CHAPITRE XI
Les hallucinations césariennes. — I-a tutelle extrémiste. — Le crime de Kerensky. — Le gauchissement des Sovets. — Dernières tentatives d'échapper à la réaction et à l'extrémisme : acrobatie oratoire ; conférence démocratique ; Pré-parlement. — Un pays aux abois : séparatisme, anarchie, déliquescence du front. — Rhétorique et sophismes. — Veillée d'armes.
Le coup de sabrc^, à peine esquissé par le général Kcrnilof à la surface de la Russie révolutionnaire, se répercute néanmoins à travers les profondeurs les plus reculées du pays. Aux y^x d'une démocratie anxieuse, jalouse de ses conquêtes, toujours tenue en haleine par les pronostics d'un retour offensif de l'ancien régime, il confirme les soupçons des embûches et des complots, la révolution en danger de mort, la ténébreuse campagne de l'officier et du bourgeois. De tous côtés, du front, des villes, des campagnes, les télégrammes affluent vers le palais d'Hiver, témoignages de s^inpathie, serments d'obéissance, protestations de fidélité. Jamais le gouvernement provisoire n'a bénéficié d'une aussi dangereuse popularité.
Mais en même temps les dépêches annoncent une mobilisation générale de toutes les forces démocratiques — sovets, conseils, sections,, — la création d'états-majors révolutionnaires, de comités de salut public, investis d'un pouvoir discrétionnaire pour purger le pays de ses dernières réserves de réaction.
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Dans un milieu chaufté à blanc par les passions politiques, la défense de la révolution justifie tous les déchaînements de l'arbitraire : à travers la Russie entière, ce ne sont que journaux interdits, imprimeries confisquées suspects arrêtés ; les Sovets sont à la tête du mouvement ; par leur lutte contre le même adversaire, ils effacent, pour deux ou trois jours, les profondes et parfois inconciliables divergences de vues qui les séparent. Sur la pente facile d'une croisade contre-révolutionnaire, les éléments les plus modérés des comités démocratiques se trouvent entraînés, peu à peu, à suivre les forcenés de la démagogie extrémiste. La célèbre garde rouge, désarmée au prix de si pénibles efforts, après la révolte des maximalistes, obtient de nouveau ses fusils et ses cartouches. Ne s'est-elle pas mise au service du gouvernement pour combattre la dictature des généraux? Les tentatives de dictature sont écrasées, les généraux isolés, arrêtés ou prêts à se rendre, mais le maximalisme dispose, en plein Petrograd, de près de cinquante mille ouvriers armés de pied en cap et dont il sera difficile, sinon impossible, d'arracher les armes destinées au salut de la république. De Cronstadt, de Vyborg, les renforts accourent, baïonnette au canon. Des torpilleurs mouillent dans la Neva. Tous ceux qui, il y a deux mois, réclamaient la chute du ministère et le pouvoir au Sovet, tous les épileptiques de la révolution, rivalisent de zèle en l'honneur du gouvernement légal. Mais ces partisans improvisés de l'orthodoxie démocratique ne laissent pas de rappeler d'une manière trop inquiétante les foules hurlantes de juillet et, devant la fuite à travers les rues de leurs camions, chargés de mitrailleuses et de silhouettes hagardes, il est malaisé de prédire si ce déploiement de forces a
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pour mission de défendre les ministres ou de les arrêter. Politiquement, Kerensky, le vainqueur des généraux et des états-majors, le Saint-Georges socialiste qui venait de terrasser V « hydre contre-révolutionnaire », n'était plus qu'un prisonnier parmi les fastes du palais d'Hiver, gardé de préférence par les matelots de l'Aurore, le croiseur tristement célèbre de toutes les journées d'émeute.
