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SAI\T-LOUIS ET L'EXPOSITION

contrée ; de la consolation, de l'encoiiragement et de l'honneur qui en rejailliront sur leurs frères des pays moins favorisés.

Il me plait de pouvoir agrémenter de quelques critiques ces pages où d'aucuns tne repr«icheront peut-être d'avoir été trop élogieux, oubliant que parler des choses louables pour les avoir vues, ce n'est pas nier l'existence des autres que l'on n'a point recherchées et dont l'exemple, tout négatif, n'auraitguèrepu servir. Je conGe donc à MgrGlennon, en sortant du grand séminaire, la triste impression que m'a faite la vue des constructions et des salles étroites, de la cour sans verdure, de l'ensemble presque misérable où l'on élève le clergé d'un si grand diocèse, alors que tous les autres établissements s'épanouissent dans la lumière, legrand air, une joyeuse et saine prospérité. L'archevêque accueille d'autant mieux l'expression de ces regrets qu'il les éprouve lui-même et qu'il semble résolu à en supprimer la cause. Il m'explique qu'on a tant bien que mal accommodé aux besoins du grand séminaire un ancien couvent de Visitandines, n)ais que cet état de choses n'est pas pour durer. Maintenant en possession de toute l'autorité, je suis sûr qu'un des premiers usages qu'il en fera sera d'enlever ses futurs prêtres d'un logement tout au plus acceptable pour un des diocèses pauvres de l'antique Europe. Quitter de vieilles bâtisses pour desconstructions neuves, sans changer pour si peu le fond de doctrines qu'on y enseignait, c'est ce que l'Eglise a fait plus d'une fois dans son existence longue; et c'est ce qu'elle fera encore. 11 y a des gens, chez elle, qui n'aiment pas cà en convenir; il y en a d'autres qui en sont très fiers, voyant là une bonne preuve que, grâce à son autorité vivante et obéie, elle tient le juste milieu entre le protestintisine, religion instable, et l'immobile sommeil des schismatiques d'Orient.

CIIAPITREX

Retour vers l'Rst. — Dms les régions industrielles. — Saint Jérôme et Pittsburg. — André CarncQÎe : son apprentissac-e; ses idées sociales; son Evangile de la Richesse. — Un Français « bien » élevé. — L'usine de Weslingliouse et les forges de Carnegie, à peu près métallurgiques. — Gomment se forment les patrons et les ingénieurs. — Chez un biisitiess fnan. — Reportage nocturne. — Un club au vingt-deuxième étage. — Paysage dantesque. — La Pensylvanie en chemin de fer. — Tous les trains en retard. — Une auberge édifiante. — Invitation pour Balti-

Je quitte Saint-Louis à 8 heures 15 du soir pour gagner un peu de temps en voyageant la nuit. Mon prochain but, Pittsburg en Pensylvanie, est à 623 milles de distance. Demain on avancera les montres d'une heure. C'est le retour du côté de l'Europe; et il faut laisser le Colorado, l'Arizona, la Californie, les merveilles des montagnes Rocheuses et de la côte du Pacifique. Avoir fait le quart de la circonférence terrestre et prosaïquement revenir sur ses pas au lieu d'achever le tour, quand il serait si simple de continuer par l'autre Océan, le Japon, la Chine et, au choix, les Indes ou le Transsibérien!

Sans s'inquiéter de mes regrets, le bon nègre transforme en dortoir notre pullniann, et je comprends, en le regardant faire, que, pour tourner le dos à l'océan Pacifique, nous n'en restons pas moins très éloignés de la gare

d'Ouest-Ceinture. Les lits sont excellents; mais trop d'arrêts interrompent le sommeil. On parle beaucoup de la vitesse des communications aux Etats-Unis. En fait, les trains vraiment rapides sont tout à fait rares, et leur vitesse ne dépasse jamais celle des nôtres. Les retards, mais oui, les retards en Amérique, sont encore plus fréquents et plus considérables que chez nous; ou bien, c'est que j'aurai joué de malchance. Xous devions atteindre Fittsbury à 3 heures 17, et l'on conviendra que mille kilomètres en dix-neuf heures, ce n'est pas excessif. A Columbus, qui se trouve aux deux tiers du chemin, nous avons un tel retard qu'on nous juge sans doute encombrants pour la circulation et qu'on supprime notre train pour nous faire prendre, quand il passera, celui qui a quitté Saint-Louis deux beures après nous. C'est d'un beau sans-gcne. L'idée me vient, dans un moment d'humeur, que peut-être on nous traiterait mieux si nous étions des marchandises. L'autre train n'est pas, du reste, plus exact, et il ne nous met à destination que vers sept heures du soir.

Je ne pense pas avoir beaucoup perdu en parcourant dans les ténèbres les paysages du Missouri, de l'Illinois, de rindiana. L'Ohio, que nous traversons de jour, me montre une fois de plus la plaine monotone et bien cultivée à laquelle je suis habitué depuis Buffalo. Ahiis l'aspect change en approchant de la Pensylvanie. La culture perd de son importance et diminue peu à peu jusqu'à disparaître. Nous pénétrons dans la grande zone industrielle. Contrairement à mon attente, le pays n'est pas laid. Exception faite pour l'emplacement même des fabriques, la campagne est couverte de verdure, accidentée de collines et de rivières, parsemée de petits cottages où il semble que chacun vive dispersé à sa fantaisie. Rien des environs du Creusot ou de Montchanin; rien de cette terre nue et pelée

OÙ s'alignent, d'ailleurs fort bien comprises, mais par trop semblables, les longues séries de maisons ouvrières. Auîant qu'on en peut juger du cbemin de fer, les petites lilles noires que nous traversons ne comprennent que les usines et les magasins; nul n'habite où il travaille.

Cependant l'on croise, de plus en plus nombreux, les immenses trains de charbon ; et l'atmosphère s'épaissit, s'enfume, devient presque noire. On entrera bientôt dans la ville de Carnegie, d'Edison et de VVestinghouse; dans la cité du fer et de l'acier ; dans la plus puissante fournaise d'industrie qui existe au monde. J'achève mon bréviaire pour être libre ce soir. L'office est de saint Jérôme, le grand ermite exégète de Bethléem. Le contraste me paraît violent tout d'abord ; mais je songe que le même livre sur lequel travaillait ce solitaire, il y a seize fois cent ans, sert ici encore de règle morale et d'inspiration religieuse, idéal toujours vivant, toujours suffisant et, bien loin de défaillir, d'autant mieux adapté aux besoins de la race humaine qu'elle progresse davantage.

