LA RUSSIE DE B RE ST-LI TOVSK
masses aveugles n'ont pas eu beaucoup de peine pour ravager l'appareil industriel. Le contrôle ouvrier introduit par les maximalistes a fini par définitivement dévaster le mélancolique héritage du gouvernement provisoire. Les usines, — nous le verrons plus loin, — transformées en phalanstères autonomes, « disposent de leurs propres destinées », à la manière des peuples suivant les formules de la paix démocratique : elles ne comptent plus ni avec les nécessités du transport, ni avec les besoins de la consommation, ni avec les prix du marché ; monades industrielles où s'élabore l'avenir du socialisme intégral, elles sont en dehors des lois économiques, produisent au petit bonheur, par la force de l'inertie, dans les cas les plus favorables, et vivotent au jour le jour. Mais la plupart du temps les chantiers sont déserts, les machines se rouillent, les affaires s'assoupissent, le fonctionnement de l'entreprise se réduit au payement des salaires sur les dernières miettes des dépôts dans les banques. Et, lorsque ces suprêmes ressources se trouvent épuisées, il ne reste plus qu'à 1' « État-providence » d'intervenir pour prendre les chômeurs à sa charge.
Mais que dureront les solutions apportées par le Deus ex machina socialiste? Bientôt, en Russie, l'État se verra acculé à l'impasse de tout payer, puisque tout lui appartiendra, et l'industrie russe frappera en vain alors aux portes des banques ruinées sous prétexte de nationalisation. Il y aura peut-être des ouvriers en Russie : il n'y aura plus d'industrie.
Le traité de Brest-Litovsk a détruit jusqu'à son dernier moyen de défense : le protectionnisme doua-
nier. La clause de la nation la plus favorisée (i) stipulée par le traité maximaliste aurait pu présenter quelque importance pour la Russie exclusivement dans le cas des tarifs autonomes. L'article premier de la convention économique russo-allemande (supplément II), d'où ressort la non-remise en vigueur du traité de 1904, ne doit pas faire à ce sujet la moindre illusion. L'annexe A à ce supplément reproduit, clause par clause, à l'exception des paragraphes consacrés au commerce maritime, le contrat ruineux dont le joug a pesé si lourdement sur la prospérité du pays. Tous les tarifs de 1904 ressuscitent. Or, ces tarifs étaient élaborés sur la base de l'étalon or, à une époque où le rouble, émancipé des fluctuations du marché de Berlin, s'était stabilisé à un niveau particulièrement favorable. Acquittés au taux misérable du papier-monnaie d'aujourd'hui, les anciens droits de douane se trouvent pratiquement diminués de trois ou quatre fois. Les chiffres ont beau rester les mêmes : cette identité purement formelle n'est qu'un trompel'œil qui dissimule la menace d'une lamentable faillite.
A l'écroulement de la protection douanière il importe d'ajouter la hausse vertigineuse des salaires et l'ascension toujours croissante des prix des matières premières. Minée à l'intérieur, sans défense à la frontière, l'industrie russe, en l'honneur de l'Internationale, est livrée à la merci des banquiers de Berlin, des ingénieurs d'Essen et des fabricants de Chemnitz. Déjà avant la guerre, lorsque le rouble russe cotait
(i) Pratiquement cette clause est annulée par le consentement de la Russie à ce que l'Allemagne confère des privilèges spéciaux à rAutriche-Hongrie ou à un autre État en union douanière avec l'Allemagne.
LA RUSSIE DE B REST-Ll TO VSK 393
2 marks 16 pfennigs, les tarifs de 1904 s'accusaient d'une impuissance manifeste à endiguer l'invasion commerciale ; encore en 1913, 54 pour 100 de toutes les importations russes étaient de provenance allemande. Il est donc naturel que, vaincue et anémiée, la Russie déchoie au rang d'un immense marché de consommation colonicil. Cette épithète n'a rien d'exagéré " seule une colonie, un pays enlisé dans une incurable stagnation économique, sans outillage, sans fabriques, pourrait absorber, pêle-mêle, comme la Russie actuelle, tous les stocks de camelote que lui réserve l'AUem.agne. Pendant que les canons grondent aux confins de l'Ukraine et que l'Allemagne achève de ruiner l'industrie russe par l'évacuation des chantiers de Nicolaef et des usines de Cherson, ses commis voyageurs, le sourire engageant et le geste obséquieux, placent leurs marchandises aux prix d'avant la guerre et consentent généreusement des crédits de deux ans. Une charrue allemande est vendue couramment 43 roubles, dix fois moins qu'une charrue de fabrication russe. Que peuvent contre ces chiffres les décrets léninistes?
Mais inonder la Russie de produits made in Germany n'est qu'une partie du programme de Brest- Litovsk. Toutes les tendances inavouées de l'Allemagne à conquérir l'exclusivité pour drainer les matières premières en échange d'objets manufacturés, le traité russo-allemand les précise et les codifie. Il n'avait pas suffi à l'Allemagne de porter le coup de grâce à l'industrie russe par la- restauration des anciens tarifs et de rendre ainsi disponibles d'immenses richesses naturelles. Le contrat impérialiste et capitaliste par excellence, signé à Brest-Litovsk par des zimmerwaldiens, stipule en faveur de l'Allemagne la
faculté d'exporter librement aussi bien le bois que le minerai. Et, si Ton songe que, déjà, sous Tempire du traité de 1904, les industriels se plaignaient en Russie de l'inefficacité des tarifs pour protéger les matières premières, on imagine aisément l'orgie commerciale à laquelle se livrera désormais l'Allemagne grâce à l'effondrement des barrières douanières et à la déchéance du cours du rouble.
Au premier chef les convoitises allemandes visent l'exportation du manganèse, dont la Russie a un monopole de fait, du moins vis-à-vis de l'Allemagne qui ne peut aspirer à bénéficier de la production du Brésil et des Indes. De tout temps, aux ministères des Finances à Petrograd, on attachait à la conservation des réserves de manganèse une importance essentielle comme à l'un des moyens susceptibles, par un commerce savamment dosé, d'attirer l'or étranger. Et de même, depuis de longues années, il était possible de constater les efforts de l'Allemagne pour prendre pied dans les régions des gisements de manganèse, à Nicopol, où, en 1906, surgit tout à coup une société allemande, le Pirolusite, puis au Caucase, où, depuis 1905, fonctionne la société allemande de Gesenkirche. Cet intérêt s'explique : avant la guerre, l'Allemagne tirait de la Russie 75 pour 100 de ses importations de manganèse, soit 25 180 000 pouds contre 15 090 000 achetés en Russie par l'Angleterre et 3570000 par la France. Le traité de Brest-Litovsk a résolu la question, comme tant d'autres, par l'annexion déguisée des gisements russes. Il a ouvert à deux battants une porte- jusqu'à présent seulement entre-bâillée par laquelle les richesses métallurgiques de la Russie émigreront vers les forges et les hauts fourneaux pangermanistes.