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IV. — Lrt"« paix crapuleuse

La capitulation révolutionnaire, soumise au Comité exécutif, fut approuvée par 116 voix contre 85 avec 26 abstentions. Jamais opposition plus violente ne s'était encore affirmée au sein d'une assemblée domestiquée contre la dictature léniniste.

Était-ce enfin, au chevet de la Russie mourante.

une tardive flambée de piété patriotique? Chez les orateurs, qui se succèdent à la tribune pour protester contre la paix de Brest-Litovsk, on chercherait en vain le cri d'enfant, parti des entrailles de l'être, au spectacle d'une mère à Tagonie. Le mot patrie demeure, comme par le passé, frappé d'ostracisme. Même aux heures les plus dramatiques, pas une faiblesse, pas une concession bourgeoise. Si la paix catastrophique finit par impressionner des défaitistes, c'est tout simplement parce que les intérêts de la Russie ,-^ contingence fortuite — coïncident par hasard avec ceux de la Révolution ■ — l'unique réalité éternelle. Martof, au nom des internationalistes, déplore une paix qui fera du Sovet un vassal de l'Allemagne. Le point grave, pour Kamkof,' est surtout l'entente des bourgeois de Berlin avec ceux de l'Ukraine. Le parti de Tchernof fait un pas de plus et se lamente sur le coup mortel que porte le traité au prolétariat fraternel des Empires Centraux. Seul, adversaire lui aussi de la paix, Trotzky se tait, cloué à son lit par une fluxion de poitrine diplomatique.

L'opposition était vaincue d'avance. Elle portait en elle-même, à la base de toutes ses protestations, un vice originel qui rendait illusoires les appels suprêmes à la résistance. Sans doute, pendant deux semaines, avant la ratification du traité, une intense propagande contre la paix a paru raviver un pays mortellement fatigué. Radek, dans un nouveau journal, le Communiste, se met en frais de donner des conseils stratégiques. Une fraction maximaliste, sous la direction de Boukharine, se sépare violemment de Lénine. Sur deux cents Sovets, quatre-vingt-deux adressent à Petrograd des motions retentissantes en faveur d'une lutte à outrance. Les socialistes-révolutionnaires

partent avec emphase organiser des détachements en province. Chaque matin, sous les signatures de Krylenko, de Podvoiski, de Dzevoltovski, des affiches engagent le peuple à s'armer pour la défense de la révolution en danger. On ouvre des écoles de tir, on enregistre tous les valides capables de porter le fusil, on embrigade les bourgeois, toujours suspects, pour creuser les tranchées, on invite les officiers à reprendre leurs places d'instructeurs dans les rangs, on continue à lancer des.malédictions contre les espions et les spéculateurs dont l'exécution sur place est approuvée comme un devoir révolutionnaire. Du jour au lendemain, un parti, qui avait livré la Russie à l'Allemagne, s'avise à mettre en jugement un maximaliste de marque, le commissaire Dybenko, mari de Mme Kolontaï, pour avoir abandonné Narva, et menace du même sort le colonel Mouravief pour sa retraite de Kief. Et beaucoup, devant ce revirement superficiel, annoncent le miracle de la résurrection nationale.

Lénine seul, dans le fracas de cette levée de boucliers, apprécie à sa juste valeur l'effet des phrases belliqueuses et des gestes de fausse épopée. Il en avait déjà triomphé une fois, à un moment autrement difficile, lorsque l'enthousiasme révolutionnaire ne s'affirmait pas encore en opposition irréductible avec le sentiment patriotique. Chez ce manieur d'abstractions sociales, l'intensité de l'idée fixe a laissé intact un don d'observation réaliste, une netteté effroyablement terre à terre dans la vision des choses. A une' heure décisive de l'histoire révolutionnaire, Trotzky démissionne : son panache socialiste et son lyrisme biblique ne pouvaient que gêner la vulgarité goguenarde et incisive de Lénine pour doucher l'effervescence artificielle des défaitistes de l'opposition. Du moment où

il s'agissait d'un conflit entre zimmerwaldiens, le parti de la guerre était condamné à l'échec. Allait-il délibérément sacrifier pour la gloriole l'élite du prolétariat de Petrograd, dont les baïonnettes garantissaient l'existence aux Sovets? Sous ses romantiques réminiscences de Valmy, la révolution ne risquait-elle pas de faire le jeu de la bourgeoisie terrorisée qui poussait à la guerre pour amener plus vite, sur le Nevsky, le casque à pointe d'un sergent de ville allemand?