Pittsburg est le meilleur exemple dont puisse s'appuyer la théorie d'après laquelle, ordinairement, le lieu crée le travail, par suite la propriété et toute l'organisation de vie. La nature du sol ne pouvait pas manquer ici de produire une ville industrielle Une pointe entre deux rivières navigables et qui, réunies, forment un canal naturel jusqu'à l'Océan ; à droite et à gauche, des montagnes de minerais ; au sud-est et à l'est, une couche régulière de houille qui s'étend sur 365 kilomètres de long et 160 de large, telle qu'elle fournit du coke aux mines du Colorado comme aux usines de la côte Atlantique, et de la houille à gaz à tout le bassin du Mississipi ; à quelque distance au nord, d'inépuisables sources de pétrole, et, au nord-est, des réserves merveilleuses de gaz naturel : voilà quelles sont les richesses souterraines de cette région privilégiée.

11 suffisait, on en conviendra, d'en approcher des Américains pour que, de là, surgissent des industries et des industriels comme jamais on n'en avait vu.

Dans un chapitre de son Empire des affaires, arrivant au pétrole et aux puits de gaz de la Pensylvanie occidentale, M. Carnegie célèbre ces trésors sur un ton de demi lyrisme auquel on n'est pas loin de s'associer quand on connaît les forces étonnantes que le génie humain en a su extraire. L'auteur, toutefois, ne s'en laisse pas tellement imposer par la poésie, qu'il ne rappelle avec quelque complaisance le beau succès de sa première exploitation de pétrole: le gisement acheté 200,000 francs donna en une seule année 5 millions de dividende, rather a good return upon an inve st ment of S, 000 l. Et, mis de bonne humeur par le souvenir de ce « placement plutôt avantageux » , il s'amuse, non sans raison, aux dépens de la naïveté humaine qui, tant que le pétrole coûta 10 francs la bouteille, lui prêta de surprenantes vertus médicales, .nais cessa de l'employer comme remède aussitôt que le prix en fut tombé a an sou.

M. Carnegie ne parle pas avec moins d'entrain de la découverte et de l'exploitation du gaz naiurel. Il y prit, du reste, une grande part et fut des premiers à canaliser ce produit pour en éclairer la ville et en nourrir les moteurs. On s'est familiarisé, ainsi qu'il arrive toujours, avec cette force nouvelle ; mais ce fut, comme le raconte Carnegie, un étrange spectacle quand, par inadvertance, on fit brûler pour la première fois cette invisible émanation du sol ; el peut-être on n'en eût pas encore tiré parti si le hasard n'avait voulu que des ouvriers, forant un jour un puits très profond pour atteindre le pétrole, n'étaient arrivés à un réservoir de gaz qui produisit une explosion effroyable. 11 ne restait qn'tà apprivoiser le monstre, à le capter régulièrement en des conduits solides et à en faire

le même usage que du gaz industriel. Pour cela, comme pour bien d'autres hardiesses, on pouvait compter sur les gens de Pittsburg.

Parler de Carnegie, citer du Carnegie, dans des pages sur Pittsburg, ce n'est en aucune façon s'écarter de son sujet. Il existe deux sommets du haut desquels il faut voir Pittsburg : c'est le mont Washington, au-dessus de la Monongahela, et André Carnegie, qui domine tous les autres business men de l'active cité. Je ne dis point cela seulement parce qu'il a donné à Pittsburg une bibliothèque de son nom et dont l'édifice seul a coûté plus de quatre millions de francs, ni même parce que c'est là que travaillent ses hauts fourneaux, mais pour cette autre raison, bien plus décisive, qu'il s'est formé à Pittsburg et qu'il y est devenu l'espèce de grand homme qu'il est. Il faut lire l'Introduction de Gospel of Wealth : « Comment j'ai fait mon apprentissage « , si l'on veut prendre une exacte idée du type le plus achevé de l'homme d'affaires aux Etats- Unis; comme, en lisant les ouvrages de Roosevelt, et spécialement the Stremious Life ou American Ideals, on connaîtra le meilleur exemplaire de l'homme politique, et en lisant Opportunily ou d'autres livres de Spalding, le meilleur interprète de la pensée religieuse.

Rien de plus intéressant ni de plus instructif que de voir ce petit Ecossais amené à Pittsburg par ses parents ruinés et qui, entré à douze ans dans une manufacture de coton, se montre si fier de gagner, au prix d'un labeur excessif, ses 6 francs par semaine. A treize ans, il est chargé d'entretenir la chaudière, dans une fabrique de bobines. A quatorze ans, il entre au télégraphe comme porteur de dépêches; en arrivant au bureau avant l'heure, il

parvient à apprendre le déchiffrement et, un matin que personne n'est encore là, il reçoit tout seul un télégramme; il ne tarde pas à passer employé à 125 francs le mois, salaire qui hantait ses rêves d'enfant parce que c'était celui qui, strictement, pouvait suffire au\ hesoins de la vie. 11 se lie avec les reporters qui viennent au bureau et se fait avec eux 5 francs par semaine de travail supplémentaire, ce qui, note-t-il, représente sa première affaire, c'est-à-dire son premier gain en dehors du salaire régulier. Un inspecteur de chemin de fer, M. Scott, fait sa connaissance aux bureaux du télégraphe, l'apprécie, le prend pour secrétaire à 175 francs par mois et le décide à acheter, moyennant la réalisation de tous les biens de ses parents, pour 2,500 francs d'actions, lesquelles ne manquent pas de bien payer. La situation de Carnegie augmente en même temps que celle de son patron; mais, à son tour, c'est lui qui devient le bienfaiteur : il devine l'avenir des sleeping cars bien avant que le célèbre Pullman absorbe cette affaire, et il y réalise, avec M. Scott, de superbes bénéfices. Sa fortune, toutefois, ne commence vraiment que le jour où, ayant compris que les chemins de fer ne peuvent pas continuer à se servir de ponts en bois ou en fonte, il organise à Pittsburg une compagnie pour la fabrication de ponts de fer. 11 touche alors au but de ses désirs, ayant toujours souhaité « d'être son propre maître, de fabriquer quelque chose et de fournir du travail à beaucoup de monde n . Mais ce n'est pas, dit-il en terminant, qu'on puisse jamais s'en tenir au résultat obtenu . s'arrêter, c'est reculer; quoi qu'on ait fait, il reste autant à faire. Maintenant encore, lui et ses compagnons d'enfance, les anciens boys des usines de l*ittsburg, « ils continuent, année après année, d'étendre leurs entreprises, pour satisfaire les nécessités toujours croissantes et toujours changeantesde leur tant progressive patrie « .

« Faire de l'argent » , ce n'est que la moitié de la tâche pour André Carnegie; il importe de s'en bien servir. De là, son livre l'Évangile de la Richesse. Qu'on en partage ou non les idées, il faut convenir qu'elles ne manquent pas d'une certaine noblesse; l'homme qui pense et qui parle ainsi, ayant eu à s'élever lui-même, est un homme comme il y en a peu. Ces idées, d'autre part, n'étant pas les siennes uniquement, mais celles d'une puissante élite, méritent qu'on s'arrête un moment devant elles.

