‹ Au pays de la démence rouge;Chapitre 15 sur 72 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Un grand chef : le général Kornilof. — Le programme de la régénération nationale. — L'alliance occulte de Kerensky et du Sovet. — Un suprême concilium : la conférence de Moscou. — L'avertissement inutile de Riga. — Le mystère du Grand Quartier : la complicité de Kerensky. — La mission de Lvof. — Une monstrueuse « provocation ». — Le duel de la toge et de l'épée. — Kerenskv dictateur.

Le titre de ce chapitre n'a pas été choisi par un vain souci des métaphores historiques. Les pages intercalées par Kornilof dans les annales de la révolution russe n'ont fait qu'agiter, devant une démagogie sujette à des hallucinations, les menaces de dictature et des cauchemars césariens. Le i8 Brumaire s'est estompé à l'horizon sans épouser les formes de la réalité. Ce ne fut qu'un spectre, un pâle et nébuleux fantôme. Étranger aux ambitions consulaires, le général Kornilof n'avait rien, du reste, d'un Bonaparte ; il n'avait pas davantage l'étoffe d'un aventurier botté, d'un professionnel de pronunciamentos. Pour comprendre ce qui s'est passé en Russie, il faut définitivement renoncer aussi bien aux analogies mexicaines qu'aux réminiscences de la Révolution française.

Homme d'action indomptable, capitaine qui s'est couvert de gloire, dans les Carpathes, à commander

ifH AU PAYS DE LA DÉMENCE ROUGE

l'illustre 20^ corps, le général Kornilof était en même temps un homme d'étude, un érudit, un fin connaisseur de TExtréme-Orient, du Turkestan, de la Sibérie. Sa vie entière fut celle d'un bénédictin à épaulettes, consacrée à gravir seulement, à force d'opiniâtre travail en temps de paix et d'héroïsme en temps de guerre, les échelons de la carrière des armes. Il a été parmi les premiers à se rallier au nouveau régime, soulevé, comme tant d'autres dans l'armée, par l'illusion que la révolution, victoire intérieure, serait synonyme de victoire sur l'ennemi extérieur ; et, lorsqu'il a fallu choisir un chef pour la garnison de Petrograd, personne n'a paru mieux mériter que le général Kornilof l'honneur d'être mis à la tête des cohortes qui avaient conquis la liberté à la patrie. Une des paroles préférées du général était qu'il n'y avait plus de retour possible au passé, que le tsarisme était mort à jamais. Même ses démêlés avec le Sovet laissèrent intacte sa réputation de révolutionnaire convaincu aux yeux d'un gouvernement de coalition socialiste. Pendant le baptême de feu de la révolution russe, Kerensky n'a guère eu de meilleur auxiliaire que le général Kornilof. Et quand, dans le désastre et la honte de la panique, le général réclama le droit de vie et de mort sur les lâches, le Sovet, sous le coup de l'atroce humiliation infligée à la Russie par les troupes jacobines, dut lui-même s'incliner et approuver.

Le miracle de Kerensky n'avait duré que l'espace d'un sanglant feu d'artifice, allumé, seulement parmi les meilleurs de l'armée, par l'ardeur d'une éloquence inaccessible à la majorité des troupes. C'est en vain que le général Broussilof prévenait le ministre que l'infanterie serait incapable d'un effort de longue haleine et qu'au risque d'une déception douloureuse, il était

périlleux d'exagérer le succès éventuel du premier choc. Ignorant de la guerre et de l'armée, Kerensky s'abandonna néanmoins à l'exaltation de • pouvoir maintenir à l'indéfini l'héroïsme des soldats par sa propagande. 11 laissa la nation payer au prix d'un désastre ses égarements de dilettante. L'heure était venue de renoncer, enfin, à créer l'épopée en amateur, et de peiner laborieusement, obscurément, pour restaurer les forces combatives du pays. Après la saturnale de Kalysz, l'évacuation de Czernowitz et devant les préparatifs allemands sur le secteur de Riga, la nomination du général Kornilof au poste suprême de l'armée finit par s'imposer, un instant, comme une nécessité en dehors des compétitions politiques. Toutes les espérances montèrent vers ce nouveau chef au nom si éminemment russe et au type mongol, aux yeux bridés sous le vaste front, comme bombé par l'intensité du rêve. Kerensky et Kornilof, le tribun et le capitaine, la toge et l'épée, harmonieusement mariés, — la révolution parut aboutir à ces deux hommes, expressions définitives des aspirations populaires.

