LA RUSSIE DE BREST-L 1 TOVSK
Le traité de Brest-Litovsk a réalisé, point par point, ce délire pangermaniste. Il a définitivement consacré la défaite du mysticisme autocratique qui poussait jadis la monarchie allemande à chercher, dans l'absolutisme russe, un contrefort oriental.
La Russie, à cinq heures du soir, le 3 mars, a vraiment reculé de plus de deux siècles. Le crime, de quelques inconnus et l'effroyable veulerie de la nation ont réduit un magnifique Empire au triste patrimoine des premiers Romanof . Pas un grand-duc ne voudrait aujourd'hui de cette terre de famine que grattera un peuple démoralisé de va-nu-pieds. -
De l'héritage de Pierre le Grand, seul — suprême dérision — Petrograd demeure comme un souvenir douloureux, devenu l'unique port baltique avec Narva, mais obstrué de glace, embouteillé par les batteries de Hangoe et de Reval, rendu inutile par la perte de l'Esthonie, de la Livonie, de la Finlande, épave d'une histoire morte et d'une splendeur éteinte. De l'issue vers la mer, barricadée par l'Allemagne, il ne reste que le cadre grandiose d'architectures désertes. Les pompeuses colonnades de l'Amirauté avec sa flèche d'or, les couleurs de Saint- André, le canot construit par l'impérial menuisier, 1' « ancêtre de la flotte russe », conservé comme une relique — autant de curiosités d'antiquaire, du bric-à-brac d'archéologie. Avec le traité de Brest-Litovsk se termine la période maritime de la politique russe, inaugurée par Pierre le Grand, malgré les malédictions des popes et les répugnances terriennes d'un peuple d'agriculteurs. De toutes les créations du tsarisme, la flotte a surtout porté ce caractère artificiel qui s'attache à la transformation hâtive de la Russie en grande puissance moderne, œuvre d'autocrates passionnés .pour la splendeur de
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leur pays, mais étrangère à la nation, trop inculte, trop arriérée pour } collaborer autrement que par foi aveugle ou sous des coups de bâton. Lancée à pleines voiles, d'une main robuste à la barre, vers la domination de la Baltique, la flotte russe, après deux cents ans de glorieuses randonnées, a dû s'enfuir, précipitamment, pour échapper à la mainmise allemande, de la rade de Helsingfors. Cette suprême traversée, après la trahison du brise-glaces Volhynetz, avait quelque chose de douloureusement symbolique. Pour se frayer un passage à travers la mer gelée, d'immenses dreadnoughts se jetaient de tout leur poids contre l'amoncellement des glaces, à l'assaut de la plaine hostile et blanche, sur laquelle, la nuit, les projecteurs allumaient des reflets de spectre. Arrivés à Cronstadt, même les plus anarchistes parmi les matelots éprouvèrent l'impression d'un cimetière naval, où se rouillera désormais une escadre inutile. Refoulée dans ses steppes, dans ses neiges, dans ses marais, la Russie partagera la mélancolique destinée de tous les Slaves d'être rejetés de la mer. La Russie de Brest-Litovsk ne sera qu'une Serbie plus grande.
Comme Belgrade, Petrograd sera exposé aux coups de main « préventifs », enserré dans Tétau de deux provinces vassales de l'Allemagne : l'Esthonie et la Finlande. Aussi, peut-on dire, sans rien exagérer, que le traité de Brest-Litovsk a rayé Petrograd de la liste des capitales. Hâtivement, après une escapade deux fois séculaire, l'État russe se réinstalle parmi les blancheurs du Kremlin et les coupoles dorées des antiques cathédrales. Retour dramatique et d'une mélancolie intense. Quel sera aujourd'hui le ro3'aume de Moscou? Il faut revenir aux grands cataclysmes historiques, à la chute des Empires d'Alexandre et d'Auguste, pour trouver