Comme celle de tous les Américains, sa philosophie est à base d'optimisme : « Le bon vieux temps n'était pas un bon vieux temps. The goocl old times were not good old times. » L'organisation présente est à prendre et à utiliser telle quelle. Le communisme est absurde; il n'y a pas d'autre alternative, pour les grands chefs d'industrie, que la ruine ou l'immense fortune. Mais de cette fortune ils ne sont que les détenteurs et les administrateurs pour le bien de tous. Lorsqu'ils ont dépensé a ce qui est nécessaire à l'entretien et à l'éducation confortables de leur famille », le surplus doit êlre par eux consacré à l'intérêt social.

Il y a trois façons de disposer de son surplus ; le laisser à ses descendants, le léguer à des œuvres publiques, l'administrer soi-même durant sa propre vie. Le premier mode est le pire. Les parents doivent aux enfants l'éducation; ils doivent^, dans toute la mesure du possible, les mettre à même de gagner leur vie, et (concession importante) il est juste qd'ils leur assurent des ressources convenables, au cas où ils accepteraient la mission très élevée de se dévouer à des services généraux et non rétribués. En dehors de là, laisser son bien à ses enfants est ce qu'on peut faire de plus mal pour eux. D'autre part, léguer sa forune par testament à des œuvres d'intérêt commun, c'est prouver qu'on est capable de bien agir seulement après sa mort, et qu'on ne se serait pas défait de ses richesses

si on avait pu les emporter avec soi. Quel mérite à ce détachement forcé? De tout cela, Carnegie conclut qu'il nVst rien de plusjuste que l'impôt, même progressif, sur les héritages.

La troisième manière d'employer le surplus est la seule, d'après lui, qui soit digne d'un homme, d'un chrétien, d'un citoyen du monde moderne. Elle contient le remède à la haine des classes et à l'inégalité temporaire des conditions; elle mène à l'harmonie, à un idéal qui ne requiert pas, comme le socialisme, la destruction de la civilisation et de l'ordre actuels, mais seulement leur évolution régulière et pacifique. Le devoir du riche, après qu'il s'est organisé un train de vie modéré, sans ostentation ni extravagance, et qu'il a raisonnablement pourvu aux besoins légitimes de ceux qui dépendent de lui, est de considérer tous ses revenus supplémentaires comme des fonds qui lui sont simplement confiés et qu'il est strictement tenu d'administrer au mieux des avantages communs, « devenant ainsi le simple chargé d'affaires de ses frères moins fortunés, mettant à leur service la supériorité de sa prudence, de son expérience, de ses aptitudes administratives, travaillant pour eux mieux qu'ils ne sauraient le faire eux-mêmes " . Et je crois bien avoir vu quelque chose d'analogue dans les homélies de saint Jean ChrysostÔMie ou dans les sermons de Bossuv-t.

Cepentlant un môme principe comporte, suivant les temps, des applications différentes. Tout comme les Pères de l'Eglise, notre milliardaire américain exalte le bonheui d'améliorer la vie de ses frères, et il rattache son idéal aux enseignements de Jésus-Christ. Maisil veut qu'on reproduise 1 esprit plutôt que la lettre de rÉvaugile, et qu'on adapte la manière d'exprimer cet esprit ^ aux conditions changées dans lesquelles nous vivons ' . Les neuf dixièmes de l'argent dépensé en aumônes sont aujourd'hui, pensit-il, simplement perdus, quand ils ne sont pas nuisibles.

Chncun, sans doute, rencontre des cas individuels où un secours temporaire est louable et utile; mais, en général, c'est la société, non pas le riche, qui a mission de nourrir les misérables proprement dits, de les vêtir, de les abriter, de les isoler de ceux qui travaillent et que démoraliserait la vue de gens tirés d'affaire par la seule charité, u [/administrateur individuel du surplus a, lui, à sa charge les capables et ceux qui veulent parvenir. » Son rôle est de soutenir les courageux, d'aider ceux qui s'aident, de tendre la main à ceux qui montent; de multiplier, pour le bénéfice de quiconque en voudra profiter, les moyens de perfectionnement physique et moral, tout ce qui favorise, au sens le plus large du mot, l'éducation du peuple, depuis les parcs, les bains publics, les écoles de médecine, surtout préventive, jusqu'aux monuments d'art, aux bibliothèques, aux musées, aux salles de réunion, aux universités, aux édifices du culte.

Le riche ne ferait pas encore tout son devoir s'il se contentait de donner son surplus pour le bien commun, même parfaitement compris. 11 faut que ses largesses soient distribuées de telle sorte et à de telles conditions qu'elles ne puissent jamais nuire à l'initiative ni au développement de ceux qui les reçoivent; il faut qu'elles soient administrées de manière à produire le plus longtemps et chez le plus grand nombre possible un maximum de bien. Or cela suppose qu'il ne donnera qu'à ceux qui consentiront à supporter eux-mêmes une portion des sacrifices, et par exemple qu'il exigera des communes un fonds pour entretenir le parc acheté ou des crédits annuels pour la biblioihèque construite; cela suppose également qu'il prendra part luimême à l'administration de son œuvre, qu'il continuera de s'y intéresser, d'y consacrer son attention, son travail et son expérience. VoiLà pourquoi, soit dit en passant, il aura tendance à multiplier en divers endroits les exem-

plaires d'une même fondation, de celle où il aura acquis le plus de compétence; voilà pourquoi tels milliardaires se spécialiseront dans les universités, tels autres dans les parcs, et Carnegie dans les bibliothèques.

Si telle est en ce monde la mission de ceux qui, par le jeu régulier des lois sociales, reçoivent plus que leur part des bénéfices du travail commun, comprend-on le sens profond de cette sentence de Carnegie, au premier abord si paradoxale : « L'homme qui meurt riche meurt déshonoré » ? Et n'est-ce pas là, comme il le dit à la fin de son manifeste, une application de la mystérieuse doctrine sur les diflicultés qu'éprouveraient les riches à entrer dans le royaume des cieux? u L'Evangile de la Richesse n'est qae l'écho des paroles du Christ. Il invite le millionnaire à vendre tout son bien et à le donner aux pauvres sous la meilleure et la plus haute forme, qui est de l'administrer lui-même pour l'avantage de ses compagnons, avant d'être appelé à se coucher dans la tombe et à se reposer dans le sein maternel de la terre. En agissant ainsi, il n'arrivera pas au terme de sa course comme le détenteur honteux de millions saus utilité ; il y arrivera pauvre, oui, très pauvre en argent, riche, très riche, vingt fois encore millionnaire, en affection, en gratitude, en admiration de la part des hommes ses frères, et — ce qui est bien plus doux — calmé, soutenu par le tranquille murmure de la petite voix qui, au dedans de lui, affirmera que, parce qu'il a vécu, probablement une faible portion de ce grand univers en sera devenue quelque peu meilleure. Et il est sur que des riches comme ceux-là ne trouveront pas de barrières devant eux aux portes du Paradis (1). »

(1) T/ie Gospel of Wealth, p. 43 et yassim. — Ou trouverait, à la librairie FI;immarion, pltisiciirs onvrajjcs île Carnegie traduits par \ \\. .Arihur Maillkt : l' A B C de Farijent, l* Empire dts Affaires et Démocratie triomphante.

