CHAPITRE XII
A la Maison-Blanclie. — Le Président chez lui. — L'homme de la lie intense. — Conversation. — Un Américain représentatif. — Le caractère et les idées de Roosevelt. — Contre tous les abus et tous les préjugés. — Sa tolérance en théorie et en pratique — Roosevelt chez des catholiques et chez des protestants. ~ Sermon de Président. — Acte de foi national. — L'Etat religieux et neuire. — Simple rapprochement.
La Maison-Blanche !
Dans ce palais très simple et de fine architecture grecque — ai-je dit palais? quel anachronisme! — dans cette maison demeure le chef élu du peuple américain, le représentant que s'est donné à elle-même une des nations les plus avancées du monde, le premier d'une des grandes élites. Et son autorité est une autorité vraie. Durant sa magistrature il a plus de pouvoir que les souverains constitutionnels d'Europe : il possède le droit de vélo; il nomme à toutes les fonctions; ses ministres ne sont pas responsables devant le Parlement. Ses quatrevingt millions de concitoyens lui ont en quelque sorte délégué, avec leur confiance, les droits publics de la nation. Cette année même, quand il a vu l'Angleterre et TAllemagne pousser trop loin leurs exigences en Venezuela, au nom des Etats-Unis il les a invitées à retirer leurs flottes pour soumettre la question à un arbitrage; l'Angleterre et l'Allemagne se sont inclinées. Il est puissant à l'égal de l'empereur d'Allemagne et du tsar de Rus-
sie, non point par naissance, mais comme le fondé de pouvoirs, librement choisi, de la plus grande démocratie que riiistoire ait vue.
Comment donc approcher un tel personnage, et de quel appareil va-t-il être entouré?
Hier, mon ami Stafford a envoyé un mot à la présidence pour demander à présenter au chef de l'Etat deux prêtres français, dont Tun est sur le point de quitter Washington. Le courrier nous a rapporté une invitation pour ce matin, à dix heures.
Dix minutes avant Theure fixée, nous arrivons à la Maison-Blanche. Pas de factionnaire devant la porte, pas un soldat à l'entrée, pas un uniforme dans le vestibule, Deux ou trois journalistes, autant d'huissiers sans aucun insigne, voilà toute la cour. On nous introduit dans un petii salon d'attente, et nous faisons passer nos cartes au chef de l'Etat : « M. le Président est à vous dans quelques minutes » , nous est-il répondu. A dix heures juste, en effet, M. Roosevelt, ouvrant lui-même la porte, vient à nous. Dès que nous lui sommes nommés par Stafford, il nous serre la main, nous souhaite la bienvenue, et nous introduit dans son cabinet. Le curé de Saint-Patrick présente alors plus longuement l'abbé N. . . comme un historien plusieurs fois lauréat de l'Académie, et moi comme un ami de l'Amérique, traducteur d'Ireland et de Spalding. Le président s'excuse de trop mal parler français, bien qu'il soit, dit-il, très attentif à notre littérature; et il nous montre sur sa table la dernière Revue des Deux Mo Ji des . La conversation s'engage donc en anglais. Si cela ne privait mon ami N.. . d'y prendre part, je m'en réjouirais très fort, aimant mieux voir Roosevelt au naturel que préoccupé de grammaire et soucieux de chercher ses mots.
Nous avons bien devant nous l'homme de la Vie intense. Mon siège est tout près du sien ; je saisis chaque mouve-
ment de sa physionomie et de tout son corps, chaque inflexion de sa voix chaude et vibrante. Un courant magnétique se dégage de tout son être; on est, à côté de lui, comme sous Faction d'un fluide moral. Je comprends ce que j'avais lu de lui dans une revue américaine, où il est comparé à une dynamo, et où l'on dit que ses paroles sortent par explosion (1). Il est de taille moyenne, mais robuste et musclé. Sa figure ronde et assez pleine, son teint frais et animé, sa fine moustache, ses cheveux châtain clair, sa vivacité d'allure, lui gardent, sous ses quarante-cinq ans, un air tout à fait jeune et que les caricatures politiques exploitent volontiers. A cet ensemble énergique, même un peu agité, des yeux bleus et très expressifs ajoutent ce je ne sais quoi sans lequel tout le reste n'est rien et qui s'appelle le charme.
Je dis au Président que je viens de passer huit jours chez Mgr Spalding et qu'il m'a chargé de lui offrir ses compliments : « J'ai tant d'admiration pour lui! me répond-il après avoir demandé de ses nouvelles. Il nous a rendu de bien grands services dans cette commission pour la grève des mineurs; ses conseils, toujours sages et écoulés des antres membres, ont été pour beaucoup dans l'heureuse solution du conflit. Et puis, quels talents littéraires ! Il possède, lui, ce don du style qui trop souvent nous manque; c'est un maître écrivain. ^i
Slafford fait part à M Koosevelt de l'intention où je suis d'écrire mes impressions de voyage sur l'Amérique. J'ajoute, en deux mots, que je voudrais rapporter de; Etats-Unis à mes compatriotes quelques lerons par l'exemple, object tessons, quelques lerons d'énergie dans la vie privée et de tolérance dans la vie publique. Le Pré-
(1) » Mr. Roosevelt is a vcrilable dynamo of oarncstness, force and pliysical and mental energy... Hc lalks fast and sccmg lo cxplode iiis uords. i Article de M. Julian Ralph dans la Review oj Reviens
sident m'approuve et m'encourage : » Nous ne sommes pas parfaits, dit-il, mais nous avons pour nous d'aimer la liberté et de la respecter en tous. » J'ai scrupule de rester sur une question que les circonstances rendent trop délicate, connaissant, du reste, là-dessus les sentiments de mon illustre interlocuteur et ce qu'il a déclaré à propos de l'arrivée de tant de religieuses françaises en Amérique : « Qu'on nous en envoie le plus possible; jamais nous n'aurons trop d'immigrants de cette qualité. »
; Au pays de la vie intense, In the land of the strenuous life, sera le titre de mon livre » , me hàté-je de dire; et, franchement, comme le Père Zahm l'avait fait prévoir, il s'en montre tout à fait content. J'en profite pour ajouter qu'il devrait bien me permettre de le dédier au « Président Roosevelt » , ce qu'il accepte de la meilleure grâce et avec empressement.