Mais l'un des traits caractéristiques des comités révolutionnaires a toujours été leur facilité à passer l'éponge sur les souvenirs gênants des désastres militaires. Une sanglante expérience avait pu, dans le premier moment d'indignation et de stupeur, faire accepter un général décidé à limiter la compétence des innombrables organisations écloses sur le front et à ressusciter, en toute Jeur rigueur, les anciennes pénalités disciplinaires. Défaillance sans lendemain. Au milieu du mois d'août, les Izvestia rappellent déjà que « les comités militaires sont les avant-postes et les gardiens de la démocratie : leur suppression équivaudrait à la ruine de la révolution et de l'armée. Mais

nos Cavaignacs (lisez Kornilof) ne reculeront pas devant la ruine de l'armée pour arriver à écraser la révolution ». Et ce premier avertissement formulé, l'organe du Sovet s'attaque sans périphrases à Kornilof, à Savinkof, puis au grand conseil national convoqué par le gouvernement à Moscou pour diagnostiquer la fièvre de la Russie malade. Le général Kornilof , appelé au chevet de la patrie en qualité d'expert militaire, n'allait-il pas insister sur l'urgence des interventions chirurgicales?

Comme toujours, les irritations du Sovet se traduisent chez Kerensky en réflexes s3'mptomatiques. L'autorité et l'ampleur que prend le commandant en chef, sa popularité croissante, son cortège d'aides de camp dans un bruit d'éperons et le miroitement de croix de guerre, tout ce décorum militaire, agacent visiblement l'imprésario civil d'une offensive ratée. A la brutale franchise du soldat s'opposent les inguérissables faux-fuyants, les crises alternées de sincérité et de mensonge, l'éternel double jeu d'une nature double. Acceptée en principe, l'extension de la peine de mort à l'arrière traîne en longueur. La nomination du général Tcheremysof — un favori du Sovet — au poste de commandant du front sud n'est retirée qu'à la suite d'un ultimatum de Kornilof. Le lo août, appelé officiellement pour discuter en Conseil -des ministres le rapport de Savinkof sur les réformes militaires, Kornilof apprend avec stupéfaction de Kerensk}' lui-même qu'il ignore tout de ce rapport et, bien plus, qu'il n'avait nullement autorisé Savinkof à inviter le général à Petrograd. Ecœuré, Savinkof renonce au projet d'une démission retentissante seulement sur les instances de Kornilof. Entre la présidence du Conseil et le Quartier Général s'épaissit toujours

davantage une atmosphère de malentendus, d'inquiétudes inavouées, de demi-silences. La veille de la conférence de Moscou, le général est prévenu en toute hâte que son discours de\Ta se confiner aux questions purement stratégiques, et lorsque, indigné, il réclame la liberté complète de la parole, il obtient une réponse évasive, lourde d'équivoques soigneusement préméditées.

Kerensky redoute la concurrence. Il est gêné par cette énergie trop rude, ce patriotisme trop austère et trop intransigeant, cette psychologie de meneur d'hommes dédaigneux des souplesses politiques. Il sent d'instinct que, dans une assemblée où les délégués des Sovets seront no^és parmi les députés de la Douma et des Zemstvos, des coopératives et des organisations industrielles, c'est à la force seule qu'iront les ovations de l'auditoire. Et, pour monopoliser à son profit les manifestations d'énergie, il se livre, comme tous les faibles, à un frénétique étalage de sa capacité de vouloir, de châtier et de combattre. Tout son discours d'inauguration n'est qu'un long accès de virulences et de menaces. Au grand scandale de certains, Kerensky traite une ébauche de Constituante en meeting, fait sonner les notes aiguës de son registre, improvise des roulades oratoires et n'aspire qu'à une chose : être bissé.

Mais l'heure n'était plus aux virtuosités de solistes et aux névroses de tribune. Simplement, sans chercher à dramatiser l'émotion que dégageait l'exposé des réalités militaires, le général Kornilof formulait les conditions de vie ou de mort de la Russie : rétablissement de la discipline, renforcement de l'autorité des chefs, restrictions de la compétence des comités élus, application à l'arrière des mesures prises sur le front.

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Sèches comme de l'algèbre et tranchantes comme un scalpel, les paroles du général évoquèrent, avec une implacable précision, sur le fond des décors d'opéra qui encadraient la tribune, la chute prochaine de Riga, ' « d'autres hontes, d'autres défaites », et, dans la salle du théâtre, toute d'or et de pourpre, passait parfois, plus éloquent que tous les applaudissements, un frisson d'angoisse, un gémissement collectif des deux mille délégués d'une terre endolorie. Seuls, à l'exemple du Comité exécutif, les envoyés du front, les soldats, un mauvais sourire aux lèvres, gardaient le silence, restaient figés à leurs places pendant que l'auditoire, debout, saluait, dans la personne de Kornilof, l'ambassadeur d'une armée en détresse. Depuis, socialisme et bourgeoisie eurent beau tenter une vague accolade par la poignée de main de Tsérételli et de Boublikof, et Kerensky jurer qu'il sauverait la Russie, la liberté, la République : la conférence de Moscou n'a pas marqué de nouveau baiser Lamourette ; elle n'a pas abouti à cristalliser, en une règle de conduite pratique, la solidarité nationale à une étape décisive de la révolution : il n'y eut que des applaudissements comme si, vraiment, il ne s'agissait que d'un opéra. Les Izvestia flétrissaient du nom de cannibales une assemblée dont la majorité avait acclamé l'institution de la peine de mort, et publiaient les catégoriques affirmations du commissaire de la I2<^ armée qu'aucun danger ne menaçait le secteur de Riga. Et, de fait, comme pour narguer les pronostics du Grand Quartier, Riga se trouvait en pleine effervescence des élections municipales et les maximalistes, à coups de fusil dans les rues, s'adonnaient avec zèle à la propagande par le geste.