On objectera, on a objecté à M. Carnegie que son Evan« gile n'est guère pratiqué. Il a eu raison de répondre que (sans comparaison) l'autre Évangile non plus ne Test pas toujours, et que cela n'en diminue pas la valeur. Assez d'exemples connus jusqu'en Europe montrent, d'ailleurs, qu'un certain nombre de milliardaires tiennent compte de cet idéal; et, pour ce qui est, notamment, des œuvres d'éducation publique, la générosité privée leur assure, aux Etats-Unis, des revenus bien supérieurs à ceux qui proviennent, en nos vieux pays, des budgets obligatoires de l'Etat. Le sénateur Stanford n'a-t-il pas donné, d'un seul coup, 100 millions pour ''inder une université sur la côte du Pacifique?

Nous n'avon? guère jusqu'ici fait d'excursion à Pittsburg que parmi les idées sociales de M. Carnegie. Ou ne peut pourtant pas traverser u la ville du fer « sans y voir de forges ni d'usines. Nous donnerons un coup d'œil aux établissements de Carnegie lui-même et à ceux de Wcstinghouse.

Chez ce dernier industriel, connu dans tout l'univers pour le fameux frein dont il est l'inventeur, travaille un jeune Français de vingt-quatre ans, mon aniiC..., dont la présence à Pittsburg est ce qui m'y a principalement attiré. Avoir vu pour la première fois, il y a quinze ans, ce garçoiinet affiné dans un manoir de province française, pour le retrouver aujourd'hui à la tête d'équipes ouvrières aux Etats-Unis, et on ne peut plus Américain sans nullement cesser d'être Français, auïsi bon chrétien que bon travailleur et parfait homme du monde, recherché dans ks salons et eslimc de ses compagnons d'usine, sachant se montrer régal de tous et se faire appeler par tous a un de i. us,

ene of us n ^ voilà une de ces rencontres qui valent bien quelque cent lieues de déplacement et qui sont de nature à donner confiance en l'avenir des petits Français bien élevés. A vingt ans, au sortir de la caserne, oii le diplôme de l'Ecole commerciale lui avait permis de ne rester qu'une année, ce fils de famille entrait comme ouvrier à huit sous de l'heure dans une succursale européenne de Westinghouse. Bientôt après il était envoyé à la maison principale, à Pittsburg, toujours au titre d'ouvrier et menant même vie que ses compagnons de peine. Pendant plus de deux mois il fit partie, sur sa demande, de l'équipe de nuit, travaillant de 6 heures du soir à 7 heures du matin, avec seulement une demi-heure d'arrêt à minuit. Aujourd'hui, à l'usine même, char<]é de la pose et de la mise en route des machines électriques, il commande plus qu'il n'exécute; et fréquemment, à la tête d'un certain nombre d'ouvriers, on l'envoie d'un bout à l'autre des États-Unis pour monter une station d'électricité. Mais il sait mettre la main au gros œuvre toutes les fois que c'est nécessaire. Le voilà pris dans le courant de « la vie intense » , et ni lui-même, ni ses amis ne voudraient assigner de limites aux « possibilités » où ce courant l'entraîne.

Naturellement C... me conduit d'abord i son centre de travail. L'établissement Westinghouse S: trouve à East- Pittsburg. Le train qui nous y mène traverse Braddock, Bessemer, Homestead, autant de cités industrielles sur lesquelles plane, même par le beau temps, un ciel chargé de nuées élrangcs et assez semblables, dans leur ton menaçant de cuivre, à celles qui annoncent la chute de la grole. Au-dessus des hauts fourneaux d'Edgar Thomson, de larges flammes rouges feraient croire à des volcans en éruption.

Les usines Westinghouse, d'apparence plus pacifique, sont au nombre de dix environ, parmi lesquelles nous signalerons la Westinghouse Manufaclury Co, construisant toutes

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sortes de machines et appareils électriques; la IV. Air Brake Co, construisant, ainsi que son nom l'indique, les fameux freins Westinghouse ; la IV. Macliine Co, construisant les moteurs à gaz, les turbines, les inachiues à vapeur. Mais la plus importante, celle où nous entrons, est la IV. Electric Co, dont les bâtiments ne couvrent pas moins de 20 acres. Sans parler de 2,500 ingénieurs et employés de bureau, elle fait travailler 8,200 ouvriers et 1,200 ouvrières. Les femmes y sont payées au prix de 7 fr. 50 par jour, et les hommes à partir de 12 fr. 50. Xombre d'ouvriers arrivent à un salaire de 20 ou de 25 francs (1). De nombreuses succursales sont établies en Europe, notamment à Manchester, à Pétersbourg et an Havre; c'est la dernière qui a construit les moteurs électriques du chemin de fer métropolitain de Paris. Nous ne visitons que le quartier des appareils d'électricité, où se fabriquent des machines à courant alternatif dont la puissance atteint 5,500 kilowatts (7,500 chevaux). La station centrale des New York elevated Raihvays et celle du Subway ou métropolitain contiennent chacune dix unités de 5,000 kilowatts; ces deux stations, probablement les plus puissantes du monde, ont été équipées ici. Quelle jouissance n'éprouverait pas, à ma place, tel ingénieur de mes amis! En profane que je suis, j'admire surtout la simplicité élégante des distributeurs qui conduisent tant de forces effrayantes et l'aisance avec laquelle, au-dessus de nos tètes, une vingtaine de ponts roulants transportent des

(1) Il n'est pas exact de dire, comme on le fiiit souvent, (nie la cherté de la vie en Amérique ramène, en somme, ces liauls salaires aux mêmes proportions que chez nous. Les objets de luxe sont, en effet, très coûteux aux Etats-Unis ; mais les objets de première nécessité, et notamment la nourriture, ne se payent j^uère plus cpie dans nos pays. La vérité est que presque tout le monde dépet^se beaucoup plus qu'ici, mais c'est parce que personne ne se reluse rien.

fardeaux de 30 à 50 tonnes, amenant, au besoin, les machines-outils d'un bout de l'usine à l'autre, plutôt que r'e déplacer, lorsqu'elles sont par trop énormes, les pièces elles-mêmes de l'œuvre en fabrication; de là, une moindre dépense d'énergie, la machine-outil ne pesant pas autant que la pièce. J'admire, dis-je, mais sans trop comprendre, et toutefois, je sens que, plus éclairée, mon admiration n'en serait que plus profonde.

