CHAPITRE XIII
Aspect de la ville fédérale. — Presbytère de grande ville. — Un curé orateur et conférencier. — Cérémonie de mariage mixte. — A l'Université catholique. — La maison des Missions. — L'enseignement supérieur des femmes chez les catholiques : collège de la Trinité. — Université baptiste. — Le bureau international des Républiques américaines. — Se formerait-il une âme panaméricaine?
En ferai-je Taveu? Sur la ville de Washington, son aspect général, ses monuments, ses musées, il n'y a rien dans mes notes de voyage, et je trouve, en m'interrogeant, peu d'impressions à faire revivre. Peut-être cela tient-il à ce qu'étant resté plus longtemps qu'ailleurs dans la cité fédérale, je me suis familiarisé avec elle et je m'y suis suffisamment senti at home pour ne distinguer plus ce qu'elle offre de particulier. Mais surtout il faut dire qu'elle est pour un Européen moins déconcertante, et dès lors moins remarquable, en un sens, que les autres villes d'Amérique, moins affairée, moins bruyante, moins disproportionnée. Quelques traits démesurés apparaissent bien encore çà et là, ne serait-ce que dans le dôme trop élevé, dans les ailes trop longues du Capitole, si imposant toutefois et si majestueux; maison peut dire que, dans l'ensemble, les caractères dominants de Washington sont plutôt le calme et l'harmonie. 11 y a du Versailles dans les grandes avenues qui en tous sens
rayonnent du Capitole aux extrémités de la ville; il y a des Champs-Elysées dans les squares élégants qui précèdent la petite Maison-Blanche et ses colonnes ioniques, tandis que, derrière elle, par dessus pièces d'eaux et jardins, la vue se porte, en perspective lointaine, à l'obélisque de Washington. Presque nulle part, d'établissements industriels; de commerce, ce qu'il en faut pour l'entretien d'une ville de luxe; pas de constructions qui percent les nuages, aucune maison ne pouvant être plus haute que la largeur des rues. Et cela n'empêche pas Washington d'atteindre trois cent mille habitants : beaucoup, rattachés à la vie politique et administrative, au Congrès, à la Présidence, aux ministères fédéraux, au corps diplomatique, à la marine et à l'armée ; puis, en nombre croissant, des gens du monde, des artistes, des écrivains, les divers représentants, plus ou moins actifs, des professions dites libérales; enfin le peuple, aux deux tiers blanc, noir pour un tiers, le peuple qui vit de tous ceux-là en les aidant à vivre.
Soumise politiquement à un régime spécial, — puisque le District de Colombie, formé à peu près d'elle seule, constitue une sorte d'Etat à part, privé de tout suffrage et sous la dépendance directe du Congrès, — Washington, ne diffère pas moins du reste des Etats-Unis par ses apparences dignes et un peu froides de matrone de haut parage, par ses préoccupations d'ordre général, par sa politique plus large, ses idées plus nobles, sa vie moins matérielle. De toutes les parties de l'Union les regards se tournent vers elle sans jalousie, avec fierté plutôt et avec le désir généreux d*en faire une capitale digne du pays. Le Congrès ne lésine pas sur les dépenses qui la peuvent embellir, et lorsque, par exemple, il y a quelques années, on la dota d'une Bibliothèque nationale, plus de trente millions furent consacrés au monument, sans parler de
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Tachât des livres; on y prodigua même tant d'or et de marbres précieux que le luxe en paraît aujourd'hui manquer un peu de goût, et qu'il faut compter sur Faction des ans pour en amortir l'éclat. Ainsi, du reste, en est-il de presque tout aux États-Unis : ce qui leur manque, c'est d'avoir duré. Mais peut-être cela vaut-il mieux que d'avoir duré trop ; peut-être le manque de passé se répare-t-il (à la longue) plus facilement que le manque de vigueur présente et de futures possibilités.
J'ai eu la bonne fortune de passer mes trois semaines de Washington au presbytère de Saint-Patrick, à « la Maison-Rouge n , disent en riant les nombreux amis du docteur Stafford, voulant par ce surnom, que justifient d'ailleurs les briques du vieil édifice, suggérer un flatteur rapprochement avec la Maison-Blanche. La salle à manger y est toujours ouverte, et la chambre d'ami toujours occupée. Spalding y demeurait l'an dernier, pendant l'enquête sur la grande grève, et je trouve encore dans les tiroirs des papiers à en-tête de la Commission, avec toutes sortes de brochures techniques sur les charbonnages de Pensylvanie.
