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toute la ville. Vous voir revenu bien portant est une grande satisfaction pour nous et, au nom de mes concitoyens de Baltimore, je vous adresse le plus cordial salut de bienvenue avec les meilleurs vœux de la commune entière pour une longue vie de parfait bonheur. »
Le juge Heuisler, un catholique, porte ensuite la parole au nom de ses coreligionnaires, dont il proclame la loyale fidélité à leur archevêque : « On n'en saurait douter, ditil en terminant, tout le monde en AmcM-ique vous apprécie, vous respecte et vous aime, Eminence, pour le bien que vous avez fait; et l'accueil que vous recevez ici sera sûrement ratifié par la sympathie de la nation entière. Vous voyez l'émotion de tous les cœurs, de toutes les âmes : les yeux parlent assez et nos lèvres peuvent se taire. Soyez mille et mille fois le bienvenu ! n
Le cardinal remercie en peu de mots et annonce qu'il répondra dans la cathédrale. Les voitures du maire, des fonctionnaires et des conseillers municipaux se mettent en marche les premières, précédées d'un détachement de police à cheval; puis vient la voiture du cardinal, avec une escorte de quelques agents en uniforme et de la Société amicale des (ils de Saint-Patrick. Toutes les autres sociétés font la haie sur le parcours, et chacune de leurs fanfares, alternativement, salue le cardinal qui a vraiment l'air de passer son armée en revue. De toutes les fenêtres, garnies de monde, il est chaudement acclamé. Il salue sans interruption, avec un sourire plus amical pour les personnes qu'il connaît. Devant la cathédrale, une troupe de jeunes filles en blanc le reçoit en agitant de petits drapeaux, et l'une d'elles lui offre un bouquet de ()9 roses, autant qu'il a d'années. Il entre un instant à la basilique, reparaît en robe rouge, suivi des prêtres en habit de chœur, et s'asseoit sous le porche, à coté du maire, pour assister au défilé, qui dure une heure, de toutes les sociétés et do
toutes les musiques. Lorsque les dernières ont passé devant lui, il se lève au milieu d'une acclamation formidable, et il rentre processionnellement, tandis que les cloches des différentes églises sonnent à toute volée. Le maire et les divers magistrats prennent place dans la nef, sur des sièges réservés, et, avant de fermer les portes de l'église, on y laisse entrer toute la foule qu'elle est capable de contenir.
De son trône, le cardinal s'adresse à l'assemblée dans le langage simple et affectueux d'un père qui retrouve les siens. II a une parole aimable pour le maire et sa famille. 11 parle de Léon XIII, de Pie X et de l'audience que le nouveau Pape, sur sa demande, a bien voulu accorder, la première de toutes, au pèlerinage américain. Il annonce que dans quelques jours il convoquera de nouveau ses concitoyens pour leur rendre compte plus complètement des grands événements auxquels il vient de prendre part. Il dit comment, fatigué par la visite de Rome, il s'est agréablement reposé chez des compatriotes, au lac de Genève et en Normandie. « Et maintenant, achève-t-il, me voici bien heureux d'être rentré chez nous. 11 y a beaucoup de beaux endroits à l'étranger; mais il n'y a pas de contrée comme les Etats-Unis, pas d'Etat comme le Maryland, pas de ville comme Baltimore. » Il n'ajoute qu'un mot pour recommander Pie X aux prières communes et il donne, pendant que tous s'inclinent, sa bénédiction épiscopale. Un salut très solennel du Saint-Sacrement termine la cérémonie.
Les personnages officiels et quelques amis traversent ensuite la sacristie pour se rendre à la maison de l'archevêque, où la réception se continue plus familièrement, tandis que des sociétés musicales viennent encore se faire entendre devant la porte. Le prélat est obligé, à maintes reprises, d'aller remercier et saluer de nouveau la foule
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qui ne se lasse pas de le revoir. « Xotre cardinal » est le nom sous lequel chacun le désigne. Une preuve singulière et bien américaine de sa popularité paraîtra dans le trait suivant, que rapporte le Sun, premier journal de Baltimore, à la date du 25 septembre : >' Un habitant de Xorfolk, M. Loughran, montrait hier un billet d'un dollar : « Vous voyez ce billet? disait-il Gèrement; c'est " celui que le cardinal a donné cet après-midi pour le trans- « port de ses bagages. J'ai demandé à l'employé combien « il en voulait, et il me l'a cédé pour 5 dollars. Deux u minutes après, une dame m'en a offert 20 dollars ; je les a ai refusés. »
Lafête du 4 octobre aura un caractère plus exclusivement religieux. Parti de Washington cà neuf heures, j'arrive à dix heures et demie chez le cardinal, qui me reçoit avec la simplicité et la cordialité que beaucoup connaissent pour en avoir joui en Europe ou chez lui. Après m'avoir, en termes qui ne permettent pas le refus, déclaré qu'à Baltimore sa maison sera la mienne, il me confie à son secrétaire, et l'on me conduit dans le chœur à la place du curé de la cathédrale, qui doit chanter lagrand'messe. La stalle est à côté du trône archiépiscopal et je pourrai, de là, parfaitement voir tout, bien recueilli et à demi caché dans un petit coin des draperies rouges.
