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LA RUSSIE DE BREST-L I TO VSK

une analogie à l'effondrement de la Russie. Les efforts des premiers grands-ducs et des tsars, depuis Ivafi Kalita jusqu'à Alexandre II, le labeur obstiné de tous les « rassembleurs de la terre russe », suivant la formule des vieux chroniqueurs, les guerres, les traités, qui, d'une étonnante mosaïque de territoires, ont créé une redoutable et glorieuse puissance, la Russie entière, son passé, son avenir, sont sacrifiés sur l'autel de Zimmerwaldt. L'esprit se révolte et le cœur se serre à l'idée que l'acte paraphé à Brest-Litovsk par des aventuriers internationalistes ira rejoindre, dans les archives, les parchemins d'Unkiar-Skélessi, de Fridrickshamm, de Vienne, de San-Stefano, et cet étonnant document, signé en 1760 sous Élizabeth, qui livrait à la Russie, comme dûment conquise par les armes, la Prusse de Frédéric le Grand.

Déjà en automne, dans le chaos du verbiage où sombrait la « conférence démocratique », le dernier des ministres bourgeois des Affaires étrangères, M. Terestchenko, avait le courage de souligner l'inconciliable antinomie entre les résultats obtenus et les buts poursuivis au bout de huit mois de propagande pacifiste. Après la signature de Brest-Litovsk, M. Tchitchérine, le nouveau détenteur du portefeuille de Gortchakof, laisse échapper des aveux non moins mélancoliques. Avec cette lucidité désespérée, qui précède les agonies, il divise en cinq catégories les territoires russes dépecés par l'Allemagne : partout ce ne sont qu'annexions déguisées, rapts maquillés, pillages agrémentés de phraséologie diplomatique. De la liberté des peuples de disposer d'eux-mêmes — proclamée par mille discours au Sovet et inscrite sur tant de drapeaux rouges, — il ne reste, pour la Pologne, la Courlande, la Lithuanie, la majeure partie de la Livonie, toutes les régions

définitivement arrachées à la Russie, qu'une allusion, dans un coin de phrase, au concours des habitants pour régler leurs destinées sous les auspices des puissances centrales. Pour Kars, pour Ardahan, pour Batoum, poursuit Tchitchérine, c'est l'application du même esprit de conquête, mal dissimulé sous des formules protocolaires : évacuation des troupes russes, désintéressement de la Russie, organisation de ces terres chrétiennes conformément aux vœux des popu- . lations et surtout des voisins où, en première ligne, figure la Turquie et dont la Russie est absente. Puis vient la fiction de la police allemande installée en Livonie et en Esthonie, pour mieux masquer, sous prétexte d'ordre social, l'infiltration de l'Allemagne jusqu'aux portes de Petrograd. En Ukraine et en Finlande l'hypocrisie est encore plus odieuse et la mascarade de l'annexionisme plus rafiinée : de ténébreuses transactions avec des politiciens véreux permettent à l'invasion d'usurper le nom d'une aide amicale. Enfin, il est des terres otages, des terres occupées, sans que l'Allemagne songe à teinter sa mainmise d'un vernis juridique, Pskov, Narva, Dvinsk, et sans qu'elle daigne préciser la durée de cet esclavage. Depuis l'irruption des Tartares, la Russie n'a pas connu de pareille débâcle.

Là où les armes allemandes ont été impuissantes, les utopies défaitistes ont réalisé, dans toute son ampleur, le programme pangermaniste.

Rorbach est même dépassé (i) : c'est dans une brochure due à la plume d'un officier de l'Etat-Major allemand, sous le pseudonyme de Sarmaticus, parue

(i)' Voir les savantes études du baron Nolde, ancien directeur du premier département au ministôre des Affaires étrangères, dans la Reich de l'époque.

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