La prise de Riga n'a guère eu pour effet de dessiller les yeux aux partis extrêmes. Sans doute, dans des phrases alambiquées, s'affirmait l'impossibilité de tout « développement révolutionnaire dans des conditions de panique et de débâcle militaires », mais en même temps, le Comité exécutif attirait l'attention du gouvernement sur les contradictions entre les communiqués de l'état -major et les rapports des commissaires. Dans les réquisitoires des chefs contre la faiblesse et la démoralisation des troupes, les lamentables désertions, les excès de la propagande, le Sovet ne voyait que de simples prétextes pour arracher au gouvernement la. réalisation intégrale du programme de Kornilof. De là jusqu'à faire entendre que Jes « généraux organisent les défaites », il n'y avait qu'un pas. Les maximalistes redoublent de violence sur ce nouveau terrain démagogique, et leur nouveau journal, le Social-Démocrate, exige que les soldats coupent la tè.e aux généraux vaincus. Avant Riga on reprochait à la contre-révolution d'inventer des dangers ; après Riga on lui reproche d'en créer. La Gazette ouvrière — journal pourtant minimaliste — demande à grands cris la dissolution de l'Union des officiers qui siégeait au Grand Quartier. Ces prétentions sont soutenues par Linde, resté comxmissaire sur le front malgré sa complicité à l'émeute de juillet. Insouciants de la blessure béante au flanc de la capitale, les partis extrémistes, avec Maxime Gorki en tête, continuent à proclamer que les vrais avant-postes de la révolution demeurent seulement à Petrograd et ne seront pas abandonnés par la garnison.

Que devenait, dans cet immense remous de désespoir et de polémiques, le projet d'assainissement militaire du général Kornilof ?

A' mesure que se précisaient les détails de la retraite, plus que jamais s'imposait la nécessité d'en finir avec l'omnipotence des comités et de réhabiliter le prestige des chefs. La sinistre vision des voies ferrées prises d'assaut par les déserteurs, des dépôts d'intendance pillés, des magasins de Riga saccagés sous les marmites, était comme l'ultime avertissement, le dernier coup de tocsin. Riga, pour tous les éléments sains de l'opinion nationale, devait marquer ce tournant où, devant l'abîme soudainement entrevu, un pays se ressaisit et se cabre dans une inflexible volonté de vivre. Aux fluctuations premières, observées encore à la conférence de Moscou, succède, dans les milieux du gouvernement, la tendance à rendre responsables les comités de leurs décisions, à leur interdire toute immixtion dans le domaine des opérations et les nominations des chefs. La presse publie un projet de loi sur l'introduction de la peine capitale à l'arrière, un ordre du jour élogieux en l'honneur des ofliciers, des règlements rigoureux sur la défense des usines. Le ministère paraît décidé à soumettre le district de Petrograd à la compétence du Grand Quartier, à proclamer l'état de siège <^ans la capitale et, pour assurer l'exécution de ces mesures, un corps de cavalerie doit être dirigé vers Petrograd. Ainsi l'unité d'action semble à la veille de se réaliser entre le Grand Quartier et le gouvernement, entre Kerensky et Kornilof.

Mais le jacobinisme militant des Sovets pouvait-il se résigner à souscrire aux réformes qui sonnaient le glas de l'immense socialisation militaire? Pouvait-il, sans abdiquer toute l'influence sur l'armée, renoncer à

dresser, en face des chefs, tenus pour suspects du seul fait qu'ils sont des chefs, un pullulement de comités révolutionnaires, autant d'émanations et de tentacules du Comité exécutif central de Petrograd? Œuvre de soldats, la révolution, — il ne faut jamais l'oublier, — par ses origines et ses aspirations, tendait naturellement vers l'apothéose du troupier citoyen. La déclaration des droits du soldat avait remplacé celle des droits de l'homme ; il n'y eut de terreur que pour le galon ; le pays, en somme, était gouverné par la caserne, et le programme révolutionnaire se devait de répondre en première ligne aux appétits des tranchées. Et comme, à chaque instant, les dures expériences du front, les inéluctables nécessités de la défense nationale, culbutaient toutes les prétentions de battre l'ennemi sans un retour à l'ancienne discipline, c'est dans la guerre elle-même que les extrémistes ont fini par voir un danger pour les « conquêtes de la révolution ».