Tous ces arguments, Lénine les exploite avec l'assurance que seule donne la logique de l'absurde, poussée à ses conséquences extrêmes. Il n'essaye même pas de dissimuler l'échec subi par la révolution beaucoup moins à cause de la désagrégation de l'armée que de la faiblesse imprévue du prolétariat allemand, mais cet échec, purement apparent d'ailleurs, est largement compensé, au point de vue révolutionnaire, par le maintien de toutes les conquêtes du socialisme russe. Qu'importent, en fin de compte, une diminution de territoire, une diminution de prestige international, en •comparaison avec la réalisation intégrale du programme des Sovets? Est-il permis de risquer l'aventure, demande Lénine à une opposition qui défaille in petto à l'idée des grosses pièces allemandes, pouvonsnous mettre sur une carte les résultats obtenus?

Et de plus en plus, un monstrueux sophisme, aboutissement suprême d'une révolution zimmerwaldicnne, se fait jour pour flatter la politique paresseuse, les habitudes invétérées de la non-résistance au mal, la crainte de l'effort, la hantise d'une réaction toujours possible à la faveur d'une reprise des hostilités, toutes les tares d'une psychologie de sectaires qui s'est développée sur un fond d'aboulie populaire et d'épuisement national. La paix, conclue pour Je salut de la

révolution, est identifiée à une éclatante victoire sur les forces impérialistes de Tunivers, occupées aujourd'hui à s'entre-détruire au profit de la Russie socialiste. C'est pourquoi, même à une étape où le maximalisme pouvait espérer la reconnaissance par les Alliés, il a tourné le dos aux démocraties et signé, en l'honneur du Sovet, un traité d'asservissement international. Tout pour le Sovet, dévenu le centre, le dernier refuge de la révolution mondiale. La Russie a beau s'effondrer sous le lourd martèlement des bottes allemandes : tant qu'il restait quelque part, n'importe où, dans la vase des marais, la désolation des toundras et des neiges, un îlot de terre assez grand pour abriter l'acropole maximaliste, la révolution était proclamée victorieuse, et l'impérialisme vaincu. Comme les extrémistes de la droite, ceux de la gauche ne songeaient qu'au sauvetage du régime. Ils oubliaient que la monarchie et le Sovet étaient des incidents sans importance dans le duel à mort entrepris par l'Allemagne contre la Russie — la Russie tout court, indépendamment de son régime, de son anarchie ou de son trône, une réalité historique dont la révolution a remplacé le culte par un fétichisme de jacobins. Leur orgueil hyperesthésié se consolait de la débâcle à l'idée que le Sovet, le seul véritable danger pour l'Allemagne bourgeoise, subsistait à l'écrasement militaire. La Russie, comme la Judée pour les docteurs de la décadence moïsiaque, se confondait avec son temple. Et, dans le calvaire du pays, le classique messianisme de la révolution trouvait un prétexte exceptionnel pour se draper de phrases magnifiques sur une nation martyre de la religion de demain. Des mots, des mots toujours. Sous Kerensk}^ comme sous Lénine, la révolution s'étranglait dans un délire verbal.

Les bruyants préparatifs militaires ne font même pas illusion à ceux qui les poussent avec une affectation d'énergie. Pendant un an les grandes masses ont été entretenues dans la foi paralysante qu'une utopie révolutionnaire aura raison de la force brutale. Et, lorsque en désespoir de cause, il a fallu quand même recourir aussi à la force pour remplacer l'utopie inopérante, non seulement il n'y avait déjà plus d'armée, ni d'appareil militaire, mais la matière première, l'étoffe dont on fait les soldats, manquait également. Seuls les incorrigibles idéalistes du métier, ceux qui avaient échappé aux balles allemandes et maximalistes, les officiers, déchus, dégradés, accourent, illuminés par la joie de travailler et l'espérance de se battre. Jeunes et vieux, malades et invalides, dans leurs tristes tuniques veuves d'étoiles gagnées par le sang, les officiers encombrent les couloirs de Smolny, acceptent toutes les conditions, ne demandent qu'à servir, qu'à défendre la Russie maximaliste dont ils sont les parias, comme ils ont combattu pour la Russie impériale dont ils avaient été les privilégiés et la Russie de Kerensk}/ dont ils furent les victimes. Des généraux de valeur, Schwarts, Fedorof, Belsky, Nodbek, Nadejny, refoulent leurs rancunes, assument la tâche cyclopéenne de sauver les éléments viables qui se débattent d^ns le chaos.

Mais que peuvent désormais ces bonnes volontés, suspectes quand même, malgré leur désintéressement ? Il n'y a plus d'états-majors, plus d'agents de liaison, plus de service de renseignements. « Les Allemands, comme l'annonçait un communiqué officiel, la veille de la signature de la paix, avancent par petits détachements qu'il ne serait pas difficile de rejeter au prix d'un effort même médiocre. » Mais le pays n'est plus

