‹ Au pays de la démence rouge;Chapitre 7 sur 72 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'offensive zim me R W ALD I e n n e

Une fête de la paix en pleine guerre. — I^ gouvernement provisoire et les Alliés. — L'internationalisme des casernes. — Les bourgeois descendent dans la rue. — La « démocratisation » de la politique extérieure. — Une formule fatale. — La guerre civile frappe à la porte.

Une fois de plus, le peuple de Petrograd est descendu dans la rue. Il y est descendu en masses énormes, par centaines de milliers d'hommes et de femmes, pour célébrer, en toute liberté, la grande fête révolutionnaire du i^r mai. Jusqu'à présent, cette date était commémorée par une petite minorité ouvrière, le i^^ mai du calendrier russe, furtivement, sous la menace constante de la police aux aguets. On quittait l'atelier ou l'usine, on dissimulait un bout de ruban rouge sous le pardessus et l'on s'en allait, dans un coin perdu de la banlieue, murmurer en sourdine la Marseillaise des travailleurs. Aujourd'hui, pour mieux marquer le caractère international de la fête, c'est le i^r mai gi-égorien, en plein avril, pendant que la Neva charrie encore ses glaçons et que la bise siffle, glaciale, que la révolution russe a voulu souligner son triomphe et manifester sa puissance. Une idée qui se réalise ne peut guère se confiner aux frontières étroites d'un pays. A chaque instant la révolution russe, confiante en la force seule de ses principes, s'épuise à

battre de l'aile contre les barreaux du militarisme prussien, dans l'espoir de soulever, par l'exemple, les « camarades )> de Vienne et de Berlin. Dans l'esprit de certains leaders révolutionnaires, la date du i^^ mai, célébrée ensemble, par delà une forêt de baïonnettes, devait consacrer, enfin, aux yeux de tous les gouvernements, la solidarité du prolétariat international et sa communion dans l'idée de la paix.

Une fois de plus, l'ancienne capitale des Tsars avait revêtu la rouge splendeur de sa robe révolutionnaire. C'était une orgie de rouge, au point de provoquer, à Petrograd, une crise d'étoffes et de rubans. Jamais, depuis l'institution de la fête du printemps socialiste, décors, programmes, discours, n'avaient mieux confondu leurs nuances. Sur d'immenses placards, dont se drapaient le palais d'Hiver avec ses italianismes, l'austère architecture romaine du palais de Marbre, les colonnades Empire du théâtre Alexandre, s'étalaient des lettres de sang : « Vive l'Internationale! » D'énormes drapeaux, plantés au champ de Mars, portaient cette inscription : « A bas le militarisme ! Vive une paix stable et solide ! )> Dans la rue, au-dessus des foules compactes, des milliers de drapeaux mettaient comme un long frémissement d'écarlate. La foule ellemême, avec ses nœuds et ses cocardes, était piquée d'une voie lactée d'étoiles cramoisies. Des soldats ont teinté de rouge les cocardes de leurs casquettes, enveloppé d'étoffe rouge jusqu'à leurs boutons frappés encore à l'effigie de l'aigle, suspendu des dragonnes rouges au pommeau des sabres.

Dans une clameur ininterrompue de chants révolutionnaires, dans le fracas des cuivres militaires, les processions défilent, à travers les rues, du matin au soir, ^^oici les ouvriers des usines aux bannières de soie

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ponceau, enrichies de franges d'or ; des régiments entiers avec des drapeaux ornés de peintures allégoriques ; des étudiants, des étudiantes ; tout un cortège d'enfants précédé d'un placard en l'honneur de l'instruction obligatoire. Voici des prêtres à la soutane fleurie de cocardes vermillon, qui réclament l'élection des curés, des diacres, des évêques, des métropolites. Voici mfe note comique : des espérantistes, sous les plis d'un éclatant drapeau vert Véronèse, et des automobiles drapées comme pour un mardi gras ; dans l'une d'elles, on remarque un ouvrier travesti en Raspoutine. Plus loin, voici la note menaçante : un groupe, assez peu important d'ailleurs, d'ouvriers et de soldats, — la délégation anarchiste avec son drapeau noir et le résumé de sa doctrine : « A bas l'autorité ! » Et, enfin, la note pittoresque : des députés du Turkestan, des Tartares, des Sarthes, en houppelandes bariolées et en bonnets de fourrure pointus, avec le drapeau orné du croissant et un orchestre appliqué à moduler de m^élancoliques mélopées d'Orient, — une vision d'exotisme dans la modernité violente de cette fête révolutionnaire.

Sur les places, les cortèges s'arrêtent autour des tribunes improvisées et des camions automobiles d'où les orateurs pérorent, mêlent les programmes, les revendications, les vœux de la foule qui grossit toujours : « Vive la paix !» — « Vive la fraternisation des peuples ! » — «A bas le militarisme ! » — « Prolétaires, unissezvous !» — « Transformez vos épées en charrues ! » — • « Passage libre à tous les émigrés ! » — • « Publication des traités secrets de Nicolas ! »

. La milice ouvrière — la garde rouge — arbore aussi son drapeau : « L'armement général du peuple ! » Une automobile, ornée aux couleurs de toutes les nations.

fleurie de corolles sanglantes et de branches de sapin, passe en trombe : c'est le char de T Internationale. On applaudit, on chante ; la Marseillaise se marie aux strophes des hymnes révolutionnaires ; les farouches clameurs des haines so.ciales, l'orgueil enivrant de la victoire passent en rafales sur la foule :

Le Printemps a ressuscité La liberté rayonnante.