L'affaire Korniiof avait ouvert à nouveau les écluses à toutes les haines. Parallèlement à l'exaspération, dans les rangs des comités révolutionnaires, contre Milioukof et les cadets, Rodzianko et la Douma, une recrudescence de colères un instant apaisées, d'odieuses violences contre les officiers, s'observe dans les rangs des soldats. De brutales généralisations attribuent en bloc aux officiers des répugnances démocratiques et des affinités réactionnaires ; il suffit de porter l'épaulette pour dissimuler une possibilité bonapartiste, une dictature à l'état virtuel. Aux exhortations des feuilles extrémistes de remplacer les états-majors et les grands chefs par des enseignes sortis du rang, répondent les atroces tueries d'officiers par la soldatesque de Vyborg. Le nom de Kornilof devient un symbole, une étiquette, un prétexte qui permet tout, excuse tout. Kerensky s'abandonne aux démons de la révolution qu'il avait mis tout son talent à exorciser.
Pour sauver l'armée, un seul moyen reste encore, la solution préconisée par le général Alexéef : extirper le mal à sa racine, dissiper le spectre de Brumaire, réhabiliter Kornilof. Mais Kerensky ne pouvait plus se rétracter sans compromettre son prestige révolutionnaire rehaussé par la lutte contre les offensives césariennes. Il sacrifiait les intérêts de la nation à sa vanité maladive, à ses rancœurs personnelles, à la
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gloire momentanée et factice d'avoir sauvé la révolution d'un danger iriiaginaire, d'avoir combattu les moulins à vent de la réaction. Avant de partir pour le Grand Quartier, le général Alexéef garantit une solution pacifique à la condition formelle qu'aucune mesure coercitive ne soit prise contre le général Kornilof. Mais en même temps quatorze échelons sont dirigés en hâte vers Moguilef par le colonel Verkhovsky à qui l'affaire Kornilof entr'ouvre les portes d'une carrière ministérielle. Kerensky repousse tous les conseils de modération, multiplie les mandats d'amener, donne l'ordre d'éloigner les anciens officiers du Grand Quartier, de suspendre le payement de sa solde à Kornilof. Deux jours après son entrée en fonctions, le général Alexéef avoue, dans une lettre à Maklakof, nommé depuis ambassadeur à Paris, qu'on ne peut avoir confiance en Kerensky : a La Stavka est infestée d'espions, ajoute le général ; sur le désir de Kerensky il a fallu renvoyer deux officiers sous prétexte qu'ils s'étaient exprimés sévèrement sur le compte de Tchernof, et Kerensky, inspiré par Verkhovsky, a osé personnellement me soutenir que le Grand Quartier est un nid de contre-révolutionnaires, prêts à ouvrir le front à l'ennemi ; hier une sentinelle a levé la main sur Kornilof... »
Rien n'est plus édifiant que ces lettres du général, cris de désespoir et hoquets de dégoût... « Je confesse, écrit Alexéef à un attaché militaire allié, mon impuissance d'introduire dans l'armée ne fût-ce que l'ombre d'une organisation : les commissaires contrecarrent mes ordres, mes plaintes ne parviennent pas jusqu'à Petrograd, Kerensky se répand en amabilités par télégraphe et fait surveiller ma correspondance ; malgré toutes les promesses, le sort de Kornilof demeure énigmatique. »
Écœuré, le général donne sa démission après une semaine de commandement et, les larmes aux yeux, avoue aux journalistes que tout est fini, que la Russie n'a plus d'armée.
« Trois fois, écrit Alexéef au général Kalédine, j'ai fait appel à la conscience de Kerensky, trois fois il m'a donné sa parole d'honneur que Kornilof sera amnistié : il y a une semaine il m'a montré même un projet de décret auquel les ministres auraient déjà donné leur adhésion... Des mensonges, toujours des mensonges. Kerensky n'a pas soulevé cette question... Par son ordre on a volé mes mémoires. C'est une canaille ou c'est un fou. Pour moi, c'est une canaille. »
Abandonné par Alexéef, par Savinkof, par Filonenko, Kerensky restait de plus en plus seul, chétif et faible sous le poids de son écrasant pouvoir nominal, en face de la levée des boucliers extrémistes que le général Krymof avait été chargé de prévenir. Du seul fait qu'il s'est trouvé, en vertu de circonstances exceptionnelles, du même côté de la barricade, il lui fallait un effort gigantesque pour se libérer de la tutelle de ses alliés compromettants.