Le curé de Saint-Patrick a quarante-quatre ans. 11 en paraît dix de moins. Et cependant Dieu sait la vie rude qu'il mène. La paroisse ne compte que 5,000 fidèles, et il a deux vicaires : le premier, M. Dolan, honmie d'intelligence et de zèle, est là depuis longtemps et représente un très précieux collaborateur; le second, M. (îiiigan, très bien doué aussi, arrive de l'Université. Mais les œuvres sont nombreuses et vivantes : deux écoles paroissiales, dirigées par les sœurs de Sainte-Croix, une excellente maîtrise, deux orphelinats, l'un pour 100 aarçons
l'autre pour 150 filles; une société de Saint- Vincent de Paul et des dames de charité pour la visite des pauvres; une société pour l'entretien et l'ornementation de l'église ; une ligue du Sacré-Cœur ouverte à tout le monde; une ligue eucharistique, pour célébrer très solennellement l'adoration perpétuelle au second jeudi de chaque mois ; les écoles du dimanche pour les enfants de sept à dix-sept ans; un cercle pour hommes et jeunes gens, Caroll Institute, qui ne compte pas moins de 400 membres, splendidement installé, avec bibliothèque, salles de conférence, gymnase, choral, club dramatique, dans un édifice de 100,000 dollars. Et non seulement tout cela marche sans dette, mais une somme ronde est déjà mise de cùté pour un projet de 1,250,000 francs, qui comprend l'addition d'une tour à l'église, la reconstruction des écoles et du presbytère (1). Or, nous avons dit que la paroisse ne compte que 5,000 fidèles. On entrevoit ce que cela suppose chez eux de générosité, mais aussi de confiance en leurs prêtres. Le dévouement est, du reste, réciproque; et non seulement le clergé satisfait avec zèle à tous les besoins d'àme d'une population fervente, mais il s^occupe toutes les fois qu'elle le demande, et c'est fort souvent, de ses besoins temporels. Il n'est sorte de conseil^ d'appui, de démarche, qu'elle ne réclame de lui, et je ne sais s'il se passe un quart d'heure par jour sans que qijelqu'un s'adresse au presbytère. Aussi la maison du prêtre, au moins dans les grandes villes, ressemble-t-elle à une sorte d'agence morale, où le téléphone, la poste, la machine à écrire, sont en perpétuel mouvement. Je me demande quand M. Stafford et ses vicaires se peuvent re-
(i) A l'inauguration des nouveaux édifices, qui a eu lieu le 20 et le 21 novembre 1904, des discours ont été prononcés par Roosevelt, Gibbons, Ireland, Keane, Spalding, Stafford et W. T. Harris, chef du Bureau d'éducation.
poser. Même le soir, après dîner, ils font deux fois par semaine le catéchisme aux protestants qui veulent embrasser le catholicisme ; et il n'est peut-être pas de ministère plus laborieux. Il y a toujours quelques néophytes en route vers l'Eglise, et les baptêmes d'adultes, en cette seule paroisse, sont en moyenne d'une centaine par an. A la dernière confirmation se sont présentés 80 convertis, dont plusieurs occupent dans la ville une situation importante. Je crois que les prêtres américains ignorent tout repos normal. Quand ils sont à bout de forces, ils partent pour quelque long voyage, et les paroissiens, en venant leur dire adieu, les forcent d'accepter ou même leur glissent sans rien dire, dans la poche du pardessus, les petits billets qui facilitent un bon emploi des vacances.
Ce que fait comme curé le docteur Stafford, je n'ai aucune raison de le croire exceptionnel, l'ayant vu, au contraire, pratiqué en plusieurs autres paroisses de grande ville. Mais ce qui lui est particulier et qui explique la réputation dont il jouit dans une bonne partie de l'Amérique, c'est son talent de prédicateur et de conférencier. Il suffît, pour remplir une église, de laisser savoir qu'il y parlera. Ses excellentes études de jeunesse et son effort pour donner à d'utiles lectures le peu de temps qu'il a de libre, assurent à ses sermons un réel fond de solidité; mais surtout il dispose d'un éclat de style, d'une séduction de voix et d'un charme extérieur, auxquels ils n'est pas d'auditoire qui puisse résister, en une contrée où l'éloquence fait tout ce qu'elle veut.
