‹ Au pays de la démence rouge;Chapitre 32 sur 72 · LA RUSSIE DE BREST-LI TO VSK · texte numérisé non relu

LA RUSSIE DE BREST-LI TO VSK

Conclusion : il fallait épargner la Russie, même pendant la guerre, et malgré les victoires allemandes ; il fallait l'épargner au nom du droit divin, d'un principe supérieur à toutes les contingences territoriales, au nom d'une abstraction moyenâgeuse.

L'orientation opposée était tout aussi traditionnelle que la première. Parallèlement au souci de conserver les couronnes, l'Allemagne pratique, affamée de terres de colonisation, congestionnée par une population trop dense, n'a jamais cessé d'envisager les réalités dépouillées de tout idéalisme absolutiste. Elle continuait la poussée vers TEst des chevaliers de l'ordre teutonique, et, pendant les embrassades impériales, les visites de famille à Péterhof et à Potsdam, gardait toujours présent à la mémoire l'impératif catégorique d'Andrassy concernant les Slaves ; « Ecrasons la tête du serpent. » Le rôle des Yougo-Slaves par rapport à l'Autriche était dévolu à la Russie dans ses relations avec l'Allemagne. La Serbie, comme la Russie, aux yeux des métaphysiciens du pangermanisme, n'était qu'un « fumier d'humanité », condamné d'avance à l'exploitation par des surnations.

Lors de la dernière entrevue du Kaiser avec Nicolas II à Reval, tandis que les monarques et leurs yachts fraternisaient dans l'azur ensoleillé de la Baltique, des trôlées de matelots allemands dévalaient en maîtres à travers les rues, des feldwehels persiflaient les moujiks crasseux et filtraient, entre les dents, dans une bouffée de cigare : Russische Schweine (i). Il eût été difficile de mieux illustrer les deux théories qui se disputaient la politique orientale de l'Allemagne.

(1) Cochons russes.

En 19 15 paraissait un ouvrage où la sentimentalité monarchiste se trouvait implacablement sacrifiée aux intérêts supérieurs du germanisme militant : Russland und wir (i), de Rorbach, un compact volume de politique positive, bourré de faits et de chiffres, à la couverture agrémentée d'un immense aigle russe, les ailes historiées, suivant l'armoriai, par les écussons de Pologne, de Finlande, de Livonie, d'Esthonie et de tant d'autres. Ces écussons, essaimes autour du Saint- Georges moscovite, résumaient tout le programme de l'écrivain pangermaniste. Rorbach démontrait que seules ces régions limitrophes, et surtout l'Ukraine avec les richesses de son sous-sol et de sa glèbe fertile, avaient permis à la Russie de sortir d'une incurable médiocrité pour devenir une grande puissance. Il insistait sur le formidable développement d'un pays qui passa depuis 1870 de 80 à 170 millions d'habitants, et qui, en vingt ans, devait s'augmenter de 50 millions encore — total de la population de l'Autriche- Hongrie. Et, devant cette menace croissante de la marée slave aux portes de l'Allemagne, Rorbach aboutissait à l'impérieuse nécessité d'en finir avec le « danger russe », d'encourager la création d'une Ukraine indépendante, de restaurer la Pologne, d'amputer la Russie de la Finlande, de la Lithuanie, des provinces baltiques ; de priver, en un mot, la Russie de la mer, du charbon et du blé, de la frapper dans ses œuvres vives, d'en faire un État paralytique : l'homme malade du Nord.

(i) La Russie et nous.

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