Le premier effet politique de l'affaire Kornilof fut un gauchissement radical de toutes les organisations démocratiques. Il n'a guère été difficile, pour les prophètes du socialisme, de laisser entrevoir, dans la chevauchée lointaine de la « division sauvage », l'assaut suprême de la bourgeoisie contre le prolétariat. Dès le début de la crise, la presse maximaliste n'a-t-elle pas reproché au gouvernement d'épargner les bourgeois et de travestir, à cet effet, leur complot en un mal-
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entendu médiocre avec un général révolté? Le vrai ennemi, caché dans l'ombre, derrière les généraux avec leurs cosaques, qu'il s'agit de traquer et cette fois-ci d'atteindre, c'est le parti bourgeois par excellence, les cadets ; et la guerre civile contre les généraux restera stérile tant que la paix sociale avec la bourgeoisie sera maintenue. Ce thème de haine est développé avec une âpreté et une obstination inouïes, au Sovet comme dans les journaux. Presque toutes les nuances du socialisme y communient pour aboutir, en définitive, à l'adoption du principe fondamental des maximalistes : rupture avec la bourgeoisie, — d'où élimination absolue de toute idée de coalition ministérielle, avec l'abandon du pouvoir aux députés soldats et ouvriers. Ainsi s'expliquent les difficultés de créer un ministère sans se heurter à l'intransigeante opposition du Sovet, et les retentissantes majorités recueillies par les maximalistes, rien qu'une vingtaine de « montagnards », au début de la révolution. Blessé à mort, disait-on, par les répressions de juillet, définitivement compromis par la révélation des complicités allemandes et policières, le maximalisme, à la faveur du danger, bouscule les partis modérés, les socialistes ministrables, les bureaux et les présidences ; à Kharkof, à Odessa, dans les grands centres, on signale la même effervescence et les mêmes victoires.
La faiblesse des minimalistes, leur coupable indulgence, leur éternelle politique de transactions et de compromis n'avaient-elles pas sacrifié le Sovet d'avance au maximalisme intégral, celui qui ne rougit pas de ses appels à l'action directe et qui se refuse à toutes les concessions? La « maximalisation » du Sovet était dans la nature des choses, dans l'inéluctable logique
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des événements. Avant même le fatal malentendu de l'incident Komilof, les élections municipales prouvaient avec éclat qu'entre les extrémistes et les cadets, les prétendants au socialisme pur, les prestidigitateurs de la tribune, étaient bala3'és sans pitié. Toutes les finasseries parlementaires, le verbiage des colloques et des congrès, les efforts pour replâtrer l'union sacrée n'arrivaient qu'à retarder le duel définitif entre les éléments de l'ordre et les tentatives communistes^ tentatives avortées en juin, enrayées en juillet et remises seulement à une date plus favorable. Le salut était Kornilof, mais Kerensky avait repoussé la suprême bouée de sauvetage : il avait brisé, de ses propres mains, l'ancre, la boussole et les rames ; il avait étranglé ses meilleurs alliés en honneur d'une gauche qui risquait de l'étouffer à son tour. Réduit à un Directoire, une sorte de conseil de famille que préside Kerensk}^ et composé de Terestchenko, de Nikitine, de Verkhovsk}' promu général, et de l'amiral \'erderevsky, celui-là même qui soumettait des ordres secrets aux votes des équipages, le gouvernement, fidèle à sa tactique, jetait du lest : il proclamait la Russie « en état de république » et ouvrait la porte des prisons aux « camarades » Trotzk}^ Kolontaï, Kamenef, Lounatcharsky, Kozlovsky, les protecteurs de Cronstadt et des comités baltiques, les vrais artisans de la défaite de Kornilof, Un à un, les héros de l'émeute de juillet quittent la cellule en échange de cautions dérisoires pour entrer au Sovet dans un bruit de triomphales ovations. Par un 'dernier scrupule, le gouvernement s'entête à signer des mandats d'amener contre Lénine, mais qu'importait Lénine, introuvable et invisible, si le Sovet, au grand jour, se prononçait déjà le 23 septembre en faveur de la dictature du pro-
létariat, forçait Tchkeidze de donner sa démission et le remplaçait par Trotzky?
Ce n'est plus à une fraction en marge de la légalité révolutionnaire, c'est à la révolution elle-même que se heurtera désormais un gouvernement à la dérive.
