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CHAPITRE XV

Les élections tragiques, -r- La propagande par la baïonnette. — La Constituante a fétiche bourgeois ». — La suprématie parlementaire des Sovets. — La Constituante domestiquée par la plèbe. — L'écrasement des socialistes. — Les cadets hors la loi. — Dragonnades et « pogroms » électoraux. — Une faiUite historique. — Les demi-léninistes.

Une des raisons principales dont Lénine s'est autorisé pour motiver le coup d'État maximaliste était la nécessité de défendre TAssemblée constituante contre les attentats de la réaction. En pleine guerre civile, un décret de Smolny appelait les électeurs aux urnes dans les délais prévus par le gouvernement provisoire et promettait la convocation de la Constituante à la date fixée sous le régime de Kerensky.

Ainsi, une assemblée dont allaient dépendre et la guerre et la paix, tout l'avenir de la Russie, toutes les destinées de la révolution, était conviée à se réunir au son du tocsin et du canon, au milieu des incendies agraires et des barricades, de la danse de Saint-Guy extrémiste, dans la débandade du front, parmi les menaces de la famine et de la débâcle économique. En dehors des violences électorales qui s'annonçaient, de la pression des baïonnettes et des Sovets, les conditions mêmes où s'exerçait la suprême consultation de la Russie devaient inévitablement fausser la signi-

fication des suffrages populaires. Cependant, on allait aux élections avec une farouche résignation, un sombre désespoir, comme à un combat inégal. Et, dans ce combat à mort, on cherchait tout au moins à sauver l'honneur, à faire preuve d'un maximum de résistance. La seule excuse de la Russie n'était-elle pas la folie d'une minorité en marge de l'approbation du pays?

« Dans l'ouverture étroite des urnes, écrivait le Rousskoé Slovo, chacun laisse tomber un gémissement, une plainte, une prière. Beaucoup, sans doute, ne croient plus au miracle. Mais même ceux-là doivent aller aux urnes pour rendre le dernier devoir à la Russie agonisante. Cette Russie en voie de disparaître, elle nous a nourris, elle nous a enseigné à penser, à parler la magnifique langue russe, que des dizaines de millions d'égarés veulent aujourd'hui répudier... Au moment de déposer son bulletin, que l'on aise : Non, non, je ne veux pas que la Russie soit enterrée vivante, je ne veux pas que l'on m'arrache du cœur la conscience de l'histoire et le sentiment de la dignité... Ainsi, peut-être, l'avenir rendra justice aux citoyens qui imploraient pitié pour le pays au milieu des sauvages clameurs poussées par des énergumènes : '( Crucifiez la Russie... «

Le grand journal de Moscou, dans ces lignes frémissantes, se faisait l'interprète exact de l'angoisse patriotique à la veille de la période électorale.

Dès le premier jour, l'arbitraire de l'Institut Smolny justifie toutes les appréhensions. Dans l'armée, seuls ont droit de cité les bulletins maximalistes ; les soldats ne connaissent pas d'autres candidats : en grandes masses confuses, ils donnent leurs voix aux protégés des Sovets, ou, par crainte, s'abstiennent complète-

ment de voter. Sur le front, les journaux hostiles aux programmes extrémistes sont supprimés ; les audacieux, délégués des autres partis, arrêtés ; leurs brochures et leurs affiches anéanties. Cette agitation électorale se traduit, dans les régiments, par un boycottage des officiers et une insubordination systématique : en l'honneur de la Constituante, les soldats pillent, incendient, outragent les femmes, tuent.

A Witebsk, les membres du Congrès paysan, convoqué pour formuler les revendications des campagnes, siègent, encadrés de fantassins : des commandements règlent les votes comme des exercices de troupes . des coups de poing mettent fin aux hésitations politiques ; les récalcitrants sont houspillés, bâtonnés, jetés à la porte et, pour éviter les tentatives contrerévolutionnaires, les paysans sont gardés à vue dans des wagons à bestiaux. Au village, c'est la même orgie de violences. Les agents maximahstes cambriolent les urnes, empêchent les commissions électorales de vérifier les bulletins, excitent la populace à haicher leurs adversaires. A Kolomna, des candidats à la Constituante sont incarcérés ; à Klin, des socialistes-révolutionnaires sont appréhendés pour avoir placardé des affiches ; à Moscou, on brûle, sans compter, des stocks de proclamations, et partout un pullulement de comités distribue des certificats électoraux à quiconque consent à voter pour les maximalistes. La presse est muselée ; les mouchards du Sovet surveillent jusqu'aux conversations téléphoniques ; il suffit, souvent, d'une parole imprudente, prononcée dans la rue, dans un tramway, pour être saisi au collet par des sbires inconnus et traîné vers les casemates de Smolny.