capable de fournir cet effort. Pendant la nuit dramatique du 3 au 4 mars, lorsque Smoln}-, à coups de tocsin et de sirènes, mobilisa l'arrière-ban des usines, à peine 8 ooo ouvriers se présentèrent devant les bureaux de recrutement. Au lieu de 6o ooo soldats socialistes, Moscou n'en a réuni que 2 630, le gouvernement de Moscou 350, la ville de Kalouga 700. Le prolétariat révolutionnaire envisage le métier des armes sous un angle de mercenaire, récrimine contre la solde de 3 000 roubles par an, exige, pour s'engager, le versement de quatre mois d'avance. Sur quelque dix mille ouvriers que compte l'usine Treougoinik — l'une des plus débauchées par la propagande maximaliste, • — treize seulement s'inscrivent dans les rangs de l'armée rouge. Et la peur panique d'un éveil national hante encore si violemment les chefs extrémistes que cette apathie les rassure en même temps qu'elle les épouvante. Au moment où les Allemands entraient à Pskov, Zinovief déclarait qu'il « fallait lutter, au nom de l'Internationale, contre le chauvinisme naissant de la classe ouvrière w.

Le 15 mars un congrès de Sovets, réuni à Moscou, ratifiait la condamnation à mort de la Russie, ancienne grande puissance. Sous les coupoles bruissantes de cloches, dans le magnifique décor où s'est cristallisée l'apothéose du tsarisme, des moujiks, des ouvriers, des soldats, une dolente foule blafarde, la foule dont, à coups de botte et de fouet, Pierre le Grand avait dégagé la Russie moderne, raya, dans une morne stupeur, deux siècles d'histoire russe.

Pour faire cabrer de nouveau la matière humaine, amorphe et vcule, galvanisée artificiellement par un géant, le fouet de génie manquait. Son claquement avait retenti jusqu'à la révolution pour maintenir la

discipline dans un peuple incapable de création politique et forcer des campagnards indifférents, bornés aux soucis de leurs communes, à rester les instruments d'une idée impérialiste. Une odieuse intuition a permis à Lénine de découvrir l'usure, la fatigue, le désenchantement de la Russie paysanne, après l'écroulement d'un rêve dont la portée lui avait toujours échappé, mais dont, parfois, aux heures de gloire, elle percevait confusément la splendeur seigneuriale. Russe d'origine, aux yeux bridés de moujik madré, Lénine seul, parmi les sémites remuants et bavards de son entourage, a senti très nettement qu'après la catastrophe où s'était abîmée l'œuvre des Tsars, plus que jamais la grande politique, les préoccupations territoriales, le prestige extérieur du pays, deviendront, aux yeux des paysans, une affaire périmée de nobles, de bourgeois, une occupation pour des messieurs qui ont des rentes et qui n'ont pas de terre à cultiver, la minorité balayée par les rafales populaires. Porté, d'un bond prodigieux, à remplacer un demi-dieu sur le trône, le peuple inculte et anémié par l'esclavage, étranger à sa propre histoire où il n'a joué qu'un rôle de coolie, insensible à la grandeur et à l'unité d'une patrie qu'il ignorait, le peuple a lamentablement fléchi sous le poids de la couronne et laissé échapper le sceptre de ses Empereurs. Dans sa hâte de revenir à la terne sécurité de ses villages, il essaima au vent de la défaite l'héritage que lui avait confié la monarchie. Pour s'évader d'une guerre dont il ne connaissait ni les raisons, ni les buts, l'armée paysanne abandonna sur la route de la débâcle tout ce qui n'était pas son inventaire de médiocre producteur rural. A la terre russe le moujik préféra son lopin de glèbe dans la profondeur provinciale de Tambof, de Pensa, de

Simbirsk. Il préféra à l'Empire son triste végètement de protoplasma social.

Lénine connaissait son auditoire, d'où s'étaient enfuis jusqu'aux derniers intellectuels : les socialistes révolutionnaires. Par sa bouche Zimmerwaldt prit un ton populacier, s'exprima en aphorismes de débardeur. « Nous ne pouvons, affirma le chef maximaliste de sa voix gouailleuse, envisager les choses au point de vue d'un bretteur aristocratique. Nous ne pouvons exiger la continuation de la lutte à un pays de petits propriétaires paysans qui s'est déjà tant sacrifié pour la révolution mondiale. On n'est pas un traître lorsqu'on abandonne des amis attaqués par dix canailles... » Et, pour tempérer le cynisme plébéien de cette morale, Lénine parla d'une paix de Tilsit, d'une trêve indispensable à la révolution en danger et au peuple né d'hier à l'organisation socialiste. Aux yeux des masses incapables d'effort suivi, poussées par leur paresse atavique à espérer toujours l'intervention d'un miracle, il laissa miroiter, dans un lointain indéfini, l'éventualité d'une revanche à prendre, la possibilité de forger la victoire. « Nous devons nous retirer sur nos deuxièmes lignes » : telle est la conclusion, le mot d'ordre, de toute la conférence de Moscou. Le maximalisme empruntait à la stratégie nationale ses théories de la retraite, et prêchait la patience à la manière des généraux de l'ancien régime.

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