Échapper aux maximalistes sans tomber sous des influences bourgeoises : tel est le programme où s'usera, jusqu'au krach final, l'énergie de Kerensky et de Tsérételli, la corde tendue sur laquelle le socialisme russe exécutera ses tours de force et jonglera avec ses sophismes. Une fois de plus, le salut du pays apparaît en dépendance d'un cabinet de coalition que soutiendrait la « démocratie révolutionnaire ». Et, devant un Sovet envahi par les énergumènes, le gouvernement s'applique à dresser, sous le nom de « conférence démocratique », un Sovet plus docile : douze cents bavards sont élus au petit bonheur, rassemblés au théâtre Alexandre, appelés à trouver la panacée qui consolidera les conquêtes de la révolution, guérira l'armée, fortifiera l'ordre. Encore des discours, des torrents de mots, des extases verbales, des exercices d'acrobatie oratoire. Les votes se multiplient, s'enchevêtrent et se contredisent : un jour on adopte le principe de la coalition avec la bourgeoisie, la motion est retirée le lendemain, puis votée de nouveau, mais accompagnée d'un amendement contre les cadets ; .pour arracher la solution, Kerensky est obligé de recourir à la classique menace, celle d'abandonner son poste et, comme toujours, le procédé lui réussit ; c'est son dernier succès : sur une terre toute secouée par des ébranlements souterrains, il s'attelle à échafauder un nouveau château de cartes d'après les modèles les plus parfaits des combinaisons de couloirs, un ministère d' « union sacrée » dans un pays
dissocié, où soufflent déjà les vents de la guerre civile. Et, pour donner une base à cette abstraction poli tique, Tsérételli fait voter la création d'un succédané parlementaire, le Conseil provisoire de la République russe ou Pré -parlement, véritable pastiche de Chambre où les bourgeois prennent place à la droite, les socialistes encombrent la gauche, où les députés ont droit d'interpeller le gouvernement et le gouvernement a le devoir de fournir une réponse dans les cinq jours, le tout destiné à diminuer l'importance d'un Sovet que l'on n'a pas le courage de dissoudre.
La dualité du pouvoir qui désagrégeait la révolution trouve, enfin, son expression définitive : la Convention surgit en face de la Commune. Mais la manœuvre de Tsérételli est déjouée avec une hardiesse inouïe par les maximalistes, et leur sortie collective du Pré-parlement, traité par Trotzky de « valetaille politique )>, signifie la plus explicite des déclarations de guerre. A l'ébauche d'un parlement avec ses partis, ses couloirs, son banc ministériel, sa loge de journalistes, le maximalisme répond par la convocation de tous les Sovets régionaux : le projet d'une véritable Constituante prolétaire. La ruée finale s'annonce irrésistible, tandis que, partout, la défense fléchit, les forces nationales s'affaissent, le pays, travaillé par le poison révolutionnaire, se fragmente et s'émiette : la Finlande se proclame en république le i^^" octobre, l'Ukraine se détache toujours davantage du gouvernement central, le manque de matières premières menace de paralyser l'industrie, les cheminots n'hésitent pas à terroriser le ministère par la proclamation d'une grève générale à une heure où l'évacuation de Petrograd est décidée, où le front réclame du pain et des vêtements chauds, et l'armée — l'armée surtout
— pourrit sur place, cadavre collectif dont Kornilof a été la dernière convulsion avant la mort.