La batterie des hauts-fourneaux de Carnegie, sans être plus de ma compétence, m'impressionne davantage encore. On n'en approche pas sans ticket spécial ; mais c'est la seule précaution à l'usage des visiteurs, et je l'estime insuffisante, car il n'est guère de promenade plus dangereuse que celle qu'on fait, sans guide, au milieu de cet enfer. L'Alighieri, du moins, était conduit par Virgile. A peine entrés, nous voyons filer tout près de nous un long serpent de feu, une fine barre de fer rouge, longue de 10 à 12 mètres, qui s'échappe du laminoir. \ous nous serions trouvés sur son passage, que personne ne nous eut dérangés : help yourself. Ailleurs, nous voyons s'avancer plus majestueusement des blocs de fonte ardente qui semblent errer, comme au hasard, sur les rails afin de se rafraîchir. Leur seul voisinage nous envoie des bouffées d'étouffante chaleur, et nous allons pour reculer; mais il faut ])rendre garde à d'autres blocs du même genre, à des chemins de fer inattendus et à des appareils de toute sorte qui accomplissent avec beaucoup de dignité leur devoir sans le moindre souci des spectateurs. Et tout cela fonctionne automatiquçm3nt avec un nombre extrêmement restreint d'ouvriers ; ici, c'est la main-d'uîuvre qui coûte. Chaque machine possède en quelque sorte son métier par cœur et se passe aisément de direction. Rien de mieux combiné; mais, si mon compagnon n'avait pas plus de coup d'œil que moi, nous risquerions fort d'être, au choix,

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quelque peu incendiés, écrasés ou projetés à de belles distances. Une fois cependant qu'on est habitué au bruit et qu'on a découvert des points sûrs de refuge, on commence à goûter l'extraordinaire spectacle d'un si grand ordre et d'une si grande paix dans le jeu de ces forces colossales: familiarisé avec les monstres, on en vient même à les trouver beaux; on jouit de l'éclat des fournaises, de la transparence des barres affinées, des rapides changements de couleur qui, depuis la sortie du creuset, font passer la fonte par le blanc, le rouge, le rose, et par d'incroyables nuances de violet

Voilà une description qui ne me fera accuser ni par Westinghouse ni par Carnegie d'avoir trahi les secrets de leur établissement. Des visiteurs compétents seraient, d'ailleurs, admis sans plus de difGculté. Si les Américains prennent beaucoup de brevets, — Westinghouse, pour son frein à air comprimé, en a enregistré dans les 200, répondant à autant de perfectionnements utiles, — il est rare qu'ils se préoccupent d'entourer de mystère leurs procédés de fabrication. L'anecdote suivante, absolument authentique, et qui m'est racontée par C... au sortir de chez Carnegie, donnera la raison de cette indifférence et éclairera un aspect curieux des aptitudes patronales aux Etats- Unis. 11 n'y a pas bien longtemps, deux ingénieurs se présentent chez le président de la A'*** Engineering Co et demandent la permission de visiter son usine. On leur laisse tout regarder en détail, sous la conduite d'un des principaux chefs. Revenus chez le président, ils l'en remercient avec instance : " Je n'ai rien fait que de très simple, leur répondit-il. A quoi bon garder tant de mystère? Ceux qui tiennent à découvrir des procédés secrets

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y arrivent toujours; mais, tandis qu'ils s'appliquent à en taire usage, on perfectionne son propre système. Pour ce qui est de vous, tout ce que je vous demande, c'est de faire à d'autres, si jamais vous êtes à la tète d'une usine, ce que ^ viens de faire pour vous. » L'année suivante, nouvelle rencontre, mais cette fois aux bureaux d'un des deux visiteurs. Le président si courfois de la première compagnie demande à étudier l'usine où maintenant se fabriquent les mêmes machines que chez lui. Refus poli, mais net. Deux semaines après, le 16 du mois, à 5 h. 30 du soir, devant le guichet du caissier de la nouvelle usine, un ouvrier présente comme les r utres le bulktin en échange duquel se donne le petit sac de papier jaune contenant le montant de la paie. Le paymastei \xk\ tend la somme. Souriant, il salue et la refuse : < Votre patron ne me doit rien. Dites-lui seulement que le président de la iV^*** Companij s'est procuré chez lui , dans ces derniers quinze jours, tous les renseignements qui l'intéressaient. » L'énergie de volonté n'aurait sans doute pas suffi à ce patron modèle pour accomplir cet habile exploit. Il avait dû passer autrefois par tous les services de la profession, comme mon ami C... et comme la plupart des élèves ingénieurs qui achèvent leur formation chez Westinghouse, ou en d'autres compagnies. La grande commission anglaise qui, en 1902 et 1903, est allée visiter les usines et les écoles d'Amérique, pour y étudier, d'une façon générale, les systèmes d'éducation considérés comme préparation la vie réelle, nous a donné dans un de ses rapports, qui cite justcmient des faits constatés à la Weslingliouse Company, d'intéressants détails sur les relations entre l'usine et le collège ou l'université (1). La profession d'ingénieur

(1) Reports ofthe Moselij educational commission to the Vnifed States of America, october-december 1903. Coopérative priiilitig Socicly, Tudor Street, Loudou, E. C»

électricien n'est pas absolument fermée aux apprentis non techniques, et un certain nombre d'entre eux la conquièrent; mais, en général, « un élève ingénieur, dans une usine, doit avoir suivi les cours du collège, et un professeur de collège doit être engagé de façon active dans la profession qu'il enseigne » . Autrefois le fait d'avoir suivi les cours d'un collège constituait plutôt un titre d'infériorité. Maintenant, au contraire, deux des chefs du personnel de U'estinghouse visitent chaque année les principales universités et écoles industrielles des Etats-Unis pour y choisir les étudiants qui leur paraissent les plus capables d'entrer au service de la compagnie. Ces étudiants sont admis à l'essai comme élèves ingénieurs, aux appointements de 80 centimes l'heure; les plus capables arrivent, en moins d'un an, à gagner 20 ou 30 francs par jour. Mais bien qu'ils soient payés, la compagnie se préoccupe, avant tout, de leur formation , et c'est pour la compléter qu'elle les change d'atelier tous les trois mois.

