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être mises dehors, — car cela se fait arbitrairement, et quand il plaît à nos fonctionnaires, — attendent avec anxiété le succès de cette mission. Il nous a fallu six mois pour commencer à sortir de peine et pour qu'enfin une maison pût être établie à Salem, dans le Massachusetts. J'en parle de ce ton personnel, car je me suis attaché à ces exilées, j'ai cherché avec elles, j'ai assisté à leurs angoisses, j'ai fait pour elles et avec elles des centaines d'infructueuses démarches. Je les ai suivies et les suis encore par correspondance. Une fois je les ai retrouvées qui avaient couru sans succès les longues routes des Etats- Unis, échouées à Montréal pour quelques semaines dans le couvent généreux des Sœurs Grises. J'aurais voulu que pour un moment leurs proscripteurs fussent là, devant ces femmes exténuées et en larmes. Elles me demandaient pourquoi M. Combes leur voulait du mal, et quand est-ce qu'on les rappellerait. Comme si elles n'étaient victimes que de Taveuglemcnt passager d'un homme, et tant elles sont bien informées de cette politique au nom de laquelle on les pourchasse!
Trois étaient Françaises ; on leur avait adjoint, à cause de la langue, la seule Anglaise qui fut au couvent. Et non moins que les autres, celle-là souffrait de quitter notre pays, la patrie de son àme et de son cœur, où, toute jeune, Mgr Dupont des Loges l'avait reçue catholique, et où, dans la personne de quelques élèves, de quelques sœurs, elle laissait tout son trésor d'affection. « Il faut bien accepter, me disait-elle, ce que Dieu permet. Mais r,'esi dur, quand même, de les perdre toutes. Et puis, voyez-vous, mon Père, quand on est catholique, on n'est bien qu'en France! »
Les religieux, qui oserait le leur reprocher? n'avaient pas tous la résignation si douce. La plupart y arrivaient cependant; mais longtemps j'aurai l'àme troublée de ce
cri, trop naturel, par lequel me repoussa un homme réputé maître en éducation, qui avait, au prix de longs efforts, créé un collège superbe de six cents élèves, et qui, à quarante-cinq ans, s'en voyait mis dehors : « Voilà plus de deux ans, Monsieur, que je suis aux prises avec la justice de votre pays, comme un malfaiteur; et, pour finir, ils m'ont expulsé de chez moi : ne me parlez plus de la France! » Je le laissai, en me mordant les lèvres; jamais je n'ai mieux compris le mal qu'avait pu nous faire la révocation de l'Edit de Nantes, ni l'égarement de ceux qui recommencent aujourd'hui de telles brutalités. Sans doute le nombre est infiniment petit des nouveaux exilés qui emportent au cœur une pareille amertume, et celui-là même chez qui je l'ai constatée a dû trouver depuis, en disant sa messe, la force du pardon. Mais la diminution du prestige de la France, la désapprobation croissante du monde civilisé, l'étonnement, la colère, le mépris des catholiques de toute région, jusqu'à présent nos meilleurs amis, la fin de notre influence partout où elle reposait sur les missionnaires, voilà, pour ne parler que du dehors et sans rien dire des haines allumées au dedans pour une longue période, voilà des conséquences à peu près assurées maintenant et qui devraient, pour un temps, suffire à cette étrange folie de destruction nationale.
Sur notre paquebot se trouvent deux membres d'une des rares congrégations qu'on n'a pas encore supprimées, ils vont à Montréal, l'un comme vicaire de Xotre-Damc, l'autre comme professeur au petit séminaire. Ils appartiennent à cette société de Saint-Sulpice qui a tant fait, au Canada, pour l'établissement du catholicisme et le maintien du prestige français. C'était assurer la perpétuité de notre langue, en un pays si religieux, que de la sauvegarder, ainsi qu'ils l'ont fait depuis le commencement,
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dans les prédications, les catéchismes et les séminaires. Sans les Sulpiciens et le clergé de leur formation, nos gentilshommes et nos fonctionnaires, quittant le Canada devenu anglais, en auraient emporté toute action dirigeante d'origine française, et le peuple abandonné à lui-même se serait vite assimilé aux conquérants. On ne verrait pas de nos jours un beau surgeon de race française grandir au nord de TAméricue.
Sur deux cent trente-trois passagers de première, il y avait vn Français qui s'en allait coloniser. Quel pouvait être cet audacieux? J'eus à le savoir d'autant moins de peine, que lui-même vint à moi comme naturellement. C'était un jeune homme de dix-neuf ans, au corps solide, à l'esprit net, vaillant de caractère et toute l'àme dans ses yeux. Il avait un oncle officier de marine. Ce fut mon plus assidu compagnon de bord. De voir que je prenais des notes pour écrire un récit de voyage piqua vivement son intérêt; mais je ne saurai jamais ce qui l'emportait, de son désir d'y trouver place, ou de la crainte qu'on l'y reconnût; en tout cas, il m'a fait promettre de lui envoyer le volume. Voyons, ami, si je dis que vois alliez à Notre-Dame de..., près de l'importante ville de..., dans le Manitoba; que vous êtes maintenant dans une grande propriété, fondée et dirigée par un Français plein d'initiative, lequel s'associe, reçoit dans sa famille, forme au travail les jeunes gens qui lui offrent des garanties matérielles et morales; que l'été, dans votre ferme, on fait de la culture maraîchère, du beurre, du lait concentré, et que, l'hiver, on y fabrique des conserves de gibier avec les produits de la chasse aux faisans, aux canards sauvages, aux cerfs, aux éhins, à des lièvres énormes, à des
lapins blancs que leur nez noir trahit seul sur les champs de neige; si j'ajoute que cette vie active, saine, aux perspectives très larges, vous plaî^, vous épanouit, vous remplit de compassion pour les camarades laissés dans les grandes écoles ou déjà fixés devant des cartons verts; et si, enfin, j'exprime l'avis que vous avez pris la meilleure part, est-ce que j'aurai trahi votre chère confiance? est-ce que vous jetterez de colère mon livre dans le grand lac... Trois-Etoiles, ou dans cette jolie rivière au doux nom parisien, sur les bords de laquelle vous lisez taut haut, dans les heures de loisir, votre Alfred de Musset aux oiseaux canadiens?