Pour éviter les premières lignes, des régiments, des divisions entières s'ingénient à prétexter tantôt l'absence de linge, tantôt celle de bottes neuves. Et, lorsque après des meetings tumultueux, les troupes consentent à descendre dans les tranchées, le nombre d'officiers dépasse généralement celui des soldats. Parfois, pour punir les régiments fidèles à la consigne, les comités maximalistes entravent le transport de vivres. Le soldat russe finit par inspirer la terreur à tous, sauf à l'ennemi. Des officiers, pour avoir affirmé que Kornilof était un honnête homme, sont massacrés. Des hordes de forcenés assiègent les gares, prennent les tiains d'assaut, enfoncent les mécaniciens récalcitrants dans les chaudières. Le rapport du baron Pilar au gouvernement provisoire sur la retraite de Riga n'est qu'un cri inoubliable de folie et d'angoisse. Comme une trombe rouge passa sur Wenden et sur Wolmar. On tortura des pasteurs, on creusa une fosse d'aisance à l'église de Roop. Le soldat russe, celui qui, jadis, mettait une chemise propre avant le combat et se signait pour mourir en beauté, le paysan mystique ne respectait même plus ses propres sanctuaires. Il pillait l'hôtel de l'archevêque de Tchernigof et renouvelait, dans les églises de Potchaef, les profanations reprochées aux Autrichiens. Hébété par la propagande, il était le jouet docile entre les mains des espions. A chaque instant l'armée promet d'arracher de force ce que l'arrière lui marchande ou lui refuse : la paix. « N'importe quelle paix et avec n'importe qui, avec le diable, mais la paix » : tous les meetings aboutissent à cette formule. Aux discours sur les dangers d'une paix séparée, conclue en définitive aux
dépens de la Russie, on a entendu des soldats répondre : « Que Dieu nous la donne ! » Les troupes bientôt se classent elles-mêmes en trois catégories : octobristeS; novembristes et décembristes, suivant l'ultime délai qu'elles s'assignent pour rester sur le front. Et, dans la flotte, la révolution accentue encore davantage ses grimaces. Le comité de la Baltique, froissé de se voir affecter un local trop étroit pour y fumer à son aise, exige les salles de séances de l'Amirauté et traite avec le gouvernement de puissance à puissance. Un fantastique ultimatum formule la menace qu'à l'exemple de la Finlande .et de l'Ukraine, la flotte (( disposera » de son sort et « s'organisera » en unité autonome. Dans un appel désespéré à Kerensk}", des officiers prédisent l'imminence d'une catastrophe nationale et sollicitent la grâce d'être dégradés au rang de simples soldats.
Lénine et Trotzky pouvaient venir : la place était libre. Les nouveaux chefs se faisaient un point d'honneur d'apaiser les moindres inquiétudes de la gauche du pré-parlement, de se conformer même à la phraséologie socialiste. Le général Verkhovsky parlait de « discipline librement consentie », ouvrait toutes larges les portes des casernes à la politique, étendait la compétence des comités, les investissait du droit de trancher les « malentendus » entre officiers et soldats, affirmait que seule la connaissance des buts poursuivis par la guerre est en mesure de galvaniser les troupes. L'amiral Verderevski tenait un langage analogue pour soumettre le rétablissement de la discipline à l'introduction préalable des réformes démocratiques. Le chef de la flotte préconisait du haut de la tribune une « attitude calme » en présence des massacres d'officiers Cet opportunisme gagnait jusqu'aux états-majors
du front. Le général Tcheremyssof, commandant du secteur Nord -Ouest, subventionna un journal extrémiste : le Tocsin des tranchées. Environ dix mille officiers, sur le vœu des comités, furent rayés des cadres de l'armée active. Un adjudant de réserve, Krylenko, affilié au léninisme, dirigeait, dans les coulisses, sous le nom de « camarade Abram », tous les rouages militaires. Et le gouvernement collaborait ouvertement aux progrès de cette débâcle par la scandaleuse dissolution des Unions des Zemstvos, organisations sanitaires et techniques qui avaient rendu à l'armée d'inestimables services...