Le grand succès de Stafford, c'est la conférence. Il a plusieurs sujets qu'il traite presque tous les ans, et parfois devant le même public : le citoyen américain; Dickens, lutte de l'Irlande pour la vie et la liberté; l'éloquence dans Shakespeare; Richard III; Macbeth; Jules César ; Hamlet. Ces dernières conférences sont celles qu'on lui demande
le plus souvent. La Washington Post du 9 mars 1904 nous le montre encore qui, au profit d'œuvres charitables, explique une tragédie de Shakespeare au théâtre La Fayetfe, devant un auditoire où se remarquent le délégué apostolique, Mgr Falconio, et Mgr O'Connell, recteur de l'Université catholique ; l'ambassadeur de France et Mme Jusserand ; presque tout le corps diplomatique; des ministres, des amiraux, des membres du Congrès ; Mme Bonaparte et l'élite delà société. Il insiste, comme il convient, sur l'art du grand dramaturge, il résume avec feu la marche des événements, il déclame les passages les plus pathétiques, mais il n'oublie jamais de mettre en évidence les enseignements moraux et religieux qui découlent de l'action; et, s'il a choisi Shakespeare comme thème habituel de son éloquence, c'est parce que chez nul autre écrivain peut-être on ne trouve de si émouvants exemples de lutte contre le mal ni d'aussi terribles leçons de justice divine. De là vient sans doute que ces conférences, bien loin de nuire au prestige sacerdotal du docteur Stafford, n'ont réussi, au contraire, qu'à augmenter le respect et l'influence dont" il jouit auprès de tous et que j'ai constaté maintes fois. Depuis la Maison-Blanche, inclusivement, jusqu'aux salons les plus distingués ou jusqu'aux œuvres les plus populaires, il n'existe guère, à Washington, de seuil qu'on ne puisse franchir en ami dès qu'on se présente accompagné du curé de Saint-Paîrick.
' Je n'entrerai pas dans le détail de toutes les rencontres que j'eus l'occasion de faire, grâce à lui, durant trois semaines de Washington. Il me plairait, si c'était possible, de raconter quelques-unes de nos visites du soir à ses paroissiens ou à ses amis personnels. Je revois, notamment, la souriante et curieuse figure d'un vieil amiral en retraite qui aimait à nous raconter, au salon et à table, ses séjours d'Europe, son passage à la cour de Napoléon III^
ses croisières du Pacifique, et jusqu'à ses voyages de jeunesse aux Etats-Unis, dans le temps, disait-il, où les frontières de TEst actuel, comme Cincinnati, représentaient le Far West. Resté protestant lui-même, il avait vu sans déplaisir ses enfants se faire catholiques, et il ne tarissait pas en élo{]es sur bisliop Spalding, — un nom qui me sert de talisman pour être partout bien reçu. Mais l'un de mes plus agréables souvenirs est celui d'une cérémonie nuptiale qui fut célébrée, à quelque distance de la ville, dans une jolie villa de Cleveland Park. La fiancée avait en France des parents qui sont mes amis, et la bénédiction était donnée par Stafford, intimement lié avec la famille.
Nous laissons cette fois le car électrique pour le landau découvert. Si le voyage est un peu plus long, je ne songe pas à m'en plaindre, tant sont charmantes les avenues qui rejoignent la cité au parc, et tant le parc luimême offre de belles perspectives. La maison est en pleine campagne, d'un goût simple et discret, remarquable cependant par sa terrasse à colonnes ioniques d'un blanc éclatant. Une nuée de négresses et de nègres bien stylés s'empressent autour des invités et des invitées, les reçoivent à la descente des voitures, les débarrassent de leurs manteaux, les conduisent au salon où se doit faire la cérémonie. La grâce des toilettes et la couleur des domestiques me font penser, sans regret et sans que je m'y appesantisse, au temps des riches planteurs servis par des esclaves.
C'est un mariage mixte; la jeune fille est catholique et le fiancé protestant. Plusieurs des femmes à qui je suis présenté ont épousé aussi des maris protestants; toutes se félicitent de la liberté religieuse qu'ils leur laiss(Mit et ont élevé leurs enfants dans le catholicisme. Les conciles de Baltimore ne permettent pas qu'on bénisse ces mariages à Téglise; on les fait h. la maison, et la cérémonie ne consiste guère qu'à enregistrer les deux consentements. Le
cardinal Gibbons verrait volontiers, m'a-t-il dit, TEglise d'Amérique relâcher sur ce point un peu de sa sévérité, soit par respect pour le sacrement, soit pour éviter des froissements à la partie caholique et une occasion de rancune à la partie protestante ; mais il n'a pu, jusqu'ici, convaincre la majorité des évéques, principalement attentifs au danger, très réel, il en convient, de diminuer la force des convictions et de l'esprit de foi. C'est au prêtre qu'il appartient, suivant les circonstances, d'atténuer discrètement la dureté de la loi.