11 demande si j'ai vu le docteur Egan, professeur de littérature anglaise à l'université catholique, un de ses amis, dont il me fait l'éloge. Comme je réponds que je dois déjeuner avec lui demain : « Dites-lui, continue-t-il, que je suis maintenant plongé dans les études celtiques. — Comment trouvez-vous le temps de faire toutes ces lectures? interroge Stafford. — Que voulez-vous? chez moi c'est une maladie. » Et le fait est qu'il a aussi la maladie d'écrire, comme en témoignent déjà une douzaine de volumes; un homme comme lui, qu'attirent toutes les formes d'action, n'en peut pas négliger une aussi puissante que le livre. Que, du reste, il publie des recueils de discours comme V Idéal américain et la Vie intense ; l'histoire de New-Vork, de la Conquête de l Ouest, de la Guerre navale de 1812, des Rudes Cavaliers de la guerre cubaine, ou même ses souvenirs de chasseur et de cowhoy, c'est partout le même but qu'il vise ; soit par l'émulation des exemples héroïques, soit par l'attrait des œuvres
actuellement possibles, soit par la beauté des idées morales, c'est toujours l'àmc de ses concitoyens qu'il se propose d'élever, d'ennoblir, d'entraîner aux actions généreuses. La théorie de l'art pour l'art ne lui semblerait certainement pas digne d'être discutée. Sa présidence achevée, et nous souhaitons qu'elle ne le soit qu'au dernier terme Gxé par la Constitution, on peut être assuré que Koosevelt reprendra la plume.
Les accablantes occupations de sa charge actuelle ne lui permettent que de parler; mais, du moins, trouve-t-on en chacun de ses discours, à défaut d'une composition et d'un style auxquels il ne peut guère songer, des exhortations pénétrantes, des leçons de courage et de vertu, des idées toujours nettes et aussi éloignées que possible de la vide phraséologie où s'enferment volontairement, et, à ce qu'ils croient, par nécessité, la plupart des chefs d'État. Il fait bien, en moyenne, quatre ou cinq discours par mois; et dans chacun il dit assez de choses importantes pour qu'ils fussent remarqués même s'ils sortaient de la bouche d'un simple citoyen.
Revenons à notre entretien. A propos de lecture et de livres, il demande, plume en main, la liste de nos ouvrages, à M. N...et à moi, pour les faire venir; je lui réponds, naturellement, que ces ouvrages lui seront envoyés par les auteurs. Je lui raconte le succès qu'a obtenu chez nous sa Vie intense, et, comme je connais sa traductrice, nous parlons d'elle un peu. « Vous plairait-il, demandé-je ensuite, que je fasse traduire d'autres ouvrages de vous? « 11 y consent volontiers, mais me fait remarquer que plusieurs traductions sont déjà en cours, et il me montre un nouveau volume arrivé le matin même, la Vie des ranches, à ce qu'il me semble (1).
(1) Depuis lors, out aussi paru deux traductioos de ï Idéal américain, l'une par la princesse de Faucigny-Lucinge, traductrice de
Je ne crois pas faire acte de courtisan en lui disant, ce que chacun sait, qu'on s'intéresse beaucoup, en France, à son caractère et à ses idées. Lui-même, alors, parle de sa sympathie personnelle pour notre nation. Il rappelle les origines françaises de Mme Roosevelt, Édilh Kermit Carow ; et il ajoute avec un sincère sentiment de complaisance qu'il a, lui aussi, de notre sang dans ses veines. C'est pour cela, dit-il, qu'il a donné un nom français, Quentin — nom peu usité — à son sixième enfant, le plus jeune de ses quatre fils. Tout le monde sait, en effet, qu'il est d'une vieille famille hollandaise arrivée à New-York presque aux premiers temps de la ville et qui s'y est toujours distinguée soit par un succès de bon aloi dans le commerce et la banque, soit par un dévouement sans inlerruplion dans les charges publiques ; mais on ignore généralement, quoique ce ne soit pas inutile pour expliquer toutes les richesses de son tempérament, que plusieurs de ses ancêtres avaient épousé des filles de huguenots français, que sa grand'mère paternelle était Irlandaise, et que sa mère, une Bullock, de Géorgie, descendait à la fois d'Écossais et de Français. Il y a donc beaucoup du Celte dans ce Hollandais de New-York. Mais reconnaissons qu'il y a surtout deux siècles et demi d'éducation américaine.