Dans la cathédrale, pas une place ne reste vide, et peutêtre s'y trouve-t-il autant de protestants que de catholiques. Cette vaste église romane, avec sa coupole majestueuse, sa très large nef sans bas-côtés, les bras de son transept, son chœur et son autel visibles de partout, se prête en perfection au déploiement des pompes religieuses. Précédé des deux cent cinauante élèves du grand séminaire — et
ce chiffre à lui seul, est toute une démonstration — le cardinal, en cappa magna, fait le tour par la rue et entre solennellement par le grand portail. Les enfants de chœur qui, avant le départ, et sans choquer Son Eminence, s'amusaient fort de leur ofûce de caudataires, le remplissent maintenant avec une gravité de petits pages royaux. Le séminaire et la maîtrise font produire au plain-chant tout son grand effet de religion. Jusqu'aux moindres détails, l'office s'accomplit dans un recueillement, une piété, une majesté réellement admirables. Ceux qui ont entendu, il y a quelques années, l'archevêque de Saint-Paul à un meeting du faubourg de Plaisance, et qui l'ont vu officier pontiGcalement, dans la même semaine, à l'église Sainte-Clotilde pour la fête patronale, savent comment les Américains les plus libres d'allures dans la vie ordinaire entendent le respect qui est dû au culte divin.
Après le chant de l'évangile, Mgr Gibbons monte en chaire, lit lui-même les annonces, l'évangile du jour en anglais, et commence son discours. L'instant offre pour moi quelque chose de grave. C'est la première fois, dans la vie du christianisme, qu'un cardinal américain a pris part à une élection de pape; la première fois que l'Eglise d'Amérique est intervenue, pour cet acte souverain, dans le gouvernement de l'Eglise universelle. Or, voici l'heure où son représentant, un personnage marqué pour l'histoire, va rendre compte de cet événement à l'élite du peuple. Et la Providence, tendrement attentive à ce qu'elle sait bon pour l'àme de chacun de nous, a voulu que, sans y avoir pensé d'avance, j'eusse l'émotion d'être présent.
Le cardinal commence par noter lui-même, tant cette idée s'impose, que « le récent conclave marque une nouvelle et importante phase dans les annales de l'Eglise d'Amérique, puisque c'est pour la première fois, dan.s
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riiistoire religieuse, que les Etats-Unis et même, plus généralement, Tliémisphère occidental sont associés aux autres nations pour choisir un titulaire à la chaire apostolique ». — "Je ne serais pas du tout surpris, ajoutet-il, que dans le prochain conclave l'Église catholique des Etats-Unis fût représentée par plusieurs memhres du Sacré-Collège; par un nombre de cardinaux proportionnel à la population, à la grandeur, à l'influence de notre pays, de même qu'à la force numérique de notre hiérarchie et de nos fidèles, à la splendeur et au progrès de nos institutions religieuses et charitables, n
Il rappelle ensuite les conditions et les règlements sévères d'un conclave. « Les cardinaux, dit- il, ne sont pas des anges, mais des hommes, soumis comme tels aux faiblesses et aux ambitions communes; de là, ces précautions. '1 Mais tout s'est passé, cette fois, avec une dignité, un désintéressement, une courtoisie qu'on ne rencontrerait dans nulle autre assemblée, et d'autant plus remarquables que les cardinaux représentaient jusqu'à douze nationalités diverses. Suit le récit, tel qu'on le connaît, de l'élection et ^es humbles refus du cardinal Sarto, qui ne céda qu'aux instances et remontrances d'un des cardinaux les plus importants. El qu'on ne s'étonne pas, ajoute l'archevêque, de cette édifiante hésitation : > Il se voyait appelé à la plus sublime position où puisse atteindre un homme sur la terre. La Papauté est la plus ancienne des dynasties existantes. Elle a précédé, de longs siècles, la fondation des empires actuels. Il y avait déjà un Pontife sur la chaire de Pierre quand l'Angleterre était encore une colonie de Rome et que ses habitants n'étaient pas arrivés à la civilisation. Pie X est le 2G4' pape appelé à régir, sous le Christ, l'Egli.se de Dieu.