De ce que les grandes usines tiennent, de plus en plus, à confier la direction de leurs travaux à des - hommes de collège » complétés par l'enseignement de l'atelier, il ne s'ensuit pas, cependant, que l'apprenti ordinaire doive renoncer à atteindre les hautes positions. Tout petit Américain peut projeter de devenir milliardaire ou Président de la République. Les obstacles, certes, ne sont pas minces entre son rêve et la réalité, étant données la foule et l'énergie des concurrents; mais aucune diflicnlté ne lui viendra des institutions ou des habitudes du pays. Si le collège est souvent nécessaire, il reste, du moins, accessible à tous, et un certain nombre le fréquentent, qui ont commencé par gagner eux-mêmes les moyens de s'en ouvrir la porte. Un des personnages importants de la Westinghouse Company raconta aux enquêteurs anglais dont nous avons parlé, comment, lorsqu'il travaillait tout

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jeune à la terme, il avait été encoura<]é par le maître d'école du village; comment, pour suffire à ses besoins et aider sa famille, il se levait tous les jours à deux heures du matin, ayant à traire environ trente vaches; comment il arriva à gagner quelque argent dans une usine et ensuite se rendit à l'université de l'Etat d'Ohio, tout en continuant à travailler de ses mains; comment sept de ses huit frères étaient actuellement au service de la U'esliughouse, et comment (il était pour son compte en droit de parler ainsi) c'est le dur travail des fermes qui produit la race d'où sort l'ingénieur américain.

Pittsburg ne m'a point laissé que des souvenirs de machines et de hauts fourneaux. Un soir, C... vient me prendre à l'hôtel Schenley pour faire visite à une famille amie. Schenley, situé dans le parc donné à Pittsburg par une dame de ce nom, se trouve déjà en dehors de la ville, celle-ci n'étant guère habitable avec son bruit et sa fumée. N'empêche que pour allerchez les M . . . , qui demeurent pourtant dans la même direction, nous devrons faire près d'une heure de tramway rapide à travers champs et bois. C'est de cette villa lointaine que M. M... se rend chaque matin à son bureau. Toute la journée, il traite d'affaires, et d'affaires qui se chiffrent quelquefois par plusieurs millions de dollars, car il occupe l'une des toutes premières places parmi les grands business men ôe Pittsburg; cIkujuc soir et du samedi au lundi il mène, dans une campagne perdue, l'existence recueillie du père de famille, du savant et de l'artiste Excellent catholique, il a construit une église près de chez lui, afin d'avoir tous les jours la messe pour les siens et pour les gens des environs. De temps à autre il prend de longues vacances pour visiter un coin

d'Europe ou d'ailleurs, avec sa femme et avec ses filles; les fils en sont à la période du travail le plus intense. La plupart des pays que j'ai visités, les livres importants que j'ai lus, il les a lus ou visités, et combien n'en connaît-il pas, que j'ignorerai toujours! Il est au courant de ce qui intéresse la religion, l'éducation, le progrès social; il a, sur les questions vitales, des idées nettes et conformes à celles que j'ai entendu soutenir, en tous lieux, par les esprits les plus sages et les mieux informés. Or, je me doute bien que les hommes comme lui ne doivent pas être foule aux États-Unis plus qu'ailleurs ; mais je dis qu'une contrée où se développent, fût-ce en petit nombre, de pareils esprits, possède la vraie civilisation, et qu'un arbre capable de produire quelques fruits de cette qualité est un arbre vigoureux et sain.

11 n'est pas loin de minuit lorsque je rentre à l'hôtel. Le portier m'y apprend qu'un journaliste m'a attendu jusqu'après onze heures et voudrait recevoir un rendezvous. Je lui assigne une heure si matinale qu'il demande à interviewer sur-le-champ, et, allo! allô! me voilà sur la sellette. Ayant trop de peine à l'entendre, je recours au portier, qui me répète ses questions et lui transmet mes réponses, tout cela en... américain et par téléphone. Le lendemain, à mon réveil, j'apprends des choses renversantes sur mes projets de voyages et notamment que je dois passer un mois à Pittsburg; mais aussi l'on m'appelle — information non moins admirable — one of the foremosl savants in theworld.

Avec C..., dès qu'il m'a rejoint, nous nous moquons joyeusement de ma gloire, et nous l'emmenons à Pittsburg dans l'incognito le plus imperméable. Mous flânons dans les rues animées du centre; nous admirons le beau style roman du Cowr^/^ow5e et sa lourde 107 mètres ; nous allons voir le petit blockhaus qui reste du fort Duquesne, devenu

le fort Pilt OU Pîttsburg lorsque les Anglais, en 1758, s*en emparèrent définitivement. Ni eux, ni les Français ne se doutaient alors de la richesse minière du pays; mais ils appréciaient la valeur stratégique du confluent des grandes rivières que sont la Monongahela et l'Alleghcny. Ces dominations étrangères représentent aujourd'hui, pour la plupart des habitants, des idées également lointaines, et jusqu'au souvenir en est effacé. Rien de moins colonial, rien de plus indépendant, rien de plus américain, dans toute l'ampleur du mot, que le Pittsburg actuel.

Deux ou trois fois encore, dans cette dernière journée, la sensation s'impose à moi de cette puissante originalité. C'est d'abord lorsque, vers une heure, nous allons rejoindre, à ses bureaux du Frich Building, M. M... qui nous a invités au lunch. Ce millionnaire travaille au quinzième étage. Un des dix ascenseurs qui fonctionnent à peu près sans repos ni trêve nous porte chez lui d'une seule traite. Le notaire parisien n'est pas mieux installé, plus tranquille ni plus " confortable n , dans son rez-de-chaussée de la place Vendôme ou de la Concorde, que notre lawyer pensylvanien là-hnut dans son nid d'aigle. Bientôt il nous emmène déjeuner à VUnion, qui est le premier club de la ville. Il n'y a pas grand chemin à faire ; c'est, dans le même huilding, sept étages au-dessus, et l'ascenseur nous y dépose. Le club occupe tout le dernier étage, soit le vingt-deuxième, de ce riche et colossal immeuble. Après le repas, on va prendre l'air sur la terrasse, ou plutôt sur les toits, qui sont de marbre blanc comme tout l'édifice, et qui feraient peutêtre songer à ceux du dôme de Milan si l'on n'avait autour de soi et à ses pieds, dans ces constructions disproportionnées et qui varient de 15 à 100 mètres, dans l'étau des deux collines noires qui enserrent la ville, dans le bruit, la fumée et l'agitation des tramways, des bateaux, des usines, des chemins de fer, le moins italien de tous les panoramas