Stafford félicite le Président d'avoir, hier encore, échappé aux tentatives d'un insensé qui s'est présenté à la Miiison-Blanche et a demandé à le voir, cachant sur lui un revolver. Il fut arrêté sans peine ; mais on ne pense pas sans effroi que ce misérable avait pu, la veille, en sortant de l'église, lui serrer la main. Est-ce qu'un chef d'Etat n'a pas, demandons-nous simultanément, Stafford
la Vie intense, et l'autre par Mlles de Rousiers avec une préface de Paul de Rousiers.
et moi, le devoir de se garder mieux? Mais notre avis, j'en conviens, semble affecter très peu M. Uoosevelt, et il ne marque aucun désir de changer là-dessus ses manières de faire, ne voulant pas, dit-il, et qui Ten blâmerait? gâter à coup sûr l'ensemble de son existence pour se préserver de dangers hypothétiques : u Celui-là est un fou, ajoute-t-il en revenant à la tentative d'hier, et je ne veux pas qu'on lui fasse de mal. Mais quel plaisir j'aurais eu à tuer l'assassin de Mac-Kinley ! " Un frisson de colère le secoue à ce souvenir, et l'on sent qu'en effet ce moraliste, cet écrivain, cet orateur, ce chef d'Etat serait capable aussi de lutter physiquement contre n'importe quel adversaire : il l'a bien fait voir, dans le cours même de sa présidence, en terrassant deux fois des agresseurs; jadis, dans ses dangereuses chasses à l'ours et aux buffles; plus récemment, dans la guerre cubaine, à la tète de son régiment des Rudes (iavaliers. C'est un homme complet, chez qui l'intelligence, le cœur et les muscles vont de pair; une àme et un corps où tout s'harmonise; l'Américain type, l'idéal réalisé de sa grande nation; celui qui, tout délicat durant son enfance, a voulu se faire et s'est fait une santé robuste dans la vie des ranches; celui qui, en politique, ne laisse jamais ignorer sa vraie opinion et attaque de face tout abus qu'il rencontre; celui qui a pu, comme d'autres, s'exagérer, en politique étrangère, les droits de son pays, mais qui, à prendre ses intentions et l'ensemble de ses actes, règle vraiment sa conduite, ainsi qu'il l'a dit, sur la devise de Lincoln : « Fais le mieux, ou sinon, le mieux possible. Do ihe hcst ; but, if yon caiit do f/ie best, then do the best ïjou can. -^
Mais les meilleurs instants s'écoulent comme les autres, et plus vite encore. Il faut quitter ce grand homme d'action, le plus intéressant, avec le cardinal Lavigerie, que j'aie jamais rencontré. Voici qu'on annonce l'arrivée
des " secrétaires ^ ou ministres. M. Roosevelt commande qu'on ne reçoive plus personne ce matin. Il nous reconduit au petit salon d'attente, répète, en l'accentuant plus fort, l'aimable Delighled to see you de l'arrivée, et l'on se sépare sur un shahe hands des plus vigoureux. Nous croisons dans le corridor les divers membres du cabinet, venus les uns à pied, les autres en des voitures dont les cochers ne portent point de cocarde. Stafford leur serre rapidement la main, et nous sortons de la Maison-Blanche, tandis que s'assemblent en conseil le président et les ministres de la République des Etats-Unis,
Dans la suite de cette journée, après que j*eus écrit les notes qu'on vient de lire, nous parlâmes plus d'une fois encore, l'ami Stafford et moi, du président Roosevelt. Les lecteurs, j'en ai une sorte de pressentiment, accepteront volontiers que je fasse de même avec eux et que nous prolongions tranquillement ici l'entrevue de la Maison-Blanche. Ils savent que, suivant l'appréciation d'un excellent juge, Paul de Bousiers, M. Roosevelt « n'est pas seulement un Américain éminent " , mais que « c'est aussi un Américain typique » , et très représentatif (1). Il est vraiment par ses origines un enfant du pays ; toutes les races fusionnées aux Etats-Unis ont mis un peu de leur sang dans ses veines, et il a reçu toutes les formes de l'éducation nationale, depuis l'école publique oii il fréquentait les enfants du peuple, jusqu'à l'université, jusqu'à la pratique des affaires privées et publiques, jusqu'à la vie libre et demisauvage des colons de grande prairie, jusqu'à la vie agitée des assemblées politiques, des luttes électorales, de la
(1) Préface à la traduclion de l'Idéal américain.