Cet état d'âme noté, la situation s'éclaire et les événements s'expliquent.

La leçon de Riga devait rester stérile pour une démagogie tremblante à l'idée de laisser échapper sa clientèle militaire. Au Sovet, Tsérételli ne recueille pas plus de quatre voix en faveur d'une motion concernant la peine de mort sur le front. Le gouvernement se voit infliger un vote de blâme et les maximalistes célèbrent leur triomphe par des menaces de faire redescendre la garnison de Petrograd dans les rues. Un vent de terreur commence à souffler à travers le pays. Au tournant de chaque carrefour, le Sovet croit discerner les manteaux couleur muraille d'une conspiration contre-révolutionnaire. Les arrestations des grands-ducs donnent corps à toutes ces craintes et à toutes ces hallucinations. Mais la presse socialiste vise

surtout le Grand Quartier et le général Kornilof, si bien que le gouvernement est obligé d'intervenir et d'exprimer hautement son indignation de voir des intrigues fermenter autour du nom du commandant en chef. Aux attaques de la gauche, les cosaques répondent par une véhémente motion de confiance envers le général, motion qui donne libre champ aux comités 'd'évoquer une nuée de « nagaïkis », précurseurs de la dictature militaire. L'heure semblait arrivée où le gouvernement, abandonné par un Sovet que dominait son aile maximaliste, était acculé, au risque d'être débordé lui-même, à la nécessité d'adopter la manière forte préconisée par le Grand Quartier. Et c'est précisément à cette heure où la logique de l'histoire consacrait la solidarité de laiStavka (i) et du ministère, que les inquiétudes du Sovet, toutes les appréhensions du sabre, tous les spectres césariens se réalisèrent, à la manière d'une idée qui s'objective en un cerveau malade, dans la fantastique nouvelle que le général Kornilof, à la tête d'une armée, marchait sur Petrograd...

Le plus profond, le plus impénétrable des mystères a longtemps baigné les- événements qui avaient précédé et préparé cette sortie sensationnelle.

Déjà, il est vrai, il y avait quelque quinze jours, Kerensky était informé par Filonenko, commissaire au Grand Quartier, que les linéaments d'un complot se dessinaient à Moguilef — allégations que le président du Conseil repoussa avec mépris — puis, plus récemment, par Savinkof, que le général Kornilof, inquiet

(i) Grand Quartier.

à juste titre de Tindécision et de la faiblesse gouvernementales, manifestait une certaine méfiance enversle ministère, sans en excepter Kerensky lui-même. Mais la loyauté du commandant en chef n'était pas un instant mise en doute par le gérant du département de la guerre : tout au plus, quelques personnalités — d'ailleurs secondaires — du Grand Quartier inspiraient de vagues soupçons et paraissaient disposées, le cas échéant, à ébaucher une aventure à velléités dictatoriales.

Quatre jours avant la crise, le 4 septembre, le général Kornilof, au cours d'un entretien confidentiel avec Savinkof, ne soulève aucune objection ni contre le transfert de l'Union des officiers à Moscou, ni contre la surveillance de l'Union par uncommissaire du gouvernement, concessions destinées, dans l'esprit de Kerensky, à satisfaire les partis modérés du Sovet et à les détacher du bloc extrémiste. D'un commun accord, les deux hommes précisent tous les détails relatifs à l'envoi d'un corps de cavalerie à Petrograd, en prévision des désordres annoncés pour le 10 septembre, à l'occasion de la proclamation de l'état de siège. Savinkof laisse entendre au général que Kerensk}^ acquis à l'idée d'une intimité étroite avec le Grand Quartier, décidé à créer un pouvoir fort, exige des répressions impitoyables, les Sovets sacrifiés d'avance s'ils prennent parti pour l'émeute. Bref, autant d'ouvertures à l'épée par la toge aux abois. Kornilof répond, sans ambages, qu'il tient Kerensk}' pour un ignorant et pour un faible, trop versatile, trop ondoyant, trop facilement subjugué par des influences étrangères, mais, indépendamment de cette opinion personnelle, le général souscrit à la nécessité politique de maintenir Kerensky à la tête du gouvernement et se déclare prêt à le sou-

tenir. Avec .plus d'insistance que jamais, il demande seulement la promulgation des réformes militaires dès l'arrivée des troupes fraîches à Petrograd. Le général Kr^^mof reçoit pour mission d'occuper la ville en cas de rébellion maximaliste, de désarmer la population, de disperser les Sovets, d'envoyer de l'artillerie à Oranienbaum et d'opérer l'évacuation de la garnison de Cronstadt. Kerensky consent à tout. Le 7 septembre, le général Kornilof télégraphie que le 28^ corps se concentre dans les environs de Petrograd et prie le gouvernement de proclamer la capitale en état de siège.