Faut-il s'étonner que, dans ces conditions, malgré

les exhortations des journaux épargnés par la censure, àPetrograd, suivant les quartiers, 55 à 75 pour 100 des habitants seulement aient rempli leur devoir civique? Sur les abstentions, en province, des chiffres significatifs ont été communiqués : 55 pour 100 à Koursk, 37 à Nijni-Novgorod, 36 à Kalouga, 28 à Simbirsk. La pratique de la terreur, dans les plans des maximalistes, devait donner pour la Constituante, les résultats déjà obtenus pendant les élections du conseil municipal :. sur i 350 000 électeurs, seuls 350 000 orthodoxes ont voté pour les candidats gouvernementaux ; l'idéal révolutionnaire était atteint, les oppositions vaincues, l'opinion générale subordonnée à celle d'une minorité militante, sortie des usines et des casernes.

L'idée prend racine, de plus en plus, chez les maximalistes, de présenter au peuple la Constituante, en quelque sorte, à la pointe des baïonnettes. « Fondezvous, déclare Lénine aux émissaires des provinces, sur les dispositions d'esprit des électeurs, mais n'oubliez jamais vos fusils. » Mouravief, commandant militaire de Petrograd, annonce aux soldats que seule une Constituante qui reconnaîtx-ait la suprématie des Sovets pourrait être tolérée par le prolétariat en armes. Pour légaliser l'injustice et codifier la violence, Lénine éblouit facilement les ignorants de Smolny par de faux exemples empruntés à des constitutions exotiques. Au même titre que l'ancien conseil municipal de Petrograd, « guêpier contre-révolutionnaire », a été dissous parce qu'il ne représentait plus l'opinion de la capitale maximaliste, les sovets locaux auront la faculté d'annuler les résultats des élections à la Constituante s'ils ne sont pas jugés conformes aux aspirations des collèges électoraux. Les députés, selon

la théorie de Smolny, à moins d'être maximalistes, sont impuissants à interpréter les revendications des masses : le caractère proportionnel des élections s'y oppose d'une part et, de l'autre, le profond revirement survenu dans le pays après la deuxième révolution — « la seule vraie » — accomplie en octobre. Ce point de vue éclaire d'un jour particulièrement suggestif la doctrine professée par le « camarade » Stoutchko, ministre de la Justice : si, par hasard, le nombre de bulletins de vote s 'affirme supérieur à celui des électeurs, l'excédent, tout simplement, en est jeté aux orties, mais, comme le veut le salut de la République, sans jamais compromettre les suffrages maximalistes...

Les exactions deviennent matière à décrets, le bon plaisir révolutionnaire l'unique critérium législatif. Trotzky précise que les députés élus à la Constituante ne peuvent bénéficier de l'inviolabilité qu'après la vérification de leurs pouvoirs. Savamment, les « commissaires du peuple » graduent leurs menaces ; le prestige qui entoure encore, aux yeux de la majorité du pays, une assemblée, émanation de la Russie, fruit des entrailles de la terre paysanne, les oblige à tenir compte des révoltes possibles, des indignations éventuelles : leur tactique consiste à déprécier ce « suprême fétiche » au regard de leur clientèle. Bientôt, aux délégués d'un corps d'armée, Lénine et Glébof expliquent qu'une Constituante avec une majorité bourgeoise est condamnée d'avance à la dissolution.

Est-il possible, en effet, qu'après avoir conquis le pouvoir par de sanglants sacrifices, les soldats, les ouvriers, les paysans l'abandonnent de nouveau aux maîtres d'hier sous « prétexte » qu'ils ont été élus par des masses aveugles ou des agents véreux? Dans son

discours au conseil paysan, Lénine finit par cristalliser cette théorie, où la dictature du prolétariat revêt les formes de l'ancienne puissance autocratique.

« Les Sovets, déclara cet impitoyable idéologue, sont supérieurs à tous les parlements, à toutes les Constituantes : ils priment tout. A la Constituante il importe d'appliquer le vieux proverbe russe : <( Dimanche est créé pour l'homme, et non l'homme pour dimanche. » Conclusion ; la Constitution ne peut se réunir qu'au profit des Sovets, son existence est en fonction des Sovets, elle n'a d'autre objet que les Sovets, elle sera un Sovet magnifié, l'apothéose des Sovets, ou ne sera pas. Bientôt les Izvestia laissent tomber le dernier masque pour traiter d'absurde la pensée que la Constituante est la vraie maîtresse de la terre russe. « Seuls, ajoute avec aménité cette feuille officielle, les indécrottables crétins du parlementarisme peuvent définir ainsi l'assemblée constituante. »

Il appartient tout au plus à la Constituante de ratifier les conquêtes du prolétariat, La Pravda développe la même tjièse et rejette comme réactionnaire la formule : « Tout le pouvoir à la Constituante. » ^( Le peuple, ajoute la Pravda, ne connaît qu'une loi : que l'on serve ses intérêts. » Mais, comme toujours, dans le jargon des Sovets, le peuple était réduit à l'état d'une raison sociale, dont s'affublait une minorité maximaliste. A cette plèbe insatiable, il fallait chaque jour un nouveau spectacle, de nouvelles victimes, de nouveaux sacrifices pour tromper ses inquiétudes pacifistes et pour faire oublier l'absence du pain : hier les bourgeois, aujourd'hui le partage des terres, demain celui des banques, après-demain la suppression de la justice, et enfin, à titre de dessert, de bouquet, l'exécution capitale de la Constituante.