guerre elle-même; enfin il a exercé les majjistratures les plus hautes et les plus laborieuses. Tout ce que peut faire un Américain, il l'a fait, et il Ta bien fait. Il a résolu pour son compte le grand problème qu'il pose en ternies saisissants dans la préface d'A?nerican Ideals, à savoir que, s'il est relativement facile de respecter les principes du devoir en n'agissant pas, ou de réussir dans la vie active en méprisant les principes du devoir, ce qu'il y a de vraiment difficile, mais aussi de méritoire et de beau, c'est de « combiner la vertu avec un travail efficace ;^ , c'est de réussir en demeurant honnête. Ses adversaires, et parfois même ses amis politiques, ont pu lui reprocher de ne pas prendre assez de précautions dans la lutte contre les préjugés; on n'a jamais pu insinuer qu'il ait une seule fois manqué, je ne dis pas d'intégrité (l'éloge serait mince), mais de droiture, d'absolue franchise, de courage à tout risquer pour l'accomplissement de n'importe quel devoir. Sans rien avoir de l'utopiste qui poursuit, aux dépens du bien qu'on peut faire, un mieux irréalisable, il s'est toujours montré fidèle à la maxime de Franklin qu'on fait copier aux petits Américains sur leurs pages d'écriture, et à laquelle, personnellement, il ajoute une foi absolue : « Honesty is the hest policij, l'honnêteté est la meilleuie des politiques. « Nul exemple mieux que le sien n'a mis en évidence la justesse d'une observation bien digne d'être méditée chez nous comme ailleurs, et d'après Ia(juelle il pourrait suffire au bonheur d'un pays, que les honnêtes gens y fussent aussi courageux que les autres.
Si « une partie du peuple idolâtre rillégalité violente et homicide », il s'élèvera, quoi qu'il en advienne, contre cette barbarie; et les lynchages n'auront pas d'adversaire ])lus sévère que lui. Complicjuées de torture, comme elles le sont trop souvent, les exécutions sommaires lui inspireront cette sentence tragique : " Quiconijue a jamais
pris part à la mort d'un criminel par Thorrible supplice du feu doit perpétuellement, dans la suite, garder en son cerveau et dans son àme le spectacle affreux de sa propre action; il ne peut plus jamais redevenir le même homme qu'avant. « S'il juge que la nation se trompe dans sa haine des nègres, il parlera en faveur des nègres, et il fera mieux que de parler : un jour il recevra à la Maison-Blanche le représentant le plus en vue de cette race dédaignée, et, sans tenir compte des protestations de son parti même, sans se demander s'il ne s'aliène pas tout le Sud et ne compromet pas définitivement sa réélection, il fera asseoir à sa lable de chef d'Etat le nègre Booker Washington. De même que, préfet de police à New-York, il conduisait en personne ses agents à la recherche des criminels dans les bas-fonds les plus dangereux, on le voit aujourd'hui, président de la République, poursuivre de sa parole et de son initiative tous les vices, tous les préjugés, les corruptions de la vie privée et celles de la vie publique, les idées fausses, les doctrines funestes, l'irréligion, l'immoralité, les théories antisociales ou antipalriotiques.
On ne sait, dans le nombre, quelles énergiques déclarations extraire de ses œuvres. Celle-ci a été a été souvent reproduite : " Quand les hommes craignent le travail ou craignent la guerre juste, quand les femmes craignent la maternité, ils tremblent sur le bord de la Damnation, et il serait bien qu'ils s'évanouissent de la surface de la terre, 011 ils sont de simples objets de mépris pour tous les hommes et toutes les femmes qui sont eux-mêmes forts et braves. » II dit ailleurs : « Parce qu'un courtisan est un coquin, cela ne fait pas qu'un démagogue ne soit pas un gredin. » Et encore : « Les pires ennemis de l'Amérique sont les ennemis de cette liberté ordonnée sans laquelle notre République ne saurait vivre, et l'agitateur populaire qui entraîne la foule à l'émeute est, en dernière analyse, le plus
CHEZ LE PRESIDEXT ROOSEVELT 24à
dangereux adversaire de l'ouvrier. » Mais, continue-t-il, cet agitateur u ne peut pas faire plus de mal que le marchand ou le manufacturier étroit d'esprit, dur et égoïste, qui s'emploie délibérément à maintenir ses ouvriers dans une dépendance les rendant incapables de s'unir contre lui " . Voici encore de ses paroles : ' On ne peut juger trop sévèrement les hommes riches qui sacriGent tout à l'acquisition de leurs richesses. Il n'y a pas au monde de type plus méprisable que l'Américain chercheur de millions, insensible à tout devoir, indifférent à tout principe, ne songeant qu'à amasser une fortune, et n'employant cette fortune qu'aux usages les plus bas, soit à spéculer à la Bourse, soit à ruiner des compagnies de chemins de fer, soit à permettre à son fils de mener dans la paresse une vie coûteuse et de grossière débauche, soit à acheter à sa fille quelque vaurien indigène ou étranger d'une haute situation sociale. » Il flétrit, on d'autres pages, ceux qui ne craignent pas u de décrier le patriotisme comme une vertu égoïste ^ ; et il déclare que, quoi qu'il en soit d'un avenir impossible à prévoir, " dans le temps présent, l'homme aimant d'autres pays autant que le sien est aussi nuisible à la société que l'homme aimant d'autres femmes autant que la sienne ^ .