Aujourd'hui, tout se passe avec une délicatesse parfaite. D'habiles arrangements de verdure ont transformé le salon central en une sorte de chapelle ; un dôme de fleurs marque la place du prêtre et des fiancés. Le docteur Stafford, debout entre le curé de la paroisse et moi, — tous trois en cîergymen, — accueille le jeune couple qui s'avance entre deux rangées de rubans, tenus par les garçons et les filles d'honneur. La future épouse est connue pour sa beauté. Au couvent de Georgetown et à l'Assomption de Paris, elle s'est acquis une dignité de reine, ou plutôt elle la tient de la nature même. Lorsqu'elle paraît, c'est elle que chacun admire, et non le superbe collier de diamants qu'elle a reçu de son fiancé, un millionnaire de Californie. Le prêtre leur adresse une touchante allocution sur les grandeurs, les joies et les devoirs de leur nouvelle vie. 11 leur pose ensuite les questions du rituel, si graves et impressionnantes, mais trop courtes vraiment pour constituer à elles seules une cérémonie; aussi y ajoute-t-il quelques mots et invite-t-il les mariés, ainsi que l'assistance, à réciter tout haut le Pater avec lui. A la fin, il leur dit de se mettre à genoux sur les deux prie-Dieu, et il leur donne (qui en empêcherait?) sa bénédiction personnelle. Durant l'échange des compliments et le lunch qui y fait suite, c'est un gracieux tableau que celui de tous ces
salons remplis de fleurs, de jeunes filles, d'amis recueillis encore et pleins de sympathie. L'ne mélancolie fait pressentir les séparations. L'Océan Pacifique a de beaux rivages, mais à quelle distance!
Avant de partir, le docteur Stafford laisse aux époux un certificat de mariage; il en enverra un autre à la Cour suprême du District, et celui-là fera loi. Tout ministre d'une confession religieuse est en même temps pour les mariages officier d'état civil. Il n'a qu'à se munir d'une feuille de pouvoirs qu'on ne lui refuse jamais sans motifs et dont voici la formule : « Le Révérend..., de l'Eglise..., ayant prouvé, à la satisfaction de la Cour, qu'il est dûment appointé ou ordonné comme tel, et qu'il est en communion régulière avec la Société religieuse dont il fait partie, est par les présentes, en date du..., autorisé à célébrer les rites du mariage dans le District de Colombie. " Les détails de la législation varient suivant les Etats : ici, par exemple, les fiancés ont à obtenir de la Cour une « licence de mariage " et à la remettre au ministre religieux, qui la renvoie dans les dix jours après la célébration; dans le Maryland, au contraire, cette licence n'est pas requise, et la publication de trois bans est regardée comme une notification suffisante. Mais ce qui est admis dans toute la République, c'est qu'il est inutile de faire double cérémonie, alors que l'Etat peut facilement prendre acte du mariage religieux. Il va sans dire que ceux qui ne veulent d'aucun rite font validement enregistrer leur contrat par des magistrats civils.
L^une de mes premières visites fut, tout naturellement, pour l'université catholique. J'eus le plaisir d'y rencontrer un certain nombre de professeurs déjà vus en Europe,
non pas le recteur, Mgr O'Connell, que des affaires retenaient à Rome, mais le vice -recteur Grannan, l'abbé Yvernat , un Lyonnais fort apprécié pour sa science d'orientaliste et sa courtoisie, l'abbé Gigot, un de mes amis de Saint-Sulpice, professeur d'exé<{èse au séminaire de Baltimore en même temps qu'à Washington. Je liai spécialement connaissance avec le docteur Shaban, très brillant maître d'histoire, et avec Francis Egan, le professeur de littérature anglaise, pour qui M. Roosevelt m'avait chargé de compliments.
La rentrée venait d'avoir lieu, mais les étudiants étaient encore peu nombreux, et la vie universitaire à peine commencée. Delà vint, sans doute, que ma principale attention se porta sur la beauté des édifices, des parcs et de toute l'installation.
Une comparaison matérielle avec les vieux bâtiments et les étroites cours de notre Institut catholique de Paris n'eût pas été de nature à flatter mon amour-propre ; mais je ne sais, en somme, si nos confrères d'Amérique ne céderaient pas volontiers leurs splendides constructions pour le nombre de nos étudiants. Le temps, il faut l'espérer, nous donnera des ressources pour bâtir, et il leur amènera plus d'élèves à enseigner. Organisés, qui sait? un peu trop à l'européenne, il leur manque de posséder, comme les autres universités des Etats-Unis, un collège préparatoire où se recrutent d'eux-mêmes les étudiants laïcs; et quant au clergé, il est encore trop absorbé dans la création perpétuelle de nouvelles paioisses, pour se livrer en grand nombre aux études supéritures. La lettre que le recteur vient d'obtenir de Rome pour recommander l'œuvre à l'épiscopat et à toute l'Eglise d'Amérique marquera peut-être le point de départ d'une nouvelle ère de prospérité.