De temps en temps, selon une habitude chère à la révolution russe, quelque sinistre prophétie résonnait du haut de la tribune du Pré-parlement, les orateurs effeuillaient des fleurs de rhétorique funéraire sur la tombe ouverte de la Russie... Et c'était tout. Le Conseil de la République, gravement, continuait à jouer aux échecs parlementaires, et les ministres gaspillaient leurs dernières forces à mater les obstructions des couloirs. Le pays n'était pas gouverné. Les journées s'écoulaient en polémiques au palais Marie ; les nuits en conciliabules et en audiences, parfois en exténuantes discussions avec les délégués d'un parti, des pontifes socialistes venus gourmander le « camarade » au portefeuille, lui remettre un ultimatum, l'empêcher de travailler ou de prendre une heure de repos. La révolution, elle, ne dormait jamais. Triomphante, victorieuse, logée dans les palais, installée dans les fauteuils curules, elle conservait les mœurs du podpolié; elle restait étrangère aux méthodes de
travail et aux habitudes d'ordre ; elle semblait toujours en garni, comme à Genève, parmi les casiers et les paperasses des dignitaires bureaucratiques. Jamais les frais d'administration ne s'étaient élevés à des sommes aussi écrasantes. A l'exemple de Kerensk}^, chaque ministre dota son département d'un cabinet politique ; les avocats sans cause envahirent les ministères, les étudiants s'allouèrent des traitements de généraux pour troquer les pandectes contre le fusil et l'écharpe du milicien ; les comités agraires absorbèrent quatre millions de roubles par mois ; les caisses de propagande démocratique, les rédactions des feuilles officieuses, le pullulement des commissaires achevaient d'épuiser le budget, et tous, ministres, nouveaux fonctionnaires, députés, la révolution entière s'étranglait d'éloquence : les mots et les roubles se donnaient la main pour tournoyer sur un volcan, en une ronde de sabbat.
La portée et le but du Pré-parlement avaient complètement échappé aux partis socialistes. Les commissions sont désertées pour de fastidieux exercices de tribune : les compétences techniques sont dédaignées ; la commission des Affaires étrangères élimine Milioukof comme indésirable ; le bourgeois demeure toujours un suspect et Kerensky lui-même se laisse aller aux petitesses de liquider des comptes personnels avec la presse modérée. La « concurrence révolutionnaire )> du maximalisme impose au gouvernement aussi bien qu'à la Chambre des sacrifices de plus en plus onéreux à Zimmerwaldt. A côté de Terestchenko, représentant de la Russie bourgeoise, la décision est prise d'envoyer à la conférence interalliée de Paris un ambassadeur des partis socialistes, Skobelef, l'ancien ministre du Travail dans le premier cabinet de coalition. Et,
lorsque le Pré-parlement aborde la discussion détaillée des questions extérieures, l'ignorance, Tétroitesse de vues, les concessions léninistes des meneurs de la démocratie russe, s'étalent d'une manière si lamentable que d'ores et déjà il est possible d'en pronostiquer l'écrasement par la brutalité crue et la franchise du maximalisme.
Jusqu'aux célèbres « instructions « à Skobelef, la révolution russe a vécu sur une formule et, pour mettre à nu son indigence de pensée et son irrémédiable inexpérience, il suffit du premier essai de remplir le vide de son programme par des dispositions concrètes. La plus rapide des analyses démontrait que la terminologie même de ce document scandaleux révélait sa nature véritable : une mauvaise traduction d'allemand. La révolution russe sacrifiait la Roumanie qu'elle avait assassinée dans le dos ; elle gardait le silence sur la Posnanie, les Ukrainiens de Galicie, les aspirations du Schleswig et de la Bohême ; eUe ignorait les Yougo-Slaves, mais Skobelef recevait pour mission d'exiger à Paris la neutralisation du canal de Panama et l'abolition de la Bourse, insuffisamment interdite, sans doute, par le traité bourgeois de 1856. La diplomatie révolutionnaire se révélait domestiquée au service du pangermanisme : n'était-elle pas déjà aux gages du socialisme ennemi? La guerre s'arrêtait à l'étiquette de socialiste, à la qualité de prolétaire. Otto Bauer, socialiste autrichien et prisonnier de guerre, a pu assister aux séances du Sovet. Skobelef s'est déclaré prêt à entrer en contact non seulement avec Scheidemann, mais avec le « diable en personne ». Fille bâtarde de la sozialdemokratie allemande, la révolution russe, où des naïfs saluaient une fille légitime de la Révolution française, n'a jamais cessé de trouver
des impéricdistes au camp des Alliés et de découvrir des « camarades «sous les casques à pointe. Les comités régionaux de Finlande, envahis par les agents allemands, exigeaient à grands cris communication du chiffre !