m L'empire des Souverains Pontifes est coextensif au globe ;
K il embrasse les peuples de tout climat, de toute race et de
foute langue; il combine en un corps homogène les diversités nationales les plus accentuées. On a dit avec raison que le soleil ne se couche pas sur les possessions de la Grande-Bretagne; on peut affirmer, de même, que partout où flotte le drapeau anglais se trouvent aussi des chrétiens qui s'inclinent, filialement soumis, devant là suprématie spirituelle du Pape. L'influence de la Papauté porte bien autrement loin que celle des souverains terrestres. Les rois, les empereurs et les magistrats civils imposent l'accomplissement extérieur des lois de leur pays. Le Pontife suprême, bien qu'il n'ait point d'armée pour appuyer ses commandements, fait et applique des lois qui obligent la conscience des hommes. »
Quoi de plus impressionnant, pour un prêtre catholique, que d'entendre promulguer sa foi avec une telle autorité, avec un tel prestige, devant un peuple à demi protestant et qui, sentant bien lui-même à quel point lui manque le principe de l'autorité religieuse, écoute ces paroles dans l'attitude la plus respectueuse et la plus réfléchie?
Le sermon est achevé ; et maintenant retentit le Credo, alternativement chanté par une puissante voix de basse et par le chœur des deux cent cinquante séminaristes auxquels se joint l'assemblée. C'est l'Église d'Amérique, en son principal sanctuaire, unissant sa profession de foi à celle du plus haut représentant de sa hiérarchie; et je sais maintenant ce qu'il faut entendre par cette Eglise, avec ses diocèses qui, en moyenne, depuis un siècle, augmentent d'un par année ; avec ses paroisses fréquentées de chaque fidèle inscrit et presque foutes fortifiées d'une école qui transmet intacte la croyance de génération en génération. Or, ce Credo que chantent près de moi, au vingtième siècle, plusieurs milliers de citoyens des États-Unis, c'est le même qui reçut sa forme définitive de l'autre côté des mers, à
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Constantinople, vers les derniers temps de Tempire romain, sous le règne de Théodose, alors qu'aucune des nations actuelles de l'Europe n'était constituée, et plus de mille ans avant que l'Amérique fût découverte. Qu'est-ce qui pourrait mieux mettre en évidence la fixité sublime et en même temps la vitalité de l'Église catholique? Jamais je n'ai senti plus profondément le réconfort de ces mots de saint Paul : « Le Christ était hier, et il est aujourd'hui; il sera dans tous les siècles. » Toutes les visions décourageantes s'enfuient loin de mon àme, et malgré moi des larmes s'échappent de mes yeux lorsque, triomphalement, j'entends chanter que '; Son règne n'aura plus de fin. Cujus regni non erit finis. »
La messe est suivie d'un Te Deum pour l'élection du Pape et de l'oraison pro Pontifice. 11 semble qu'on mette à ces prières beaucoup de cœur et une sorte d'accent personnel. La nomination de Pie X a été bien accueillie en Amérique où, plus encore que dans les autres pays, on aime ce qui se sait de sa simplicité démocratique, de ses vertus pastorales et de son détachement des affaires terrestres.
La cérémonie a duré plus de deux heures. Il est une heure et demie quand nous nous mettons à table. Le déjeuner se prend en famille. Comme à Rochester et à Péoria, le " palais épiscopal » n'est que le presbytère do la cathédrale, où le premier pasteur vit fraternellement avec le curé et les deux ou trois vicaires. Il n'y a de chanoines, honoraires ou titulaires, dans aucun diocèse d'Amérique; mais l'on n'attend, pour en nommer, que d'avoir besoin d'eux. Les vicaires généraux (la plupart du temps il n'y en a qu'un seul) ont ordinairement charge d'une paroisse
dans la ville épiscopale. Les rouages administratifs sont réduits au strict nécessaire.
Deux heures après le déjeuner, je vois sortir de Técole paroissiale, en face de la cathédrale, une suite interminable de garçons et de fillettes, qui, revêtus de gracieux insigoes et précédés des enfants de chœur en costume, se rendent, sur deux rangs, à l'église pour assister aux vêpres. Encore une procession ! A quoi donc songent ici les pouvoirs publics? Mais à quoi songeaient-ils, le soir du 12 novembre 1889, lorsque, parmi les illuminations et au bruit des fanfares, dans les rues de Baltimore, pavoisées de drapeaux américains et pontificaux, trente mille hommes défilaient, les uns à pied, les autres à cheval, devant le cardinal et les nombreux évêques réunis pour fêter le premier centenaire de l'épiscopat catholique aux Etats-Unis (1)?