Enfin, lorsqu'un petit nombre de fanatiques, d'ailleurs voués à un prompt échec, entreprennent de former une ligue pour combattre le catholicisme comme une religion d'étrangers — de Romains, dirait-on aujourd'hui en France — il s'élève des tout premiers et avec une admirable énergie contre ce retour à l'intolérance des siècles barbares : " Nous sommes opposés, dit-il, à toute distinction faite en faveur d'un homme, ou contre lui, à cause de ses croyances. Xous demandons que tous les citoyens, protestants ou catholiques, juifs ou païens, soient loyalement traités; que tous aient leurs droits garantis. Les
mêmes raisons qui nous font repousser formellement les écoles confessionnelles subventionnées nous conduisent à demander aux public schûols une justice égale pour leurs membres de toute croyance : administrateurs, directeurs, professeurs ou élèves. Lorsqu'il s'agit de voter pour un homme qui doit exercer une fonction dans un Etat particulier ou dans la nation, il faut se demander s'il est bon Américain, et c'est une insulte de considérer sa foi religieuse. Quand une société secrète agit comme semble avoir parfois agi V American protective Associalion, et cherche à proscrire les catholiques au double point de vue politique et social, les membres de cette société se montrent aussi antiaméricains, aussi étrangers à notre éducation politique, que les pires immigrants qui débarquent sur nos cotes. Leur conduite est également basse et méprisable. Ils sont les pires adversaires de notre plan d'éducation, parce qu'ils fortifient ses ennemis ultramontains ; ils méritent la sincère réprobation de tout patriote américain. »
Or, les vertus qu'il recommande aux autres si éloquemment, nul ne peut dire que Théodore Roosevelt manque à les mettre lui-même en pratique. Optimiste et actif, confiant en Dieu, au devoir et dans l'avenir de son pays, il mérite, certes, et pour employer ses propres expressions, l'éloge « d'envisager l'avenir et le présent sans souci du destin qui lui est réservé, tournant les yeux vers la lumière, et jouant bravement son rôle parmi les hommes '; : ce prédicateur d'énergie est le plus énergique des Américains. Il ne glorifie pas la famille sans se conduire en mari et en père modèle, et sa vie se passe assez au grand jour pour qu'on puisse vérifier chez lui la réalisation de l'idéal qu'il a tracé, voulant que ^ le père et la mère soient vis-à-vis
l'un de l'autre comme des amis, avec des droits égaux » ; que « les enfants soient attachés au père et à la mère par des liens d'affection, de respect et d'obéissance d'autant plus forts qu'ils sont traités comme des êtres raisonnables ayant leurs droits à eux » ; que - l'organisation de la vie de famille change avec les années, à mesure que les enfants se développent ; ; que ce type, fort accessible» remplace de plus en plus le type ancien et très inférieur, de la famille gouvernée par " le bon tyran » . S'il proclame les vertus militaires et le patriotisme indispensables à la vie des peuples ; s'il dit que la guerre est un mal, mais non pas le plus grand des maux, et qu'il est certaines choses qu'on ne doit point sacrifier au désir de la paix, on a pu le voir, à l'âge de vingt-six ans et déjà député, s'engager dans le huitième régiment de la garde nationale de Xeu-York pour devenir capable de servir son pays le jour où l'occasion s'en présenterait; on a pu le voir, au moment de la guerre de Cuba, quitter ses fonctions importantes de secrétaire de la Marine, et, à la tote d'un libre régiment de héros comme lui, les Rudes Cavaliers, Rough Riders, donner l'exemple de toutes les audaces et de tous les courages. En vain lui oppose-t-on qu'il fera de plus importante besogne dans les bureaux du ministère de la Marine réorganisé par lui; en vain lui parle-t-on de sa femme et de ses jeunes enfants : il est, répond-il, de ceux qui ont jugé nécessaire la guerre avec l'Espagne, de ceux qui l'ont préparée; jamais il ne se résignera à réaliser sa politique les pieds devant le feu, pendant que d'autres se battront à cause d'elle.
Nous pourrions, prolongeant le parallèle entre le langage et les actes de Roosevelt, rappeler, d'une part, ses véhémentes apostrophes à l'adresse des concussionnaires et^ d'autre part, l'énergie qu'il a déployée contre eux, soit en qualité de gouverneur à New-York, soit depuis qu'à la
Maison-Blanche il est le chef responsable de tous les fonctionnaires fédéraux. Mais il s'agirait là de questions personnelles et compliquées, où notre incompétence et notre caractère d'étranger nous exposeraient à plus d'erreurs encore que d'indiscrétions. La seule chose que je croie avoir assez bien comprise durant mon séjour, c'est qu'un scandale ayant compromis, dans l'administration des postes, tels ou tels membres du parti républicain, qui est celui de Roosevelt, aucune intervention de ses partisans même les plus dévoués, aucune prière, aucune menace, ne purent l'empêcher de pousser à fond l'enquête ni de frapper les coupables. A une cérémonie, que j'aurai à raconter et qui eut lieu au plus fort de l'émotion produite par cette affaire, je l'entends encore s'écrier avec une énergie presque farouche : " Nous ne pouvons pas plus tolérer un malhonnête homme dans l'administration qu'un lâche dans l'armée. L'assassin ne prend qu'une vie, le concussionnaire frappe au cœur la société. Dans les services civils comme dans l'armée il y aura toujours des agents de mal, et toujours des méfaits. Cela ne peut pas être empêché. Mais une étroite surveillance s'impose; et, sitôt découvert, il faut que le crime soit réprimé, il faut que le coupable soit puni. »
Mais c'est sur son attitude en matière religieuse que nous voulons revenir et insister puisque, aussi bien, c'est sur ce point sensible que notre pays a le plus besoin de recevoir des exemples et de faire sa propre éducation.
La citation lue deux pages plus haut suffirait pour montrer dans le Président un fidèle observateur de ce principe mentionné avant tous les autres dans les articles
additionnels qui font partie de la Constitution : Congress shall make no lato respecling an establishment of religion, or prohibiting the free exercise thereof. Le congrès — le congrès lui-même, — ne peut ni faire de loi relative à un établissement de religion, ni empêcher le libre exercice d'aucun culte.