Bien que l'université catholique soit tout à fait en dehors
de Washington, près du bourg de Brookland, les tramways y mènent assez vite, et j'y retourne plusieurs fois. C'est déjà toute une cité. Autour des bâtiments administratifs et scolaires s'élèvent des maisons affiliées où les ordres religieux ont établi des noviciats et des scolasticats pouvant bénéficier des principaux cours : ainsi, le collège des Pères de Sainte-Croix et celui des Maristes, le collège de Terre Sainte pour les Franciscains, Saint-Austin pour les Sulpiciens, Saint-Thomas d'Aquin pour les Pères Paulistes. Cette dernière congrégation, qui forme là vingt-sept novices, sous la très intelligente conduite du Père Mac Sorley, dirige aussi,, dans le voisinage, une maison, Aposiolic Mission House, d'un caractère si intéressant et d'une tell(î importance, qu'il est impossible de n'en point parler avec quelque détail.
Une statistique sérieuse nous apprend qu'en 1898 il y eut 64 convertis pour 4 missions données aux non-catholiques ; en 1899, 212 pour 5; en 1900, 255 pour 5; en 1901, 390 pour 9; ce qui fait une moyenne de quarante par mission. Le résultat est encourageant. Aussi a-t-on résolu de tout faire pour l'étendre. En novembre 1901, l'assemblée des archevêques approuva et promit d'aider par tous les moyens le projet qui lui était soumis, de créer une institution où des prêtres séculiers seraient spécialement formés à donner dans leurs propres diocèses des missions aux non-catholiques. La Catholic Missionary Union, fondée par les archevêques de Philadelphie et de Xeu'-York, fut chargée de l'œuvre et en confia la direction, sous le contrôle de la hiérarchie, au R. P. Klliot. Le P. Doyle fut invité à réunir les 250,000 dollars qu'on jugeait nécessaires pour construire la maison. Je ne sais pas combien de mois il fallut attendre pour poser la première pierre; mais j'ai vu à l'automne de 1003 l'édifice presque achevé, et la consécration en a été faite le 1 i avril
1904, par le cardinal Gibbons, en présence des archevêques Ireland, Keane, Messmer, Elder, Ryan, Williams, Glennon, et de beaucoup d'autres prélats. Mgr O'Connell fît voir les avantages que peuvent tirer l'une de l'autre la nouvelle œuvre et l'université. Le P. Doyle insista sur ce que l'institution n'appartient pas aux Paulistes, mais à l'Eglise entière des États-Unis : l'épiscopat en garde le contrôle et il ne s'agit que de préparer dans chaque diocèse cinq ou six prêtres séculiers à convertir les non-catholiques, — ministère assez différent de la conduite ordinaire des paroisses pour réclamer un entraînement spécial, une connaissance plus approfondie des points de controverse et des réponses topiques aux objections les plus fréquentes. Le jeune archevêque de Saint-Louis, chargé du principal discours, parla avec son habituel bonheur, in his usual félicitons vein, de la force statique, ou principe de conservation, et de la force dynamique, ou principe d'expansion, qui sont également essentiels à la vie de l'Église.
" VApostolic Mission HousCy dit-il en résumé, marque le plus haut degré de la force dynamique. C'est la parfaite réalisation de l'ordre donné aux Apôtres : Allez par toute la terre et enseignez l'Evangile à toute créature. Allez, et, en allant, enseignez. Faites connaître sans relâche la vérité pour laquelle le Christ a vécu et est mort. Il se rencontre dans l'histoire de chaque peuple un moment psychologique où les opportunités sont mûres pour le plus haut avancement. Si l'on sait en profiter, c'est le succès ; les laisse-t-on échapper, c'est la dégénérescence et la dislocation. Un tel moment semble aujourd'hui se présenter dans l'histoire de l'Eglise en ce pays. La conversion de l'Amérique au catholicisme paraît à beaucoup tenir du rêve; et cependant c'est une espérance à laquelle on doit s'attacher : ne fût-elle réalisée qu'en partie, les consé-
quences en seraient profondes sur l'histoire du monde moderne. Les signes sont déjà nombreux qui marquent Taurore d'un jour plus brillant. »
A en juger par ce langage, il ne semble pas que le nouvel épiscopat des Etats-Unis, dont Mgr Glennon pourrait bien être la plus remarquable personnalité, s'annonce moins optimiste ni moins courageux que la génération, aujourd'hui célèbre, des Gibbons, des Ireland, des iMac Quaid, des Ryan, des Keane et des Spalding.
Mais de tous les établissements affiliés à l'université catholique de Washington, le plus original et le plus intéressant est sans nul doute Trinity Collège. Je ne crois pas que les catholiques possèdent ailleurs, ni en Europe ni en Amérique, une meilleure institution pour l'enseignement supérieur des femmes.