La lutte à mort, entreprise pour « sovétiser » la Constituante, a tout d'abord lancé les forces révolutionnaires contre le parti des cadets.

C'est que la campagne électorale, au début, s'était nettement dessinée en faveur des ailes extrêmes de la politique russe, surtout dans les villes, à Moscou, à Petrograd, où, tandis que les maximalistes gagnaient 132 pour 100 des suffrages, les cadets s'avançaient de 112 pour 100. Entre ces deux courants, les nuances intermédiaires, les minimalistes, même au premier moment les socialistes-révolutionnaires, — les vrais triomphateurs du lendemain, — étaient balayés. Le plus vieux des partis russes, le plus nombreux aussi, malgré les noms retentissants de Brechko-Brechkovskaïa, au flanc droit, et de Tchernof, au flanc gauche, subissait une défaite écrasante. Les autres fractions, en bloc, ne parvenaient même pas à recueillir assez de votes pour conquérir un seul siège à la Constituante. Les interimtionalistes, soutenus de toute l'autorité de la Novaïa Jizn, réussissaient à grouper, dans la capitale, le chiffre ridicule de 10 000 électeurs. Aussi, les journaux socialistes se lamentaient-ils d'avance sur l'étranglement de la démocratie entre les cadets et les maximalistes et signalaient le danger d un centre numériquement trop faible et politiquemenc trop fort, puisque de son attitude devait dépendre la victoire de la droite bourgeoise ou de la gauche anarchiste. Les Izvestia, de leur côté, trouvaient dans la situation électorale des raisons nouvelles pour préconiser la guerre civile : « Classe contre classe : les partis des compromis sont irréparablement vaincus. »

Commencée avec la chute de Kerensky, l'expiation continuait. Toutes les fractions qui s'accrochaient à la coalition bourgeoise, sans cesser de se traîner à' la queue du léninisme, étaient sacrifiées en faveur des programmes mieux définis et des solutions tranchantes.

La campagne contre les cadets ne dépassa pas tout d'abord les limites habituelles de virulences oratoires au Sovet et des articles orduriers publiés par la Pravda. Mais, au fur et à mesure que les succès des cadets s'étendaient en province, le désir de passer de la parole à l'action prenait consistance dans les milieux officiels de Smolny. Larine, commissaire du travail, déposa un projet radical et simple : interdictior/ sans phrase d'élire les cadets à la Constituante. Pratiquement, on aboutit à cette mesure par la mise « hors la loi » de tout un parti, celui des techniciens politiques, des spécialistes érudits, la fine fleur de l'intelligence russe, l'unique parti libéral, dans le sens exact de ce terme, que compte la Russie révolutionnaire. En même temps Smolny décrétait l'arrestation, comme « ennemis du peuple », des leaders principaux d'une fraction bourgeoise par excellence, ordre contresigné de tous les commissaires, sauf par Kolegaef — protestation purement platonique — et par Lounatcharsky, rendu plus sentimental à la suite du bombardement de Moscou.

Déjà, bien avant cette déclaration de la guerre sainte à la bourgeoisie, — les maximalistes avaient anticipé sur la pratique du terrorisme par la mise à sac de la commission électorale, qui siégeait au palais Marie, avec, en tête, Nabokof, Hessen, Vichniak, traînés devant l'avocat Kozlovski, le juge d'instruction suprême. Le nouveau décret ne faisait que délier les mains davantage aux vengeances politiques et

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qu'indiquer un but précis aux colères de la rue. Winaver, Kokochkine, Koutler, Chingaref, Dolgoroukof — anciens ministres, membres de la Douma, députés à la Constituante — sont saisis comme de vulgaires criminels et jetés dans les cachots de Smolny. La frénésie des gardes-chiourmes maximalistes reporte la Russie au régne ténébreux d'Anna lanovna, lorsque, dans les rues, il suffisait de mal impressionner un spadassin de la cour pour se voir muré, avec sa famille, dans les bastions de la forteresse Pierre-et-Paul, La garde rouge enferme dans les casemates jusqu'aux enfants de M. Koutler et le Sovet, égaré par ses rancunes, n'a même pas l'élégance politique de respecter la comtesse Panine, comtesse qui vécut toujours comme une étudiante pauvre et consacra toute son immense fortune à la classe ouvrière. Conséquence directe de cette mobilisation de haines, un mois plus tard, en février, la garde rouge assassinait dans un lazaret, cloués à leur lit de douleur, deux ministres cadets du gouvernement provisoire, Chingaref et Kokochkine.

