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CHAPITRE XIV

Au Bureau d'Education. — Organisation de l'enseignement aui Etats-Unis. — Extraordinaire développement de l'instruction secondaire et supérieure. — Statistique de professions libérales. — Uue école nègre. — L'Éîiéide expliquée par une dame t de couleur ». — La question des Noirs. — Problème insoluble. — La meilleure éducation. — Idées de Booker T. Washington.

Les heures les plus instructives de mon séjour à Washington sont peut-être celles que j'ai passées au Bureau général de rÉducation dont le chef, M. W.-T. Harris, sur une lettre de Mgr Spalding, voulut bien m'accorder plusieurs entretiens et mettre à ma disposition les documents de son ministère. Une pareille source d'informations aurait, à elle seule, mérité plusieurs mois d'étude. Dans le peu de temps dont je disposais, j'essayai surtout de saisir un peu mieux le système, assez compliqué, des diverses sortes d'enseignement, et de préciser, à l'aide de chiffres authentiques, l'idée qui s'imposait à moi, comme elle s'impose aux aulres visiteurs des Etats-Unis, d'un extraordinaire entraînement de tout le peuple vers ce qui touche à l'instruction.

L'organisation primitive des études, en Amérique, ne comprenait que des grammar schools semblables à nos écoles primaires, et des collèges répondant à notre enseignement secondaire, où l'on ne restait jamais au delà de la dix-neuvième année. Peu à peu certains collèges, les

plus riches et les plus avancés, ajoutèrent à leur programme quelques cours supérieurs, en vue des élèves yj'tfduate, c'est-à-dire bacheliers. Ces cours, en se développant, comme ils l'ont fait surtout depuis une trentaine \i'annees, devmrent vraiment universitaires au sens européen du mot, mais ils n'entraînèrent point la suppression de l'enseignement secondaire; aujourd'hui encore, dans presque toutes les universités, la majorité des élèves inscrits sont undergraduate.

Harvard et Yiilc ont été des premières à suivre cette évolution et à joindre l'université au collège qu'elles étaient d'abord. Des universités plus récentes, comme John Hopkins à Baltimore, et Clarke à Worcester, sont arrivées au même but par un chemin contraire : spécialement fondées pour les étudiants proprement dits, elles ont été obligées de recevoir, elles aussi, des collégiens. C'est presque d'une nécessité absolue pour le recrulement; les enfants destinés aux: études supérieures entrent de bonne heure aux établissements où ils peuvent trouver le cycle complet, et ils y restent. On n'a d'étudiants que si l'on a eu des collégiens. L'université catholique de Washington est peut-être la seule qui ait résisté à ce courant, et il n'est pas dit qu'elle ne sera point obligée d'y céder quelque jour, si elle veut augmenter le nombre de ses élèves. On peut donc affirmer que, grâce à l'absolue liberté d'enseignement et à la facilité avec laquelle s'obtient le droit de conférer des grades, les collèges les plus prospères s'adjoignent des cours supérieurs dès qu'ils en possèdent le moyen et se transforment ainsi, tout naturellement, en universités.

Mais, à mesure que les collèges se développaient dans le sens d'universités, ils se sentaient, en général, portés à rendre plus difticiles leurs examens d'admission, et à relever, en quelque sorte, leur point de départ en même

temps que montait leur point d'arrivée. Aujourd'hui Toû n'y entre plus guère que vers l'âge de dix-sept ans, et l'on y passe en moyenne quatre années comme undergraduate, la dernière étant déjà consacrée en partie à suivre des cours supérieurs Le travail proprement universitaire, qui est celui des étudiants graduate^ dure ensuite trois ou quatre ans.

L'admission au collège étant devenue plus difficile et plus tardive, il s'en est suivi qu'on n'y pouvait plus entrer au sortir de la grammar school ou école primaire, laquelle abandonne l'enfant vers la quatorzième année. De là, tout naturellement^, la naissance d'une école intermédiaire, la high school, où l'on reste, à peu près, de la quatorzième année à la dix-septième. Les high schools, beaucoup plus répandues que les collèges et les universités, mettent à la portée d'un très grand nombre d'enfants un enseignement moitié primaire supérieur et moitié secondaire, qui se termine, équivalemment, au niveau de nos classes de seconde. Nous devons signaler encore, sur la même ligne que les high schools en ce qui regarde Tàge des élèves, mais très différentes par les programmes et ne conduisant pas à l'université, les prqfessional schools, qui donnent une instruction technique et délivrent des diplômes spéciaux.