Le lendemain, le pays apprenait avec stupéfaction qu'un émissaire du Grand Quartier, le député Lvof, ancien procureur du Saint-Synode au premier gouvernement provisoire, avait intimé à Kerensky l'ultimatum de céder la plénitude du pouvoir à Kornilof : énigmatique rupture de continuité avec tous les événements antérieurs, les propositions de Savinkof, le caractère même du commandant en chef, sa droiture, ses scrupules, sa loyauté. Où était la vérité?

Ce même Lvof, Kornilof le reçut quelques heures après le départ de Savinkof, dans son cabinet du Grand Quartier général, en qualité de mandataire officieux et secret du président du Conseil. Toujours des ouvertures, mais cette fois-ci encore plus précises, encore plus insinuantes, encore plus flatteuses. Sur la base d'instructions qu'il déclare catégoriques, Lvof demande au général d'émettre un avis définitif sur la nature du pouvoir qu'imposent les circonstances ; il lui fait connaître les inébranlables volontés de Kerensky : démissionner si sa présence est estimée nuisible, rester à son poste si l'appui du Grand Quartier lui est assuré sans partage ; par la bouche de Lvof,

Kornilof est érigé en arbitre de la carrière de Kerensky et de la situation politique en Russie ! Surpris, le général demande à réfléchir, à consulter des amis, et c'est seulement au bout de vingt-quatre heures qu'il indique à Lvof, comme unique moyen de sauver le pays, l'organisation d'une dictature collective dont Kerensky devrait faire partie, et la Russie entière proclamée en état de siège. Le général ajoute que, personnellement, il ne cherche pas le pouvoir ; il spécifie qu'en tous les cas le consentement du gouvernement provisoire est indispensable aux modifications désirées et que la meilleure solution serait l'arrivée au Grand Quartier de Kerensky lui-même pour délibérer sur la situation. Une dernière question encore, la suprême tentation du pouvoir qui provoque et qui s'offre : que ferait le général s'il était proposé comme dictateur? « Je ne refuserais pas, répond Kornilof, pour le bien du pays. » Et Lvof disparaît, mystérieux et fatal, tandis qu'au Grand Quartier on ébauche le projet d'un Directoire où entreraient Kerensk}^, Savinkof, Filonenko, le général Alexéef, l'amiral Koltchak, on remue les noms de Milioukof , Roditchef , Plekhanof , du comte Ignatief, titulaires éventuels d'hypothétiques portefeuilles.

Rien dans ^'attitude ni dans le langage du général Kornilof n'autorisait son intermédiaire à parler sur un ton d'ultimatum. Et, d'ailleurs, cet ultimatum a-t-il jamais été formulé? Devant la commission d'enquête, Lvof niera avec indignation d'avoir prêté au général Kornilof des « exigences » et d'avoir communiqué à Kerensky autre chose que de simples propositions. Bousculé, sommé par un homme soudainement affolé, de mettre par écrit les vœux du commandant en chef, Lvof perd la tête, griffonne sur un bout

de papier que Kerensky arrache de ses mains sans lui donner le temps de se relire, les trois points suivants : état de siège, remise du pouvoir à Kornilof, démission de tous les ministres. Or, sur ces trois points, les deux derniers — Lvof s'empresse de l'avouer lui-même — ont été suggérés par l'officier d'ordonnance du général Kornilof qui, de son côté, n'avait jamais soulevé la question de la démission du cabinet. Désespérément, Lvof insiste sur le vo3'age de Kerensky à la Stavka, la correction et la conscience du général, son désir de négocier le changement du régime avec le gouvernement légal, d'écarter à tout prix les aléas et les soubresauts d'un coup d'Etat.

Mais Lvof n'a plus devant lui qu'un hystérique secoué par une crise de phobie, la mâchoire tremblante, l'œil égaré, le visage décomposé d'un cadavre. Au pas de course, Kerensky se jette hors du palais d'Hiver, se précipite à l'état-major du district, interpelle, tout vibrant encore de son entretien avec Lvof, le général Kornilof à l'appareil Hughes. Sans rien préciser, à brûle-pourpoint, il pose une question, une seule : « Confirmez- vous les propositions que vient de me transmettre Lvof? » Et, pour mieux circonvenir un homme incapable de soupçonner l'épouvantable drame qui se joue au bout du fil, Kerensky, malgré son exaltation, recourt à une ruse de policier : il fait croire que Lvof lui-même est aussi à l'appareil. Le ruban enregistre la réponse du général : c'est un « oui )) énergique et ferme, le « oui » fiévreusement attendu pour annoncer au pays la contre-révolution en marche, et, comme le général réitère son invitation de venir à Moguilef pour étudier la situation ensemble, Kerensky télégraphie, sans hésiter, qu'il partirait demain...