L'explosion des passions maximalistes contre les cadets — les violences et les barbaries en moins, — rappelle la systématique campagne du gouvernement de Stolypine pour barrer les portes de la Douma au seul parti réellement ministrable, et surtout les calomnies, les réquisitoires puérils, la délirante épilepsie des ultra-monarchistes, leur épouvante de voir la Russie libérale s'organiser et gagner du terrain. Une fois de plus on se heurte aux procédés servilement copiés sur les modèles absolutistes, au bouillonnement des mêmes haines, au frissonnement des mêmes craintes. A lire les pièces, ramassées au petit bonheur pour légitimer la croisade contre les cadets, la présence dans la

presse des Sovets, des transfuges du camp des « centnoirs » éclate avec une indéniable évidence. Télégramme du ministre de Roumanie sur la prise de Riga, le projet cadet sur la responsabilité du pouvoir exécutif devant les Chambres, la lettre du général Alexéef à Milioukof sur la détresse des familles des officiers : quel était le lien logique entre ces documents brassés par les Izvestia et par la Pravda et la nécessité de refuser quartier à une fraction bourgeoise?

Devant l'inanité de ces manœuvres, le vide de ces accusations, même les journaux hostiles aux cadets n'ont pu dissimiler leur profonde stupéfaction. Mais l'effet sur les masses ignorantes n'en était pas moins efficace : les lecteurs maximalistes se bornaient à épeler les manchettes sensationnelles ; ils faisaient confiance, sans les lire, aux textes qui dévoilaient le complot des intellectuels, des généraux, des banquiers et des cosaques, A la plèbe avinée occupée à se fusiller autour des dépôts d'^alcool, on finit même par inculquer la certitude que les vrais auteurs de ces saturnales étaient toujours les bourgeois, les cadets.

La vérité c'est que, par la défaite des cadets — ces théoriciens de la constitution, — le maximalisme ne cessait de viser la débâcle de l'Assemblée constituante. Au moment où Lénine déclenchait son attaque générale contre le groupe de Milioukof, aucun doute n'était déjà plus possible que la majorité à la Constituante appartiendrait quand même aux socialistes-révolutionnaires. Mais, pour compromettre la Constituante, le maximalisme n'avait pas le choix des moyens : il devait, comme toujours, brandir l'épouvantail de la bourgeoisie militante, dénoncer l'envahissement du palais de Tauride par les cadets pour s'arroger le droit d'en chasser, pêle-mêle, sous une étiquette particu-

lièrement suspecte, tous ses adversaires politiques. Or, après les dernières élections, le parti cadet luimême débordait singulièrement les cadres de la bourgeoisie libérale dont il était l'interprète attitré. Souvent, par déception révolutionnaire, par haine du maximalisme, des classes démocratiques votèrent pour les candidats du parti de la liberté populaire. Trotzky faisait la fortune électorale de Milioukof. Sinon comment expliquer qu'à Petrograd — agglomération militaire et ouvrière — les cadets aient pu recueillir les suffrages de 250 000 électeurs? Comme tous les gouvernements faibles, à l'exemple de Kerensky lui-même, les maxim.alistes voyaient s'objectiver, partout, le cauchemar de complots, d'intrigues réactionnaires, les spectres des cosaques ; partout ils percevaient le menaçant cliquetis du sabre. Autant de prétextes pour concentrer à Petrograd des janissaires d'un type inédit, les troupes lettones, les plus empoisonnées de propagande léniniste, et pour préparer savamment le coup de main du 9 janvier contre le palais de Tauride : la dispersion des premiers élus du peuple réunis le jour primitivement fixé pour la Constituante, la salle de séances entourée de mitrailleuses, les procédés des anciens gendarmes poussés au paroxystne par des soldats révolutionnaires, scène odieuse qui inspira à Roditchef des paroles où s'étranglait comme un sanglot de l'histoire russe ; « Le 27 avril, — jour de l'ouverture de la première Douma, — nous sommes entrés dans cette salle en triomphateurs, nous y entrons aujourd'hui étouffés par la honte... ))

Douloureuse évocation d'un printemps politique : au passage des bateaux mouches, chargés de députés, les détenus des Krestys secouaient leurs mouchoirs

entre les barreaux de leurs cellules ; la garde d'honneur présentait les armes à un monsieur en redingote, M. Mouromtzef, premier président du premier parlement russe ; et le peuple, autour du palais de Tauride, comme pour un dimanche des Rameaux, était tout fleuri de vert : la couleur des cadets, la couleur d'espérance.

La journée du 9 janvier rappela une autre journée, presque un anniversaire, lorsqu'il y a treize ans, le 5 janvier, des régiments mitraillèrent une foule qui s'avançait conduite par un pope, la croix à la main, dans la clameur auguste de l'hymne national. Le même ordre comme il y a treize ans : « N'économisez pas les cartouches », et presque la même foule, ressuscitée, on le dirait, pour un nouveau martyre : les mêmes visages d'extatiques et d'hallucinés, les mêmes regards butés et les mêmes taches écarlates sur la neige piétinée par les mêmes paniques.