Cette tolérance paraît à Roosevelt un point essentiel du caractère national; il la met au nombre des dispositions que sont tenus d'accepter tous les immigrants qui veulent entrer dans la famille nationale :
Nous devons les américaniser ae toutes manières, en paroles, en principes, en idées politiques et dans leur façon de considérer les rapports de l'Eglise et de l'État... Quels que soient sa religion ou son liej de naissance, nous accueillons sincèrement et en camarade celui qui vient ici décidé à devenir un bon citoyen des Etats-Unis. X'ous avons en revanche le droit d'exiger qu'il n'embrouille pas les questions qui nous occupent, en introduisant parmi nous les querelles et les préjugés du Vieux Monde. Il y a certaines idées qu'il doit abandonner. Par exemple, il apprendra que la vie américaine est incompatible avec une forme quelconqued'anarchie, de société secrète ayant le meurtre pour but ici ou à l'étranger; il apprendra aussi que nous exigeons une tolérance religieuse absolue et la séparation de l'Église et de l'Etat... La leçon est la même pour tous les peuples qui sont venus ici, quelle que soit leur race. Elle est la même pour toutes les Églises. Une Église qui demeure étrangère, de langage ou d'esprit, est destinée à disparaître.
La conduite et le langage de Roosevelt nous peuvent, une fois de plus, éclairer sur le véritable sentiment des Américains. Ils tiennent, c'est assez clair par ce qui précède et je dirai que c'est assez connu, ils tiennent à l'indépendance réciproque du domaine civil et du domaine religieux, à la séparation de l'Eglise et de l'État. Mais cela
250 AU PAYS DE LA VIE lATEIVSE
ne signifie nullement que ces deux forces soient, chez eux, en antagonisme ni même qu'elles s'ignorent, L'État est neutre, sincèrement neutre entre les différentes confessions religieuses ;il n'est pas indifférent à la religion elle-même. L'Élat n'est lié à aucune Eglise, mais l'État est religieux; et sa religion est faite des principes essentiels à toute espèce de culte sérieux, sa religion est faite de la croyance en Dieu et de l'observance des devoirs qu'entraîne ce dogme fondamental. Il y a plus, l'État, pratiquement, est chrétien (l). Sans rien tenter contre les juifs ni contre les représentants, d'ailleurs bien rares, des croyances plus ou moins païennes, c'est de l'Évangile, c'est de la portion de vérités commune aux différentes confessions chrétiennes, qu'il se réclame dans les circonstances publiques où il rend hommage à Dieu ; c'est à un ministre du culte chrétien, tantôt évêque ou prêtre catholique, tantôt pasteur protestant, qu'il recourt comme interprète dans les cérémonies oii la nation, comme telle, accomplit des actes religieux. Nous allons entendre Roosevelt, non plus en des écrits ou des discours privés, mais Roosevelt, Président des États-Unis, parler de religion en trois circons-
(1) Les admirables études de M. James Bryce sur la République américaine ne l'ont pas conduit à d'autres conclusions que nous :
•i La matière, déclare-t-il, peut se résumer en disant que le Christianisme est, en fait, considéré comme étant, sinon la religion légalement établie, du moins la religion nationale. Loin de regarder leur République comme impie, les Américains pensent que l'acceptation générale du Christianisme est l'une des principales sources de leur prospérité nationale, et que leur nation est l'objet tout spécial d'une faveur divine. » (T. IV, p. 46i, A. Colin éditeur.)
• Six Etats du Sud excluent de toute fonction publique quiconque nie l'existence d'un Etre suprême. Outre ces six, la Pensylvanie et le Tennessee déclarent inéligible aux emplois tout homme qui ne croit pas en Dieu et à une vie future de récompenses ou de peines. Le Maryland et l'Arkansas, même, déclarent une telle personne incapable d'être juré ou témoin, f (Ibid., p. 456.)
tances caractéristiques, deux fois comme invité d'assemblées chrétiennes, une autre fois dans l'exercice régulier de sa haute magistrature et s'adressant à toute la nation.
Le 16 août 1903, deux mille membres de la Société catholique du Saint-Nom, qui a pour but la suppression du blasphème, s'assemblaient à Oyster Bay, dans Long- Island, où se trouve la maison de campagne de la famille Roosevelt. Le Président fut invité à la réunion; il accepta, et prit place sur l'estrade oii siégeaient une vingtaine de prêtres. Il commença par dire combien il était heureux de se trouver à cette fête et par rappeler qu'il y avait un peu droit, ayant été le tout premier à souscrire pour l'érection d'une église catholique à Oyster Bay; puis il improvisa une allocution pleine d'entrain sur l'excellence du but poursuivi parla confrérie, sur la nécessité du courage, de la religion et de la " décence " , un mot dont le sens en anglais a plus d'étendue qu'en notre langue :
Je suis particulièrement heureux, dit-il, de voir si florissanle une sociélé comme celle-ci, parce que l'avenir de la nation dépend de la manière dont nos hommes, dont nos jeunes hommes, sauront combiner la décence et la force. Justement ce matin, à un service auquel j'assistais sur le champ de bataille de Kearsarge, j'entendais développer, devant les officiers et les soldais de notre marine, l'idée qu'il n'y a pas de bon citoyen sans les vertus de l'homme privé. Et le prédicateur insistait sur ce fait qu'un homme doit être irréprochable dans ses paroles comme il doit l'être dans sa vie, que son langage comme sa conduite doit attester sa loyauté envers Dieu el le Sauveur, s'il veut remplir les conditions que nous avons dioil d'attendre de ceu\ qui portent l'uniforme national. Et n'est-ce pas l'autorité même de l'Ecriture qui nous a dit que ce qui importe, ce n'est pas ce qui entre dans la bouche de l'homme, mais les paroles qui en sortent?
