner le retentissant télégramme dans lequel le général Kornilof exigeait le rétablissement de la peine capitale sur le front et flétrissait la folle prétention de « gouverner avec des mots sur les champs où régnent la honte et la trahison, la lâcheté et l'égoïsme ». Avec le concours de Savinkof, le général avait arraché au gouvernement l'interdiction des meetings dans la zone de guerre et l'autorisation de former des bataillons d'élite pour mater les hordes de déserteurs. Et, lorsque au moment de prendre le commandement suprême, le général Kornilof pose comme conditions expresses son indépendance absolue dans le domaine des opérations et des nominations, la création des conseils de guerre et l'application de la peine de mort à l'arrière, Savinkof le soutient dans un long rapport dont il soumet au préalable les idées directrices à Kerensky.
Le salut du pa3^s était encore possible et, pour apaiser les susceptibilités des organisations démocratiques, inquiètes de cette « orientation contre-révolutionnaire », le gouvernement accorde aux sovets une dernière concession : l'exil de la famille impériale à Tobolsk.