Lentement, des cortèges d'ouvriers, d'étudiants, de soldats se dirigent vers la Douma, ils suivent le chemin de la croix de toute la Russie libérale, et leurs drapeaux, brandis en l'honneur de la Constituante, sont aussi paisibles que les icônes de 1905. En tête se profile la robuste silhouette d'un député sibérien, Longuinof. Mais voici les barrages de la garde rouge, les mitrailleuses, des milliers de fusils qui se braquent et de baïonnettes qui menacent. « Frères, que faitesvous, sur qui tirez-vous? » La gendarmerie de Smolny répond à Longuinof par des crépitements désordonnés ; pendant un quart d'heure, on tire à bout portant contre les manifestants, on tire contre les spectateurs, sous les yeux indifférents de la garnison de Petrograd qui avait proclamé sa « neutralité ». Le crâne fracassé par une balle explosive, le député Lon-

guinof tombe parmi les premiers. Son bonnet de fourrure ensanglanté est hissé à la pointe d'une baïonnette aux hurlements de la garde rouge : « Voici une tête de saboteur. » Les sœurs de charité, à coups de crosse, sont empêchées de ramasser les blessés. Les passants qui protestent sont lardés par les baïonnettes. Et, devant cette démence sanguinaire, un garde rouge, pris de folie subite, jeta ses cartouches et son fusil, hurla comme un chien à la mort : « Qu'avons-nous fait? Qu'avons-nous fait? «

Instruments inconscients des émigrés, étrangers à la Russie, à ses traditions, à son histoire, les basfonds de la capitale brisaient le rêve caressé par la Russie d'avant-garde depuis les officiers décembristes

sur l'échafaud...

Pas un journal ne s'est mépris ni sur le sens de ces répressions, ni sur la portée exacte des mesures maximalistes contre les cadets. Le Den reprocha à Lénine un péché mortel révolutionnaire, un crime inexpiable de lèse-démocratie. Pour la Gazette ouvrière, fermée par la censure et obligée de paraître sous un autre titre, le Bouclier, pour le Delo Naroda, ce n'était que le premier pas, le début d'une époque de terreur, dont peu à peu tous les partis politiques devaient tomber les victimes. « Après les cadets, écrivait jusqu'à la Novaîa Jizn, ce sera le tour de l'aile droite des socialistes-révolutionnaires, puis celui des social-démocrates, et ainsi de suite jusqu'à l'anéantissement intégral de toute l'opposition. » La bourgeoisie n'a été qu'une amorce, qu'un vulgaire appât, pour ameuter l'intolérance de la foule contre toutes les fractions indépendantes du Sovet.

Plus on approche de la date — du reste toujours reculée — de l'ouverture de la Constituante, plus les mœurs policières sont affichées sans vergogne par les milieux de Smolny, la garde rouge, les matelots de Cronstadt, tous les prétoriens employés sur le front « russo-russe » ; la démocratie révolutionnaire ne s'exprime qu'en un jargon de mouchard ; à l'ombre de ses grands drapeaux rouges, elle perquisitionne, elle arrête, elle passe à tabac les « ennemis intérieurs » ; elle fait « circuler », à coups de poing et de crosse, les représentants de la nation ; elle impose silence par des cours martiales ; elle menace d'incarcérer Kerensky s'il risque de se présenter à Petrograd, cambriole les meubles chez Tchemof, s'empare de Tsérételli, de Skobelef, de Tchkheidze, s'apprête à lancer un décret d'expulsion de tous ces trouble-fête, à faire, enfin, place nette de l'invention bourgeoise qu'est une Constituante élue — hérésie suprême — non seulement par des soldats, des ouvriers et des paysans sans terre, mais par le peuple tout entier...

Du moment qu'une classe, à l'exclusion de toutes les autres, a ramassé la couronne déchue des Romanof , qu'elle s'est affublée d'hermine et de pourpre, n'était-il pas naturel qu'elle pratiquât, envers le suffrage populaire, la politique de l'ancien régime vis-à-vis de la Douma?

Par un dernier scrupule, la Constituante est convoquée, mais d'avance on délimite sa compétence, on restreint ses attributions : à la grande, à la seule souveraine de la terre russe, on assigne, à l'ombre du Sovet, le rôle humiliant de ratifier les décrets extré-

28o AU PAYS DE LA DÉMENCE ROUGE

mistes. Le panache démagogique en moins, rien n'a mieux rappelé les articles de Tofficieuse Rossia, l'organe de Stolypine, que la phraséologie de la Pravda, la veille de l'ouverture de la Constituante. Le ministère Impérial des Affaires intérieures déployait le même zèle pour écarter les débats sur la politique générale, pour soustraire aux préoccupations parlementaires la discussion de problèmes constitutionnels. Sturmer et Gorémykine avaient beau être morts et des ouvriers installés parmi les soieries et les ors du palais d'Hiver : on n'échappe pas comme on veut et quand on veut à tout un atavisme policier, à l'obsession d'un esclavage séculaire, qui faisait de la nation un simple appareil enregistreur des fantaisies du pouvoir central.