Mais plus étrange encore nous apparaît le spectacle quand nous le contemplons des hauteurs du mont Washington où nous a portés, j'allais dire nous a jetés, un funiculaire plus rapide qu'élégant. Tout le long de l'Ohio, comme des deux fleuves qui lui donnent naissance, et aussi loin que le regard peut atteindre sous les fumées noires, on voit, on entend, on sent; par tous les organes et toutes les facultés on saisit dans sa confusion et dans sa puissance une vie géante, une vie surhumaine qui pense et qui travaille, qui calcule, qui remue et qui forge, qui soulève et qui brasse avec une aisance de dieu toutes les forces combinées de l'esprit et de la matière. Il n'est rien de plus affreusement beau. Et tellement j'en suig frappé que le soir je retourne sur la montagne pour contempler encore le même paysage, constellé, à mes pieds, des lumières électriques de la ville, et, un peu plus loin, du côté des forges, sous le ciel bas et dans la nuit noire, infernalement éclairé de cavernes rouges.

il»

Les compagnies de chemins de fer ont-elles, clientes ingrates ou vindicatives, boycotté la ville qui fabrique leurs ponts et leurs rails? Comme le train que j'ai pris pour y arriver, celui que je prends pour quitter Pittsburg se distingue par de beaux retards. Deux magnifiques puUmann vestibule cars quittent la station d'East- Liberty à 7 heures 25 du matin et atteignent Washington à 5 heures 10 du soir. Volontiers monterais-je dans l'un ou l'autre ; mais notre premier tramway n'est pas assez matinal pour cela. Je me résigne à quelque lenteur, et des deux express qui partent à 7 heures 42 et à 8 heures 10 pour arriver un peu après 7 heures du soir, c'est le second que je choisis. Un tel horaire montre assez l'abondance

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des communications. Quelques détails un peu menus en feront voir aussi rirrégularité. J'atteins la station à 7 heures 45, alors qu'en principe il ne reste plus que le quatrième train. En fait, je vois, au bout de dix minutes, s'approcher, à peu d'intervalle, les deux premiers seulement, les puhnann vestibule, où je ne puis être admis, ayant pris mon billet pour l'express. A 8 heures 10, temps marqué pour le quatrième train (celui que j'attendais) c'est le troisième qui passe, et il est bondé de voyageurs. J'y monte sans trop d'humeur, n'ayant, jusqu'ici, rien perdu au changement, si ce n'est beaucoup de mon estime pour les lignes américaines. Et le reste sombrera avant peu.

Au sortir, cependant, des fumées dePittsburg, c'est une joie pour les yeux de traverser, surtout par une belle matinée d'automne, d'aussi frais paysages que les gorges de la Conemaugh. On est tenté de plaindre ces jolies eaux vertes qui vont, sans le savoir, perdre leur innocence au contact des prochaines usines. Comme elles semblent plus heureuses dans le lit rocailleux et limpide qu'elles se sont ici creusé entre les pentes abruptes des Alleghenies, parmi les arbres de toute espèce qui y reflètent les couleurs variées de leur feuillage! La rivière, la route, la ligne du chemin de fer sont obligées de se serrer les unes contre les autres pour passer de front dans le défilé toujours plus étroit. Nous approchons de la petite ville industrielle de Johnstown, où se produisit, le 31 mai 1889, une catastrophe autrement terrible que celle de Saint-Gervais. Une digue longue de 1,000 pieds, haute de 110, large de OOà la base, de 30 au sommet, se rompit à la suite de pluies excessives et, par une brèche de 300 pieds, jeta d'un coup dans la vallée une masse d'eau large de 800 mètres et haute de 14. Rien ne resta ni des villages environnants, ni des fabriques, ni des arbres, ni du chemin de fer, ni

de la ville de Johnstown, qui se trouvait pourtant à 7 lieues du réservoir. L'eau franchissait une lieue à la minute ; elle détruisit quatre ou cinq mille vies humaines et fit 450 millions de ruine. Il va sans dk-e que les traces d'un accident si ancien ont complètement disparu. Johnstown a presque deux fois plus d'habitants qu'alors, une trentaine de mille, et son aciérie, Cambria Steel Works, emploie 10,000 ouvriers.

Nous nous élevons encore de trois ou quatre cents mètres, et le paysage se montre de plus en plus intéressant, toutes les fois du moins qu'on ne s'en trouve pas séparé, soit d'un côté, soit de l'autre, soit des deux en même temps, par d'immenses trains de charbon ; on est toujours dans le bassin houiller de Pensylvanie, u le plus grand dans le monde ». Un tunnel nous fait traverser, à 2,160 pieds au-dessus de la mer, la ligne de partage des eaux. Xous voici sur l'autre pente des Alleghenies, et les rivières, qui jusqu'à présent se dirigeaient vers le Mississipi, pour atteindre, à 3,000 lieues de là, le golfe du Mexique, vont désormais trouver un débouché plus proche sur la côte orientale, en face de l'Europe. Décidément, nous rentrons chez nous. Cette perspective ne m'enthousiasme pas autant qu'il serait convenable.

Nous continuons pendant trois heures à descendre par des chemins ravissants, mais qui en somme ressemblent à ceux qu'on voit dans tous les pays de montagnes, et il n'y a rien de vraiment remarquable que le Horseslioe curve, ou " fer à cheval n , une courbe si resserrée que les trains y semblent revenir sur leurs pas, comme au Saint-Gothard. Nous traversons force rivières, nous coupons force collines, et, toutes les fois que la vallée devient assez large, nous nous arrêtons dans de petites villes industrielles. Altoona, qui ne compte pas 40,000 habitants, occupe 1,500 ouvriers à fabriquer annuellement plus de 300 locomotives

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et de 5,000 wagons de marchandises. Le pittoresque va décroissant à mesure qu'on approche de la plaine. Deux cours d'eau cependant relèvent un peu l'intérêt, la Tuscarora avec ses étroits défilés, et la Juniata, dont les rives gracieuses servent de thème préféré aux auteurs de romances. Enfin l'on passe un fleuve sérieux, la Susquehanna, et c'en est fait de la montagne.

Ce qu'il y aurait d'intéressant à étudier dans les pays que nous venons de parcourir, ce seraient les souvenirs des peuplades indiennes qui s'y étaient confédérées pour leurs luttes contre les blancs. Mais, sans compter que ce n'est point ici le lieu de détailler les héroïques prouesses de Logan, le grand chef des Mingos, nous avouerons ne pas les connaître mieux que ne fait le lecteur, et, par cette journée un peu longue de chemin de fer, on est plus porté à dormir qu'à lire des ouvrages d'histoire.