C'est un fait bien connu qu'aux États-Unis l'instruction des jeunes filles va de pair avec celle des jeunes gens. On peut même dire qu'assez souvent la femme américaine, bien préparée par de solides études, avide de lectures et d'informations, libre de son temps, l'emporte sur son mari en fait de culture artistique, littéraire, voire scientifique. Si cela est heureux ou non, la question n'est pas là; et, y fùt-elle, je n'hésiterais pas à dire, pour mon compte, que, si le père et la mère ne peuvent être instruits tous les deux, il vaut mieux, pour l'éducation des enfants et pour le maintien de l'idéal public, qu'un, au moins, le soit. Les catholicjues, en tout cas, n'ont pas perdu leur temps, sur ce point, non plus (jue sur d'autres, à discuter la théorie ; ils ont constaté le fait, et s'y sont adaptés. J'ai rencontré en bien des endroits, à \otre-Dame, notamment^ à Saint-Louis, et, près de Baltimore, àXotre-
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Dame de Maryland, d'excellents collèges catholiques pour jeunes filles, où des religieuses de première valeur enseignent le latin, le grec, les hautes mathématiques, sans avoir du tout le sentiment d'un effort ridicule, mais, au contraire, avec la conscience d'accomplir un beau devoir pour la gloire de l'Eglise et le bien du pays. Nulle part je n'ai vu cette mission mieux comprise ni mieux accomplie qu'à Trinilij Collège.
Trinlly Collège n'existe pas depuis bien longtemps : c'est en janvier 1899 que Mgr Spalding en annonçait la fondation prochaine dans son fameux discours sur l'éducation supérieure des femmes (1). En octobre 1903, les élèves sont au nombre de 77, dont 57 pensionnaires ; et la rentrée n'est pas complète. On appréciera la valeur de ce chiffre, atteint en trois années, si l'on considère que l'âge moyen de ces jeunes filles est de dix-huit à vingt-deux ans et qu'elles ne peuvent être admises qu'après avoir suivi, au delà des grammar sc/iools, quatre ans au moins de high school ou de collège. Sur le nombre, il y en a 16 qui sont déjà graduate; la plupart sont undergraduate et préparent le baccalauréat ; d'autres, les spécial sludents et les hearers ou auditrices, ne cherchent pas de diplômes, mais sont toutefois soumises, les premières à un minimum de seize heures de classe par semaine, les secondes à douze heures.
Toutes doivent prouver avant l'entrée, et deux fois dans l'année scolaire, qu'elles sont capables de suivre avec fruit l'enseignement général.
Ces examens d'entrée, qui peuvent être passés dans plusieurs grandes villes des Etats-Unis, comportent, pour le latin. César, Cicéron, Virgile; pour le grec, du \énophon, de l'Homère et du saint Jean Chrysostome; pour
(i) La frad'ution n aparu dans la colleclion Science et Religion, chez Bloud et liui rai i^in-i2 de 64 pa^^es : 0 fr. 60).
QUELQUES SOUVENIRS DE WASHINGTON ill
l'anglais, Addison, Carlyle, \ewman, Tennyson, et une composition écrite; pour Tallemand, du Schiller et du Lessing; pour le français, une certaine connaissance de l'histoire littéraire et la capacité de traduire à preinière vue des morceaux ordinaires de prose ou de poésie. Trois de ces langues sont requises, à moins qu*on n'en remplace une par la physique, la chimie ou la botanique. L'algèbre et les cinq premiers livres de la géométrie sont obligatoires, ainsi que l'histoire de la Grèce, de Rome, de l'Angleterre et des Ktats-Unis.
Un tel début donne l'idée des études continuées dans la suite. Inutile de reproduire le programme que j'ai sous les yeux, et qui a été réellement observé l'an dernier. Je n'exagérerai rien en disant que les cours supérieurs équivalent à l'enseignement ordinaire de nos Facultés françaises, c'est-à-dire à la préparation des licences es lettres et es sciences. On trouve, par exemple, au programme de grec, les trois tragiques, Platon, Aristote, Pindare, Théocrite; au latin, Pline, Tacite, Suétone, Sénèque, Lucrèce, des extraits de la comédie. Au français, l'on avait pour manuel l'histoire de la littérature de M. Brunetière; j'ai dû faire comprendre que c'était par trop élevé, et que, tout en gardant cet ouvrage comme guide pour le travail personnel, il fallait adopter quelque ouvrage plus simple, dans le genre de celui de M. Doumic ou des livres de l'Alliance. Les sciences physiques et naturelles sont enseignées complètement, avec le secours de laboratoires et de collections qui ne laissent rien à désirer. Au programme de mathémathiques, je lis : trigonométrie, géométrie analytique, calcul diflérenliel et intégral, théorie des écjuations et déterminants. Mous ne parlons point de la religion et de l'art; on s'attend assez à ce que, dans une telle institution, ils tiennent une place privilégiée.