Depuis Pierre le Grand, l'idéal politique, en Russie, consistait à pousser la manie de l'uniforme au point d'estampiller les âmes d'un cachet officiel, bref, à bureaucratiser la psychologie populaire. Seules les Doumas octobristes, pliées sous la férule ministérielle, trouvaient grâce aux yeux de l'ancien régime. Sous le règne de Lénine, l'intolérance s'étale simplement avec plus de franchise : le maximalisme élevé au rang d'une religion d'Etat, la période électorale dégénère en guerre de religion ; au massacre des cadets, l'Institut Smolny rêve de faire succéder celui de l'aile droite des socialistes révolutionnaires ; Avskentief après Milioukof, et Tchernof après Avskentief . Les caves du Sovet, les casemates de la forteresse Pierreet-Paul, toutes les prisons impériales sont bondées d'adversaires politiques du maximalisme. La Constituante est tronquée à coups de baïonnettes ; l'unanimité de ses votes préparée par la terreur. Le jour de l'ouverture, les bancs de l'extrême droite — sièges des

LE SABOTAGE DE LA SOUVERAINETE aSi

cadets — sont à peu près vides. Après les immunités diplomatiques les maximalistes n'ont-ils pas supprimé l'inviolabilité parlementaire? Seuls, un groupe <ie députés ukrainiens, surpris en route par la déclaration de guerre de la « Grande Russie » à la Rada, s'aventura, transi de peur, jusqu'à Petrograd : le reste préféra éviter le risque de devenir des otages -entre les mains de Smolny. « On dirait, écrivait un journal, que la Russie est revenue à l'époque lointaine de ses fiefs, lorsque les princes allaient conférer ensemble, avec armes et bagages, accompagnés de serviteurs fidèles, prêts à tirer l'épée pour motiver les solutions... »

Presque la veille de la Constituante, un coup de feu effleura la limousine de Lénine. La garde rouge a-t-elle pris la luxueuse automobile du pharaon maximaliste pour celle d'un bourgeois et jugé utile de canarder un capitaliste? Ou bien, réellement, un patriote écœuré s'est-il laissé aller à l'amère volupté d'une vengeance nationale? Un profond mystère enveloppe les origines de l'attentat avorté, et sans doute, à l'exemple de tant de bombes, maniées par les Azef, l'ombre continuera à peser longtemps, opaque et troublante, sur la menace de mort qui avait frôlé Lénine. L'essentiel qu'il faut retenir de cette histoire de vitre fracassée, c'est qu'elle a permis de justifier une pratique de terreur plus intense contre l'Assemblée constituante.

La garde rouge se précipite à la forteresse Pierre-et- Paul où les ministres détenus se trouvent désormais à la merci d'un coup de main. Des rédactions socialistes sont cambriolées : la Volia Naroda, le Den sus-

pendus ; leurs rédacteurs ietés en prison. Sous l'inculpation d'avoir participé à l'attentat contre Lénine, on arrête trois membres de la Constituante, Argonof, Goukovski, Sorokine, et dès lors la portée du mystérieux coup de feu prend tout son relief. A travers l'automobile dictatoriale, la balle inconnue visa la Constituante, — et la Constituante seule. Si, malgré tout, on lui permet de se réunir comme on autorise les inculpés à prononcer leur dernière parole avant le verdict, c'est surtout pour mieux l'exécuter.

« Nos ennemis, hurle la Pravda, payeront par cent têtes chaque tête de prolétaire. » Et Zinovief-Apfelbaum d'insinuer, en plein Sovet, que les socialistesrévolutionnaires, suspects pour avoù été nourris dans les méthodes terroristes, préparent un attentat contre le « Mont Blanc de l'Internationalisme » — Lénine, que le coup d'Etat est en. marche, la révolution en danger... Fouettée par ce phraseur ronflant, l'hystérie est à son comble. Les maximalistes exécutent la danse du scalp et clament leur cri de guerre : « Vive la terreur rouge ! » intermède nécessaire pour justifier le siège du palais de Tauride par 2 000 matelots de Cronstadt armés de mitrailleuses.

Montre en main, la Constituante a vécu douze heures, prisonnière des patrouilles qui encombraient les passages et les couloirs. Jamais concert plus formidable — fait du bruit des pupitres et d'égosillements humains — n'avait ébranlé la coupole parlementaire russe. A chaque instant des échauffourées semblaient sur le point d'éclater. Pour empêcher le do3'en d'âge d'ouvrir réassemblée, un maximaliste

s'empara de la clochette. Un peu d'union sacrée ne s'est fait jour que pour entonner, en chœur, l'Internationale, mais à peine les dernières strophes finies, les passions se déchaînèrent dans la diversité des enthousiasmes. Aux cris du centre et de la droite : u Tout le pouvoir à la Constituante ! Mve la Constituante ! » répondirent les rugissements de la gauche : « \Tvent les Sovets î Tout le pouvoir aux Sovets ! w A l'heure infiniment dramatique où devaient se régler les destinées de la patrie, personne n'avait songé à invoquer le nom de la Russie — la grande absente et la grande muette de toutes les parlotes révolutionnaires.