Qui allait l'emporter dans ce corps-à-corps tragiqu?, le gouvernement, réduit de fait à un seul homme, vieilli avant l'âge, courbaturé, ravagé par la névrose, ou la Commune, une immense force brutale aux ordres de quelques doctrinaires véreux? Où trouver un appui, des auxiliaires, une flambée de patriotisme, la conscience de l'État? Pendant qu'avec fracas Trotzky passe en revue ses forces disponibles, que les délégués de six régiments de la Garde jurent fidélité à des aventuriers, qu'une garnison de prétoriens se manifeste capable de toutes les trahisons pour échapper à la nécessité d'aller se battre, le Conseil de la République, de plus en plus, tourne à l'état d'un fastidieux moulin à paroles : motions, résolutions/interpellations s'entre-croisent, impuissantes à s'accorder sur une formule concernant la défense nationale. Au sein même du gouvernement, des défaillances se font jour, les malentendus s'aggravent. Le général Verkhovsky insiste sur la nécessité de conclure la paix d'urgence et donne sa démission. N'y aurait-il vraiment qu'une issue, conseillée par Bourt- f, la Canossa de Bykhof, la petite ville où le général Kornilof, au fond de sa cellule, est à la merci d'un coup de main des Sovets qui le gardent?
Précurseurs d'une secousse qui promet d'être autrement grave que celle de juillet, les événements se précipitent. Ce sont les mêmes indices d'une préparation fiévreuse, d'une mobilisation de toutes les « puissances des ténèbres » politiques de la Russie. Comme jadis, mais, au lieu de se réfugier dans les alcôves d'une
ballerine, aujourd'hui ouvertement installé au Sovet, un état -major révolutionnaire qui exige le droit de veto sur tous les ordres des autorités militaires, le vieux conflit entre le Sovet et le général Kornilof se renouvelle au préjudice de la révolution elle-même. Comme jadis l'armement collectif du prolétariat : cinquante mille fusils livrés au Sovet par l'usine de Sestroretzk sur un avis de Trotzky ; la garde rouge en pleine activité de recrutement et de manœuvres ; les casernes travaillées par la propagande. « Qu'attendez-vous, écrit Lénine du fond de son abri, dans le Rabotschi Pout, un miracle ou peut-être la Consti-, tuante? Attendez si bon vous semble, troupeau affamé ! Mais tout retard apporté à l'action équivaut à la mort. » Aux meetings, les orateurs proposent d'envoyer le gouvernement rejoindre l'ex-tsar à Tobolsk : il suffit que le Sovet assume le pouvoir pour assurer la paix, la liberté, le pain, et le serment de mourir sur les barricades accompagne de clameurs farouches les virulences des philippiques. Dans les cours des casernes, les dernières résolutions fermentent autour de la satanique figure de Trotzky, et la journée du 4 novembre — la journée de la quête maximaliste pour le « fonds de fer » — apporte la preuve mélancolique qu'à part quelques rares exceptions, la garnison est acquise à la cause maximaliste. Au Sovet, c'est l'effervescence des heures décisives : les contradicteurs sont menacés de lynchage, leurs paroles se perdent parmi les ' sifflets, les jurons ; le nom de Kerensky provoque des cris de mort, et, dans les rues, comme toujours à la veille des manifestations extrémistes, la lie remonte au grand jour : groupes d'anonymes armés, ivrognes, déserteurs, silhouettes étranges et inquiétantes — peut-être les maitres de demain.
On attendait l'explosion pour le dimanche 4 novembre : aura-t-elle lieu le lendemain ou mardi? La population, les nerfs à nu par cette fièvre, se barricade dans les maisons et s'arme comme elle peut. Les rares passants glissent le long des murs anxieusement : on dirait des bêtes traquées aux yeux élargis par la terreur. Les nouvelles les plus stupéfiantes circulent. Les matelots de Cronstadt, les maximalistes finissent par revêtir des proportions apocalyptiques. Certains ne croient.-ils pas avoir aperçu une comète flamboj^ante dans le ciel comme en 1812? Au moindre bruit, on croit que « cela commence » : pour les uns ce commencement signifie le début de la grande révolution internationale, pour d'autres la fin du monde. Et le bégaiement de la terreur populaire touchait peutêtre à une vérité profonde puisque demain ou cette nuit des théoriciens sans vergogne, des traîtres et des fous devaient réaliser des négations que Dostoïevski' lui-même n'aurait osé prévoir dans la saturnale nihiliste de ses Démolis...