Jurons : pas un pas en arrière !

Ce n'est pas en vain, soldats, Que sur notre enclume Nous forgeâmes vos baïonnettes.

Il n'y a plus de seigneurs, plus de bourreaux.

On entend encore :

Les richards s'engraissent de notre sueur,

Ces gloutons nous arrachent le dernier morceau de pain.

Nouîj sommes affamés parce qu'ils banquettent.

... Bientôt les peuples s'uniront

Dans le libre rovaume du travail sacré.

Et les discours sont au diapason des musiques... C'est l'apothéose de la paix, du prolétariat, de la fraternité internationale. Le drame mondial, avec ses convulsions sanglantes, les nations pantelantes sous la botte prussienne, le danger qui guette tout près, l'ennemi sournois, hypocrite, implacable, bref, la guerre, ses souvenirs, ses menaces et ses spectres, tout est oublié. Le seul ennemi n'est plus que le bourgeois, le capitaliste russe et celui de l'Entente, assoiffés d'annexions et d'indemnités ! L'ennemi, c'est « l'impérialisme des riches, de ceux qui veulent Constant inople, les Détroits, la liquidation de l'héritage turc, la dissolution de l'Autriche- Hongrie... » Il appartient au prolétariat — clament des voix dans un bruit de fréné-

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tiques applaudissements — de prendre, enfin, le gouvernail et de mettre fin à la curée. Saturée de haines, l'atmosphère est propice aux agitations perfides, aux manœuvres louches, aux propagandes ténébreuses. A la favem- de l'immense manifestation pacifiste qui déferle à travers Petrograd, Lénine mobilise ses acolytes. Ils poussent à l'extrême les tendances ambiantes, excitent la foule contre le gouvernement provisoire et les puissances alliées... Des officiers, des soldats répondent ; des polémiques s'engagent ; à la lumière des réverbères, partout, on voit des groupes qui gesticulent, on entend des éclats de voix, des applaudissements, des protestations confuses, les rumeurs d'une ville grisée par la fatigue, le giand air, la fermentation des idées...

...Et, pendant que, dans la nuit, les colères s'apaisent seulement pour reprendre de nouvelles forces, tous les ministres, sans en excepter Kerensky lui-même, approuvaient l'envoi d'une note qui proclamait l'unanime décision, plus forte que jamais, de la Russie libre de mener la guerre jusqu'à la victoire finale et de respecter ses obligations envers les

Alliés

Dès le matin, la journée s'annonce comme critique. Tout ce qu'il a été remué, l'avant-veille, de passions et de violences prend forme à l'occasion de la note aux Alliés, se précise en menaces, se formule en ultimatums. La presse extrémiste crie à la trahison de la démocratie par un gouvernement de capitalistes et de bourgeois. Elle le proclame déchu de la confiance révolutionnaire. Elle stigmatise la note comme le suprême hoquet d'un incurable impérialisme, comme une opi-

nion toute personnelle du gouvernement, que rejette la Russie nouvelle, avide de paix et de fraternité mondiale. Les colères, tout particulièrement, écimient contre M. Milioukof, ministre des Affaires étrangères, à qui on reproche de n'avoir pas imposé aux Alliés le renoncement catégorique aux annexions et aux contributions. Tandis qu'en toute hâte, assemblé dans la nuit du 2 au 3 mai, le Sovet délibère sur la situation, des groupes de manifestants se forment dans les rues ; des ouvriers armés de fusils, des matelots, des régiments entiers se dirigent, orchestre en tête, vers le palais Marie où, d'ordinaire, se réunit le gouvernement provisoire.

Vers les 3 heures, la place n'est qu'un immense fourmillement de capotes de bure. Parmi les baïonnettes, les éternels drapeaux et placards rouges mettent leur tache sanglante. Les cris soulignent les inscriptions : « A bas les conquêtes ! )> — « A bas Mihoukof ! « Sous le ciel bas et gris, chargé de neige, trois régiments s'alignent ; la foule s'amasse ; des groupes humains s'accrochent au monument équestre de Nicolas P^, dont un des bas-rehefs représente la population à genoux devant le demi-dieu de l'absolutisme !

Implacablement, les soldats réclamient la démission du ministre des Affaires étrangères. Une scène de pronunciamento n'aurait pas un autre aspect. Aux clameurs contre Milioukof s'ajoutent des cris contre tout le gouvernement provisoire. Serait-ce la crise, si souvent pronostiquée, l'inévitable conflit entre le gouvernement bourgeois et l'aile extrême de la jeime démocratie russe?

Les grands leaders ouvriers accourent. Du haut d'une petite tribune, dressée pour la fête du i^"^ mai.

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