il y a toujours une tendance chez les très jeunes gens, chez
les garçons à peine adolescents, à croire qu'un peu de vice est nécessaire pour paraître distingué et pour montrer qu'on est homme. Combien souvent n'avez-vous pas entendu un bon petit jeune homme se vanter d'apprendre la vie alors qu'il allait seulement apprendre ces côtés de la vie qu'il vaut mille fois mieux ignorer! Je vous adjure de vous faire tous les gardiens de vos jeunes frères et de les arracher à une aussi fausse conception de la vie.
Rien de puissant comme l'exemple. Si l'un de vous se conduisait mal devant des garçons plus jeunes, et spécialement dans sa famille, s'il prononçait des grossièretés ou des blasphèmes, vous pouvez être sûrs qu'on suivrait son exemple plutôt que ses conseils. . . Je vous ai recommandé la force aussi bien que la décence. Les enfants qu'il s'agit pour vous de porter au bien n'admirent pas une vertu d'anémiques. Si vous voulez avoir de l'influence comme bons chrétiens, soyez foits et courageux, ou votre exemple ne comptera guère... Nous attendons de vous, mes amis, que vous manifestiez dans les actes et dans la pratique la foi qui est en vous
Je supprime, dans le texte du journal qui reproduit ce discours, un grand nombre de répétitions. Evidemment, ce n'est pas là une œuvre d'art, et l'improvisation y est manifeste. Mais le chef d'Etat qui se rend avec cette simplicité dans une assemblée de jeunes catholiques pour les exhorter au respect du nom de Dieu et à la pratique de la chasteté relève d'une admiration plus haute que celle de la critique littéraire.
Tel il se montre chez les catholiques, tel Roosevelt se montre chez les protestants. Le 26 octobre, étant encore à New- York, je pus être renseigné sur une cérémonie qui avait eu lieu la veille, à Washington, pour la clôture d'une sorte de concile des évêques anglicans de toute l'Amérique. Un service religieux fut célébré en plein air devant une assemblée de huit mille personnes. Les musiciens de
la marine, portant des soutanes noires et des surplis blancs sur leurs uniformes, marchaient en têle de la procession, suivis de cinq cents choristes, du clergé anglican de Washington et des prélats venus au congrès. Le président Roosevelt prit place sur Testrade au milieu des évêques.
La cérémonie s'ouvrit parle Pater et se continua par la récitation des prières liturgiques, L'évêque de Washington, Satterlee, salua ensuite le Président, mais, ayant ajouté à son nom le titre d'Excellence, il eut le désagrément de lui entendre déclarer, d'un ton assez distinct, qu'il n'aimait pas cela : I do not lihe thal;I ivish he would not say ihat. L'incident n'eut, du reste, pas d'autre importance; l'évêque saisit la première occasion de nommer " le Président des Etats-Unis r. sans autre qualification, et Roosevelt déclara que c'était bien : That's rujht ; I like ihat. Puis lui-même prit la parole ; et, si nous ne pouvons reproduire en entier son... sermon, il importe au moins d'en donner l'exorde :
Evoque Satterlee, et vous, représentants de l'Eglise des Etats-Unis ou de l'étranger, et vous tous, mes amis et concitoyens, je vous salue ; et, en votre nom, je souhaite la bienvenue à ceux qui sont aujourd'hui les hôtes de la nation. Dans ce que je vais vous dire, je voudrais insister sur des pensées qui me sont suggérées par trois différents textes. En premier lieu : u Vous servirez le Seigneur de tout votre cœur, de toute votre àme et de tout volrj esprit, n En second lien : « Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes. » Enfin, et c'est le texte que vous avez lu dans la collecte, évêque Doane : « Seigneur, préparez nos cœurs et nos âmes à accomplir ce que vous commandez, n
Le discours lui-même, qui n'a guère avec ces textes qu'un lien d'inspiration morale, porte sur la nécessité de
servir Dieu et d'accomplir son devoir avec énergie et avec entrain. Il n'est pas charpenté comme un sermon de Bourdaloue, et l'embarras serait grand d'en faire l'analyse, mais deux ou trois phrases plus caractéristiques en donneront le sens général, ou du moins l'esprit :
Dans réternelle guerre du bien contre le mal, les amis du bien ont à se rappeler qu'il ne suffit pas d'êlre irréprochable, mais qu'il faut agir, que les bons sentiments ne suppléent pas le pouvoir de les mettre en pratique, qu'il faut aussi cultiver en nous la faculté de pouvoir...
Nous ne savons pas beaucoup de gré à ceux qui nous font du bien en laissant voir que c'est à contre-cœur, il en est de même au service de Dieu. Si nous le servons, si nous servons la cause de la décence et de l'iionnêleté, de manière à convaincre les autres que cela nous coûte et nous attriste, notre service perd la plus grande partie de son efficacité...