La province de Manitoba vient après celles d'Ontario et de Québec; mais plus loin que le Manitoba, il y a la Saskatchewan, et plus loin que la Saskalchewan se trouve l'Alberta. Cette fois on atteint les Montagnes Hocheuses, et au delà, vers le Pacifique, il ne reste que la Colombie anglaise. Nous avoos à bord un colon de l'Alberta, un homme de soixante ans, qui en avait quarante lorsqu'il laissa la France, à la suite d'insuccès. 11 était avocat, il s'est fait agriculteur; et le second métier lui a réussi le mieux. Aujourd'hui qu'il a des terres au soleil, et que ses six enfants, dont tiois déjà mariés, sont bien lancés dans l'existence, il tourne les yeux sans amertume vers ses rudes débuts de pionnier, vers le temps où il devait défricher le sol vierge et se construire lui-même une maison de bois. Mais il est d'avis qu'on doit commencer plus jeune.
Je lui demande des conseils qui puissent profiter à d'autres. Le mieux, dit-il, est de partir là-bas tout de suite après le mariage, ou lorsque les enfants conimencent à être capables de travailler. On peut prendre à Paris son billet pour n'importe quelle station du Canada, mais il vaut peut-être mieux ne le demander que pour Moutiéal,
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OÙ la société de colonisalion en donnera un autre pour le but dernier (1).
Le meilleur temps pour 4es départs est le milieu d'avril. On trouve, en arrivant, la neige fondue, le printemps dans son éclat, le travail recommencé et plus d'offres qu'il n'y a de demandes. En ménage, il est nécessaire d'apporter un petit capital. Quant au garçon qui arriverait seul, au commencement de mai, l'argent lui serait moins nécessaire; avec la moisson, le labourage et le battage, il s'amasserait, durant l'été et l'automne, un pécule qu'il grossirait, dans les mois d'hiver, en allant travailler le bois dans la Colombie anglaise. 11 se ferait, en moyenne, deux cents francs par mois, étant logé et nourri. Kien ne l'empêcherait, après un an, de s'établir à son compte. Moyennant un droit d'inscription de cinquante francs, l'Etat donne des concessions de 65 hectares à tout adulte de dix-huit ans. Un billet de mille francs suffirait aux dépenses de la première année, et dès la seconde on tirerait quelque chose de sa terre. Si l'on a résidé six mois chacune des trois premières années, et si l'on s'est construit une maisonnette sommaire, on devient propriétaire définitif de son lot, avec les droits afférents il ce litre, y compris celui de vente Les concessions s>oni toutes d'un accès facile; le Pacijic Canadian traverse de bonnes terres, et il semble que le second transcontinental,
(1) La voie la plus écouomiqne est celle de Li ver pool, que l'on alleirit par Dieppe et Newliavcn. S'a(lr<'ss(M' à M. I^ihre, ronimis- .saire du Canada, JO, nie de Home, Paris, ou à la Cnuadieime (salle d'Hulst, 8, boulevard Montparnasse), société (pii se proj)osc (le favoriser les relations de toule nature entre la France et son ancienne colonie; le président est AI. Jean Lionnet. — Cf. ce (jui est dit |)lus loin au cliap. iv, p. SV, et l'ouvrage si instruclif de M. Vj. Kurou, les lUchtsses du Canada (chez Cuilmoto, 0, rue de Mczières).
le Northern Pacific, doive être encore plus favorisé. L'émigration, du reste, profite avec entrain de ces chances admirables, et qui connaît l'essor économique des dernières années ne s'étonnera point de ces paroles de Wilfrid Laurier : « Tout fait pressentir que le vingtième siècle, en expansion territoriale, sera pour le Canada ce que le dix-neuvième a été pour les Etats-Unis. »
Quand aborderons-nous? maugrée peut-être quelque lecteur. 11 ne sait pas comme on est bien sur la Lorraine. Et puis ne vient-on pas de faire un tour au Canada? Très volontiers, aussi, j'anticiperais sur le débarquement, pour parler des Etats-Unis d'après les types qu'en offre le paquebot. Heureusement, la matière me manque. Le libraire et le négociant de New-York avec lesquels j'ai fait connaissance ne sont pas des plus expansifs : tous deux s'indignent, <à bon droit, de ce qu'on puisse, en France, exhiber tant d'images inconvenantes ; l'un me dit qu'à New-York il y a beaucoup trop de Juifs ; l'autre m'apprend qu'on ne vit guère, à Paris, à moins de cent francs par jour. C'est tout ce que j'en tire, avec l'offre, poliment refusée, de plusieurs coktails. Quant à parler de leurs affaires, ils n'en témoignent aucune envie, ayant bien le temps de s'y replonger.
Ce qui m'intéresse le plus, en fait d'Américains, c'est une joyeuse bande de garçons et de fillettes, entre douze et seize ans. Ils m'englobent assez vite dans leur intimité et même, l'avouerai-je? dans leurs courses sur le pont. Aucun d'eux, ils sont six ou sept, ae se montrera avec ses parents qu'cà l'instant de débarquer. C'est bieu ce qu'on dit partout de leur indépendance; ils en usent, du reste, sans en abuser. On n'a pas dû entendre en Amérique ce