Je vois d'ici l'étonnement de certains lecteurs, et leur
comique effroi à l'idée d'épouser de telles femmes. Qu'ils se rassurent! Les jeunes filles élevées de la sorte ne se marient qu'avec des hommes qui leur plaisent ; elles sont capables, s'il le faut, de parcourir la vie toutes seules. Elles se créent un intérêt, si elles sont riches; si elles ne le sont pas, elles gagnent leur pain. Beaucoup se destinent à enseigner dans les grammar schooîs et dans les high schools, La sœur supérieure, qui est de Boston, me dit qu'au temps de son enfance il n'y avait pas, dans les écoles de cette ville, une seule maîtresse catholique ; aujourd'hui il y en a, en moyenne, la moitié; et, dans certains cas, les deux tiers. On se rappelle qu'à Chicago nous avons trouvé des proportions analogues. Mais à celles mêmes qui resteront en dehors de renseignement, je ne pense pas qu'une instruction avancée doive être inutile. Une « femme savante », n'en déplaise à ce saint homme de Molière, a, pour le moins, autant de chance qu'une femme ignorante de se comporter en compagne agréable et en bonne mère de famille.
Les jeunes filles que j'ai vues à Trinity Collège n'avaient pas, tant s'en faut, l'air renfrogné ou prétentieux. La moitié se trouvaient alors à un cours de chant. Interrompues par notre visite, elles s'approchèrent lorsque j'eus été présenté, et la conversation s'engagea la plus animée du monde. L'une d'elles avait la robe ou plutôt le mantelet universitaire, bien connu des visiteurs d'Oxford ; il lui manquait le cap, qu'elle alla chercher sur ma demande ; et ce costume, porté sans affectation, ne lui enlevait rien de sa bonne grâce. Avec la Mère supérieure nous visitâmes les bibliothèques, les salles de classe, deux ou trois rooms composées chacune de deux pièces confortablement meublées par le collège et ornées par les pensionnaires de portraits, de fleurs, de tentures qui en faisaient des homes tout personnels, nids de bon goût et
d'élégance. Dans Tun de ces appartements, nous trouvâmes trois jeunes filles qui prenaient le thé; invité par elles, j'en acceptai volontiers une tasse, et la causerie qui suivit me donna lieu de constater de plus près Texquis mélange de sérieux et de gaieté qui m'avait paru tout d'abord la caractéristique de ce beau collège. La jeune (ille digne de ce nom est la plus délicate des œuvres du Créateur. Elevée comme elle Test en pays chrétien, c'est une reine de grâce et de dignité; adoucie encore par la confiante piété du catholicisme, elle peut être un ange. Lorsqu'à ses autres dons elle joint, sans y rien gâter, ceux du savoir et de l'intelligence; lorsque, ainsi aclievée, elle apparaît, comme à Trinity, en groupes, et en groupes qui travaillent, qui sourient, prient ou chantent, cela dans le cadre, bien approprié, d'édifices artistiques, de jardins en fleurs, de vertes prairies et d'allées ombreuses, elle laisse une impression de poésie, de charme, de respect, qui doit toucher de bien près aux frontières de l'idéal.
11 va sans dire que les catholiques n'ont pas le monopole des universités libres. Ce serait plutôt sur ce point qu'ils seraient inférieurs aux autres confessions, alors qu'ils les dépassent de beaucoup, même toutes réunies, dans le développement des grammar schools, ou écoles primaires; et, à certains égards, il ne nous déplaît pas de voir nos coreligionnaires préoccupés, avant tout le reste, de l'instruction démocratique. L'enseignement supérieur est souvent neutre, dans le sens très acceptable qu'offre cette idée en Amérique; mais souvent aussi il se rattache plus ou moins étroitement à quelque dénomination religieuse.
Au Cosmos Club, où m'a présenté le docteur Egan,
je rencontre un pasteur fort aimable qui professe la philosophie à l'université colombienne et qui s'offre à me montrer cet établissement. Columbian University est Tune des plus anciennes institutions de Washington, puisqu'elle »'emonte à 1821; et l'une des plus prospères, puisque avec 165 professeurs, elle compte, gradués ou non, 1,298 élèves, un quart se recrutant dans la ville même, et les autres en différentes parties de l'Amérique ou de l'étranger. Evidemment, elle bénéficie des précieux avantages qu'offre la capitale pour les recherches scientifiques, le Congrès ayant ouvert aux étudiants, par une résolution du 12 avril 1892, l'accès de tous les musées, archives et bibliothèques. Colombienne fut fondée par la secte des baptistes et elle lui reste attachée, au moins de nom, dans les statistiques ; mais rien n'y garde la trace des soucis confessionnels, au moins d'après ce que j'ai pu voir ou apprendre en assistant aux cours, en visitant l'hôpital, en lisant le catalogue. Ce dernier document nous dit bien que le travail commence chaque jour à neuf heures par une prière à la chapelle, mais cela est commun à toutes ou à presque toutes les institutions d'enseignement; et si l'on trouve dans le programme rénumération complète des cours de lettres et de sciences, de médecine et de dentisterie, de droit, de jurisprudence et de diplomatie, il n'y est pas un instant question de théologie. En quoi donc est-ce baptiste?