Était-ce là la Constituante si impatiemment attendue, si fiévreusement espérée, promise au peuple, par une claire matinée d'hiver, après la chute de l'ancien régime ?

\ la place d'un parlement, un meeting, et des sectaires intransigeants au lieu d'hommes d'Etat, encore un Sovet, une variante de l'Institut Smolny, rien de plus. A la tribune, élu président, Tchernof pérore de sa voix grasse, jongle pesamment, comme d'habitude, avec des sophismes doctrinaires, se gargarise . de périodes fumeuses, égrène le chapelet classique des utopies. Le décor auguste, l'heure tragique, la conscience des responsabilités historiques disparaissent. Tchernof pérore au nom de la Constituante comxuie il aurait déclamé dans un Sovet ou un café d'émigrés. Son exorde n'est qu'un hommage à Zimmervvaldt ; son premier vœu, c'est Stockholm. Le demi-léniniste s'oubliait souvent à faire du léninisme intégral et, des bancs de l'extrême gauche, plus d'une fois s'élevèrent des clameurs de victoire : « Tchernof capitule ! )> Mais il suffit qu'un vague sentiment de convenance dictât

à Tchernof des paroles timorées sur les sacrifices des soldats pour déclencher l'orage. « Bourreau de l'offensive de juillet ! » hurle Krylenko. Tchernof, l'homme des comités de propagande défaitiste parmi les prisonniers de guerre russes, l'homme à qui Kerensky craignait de confier des secrets militaires, Thomme qui n'a jamais répondu aux accusations d'avoir entretenu des relations avec Pelk von Nordenstral, l'attaché militaire allemand à Berne, Tchernof était conspué comme l'ami des cosaques et comme contre-révolutionnaire !...

Tchernof au fauteuil présidentiel et V Internationale chantée ainsi qu'une prière par l'Assemblée où le pays avait placé ses dernières espérances, n'était-ce pas assez pour condamner la Constituante non seulement aux 3-eux de Lénine et de Trotzky? Depuis quelque temps déjà, comme s'il en pressentait la décevante inanité, avec cette inguérissable manie de diminutifs qui sévit en Russie, le peuple avait pris l'habitude d'appeler la Constituante Oiitchredilka (i), abréviation intraduisible où la familiarité populacière côtoie l'irrévérence. La Constituante, obligée de lever sa première séance sur les injonctions des matelots fatigués de monter la garde, puis dissoute par un écriteau laconique, placardé sur les murs du palais de Tauride, n'a précisément été que cette Constituante rapetissée, dégénérée, déchue avant de naître, qu'évoquait un sobriquet de moujiks déjà blasés sur la politique. Et la vraie tragédie de la Constituante était peut-être beaucoup plus dans l'absence de regrets laissés par sa disparition que dans son étranglement par les maximalistes.

(i) A la plac© de 0 lichreditelnoé Sobranié.

Autorisée à vivre, la Constituante aurait remis le sort du pays entre les mains du parti socialiste révolutionnaire, le plus grand et sans conteste le plus ancien des partis socialistes russes, le parti de Kerensk\', de Savinkof et de la grand'mère de la révolution, la célèbre Brechko-Brechkovskaïa. Le succès retentissant obtenu par le parti d'abord aux élections municipales de l'été 19 17, puis aux élections de la Constituante, est naturellement venu consacrer la claironnante réputation de tous ces noms populaires, les fanfares des programmes agraires, enfin le mart3Tologe du parti avec ses évocations de potences tsaristes et de neiges sibériennes. C'est au cri de guerre des socialistes-révolutionnaires — Zemlia i volia, la terre et la liberté — que s'étaient manifestées toutes les tentatives de secouer le joug du régime impérial : ces termes magiques furent les premiers à flamboyer sur les drapeaux rouges, déployés devant la Douma, lors du coup d'État de mars ; les paysans surtout n'en connaissent pas d'autres pour exprimer leur soif d'indépendance et leur faim de la glèbe nourricière. Mais en même temps qu'il traduisait, en une formule de frappe heureuse, les nostalgies politiques de la classe agricole, le parti socialiste-révolutionnaire n'a jamais su aborder le domaine des réalisations pratiques, ni donner une interprétation législative à ses doctrines. Traqués et harcelés avant la révolution, forcés au travail clandestin, les socialistes-révolutionnaires ont toujours été, par excellence, le parti des complots et de la terreur, le parti de la lutte à outrance, comme l'indique, du reste, le principe fondamental de son

programme : « Tu acquerras ton droit dans la lutte. « Depuis ses origines, le parti s'est confiné à la destruction brutale et à la propagande occulte. Il n'était pas habitué au grand jour. Au seuil du pouvoir, il fut comme ébloui par la lumière qu'il n'espérait plus ; devant la nécessité de créer, de produire, l'indigence de son bagage politique s'accusa avec une implacable évidence dès le premier frottement de la vie contre les corans révolutionnaires.