J'attire votre altenlion sur ce qui est mon affaire spéciale en ce temps et qui est la vôtre toujours, sans quoi vous ne seriez pas dignes d'être citoyens de celte république. Dans la septième hymne, au dernier verset, nous venons de chanter ensemble : Dieu sauve VElat! Vous contentez-vous de chanter cela, ou essayez-vous de le réaliser? Si vous ne faites que de le chanter, votre part sera faible dens la réalisation de ce vœu. L'Etal sera sauvé, si le Seigneur met dans le cœur des citoyens la volonté de vivre de telle sorte que l'État mérite d'être sauvé, et il ne le sera qu'à cette condition... Je ne vous demande pas de prendre, au nom du christianisme que vous pratiquez, tel ou lel parti dans les affaires purement politiques. 11 y a quantité de questions sur lesquelles les meilleurs citoyens peuvent n'être pas d'accord... iMais il y a aussi certains grands principes où les hommes de bien ne peuvent qu'avoir la même opinion... L'honnêteté dans la vie publique et dans la vie privée doit être à la base de tout : l'honnêteté, qui ne respecte pas seulement les termes stricts de la loi, mais qui en pratique l'esprit; l'honnêteté qui est agressive, qui ne se contente pas de déplorer la corruption (cela ne
coûte guère), mais qui combat la corruption et qui l'écra^o. Voilà le type d'honnêteté que je demande, l'Iionnêteté militante.
A la fin de la cérémonie, un évêque anglican des Indes, le Rév. Nuttal, parlant au nom de ses concitoyens anglais, salua dans le président Roosevelt " un chrétien militant) , et cet éloge souleva des applaudissements unanimes. Que ce titre soit mérité et qu'il traduise exactement l'inspiration ordinaire de ses actes et de son langage, nous en donnerons une dernière preuve en citant la proclamation par laquelle il a Cxé le jeudi 26 novembre 1903 comme fête nationale d'actions de grâces. Il est vrai qu'en cela il n'a fait que suivre la tradition constante de ses prédécesseurs, et c'est une constatation qu'il nous plaît d'établir. Xous n'avons pas sous les yeux le texte des proclamations antérieures, mais elles ne peuvent guère dépasser celle-ci en élévation de sentiments :
Conformément à la coutume annuelle de notre peuple, il incombe au président, à cette saison, de déterminer un jour de fc'te et d'actions de grâces à Dieu.
Au cours de l'année qui vient de s'écouler depuis la célébration de celte fête, Dieu nous a comblés de ses bienfaits, nous donnant la paix à l'intérieur et aussi avec l'extérieur, permettant ainsi à nos citoyens de travailler à leur bonheur sans être dérangés par la guerre, la famine ou les épidémies. Nous devons non seulement nous beaucoup réjouir de ce qui nous a été donné par lui, mais aussi accepter ses bienfaits avec le sentiment de notre responsabilité, comprenant que c'est à nous-mêmes de montrer que nous méritons de jouir avec sagesse du bien-être qui nous est accordé.
En remerciant Dieu pour les bienfaits dont il nous a comblés dans le passé, nous devons lui demander de les continuer dans l'avenir, et lui demander aussi que nos esprits ne soient
pas portés vers îa guerre, mais vers le bien public et contre le mal. Nous devons prier pour qu'il nous donne la force et qu'il nous éclaire, afin que dans les années à venir, avec confiance, sans peur et avec le plus grand zèle, nous remplissions sur cette terre le rôle qu'il nous a confié, prouvant ainsi que nous ne sommes pas indignes de ses bénédictions. Et c'est pourquoi, moi, Théodore Roosevelt, fixe par la présente, comme un jour d'actions de grâces générales, le jeudi 26 novembre prochain, et recommande que, dans tout le pays, les gens s'abstiennent de vaquer à leurs occupations habituelles, et que, dans leurs foyers ou dans les églises, ils rendent grâce au Dieu tout-puissant pour les bénédictions nombreuses qu'il nous a accordées l'année dernière
Il vaut mieux, à l'ordinaire, laisser la leçon des faits se dégager spontanément. Mais peut-être, à la fin de ce chapitre, où l'on a vu de près comment se comporte un président des Etats-Unis à l'égard de la religion, le lecteur nous permettra d'indiquer un rapprochement qui en dirait long sur la crise actuelle de notre pays. Alors que le monde moderne semble marcher vers une situation où l'Etat, pour son compte, continuera de rendre à Dieu des hommages publics, mais se gardera d'intervenir dans la vie des diverses confessions et observera envers elles toutes la plus complète neutralité : chez nous, par un violent contraste, l'Etat trouve moyen à la fois de se montrer irréligieux jusqu'à l'hostilité et de garder des rapports étroits avec les Eglises ; en même tem.ps qu'il refuse d'adorer Dieu, ou seulement de le reconnaître, voire même de le nommer, il garde la prétention, il exerce le privilège d'intervenir presque en maître dans le choix des ministres du culte et il les traite comme des fonctionnaires. En deux mots, l'avenir semble être à l'Etat religieux et neutre; nous avons, nous, l'Etat athée et interventionniste. 11 n'est pas vraisemblable qu'on en reste longtemps là.