Les filles fréquentent le plus souvent les mêmes externats que les garçons, et cela à tous les degrés de l'enseignement. Les internats communs sont encore assez rares, et il ne faudrait pas croire qu'il y règne une promiscuité conforme à l'idéal de Cempuis : les deux sexes reçoivent l'instruction dans les mêmes classes et se rencontrent aux heures de récréation; mais ils habitent, cela va sans dire, des appartements distincts^ et ordinairement même des maisons tout à fait séparées. Les établissements réservés aux jeunes filles, et qui pour la plupart sont des internats,

portent d'ordinaire le nom d'académies lorsqu'ils correspondent aux high schools; avec des programmes plus élevés, ils prennent le nom de collèges, et ils le conservent même s'ils sont absolument dignes du nom d'universités, comme c'est le cas, par exemple, pour Bryn Maur près de Philadelphie, Vassar à \evv-York, Smith et Uellesley dans le Massachusetts, les quatre collèges féminins que M. Harris me donne pour les plus importants. Nous visiterons les deux premiers. Le collège de la Trinité, que nous avons décrit au précédent chapitre, est en voie de prendre rang dans cette catégorie tout à fait supérieure.

En somme, il serait permis de diviser en quatre degrés l'enseignement américain : les grammar schools, équivalentes à notre primaire; les high schools, équivalentes à notre primaire supérieur et aux deux premiers tiers de notre secondaire; le collège, équivalent à la fin de notre secondaire et au début de notre supérieur; Vuniversity, qui correspond à l'ensemble de nos facultés et de nos grandes écoles. Le collège et l'université constituent, à eux deux, la higher éducation. Ce qui fait paraître le système plus compliqué qu'il n'est réellement, c'est l'entière liberté qui est laissée aux associations et aux chefs d'établissements de juxtaposer ou de combiner, dans une même institution, toutes les sortes d'enseignement.

C'est un fait assez connu que l'empressement des Américains à se porter vers l'instruction et à favoriser tous les moyens gratuits de la répandre. Les deniers publics et les dons privés font surgir de terre, comme par enchantement, les bibliothèques, les musées, les labo-

ratoires. Mais c'est encore le nombre des écoles et celui des écoliers qui est, en pareille matière, la preuve la plus convaincante.

Il y a, en moyenne, aux Etats-Unis, un habitant sur quatre à fréquenter quelque école. La statistique des écoles primaires n'étant bien complète que pour les villes au-delà de huit mille habitants, nous n'y insisterons pas. Il suffit de dire, qu'en principe, tous les enfants vont en classe ; trente et un Etats ont rendu l'instruction obligatoire, et bientôt elle le sera partout. Ce qui est intéressant à connaître, c'est la proportion des jeunes gens qui s'élèvent au-dessus du premier degré.

Les higli schools publiques étaient au nombre de 40 en 1860, de 60 en 1870, de 2,526 en 1890, de 6,005 en 1900; elles comptaient 203,000 élèves en 1890, et 520,000 en 1900. En même temps les high schools privées passaient de 1,632 en 1890 à 1,978 en 1900, et leurs élèves de 94,931 à 110,797, tandis que les écoles préparatoires d'un rang analogue voyaient leurs pupilles s'élever de 69,109 à 89,193. Au total donc, en ces dix ans, le nombre des enfants admis, sans bourse délier, à l'enseignement primaire supérieur et aux principales parties de l'enseignement secondaire montait de 367,040 à 719,920, c'est-à-dire qu'il doublait. C'est une proportion de beaucoup supérieure à l'accroissement de la population, puisque celle-ci, dans le même intervalle, n'augmentait que d'un sixième. Sur un million d'habitants, le nombre des élèves de high schools était de 5,872 en 1890, de 9,449 en 1900. Les nègres participent à celte augmentation, quoique plus lentement; ils avaient, par million, dans les mêmes écoles, 1,289 enfants en 1880, 2,061 en 1890, 2,517 en 1900.

Les proportions sont plus belles encore dans l'enseignement supérieur. Les chiffres par million étaient, dans le

collégiale department, de 590 en 1872, de 880 en 1890, de 1,284 en 1900; dans le postgraduate deparlment, de 198 en 1872, de 1,717 en 1890, de G, 000 en 1900. Quant aux écoles scientifiques et techniques d'un ordre équivalent à celui des collèges, elles possédaient en tout dans les 15,000 élèves en 1890, dans les 30 000 en 1900. Dans un rapport officiel M. Harris, mettant ensemble les divers établissements d'instruction supérieure, arrive, par million d'habitants, au chiffre de 2,181 en 1890 et de 3,139 en 1900; lorsqu'il y ajoute l'enseignement des high sc/iools, il arrive en 1890 à 8,053, en 1900 à 12,588. Ainsi donc, en dix ans, la proportion des habitants qui poussent au delà du primaire leurs études a augmenté de plus d'un tiers.

Ce qu'il y a peut-être de plus remarquable, quand on pense à la réputation d'utilitarisme dont ils sont partout gratifiés, c'est que les Américains se tournent de plus en plus vers les études classiques.