Mais l'immense orgueil, dont débordent, d'ailleurs, toutes les fractions militantes russes, triompha rapidement des premières hésitations, au lendemain des élections municipales. A un pays déjà décimé par l'anarchie, en pleine ébuUition sociale, les socialistesrévolutionnaires appliquèrent leurs procédés de politique souterraine et leurs méthodes de doctrinaires entêtés. On continua, seulement en toute liberté, sans crainte du gendarme, la débauche de discussions, de réunions, de congrès, de résolutions, où, jadis, sous le masque du conspitateur, se retrempaient les forces révolutionnaires, mais qui, à l'heure des réalisations, menaçait d'anémier les dernières énergies. Les dissentiments intérieurs du parti, les intérêts mesquins, les rivalités des chefs, finirent bientôt par primer les déchirements de la nation. Trop vaste, à l'exemple de la Russie elle-même, le parti perdait sa belle prestance et son unité rigide, s'effritait et s'émiettait : entre sa gauche, qui côtoyait les maximalistes, et la droite de Kerensky et de Savinkof, s'intercala toute une gamme de nuances intermédiaires, où Tchernof continuait toujours à briguer le rôle de chef. Tandis que Lénine et Trotzky préparaient leur grande offensive, les chapelles socialistes-révolutionnaires gâchaient le temps à s'excommunier les unes les autres : on se dévorait

entre comités, on se lançait à la face la boue des calomnies et des révélations et surtout comme d'habitude, dans les milieux spécifiques des révolutionnaires russes, à gratter l'apôtre, on finissait par découvrir le mouchard. C'est ainsi qu'à la stupéfaction générale il fut établi que Dekonsky, chef de la fraction gauche des socialistes révolutionnaires, était un appointé de VOkhrana tsariste.

Etait-il possible, dans ces conditions, de préciser la couleur de la majorité du parti — majorité dont dépendait, en définitive, celle de la Constituante?

Pour sauver l'unité et le prestige de la fraction, un grand nombre de socialistes-révolutionnaires de la droite, — de ceux que l'on désignait sous le nom ironique de « social-patriotes », — firent entendre au congrès du parti convoqué après le coup de force maximaliste, que la guerre était finie, que les divergences en matière de défense nationale devaient disparaître, qu'il était permis désormais de serrer les rangs et de se tendre la main. Bassesse inutile. La gauche traita la droite en vaincue, menaça d'exclure Brechko-Brechkovskaïa du Congrès ; la grand'mière de la révolution, plusieurs autres dignitaires du parti, furent honteusement battus aux élections du Comité exécutif. La droite ne se lassa pas cependant dans la voie des concessions : elle proclama hautement que la révolution russe n'était pas une « révolution bourgeoise », en d'autres termes elle renonça solennellement au principe de la coalition avec la bourgeoisie ; puis, pour sauver les apparences, elle ajouta, au milieu d'un effroyable tintamarre de la gauche, que la révolution russe n'était nullement une révolution sociale, mais une révolution « populaire et travailliste ». Jusqu'à la fin, les byzantins de la révolution restaient

fidèles 'à leur nature : pendant que les vainqueurs maniaient des fusils, ils maniaient des formules creuses et pataugeaient dans la casuistique socialiste ; ils s'assassinaient de rhétorique, se provoquaient devant des tribunaux d'honneur, piteuses marionnettes, Guignol révolutionnaire, en marge de la vie, au ban des réalités.

La Constituante, sous l'influence de ces mœurs politiques, n'aurait pas manqué de vite dégénérer en un meeting permanent. Décapité de ses meilleurs éléments, le plus grand parti révolutionnaire aurait continué à étaler son impuissance désespérante à s'élever au-dessus des intrigues de couloirs et à se défaire de son détestable dilettantisme. C'est en vain que l'on chercherait dans ses programmes — même son programme électoral définitif du 17 novembre — des formules concrètes sur les questions les plus ,.t>rûlantes de la politique russe. Ainsi, sans vouloir désavouer les Sovets et rester trop en arrière sur les maximalistes, les socialistes-révolutionnaires se tirent des difficultés, que soulève l'existence de ces organes bâtards à côté de la Constituante, par des pirouettes oratoires, des à-peu-piès de tribune. « Il faut, dit le programme, laisser aux Sovets la faculté de diriger la vie politique idéale des masses », et un peu plus loin, par un vague souci d'écarter trop de concessions au maximalisme : '< Il y a lieu de rectifier la ligne politique des Sovets. » Des mots, toujours des mots, et, comme seule application pratique, l'éternel demiléninisme, un léninisme émasculé.

Pour guérir le pays du virus maximaliste, le sérum socialiste-révolutionnaire était inefficace, et une Constituante présidée par Tchernof n'était pas l'antidote d'un Sovet inféodé à Lénine.

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