Toujours le même luxe de mensonges, de tortueuses combinaisons. Kerensky n'aurait-il été, dans un incident pénible entre tous, qu'un monstrueux provocateur? Organiquement, cette nature trop souple, trop fuyante, de parfait névropathe, était incapable d'une sincérité absolue, et, au moment des accès de franchise, elle jouait la comédie de la bonne foi, elle se leurrait elle-même. Sous des gestes de haute politique et de patriotisme généreux, la haine pour Kornilof subsistait, toujours aussi âpre, haine de faible pour le fort, du rhéteur pour le héros, du malade pour l'homme sain, haine qu'avivait chaque tentative de rapprochement, chaque nouvelle ouverture. Par ambition, Kerensky s'épuisait en efforts inutiles pour se cacher à lui-même l'atroce humiliation dont il saignait, humiliation de femme jalouse et de comédien sifflé, celle qui ne pardonne jamais et qui s'empare de tout prétexte de vengeance, si basse et si perfide qu'elle soit. Au besoin, ce prétexte est créé de toutes pièces, par une sorte de machiavélisme automatique qu'une conscience légèrement myope se hâte de reléguer dans l'ombre. Kerensky a été trop heureux d'un malentendu guetté comme une délivrance pour être tenté de lui apporter une solution honnête.

De nouveau, il redevient — mais à quel prix? — la vedette qui remplit la scène entière des éclats de sa voix et sur laquelle les réflecteurs convergent leurs lumières. Aux bourgeois domestiqués — Terestchenko et Nekrassof, — aux ministres socialistes, plus « camarades » que jamais, à tous ceux dont il négociait la perte par Savinkof et par Lvof, il raconte, d'un murmure de cinquième acte, les péripéties du complot, les moulinets du sabre ; il vient de sauver la révolution, Ja liberté et, surtout, des portefeuilles, et îa sensation

du triomphe est si forte qu'elle nettoie le cerveau des souvenirs contradictoires et communique à ce menteur un accent de tragique sincérité. Quelques centimètres de bande télégraphique et le délire d'un convulsionnaire suffisent pour dicter l'irréparable...

Le 9 septembre, au lieu de voir le président du Conseil à la gare de Moguilef, Kornilof reçoit un télégramme sans numéro, signé de Kerensky seul, avec Tordre de transmettre le commandement au général Loukomski, chef de son état-major, et de venir d'urgence à Petrograd. La stupéfaction du Grand Quartier n'a plus de bornes. Le gouvernement serait-il encore une fois tombé sous l'action des comités ténébreux et des influences irresponsables? Le télégramme de Kerensky, en opposition flagrante avec les démarches de Savinkof et de Lvof, dénué de caractère officiel, est peut-être apocryphe, dans tous les cas sans force obligatoire. Kornilof comme Loukomski refusent d'y obtempérer et demandent confirmation à Petrograd. Pour toute réponse, ils reçoivent la copie d'un télégramme qui investit le général Klembovski des fonctions de généralissime. Mais Klembovski repousse cet honneur et câble une dépêche de sympathie à Kornilof. Quelques heures après, Kornilof apprend qu'il est déclaré traître à la liberté et à la patrie, que le corps de cavalerie dirigé vers Petrograd sur la demande expresse de Kerensky lui-même est dénoncé comme une offensive de la dictature militaire contre le gouvernement provisoire... Après cette fourberie, une seule issue est' ouverte à Kornilof : sauver, malgré elles, la révolution et la Russie. La mort dans l'âme, il se décide à l'action...

Le parti cadet n'a pas manqué d'avoir l'intuition immédiate de ce qu'il y avait, dans le recours à la force, de douloureusement contradictoire avec le but même poursuivi par le général Kornilof . Le patriotisme du général était hors de doute, son désintéressement au-dessus de tout soupçon : restait seulement, en un moment de désespoir légitime et de méconnaissance parfaite de la situation politique, un geste d'insubordination qu'il fallait liquider au plus vite, par une médiation adroite, celle du général Alexéef. Dans l'espoir des cadets, ce compromis était destiné à replâtrer l'union du gouvernement avec le Grand Quartier et à sauver Kerensky d'une menaçante solidarité avec les partis avancés.