Au Cosmos Club encore, tout en causant autour d'un coktail, je fais la connaissance de M. Williams Carlton Fox, directeur du bureau international des Républiques américaines. Ses explications et l'envoi de livres qui y fait suite me mettent au courant de cette institution.
En 1889 et 1890, un Congrès des différentes nations
d'Amérique se tenait à Washington, et un autre en 1901 s'est tenu à Mexico, pour recommander Tarbitrage aux gouvernements et pour étudier les relations d'affaires entre chaque contrée. Tous les pays devaient gagner à se mieux connaître. Conditions sociales et économiques, lois, usages et besoins, ressources naturelles et produits manufacturés, statistiques, droits de douane, règlements des ports, moyens de transports, voies de communication : autant de données qu'il importait de vulgariser, si Ton voulait que Jes échanges de toute nature se multipliassent dans l'intérêt commun. C'est la fin que poursuit, depuis le mois d'août 1890, le bureau international, au plus grand avantage sans doute de ceux qui sont les plus capables, ainsi qu'il arrive toujours, mais à l'avantage réel, également, de quiconque en veut profiter. L'impartialité du bureau ne peut être mise en doute, puisqu'il a à sa tête un comité exécutif permanent de cinq membres, dont un est toujours le secrétaire de l'Intérieur des Etats- Unis, avec la qualité de président, mais dont les quatre autres sont pris à tour de rôle parmi les représentants diplomatiques des divers peuples de 1 Union. On ne voit pas, du reste, en quoi ce bureau pourrait nuire à l'indépendance des Etats plus faibles, puisqu'il ne représente rien de plus, à vrai dire, qu'une admirable agence de renseignements commerciaux, et puisque son action se manifeste surtout par la publication, en différentes langues, de livres, de cartes et de bulletins mensuels.
J'ai sous les yeux le bulletin de septembre 1903, qui venait de paraître au moment de mon voyage. Dans ime partie qui ne varie guère, il fait connaître la liste des correspondants, les membres du corps diplomatique et consulaire des républiques latines-américaines aux Etats- Unis, et réciproquement ; les tarifs des postes et des principaux moyens de transports ; les poids, les mesures et
les monnaies ; enfin les publications du bureau. Dans une seconde partie, qui ne comprend pas moins de 256 pages, on trouve, par portions à peu près égales, des études en espagnol, en anglais, en portugais et en français. Les matières traitées dans les diverses langues ne sont pas les mêmes. Voici, pour en donner une idée plus nette, quelques-uns des sujets de la partie française : — République Argentine : élevage des moutons ; industrie du sucre ; statistiques commerciales pour le premier trimestre de 1903; — Brésil : l'exportation en 1902 ; mouvement du café en 1902-3 ; alcool de café ; exportation du caoutchouc de l'Etat d'Amazonas ; — Chili : budget des dépenses pour 1904; recettes douanières en avril et mai, conditions du tarif; développement industriel; — Colombie: mines d'émeraudes ; trafic par l'isthme en 1901 et en 1902; — Cuba : situation d'ensemble ; budget pour l'année fiscale ; commerce de chaussures ; — Etats-Unis : commerce avec l'Amérique latine. Suivent des travaux analogues sur le Honduras, le Mexique, le Nicaragua, l'Uruguay, le Venezuela.
En dehors de ce bulletin périodique, des ouvrages de fond sont édités, pour chaque pays, par les soins du bureau. Il s'en faut que j'en aie rapporté la collection complète ; et cependant j'ai des listes, en plus de cent pages, des livres et articles qui ont paru sur le Brésil, le Chili et l'Amérique centrale ; une monographie du Venezuela en anglais, et une autre en espagnol ; un volume de 187 pages sur le Paraguay, un de 233 pages sur le Brésil, un de 376 sur le Mexique. Or, tous ces ouvrages sont accompagnés de cartes, de gravures, de tableaux statistiques.
Ne serait-ce que pour nos géographes et nos commerçants, si quelques-uns ignoraient son existence, je ne regretterais pas d'avoir parlé de ce bureau international
et de ses travaux. Xous aurons rencontré, au cours du voyage, des instilutions plus intéressantes à décrire ; nous n'en avons guère vu de plus utiles à faire connaître. Peutêtre aussi a-t-on le droit d'en dégager, avec prudence et avec réserve, cette idée que, malgré des rivalités souvent très violentes, il existe, il commence à se former, en face des autres parties du globe, une sorte d'àme panaméricaine, ou du moins une conscience collective des intérêts spéciaux, des relations plus étroites, qui unissent entre eux les peuples du Nouveau Monde