A quatre heures nous partons en promenade. Le cardinal va d'ordinaire à pied ; mais aujourd'hui^ pour me faire faire un plus grand tour, il a commandé une voiture. Presque tout le monde le salue en ville. Un jour qu'avec un voyageur anglais il passait près d'une église au sortir de l'office, son compagnon, voyant l'accueil général, ne put s'empêcher de lui dire : « Comme vos fidèles vous sont attachés ! — Ceux-là sont des protestants v , reprit le cardinal.
Nous traversons rapidement une partie de la ville, allant vers Druid Hill Park, un vaste et ravissant rendez-vous de plaisance. Quand on arrive de l'ouest, Baltimore fait presque l'effet d'une ville européenne. C'est à celles d'Angleterre que dans l'ensemble elle fait penser; mais c'est à Paris que très gracieusement, et très justement, ses citoyens aiment à en comparer le plus joli quartier, Mount-Vernon-
(t) Voy. l'intéressante description de ces fêtes dans l'Eglise catho* liqite et la liberté aux États-Unis, par M. le vicomte dk AIealx, chap. !•'. (Lecoffre éditeur.)
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Place et son entourage : un square des plus élégants, la colonne de Washington, l'institut Peabody avec sa bibliothèque et sa galerie des beaux-arts, le musée VValters, riche en Corot, Troyon, Delacroix, Gérôme, Dclaroche, Henner , Rosa Bonheur, Meissonier et autres chefsd'œuvre de la peinture française. Mais la cité américaine reparait à mesure que nous nous éloignons du centre, et voici, une fois de plus, la longue série des résidences, des villas, qui se succèdent sur la grand'route, parmi les prés, les jardins, les bois, toujours sans la laide clôture des murailles à l'européenne .
Même dans ces régions de la grande fortune, il faut songer aux misères sociales. Xous rencontrons une troupe de deux ou trois cents petites orphelines que des Sœurs de la Charité ramènent de l'église. Les fillettes n'ont point d'uniforme et, notamment, la variété des chapeaux égaie l'aspect de leur jolie troupe. Religieuses et enfants semblent si heureuses d'apercevoir le cardinal^ qu'il se fait conduire à l'asile. Il se tient debout sur la porte quand arrive la bande gracieuse; elles défilent toutes devant lui avec une curiosité satisfaite, et la plupart le saluent d'un < bonjour, père! ■-■ qui me semble encore plus touchant que familier. Le temps d'entrer avec elles dans leur grande salle, de les bénir, de leur demander si elles accepteraient un jour de congé, et l'archevêque est reparti. ^ \ous avons là, me dit-il en sortant, plus de deux cents orphelines que les Sœurs élèvent de leur mieux. Quand elles sont grandes, nous les envoyons à l'école industrielle de la ville, et elles en sortent capables de gagner de bons gages. L'Etat nous accorde d'assez larges subsides. En général, il a"Mne mieux subventionner les œuvres hospitalières des diverses confessions que d'en diriger lui-même. Il trouve que c'est moins coûteux et que cela donne de meilleurs résultats. > Est-ce de ma faute si tout contraste avec les pratiques actuelles de la France?
Nous avons repris notre route et passons devant une ancienne résidence des descendants de Jérôme Bonaparte, ce qui met la conversation sur celte famille, une des plus catholiques des États-Unis, et qui a su, par la simplicité de ses allures comme par l'importance des services constamment rendus au bien public, porter sans embarras, au milieu du respect de tous, la charge plutôt lourde d'un nom par trop célèbre. Le chef de la famille, M. Charles Bonaparte, vit d'habitude à Baltimore, mais il n'est pas encore rentré de la campagne; je le verrai, dans deux semaines, à mon second voyage.
Nous visitons une autre famille catholique des plus riches et des plus généreuses, celle qui a reçu le cardinal au bord du lac de Genève, dans la villa Manjland, lorsqu'il revenait du conclave, extrêmement fatigué du climat romain. L'arrivée de l'archevêque est saluée de cris de joie et illumine lous les regards. On parle des souvenirs d'Europe et de la cérémonie du matin : « Je vous y ai aperçus, dit le cardinal. — Ah! Eminence, répond le chef de la famille, un président de plusieurs compagnies de chemins de fer et de navigation, comme on se sentait fier d'être catholique! » J'avais bien deviné, aussi, qu'il passait sur toute l'assemblée un souffle de foi et de magnanimité
Au retour, nous avons le temps de parler de beaucoup de personnes et de beaucoup de choses. Une partie peut être répétée sans indiscrétion. Le cardinal me fait un grand éloge de la piété du Père Hecker et de la sagesse dévouée de M. Magnien, le dernier supérieur du séminaire de Baltimore, l'homme de sa droite et de son cœur. 11 me demande des nouvelles de la famille Montalembert,