Mais, déjà, un infranchissable fossé séparait le général du ministère : le député Lvof était arrêté au palais d'Hiver, la version de Kerensk}' sur l'affaire Kornilof communiquée à la presse par Nekrassof, sur le conseil de Terestchenko et sans prendre^, l'avis des autres ministres ; lorsque, devant l'immensité du scandale, le gouvernement se ressaisit et cherche à entraver la publication, il est trop tard : Kerensky n'a plus qu'à refuser, au nom de la légalité outragée, de traiter avec un « émeutier ». Le ministère, d'ailleurs, aurait-il été suivi dans la voie des transactions, après qu'un radiotélégramme du Sovet s'autorisait du communiqué gouvernemental pour annoncer au pays le complot des généraux, des cosaques, et des bourgeois? Dans des proclamations toutes vibrantes de loyal amour pour son pays, Kornilof avait beau expliquer sa conduite par un devoir de soldat et une abnégation de citoyen,

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il n'était pas compris des masses démocratiques de la Russie. La marche sur Petrograd n'aboutissait qu'à confirmer la campagne du Sovet, à rendre palpables les cauchemars bonapartistes et à grouper, autour du gouvernement provisoire, au risque de l'étouffer, les ennemis communs : les partis extrémistes.

Au palais d'Hiver ce sont des heures lourdes d'angoisse, des nuits d'insomnie, des conciliabules, des conférences, dans l'attente des nouvelles, la fièvre des veillées d'armes. Aux oreilles de tous retentissait le souvenir d'une phrase de Savinkof, prononcée lors de la séance, dite historique, quand, le complot maximaliste vidé, le gouvernement s'était trouvé une fois de plus décimé par la crise, devenue chronique, du pouvoir : « Un général populaire avec seulement deux batteries montées aurait vite raison de la garnison de Petrograd. » Or, Kornilof avait mieux que deux batteries : il disposait, d'après les premières et chaotiques informations, d'artillerie lourde, d'infanterie, d'un corps de cavalerie et de la fameuse « division sauvage », composée de campagnards caucasiens, magnifiques sabreurs dont chacun compte à son actif au moins quatre prisonniers ennemis. Dix-sept mille hommes, disaient les uns, cinquante mille, affirmaient les autres, s'avançaient contre Petrograd. Interrogés" par les journalistes, les ministres répondaient que la situation ne pouvait se résoudre qu'à la pointe des baïonnettes. Kerensky dira plus tard que, pendant ces journées dramatiques, le palais d'Hiver se vidait peu à peu de sa cour de ministres, d'aides de camp, de secrétaires et de « camarades », qu'il avait été abandonné même de Nekrassof. Dans un bruit de phrases démentes il promena à travers les salles désertes, parmi les dorures et les portraits d'empereurs, une ombre de Hamlet

LE SPECTRE DE BRUMAIRE iSi

épileptique ; et la nuit, gardé à vue dans une chambre voisine, Lvof était réveillé en sursaut par des romances tziganes que Kerensky chantait à tue-tête, en pleine préparation à la guerre civile...

Petrograd prend l'aspect d'une ville assiégée. Les rues qui donnent sur la place du palais sont interdites à la circulation. L'état-major est tout frémissant de cette vie fébrile et inquiétante que communiquent le va-et-vient des estafettes, l'expression préoccupée des officiers, le lourd roulement des camions militaires, chargés de renforts. Devant la rouge façade du palais d'Hiver, partout des mitrailleuses braquées, des troupes qui bivouaquent, un pullulement de silhouettes khaki. Les vitres, brisées par l'incendie, du premier étage donnent à l'énorme bâtisse sanglante un aspect d'infinie désolation. Autour de l'Institut Smolny où siège le Sovet réuni, étrange ironie, pour célébrer les premiers six mois du nouveau régime, des automobiles blindées trapues, couleur de poussière et de cendres, veillent prêtes à bondir. Au lieu d'un jubilé, d'une nouvelle fête de la Fédération, c'est l'état de siège dans la capitale et la guerre civile à ses portes, la résurrection des mesures draconiennes de l'ancien tsarisme : des journaux suspendus, des arrestations en masse, la censure, l'interdiction de toutes les réunions, de tous les meetings. Et, comme pour fournir un fond approprié à toute cette panique, un incendie des usines Poutilof a fait peser, sur Petrograd, la nuit, un ciel d'Apocalypse rouge.

Pendant la nuit du lo au ii, l'angoisse, au palais d'Hiver, avait atteint son maximum. Un télégramme du général Loukomski reprochait à l'obstination du gouvernement d'amener l'explosion de la guerre civile et la rupture du front. Toute la garnison de Petro-

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grad est sur pied, les environs militairement gardés. On mobilise Tartillerie. Des détachements sont envoyés pour enlever les rails à proximité de Louga et pour détériorer les chaussées afin d'entraver le mouvement de la cavalerie « ennemie ».