Entre deux sommes, je prends machinailemeni h Pittsbur g Gazette, numéro du 3 octobre. J'en parcours d'un œil disirait les quatorze grandes pages (ce n'est qu'une feuille locale et un numéro sans supplément). Dans la multitude des dépêches, deux seulement attirent mon attention . l'une, datée de Philadelphie, où je compte aller bientôt, et l'autre de Paris, dont je ne sais rien depuis dix jours. J'apprends ainsi que le nouveau canal de Philadelphie à la mer, lequel aura 30 pieds de profondeur, avance très rapidement et qu'on pense l'inaugurer le 1" juillet 1906. Je n'ai sous les yeux qu'une statistique vieille de quinze ans et qu'il faut peut-être doubler; mais dès cette époque le produit annuel des manufactures était, à Philadelphie, de 3 milliards de francs et le mouvement du port de 4,200 vaisseaux. Cela ne pouvait pas continuer ainsi. Quant à la dépêche de Paris, la seule qui vienne de France, elle annonce que le gouvernement de la République, après une résistance assez longue des villageois

bretons et de quelques moines, a fini par s'emparer du couvent d'Amanlis, dans TllIe-et-Vilaine. Décidément, ces Américains ne savent pas s'élever au-dessus des considérations de Tordre matériel! Kt il n'y a plus guère que nous à nous battre pour nos idées — si ce n'est pas, bien plutôt, que nous cherchions à battre le voisin à cause des siennes.

Nous sommes à Harrisburg, ville de 40,000 habitants et capitale de la Pensylvanie, où se trouvent pourtant Philadelphie et Pittsburg. Comme dans la plupart des États, le gouvernement siège en dehors des grands centres de population ; il est, par exemple, à Albany pour l'État de New-York, et à Springfield, ville de 30,000 habitants, pour l'Illinois, qui possède Chicago. Harrisburg serait, au reste, bien digne de son titre de capitale si j'avais le moindre motif de généraliser le trait de mœurs que j'y ai constaté. Devant attendre là une heure pour changer de train et n'ayant fait, bien que nous approchions du milieu de l'après-midi, que tromper la faim avec des bananes, je ne me résigne pas au buffet de la gare, où Ton n'a aucune chance de s'instruire, et je cherche un restaurant dans le voisinage. J'en découvre un très petit, mais de convenable apparence et qui, à l'intérieur, semble tout à fait homelike. A un vénérable vieillard qui vient au-devant de moi, je demande si l'on peut, à pareille heure, obtenir un repas froid : « Non seulement froid, mais chaud », me répond-il gracieusement. " Avec de la bière? r ajoutéje enhardi. Mais lui, d'un ton sévère : u On n'en vend pas ici. Monsieur. » Bien heureux suis-je encore de n'avoir pas demandé de vin! Nous prendrons donc de Teau; avec îa glace, elle est toujours potable. De lui-même cependant, l'hôte m'offre à choisir entre du thé ou du café, et cette

complaisance me remet le cœur à l'aise. Tandis qu'on achève les rapides préparatifs du repas et que s'accumulent les cinq ou six petits plats ovales que M. de Rousiers compare si justement à des baignoires d'oiseaux, j'examine la salle et, avec édification, je lis au-dessus de la porte ces paroles : No smoking. No profane language. Ces défenses ne me pèsent pas. Si je voulais fumer, je n'en aurais pas le temps; et, si j'avais le temps de tenir, même seul, un " langage impie » , je ne le voudrais pas. A parler sérieusement, ce sont les propos contre Dieu et contre la morale qui sont ainsi ostensiblement défendus. Qu'il vienne ou non du puritanisme de Guillaume Penn et de ses compagnons, puisse subsister longtemps cet usage exempt de respect humain !

Mais, quelle que soit la vertu de la Pensylvanie, elle ne va pas jusqu'à imposer l'exactilude aux chemins de fer. Nous devons quitter Harrisburg à 3 h. 35. Le train se formant ici, tout le monde s'y installe fort exactement. A l'heure dite, on ne part pas; à 4 heures, rien ne bouge; à 4 h. 35, une heure après le moment fixé, le calme se prolonge. Cinq minutes plus tard, cependant, le conducteur traverse le wagon en annonçant avec gravité qu'il faut se tenir prêt au départ pour York, Baltimore et Washington. Les voyageurs, jusque-là silencieux et plus résignés que je ne l'aurais attendu de la part d'Américains, accueillent cette bonne nouvelle d'un immense éclat de rire qui paraît gêner le héraut de la compagnie. Et eu effet, dix minutes après, à la suite de trois ou quatre faux départs qui achèvent de mettre tout le monde en gaieté, on s'ébranle pour de bon. Où donc ai-je vu des pratiques semblables? Ah! oui, c'est dans le nord de l'Espagne. Mais l'Amérique se retrouve à l'allure folle dont on essaie de compenser le tenips perdu. Nous avons regagné plus d'une demi-heure en arrivant à Washington.

Les choses, alors, redeviennent souriantes, et la seule journée ennuyeuse que j'ai passée en Amérique s'achève elle-même en contentement. Le peu que j'entrevois de Washington dès ce soir m'apparaît sous des formes élégantes et nobles que je n'ai pas encore rencontrées. Au presbytère de Saint-Patrick, mon ami, le docteur Stafford, m'accueille avec la cordialité charmante qui a rendu célèbre son hospitalité. Je retrouve le cher compagnon de voyage que j'avais eu le regret de laisser au Canada, et j'apprends de lui que le cardinal Gibbons, ayant su ma prochaine arrivée, a bien voulu exprimer le désir de me voir, dès le lendemain, à Baltimore, où il doit rendre compte, en solennelle cérémonie, de l'élection du nouveau Pape. Nous voici loin des usines de Pensylvanie (1).

(1) Au memeut de mettre sous presse, nous recevons les dernières statistiques de la Giiambre de commerce de Pittsburg. En 1902, le tonnage du port de Pittsburg est de 86 millions, alors que ceux de Londi-es et de Mew-York sont de 17 millions. Le monde entier extrayant 884 millions de tonnes de charbon, les Etats-Unis en donnent 301 millions; la Grande-Bretagne, 254; l'Allemagne, 165; le district de Pittsburg, 36, et la France, 33. Sur 33 millions de tonnes de fer et d'acier, les Etats-Unis en produisent 13,944,120; l'Allemagne, 7,780,700; le district de Pittsburg, 5,580,600; la Grande-Bretagne, 5,102,450; la France, 1,635,300. Sur 126 millions de barils de pétrole, 68 viennent des États-Unis; 52, de la Russie; 30, de Pittsburg.

Le côté moral n'est pas moins favorisé. En 1904, Pittsburg et Allegheny, pour 499,950 habitants, possèdent 64,455 élèves et 1,V77 maîtres dans leurs écoles publiques, sans parler de 3,520 élèves dans les écoles privées, et de 2,331 dans les high schools. Les églises sont au nombre de 384, avec une propriété estimée 75 miUions de francs, et elles ont reçu, en 1903, des contributions volontaires pour 14 miUions, le tiers de notre budget des cultes. Il y a 18 hôpitaux, 37 asiles, 26 sociétés de bienfaisance. Les institutions charitables, en dehors des églises, ont dépensé, en 1903, 11,250,000 francs; leurs biens sont évalués à 101,250,000 francs.

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