Le lendemain, dans un radiotélégramme emphatique, Kerensky fait un appel au pays. -Il dénonce comme en marge de la nation révolutionnaire la tentative d'une « poignée d'aventuriers » et défère à la justice les généraux Kornilof, Loukomski, Denikine, Markof, Kisliakof. La journée et la nuit s'écoulent dans des alternatives d'espoir et d'abattement. Des échelons du général Kornilof sont signalés à Tosno, Semrino, Dno. Sa cavalerie campe en vue de Louga où les premiers détachements ont occupé les bureaux du télégraphe. Du front parviennent des nouvelles contradictoires en réponse aux questions du gouvernement : le général Prjevalsky, au Caucase, le général Tcherbachef, au front roumain, restent fidèles ; mais le général Klembovsky, à Pskov, laisse passer les troupes de Kornilof et refuse d'assumer la charge du haut commandement ; le général Denikine ne cache pas son adhésion au mouvement de Kornilof. La crise se complique, sur place, par une désagrégation du cabinet de coalition, si laborieusement échafaudé : les ministres cadets démissionnent sans se mettre à la disposition de Kerensky, suivis, le lendemain, par les socialistes Pechekhonof et Tchernoi La situation demeure singulièrement trouble. Après l'échec d'une tentative de médiation des cadets, une proposition nouvelle surgit : celle des cosaques. Elle est acceptée d'abord, repoussée ensuite, d'où, au sein du conseil des cosaques, un sourd mécontentement : le gouvernement refuserait-il sa confiance aux régiments les

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plus passionnés de liberté et d'autonomie? Il est vrai que des nouvelles accablantes dépeignent le Don en ébullition, le général Kalédine, hetman élu, prêt à couper les voies ferrées de Petrograd, tandis que — coup de théâtre — trois cosaques débarquent dans la capitale pour protester, au nom des régiments embrigadés par Kornilof, de leur dévouement pour le gouvernement provisoire. Les trois cavaliers sont promus officiers sur-le-champ, et des délégués envov^s d'urgence pour opérer l'arrestation des meneurs. Et, pendant que ces premiers symptômes de fermentation au camp de Kornilof se précisent et ouvrent les portes à l'espoir, le Sovet, avec une rouerie consommée, accorde tout son appui au cabinet et toute sa confiance à Kerensky pour constituer un ministère de lutte contre la réaction. En trois jours, il avait regagné bien des positions perdues. Par ordre de sa section militaire, on arrêtait, on perquisitionnait, on emprisonnait.

Le 12 septembre la victoire de Kerensky, nommé généralissime, ne peut guère être contestée. Partout les commissaires et les comités déploient une activité fiévreuse. Les généraux Denikine et Markof sont arrêtés. A Moscou le colonel \'erkhovsk3'^ — devenu depuis ministre de la Guerre — repousse avec indignation les ouvertures de Kornilof. Les télégrammes du commandant en chef sont interceptés. Les cheminots demeurent iidèles au gouvernement légal. Et, dans les rangs mêmes des troupes du général Kornilof, après le premier contact avec les émissaires de Petrograd, — les délégués de la garnison, les officiers musulmans, — s'observent un fléchissement, un désarroi complets qui témoignent éloquemment du fatal malentendu initial. Il n'est pas jusqu'à la « division sauvage », dont les

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yatagans devaient assurer la dictature contre-révolutionnaire, qui ne se déclare pour le gouvernement provisoire. Sur les routes de Gatchina et de Louga, les éclaireurs de Petrograd et du Grand Quartier fraternisent. Le cauchemar césarien se réduit à un geste dans le vide.

Et, comme Kerensky, au palais d'Hiver, Kornilof peut constater des conversions subites, des défaillances et des trahisons. Savinkof accepte le poste de gouverneur militaire de Petrograd ; Filonenko, qui demandait un portefeuille à Kornilof, abjure les cosaques de refuser obéissance aux « contre-révolutionnaires » du Grand Quartier.

Le 13 la victoire de Kerensky se consolide ; les cosaques d'Oussouri, du détachement de Kornilof, font leur soumission, et le général Alexéef, après trois jours de négociations, accepte le poste de chef du grand état-major. Une dramatique conversation par télégraphe s'engage entre les deux généraux au bout de laquelle, persuadé, vaincu, Kornilof consent à se rendre. On n'a plus qu'à venir l'arrêter — le temps, pour le général Alexéef, de se transporter au Quartier Général. Jusque-là, Kornilof continue à remplir ses fonctions. Son échec est complet, sa défaite irrémédiable. Désespéré, l'un de ses amis les plus convaincus, le général Krymof, celui-là même qui devait occuper Petrograd à la tête du corps de cavalerie, se tue d'un coup de revolver, en plein palais d'Hiver.

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