La statistique prouve que, de 1890 à 1900, ce qui a le plus augmenté dans les high schools publiques, c'est le latin, passant de 34 à 50 pour 100 élèves, et l'histoire générale passant de 27 à 38, tandis qu'au contraire les sciences physiques et naturelles baissaient (1) de 22 à 19. Le grec a tendance à descendre de 3,05 pour 100 h 2,85 ; le français, au contraire, passe de 5 à 7, l'allemand de 10 à 14, l'algèbre de 45 à 56 et la géométrie de 21 à 27. Mais si, pour plus de clarté, nous prenons les chiffres absolus, les seuls qui importent, nous constaterons sur toute la ligne un très grand progrès : en dix ans et alors que la population, rtdisons-le, croît seulement d'un sixième, le latin passe de 70,411 élèves à 202,707, le

(1) Il ne s'a;;it que d'une baisse dans le pourcpnfa;[e, et l*on ne doit pas oublier l'énorme augmeotalioa du nombre des élèves.

grec de 6,202 à 14,813,1e français de 11,858 à 40,395, et le reste à Tavenant.

Quant à renseignement supérieur des collèges, des universités et des grandes écoles, il accorde une prépondérance marquée aux études les plus libérales. Dans Tannée scolaire 1900-1901, le nombre des étudiants ou étudiantes étant de 103,351, les 91,288 qu'on avait pu classer se répartissaient ainsi : cours classiques, 46,613; autres cours de culture générale, 17,230; sciences théoriques, 9,081 ; mécanique, électricité, chimie, art des mines, et tout ce qui se rapporte aux divers emplois d'ingénieur, 14,140; agriculture, 3,843; architecture, 391.

Avant de quitter ces statistiques fort suggestives, nous jetterons un regard curieux sur celle qui concerne le recrutement de certaines professions : de 1890 à 1901, le nombre des étudiants a augmenté, en dentisterie, de 208 pour 100; de 202 en droit, de 73 en médecine, de 54 en pharmacie, de 7 en théologie. Cette dernière science, la moins favorisée, comptait, en 1901, chez les catholiques, 28 écoles ou grands séminaires, 1,836 étudiants, des propriétés bâties pour 3,773,000 dollars et des dotations dour 747,300 dollars; chez les presbytériens, 29 écoles, 1,249 étudiants, 3,476,622 dollars d'immeubles, 7,905,860 dollars de dotations; chez les baptistes, 12 écoles, 1,092 étudiants, 829,631 dollars d'immeubles, 2,258,952 dollars de dotations; chez les méthodistes, divisés en cinq sectes, 18 écoles, 989 élèves, 1 ,430,000 dollars d'immeubles, 1,470,000 dollars de dotations. Viennent ensuite les luthériens avec 22 écoles, 953 étudiants, 1,348,650 dollars d'immeubles, 708,423 dollars de fondations; les congrégationalistes avec 10 écoles, 397 étudiants, 1,161,783 dollars d'immeubles et 3,482,325 dollars de fondations; les épiscopaliens, avec

13 écoles, 363 élèves, 2,695,197 dollars d'immeubles, 3,532,574 dollars de fondations (1).

Voilà, évidemment, une sèche nomenclature. Elle offre pourtant son intérêt, ne serait-ce que de laisser voir comment le succès d'une Eglise ne suit pas toujours sa richesse, ni même, directement, le nombre de ses ministres. En proportion de ce qu'il compte de fidèles aux États-Unis, il est clair que le catholicisme est bien inférieur, comme chiffre d'étudiants ecclésiastiques, et surtout comme dotation de séminaires, aux principales des églises protestantes. Et pourtant, il y fait des progrès autrement rapides. Ce n'est pas, croyons-nous, un si mauvais signe pour lui que d'obtenir, avec moins de ressources et moins de personnel, plus de résultats que ses émules. Mais où le catholicisme l'emporte, sans comparaison possible, c'est dans le nombre de ses écoles paroissiales; il n'en comptait pas moins de 4,001 en 1903, avec 986,088 enfants. Il n'existe pas de statistique analogue pour les autres confessions ; mais des rapprochements que nous avons faits en plusieurs endroits il résulte avec évidence qu'elles seraient bien loin de l'égaler, sur ce point, même si on les réunissait toutes.

M. Harris ne me laisse pas quitter le Bureau d'Education sans me munir d'une lettre officielle qui me permette

(1) Restent encore, pour les non-sectariens , 3 écoles et IS^î étudiants ; pour les chrétiens^ 'i écoles et 153 étudiants; pour les disciples.^ 3 écoles et 77 étudiants ; pour les Juifs, 3 écoles et 99 étudiants, pour les unicersalistes, 3 écoles et 49 étudiants. \e possèdent qu'une école : l'Association «îianijclique avec 4.") l'Ièves, les frères moraves avec 27, les unitarieus avec 24 et les suedeuborgiens avec 6.

de visiter et d'étudier à ma convenance tous les établissements publics d'instruction. Le premier usage que j'en fais est pour pénétrer, à Washington même, dans une hicjh scJwol publique. La ville en possède quatre, sans parler d'une école de commerce ou business school. Des quatre, la plus intéressante à voir me parait être celle de M. Street, qui n'est fréquentée que par des nègres. Le règlement et le programme y sont exactement les mêmes qu'ailleurs, et les élèves présentent un intérêt particulier. Pour être admis dans une high school, il faut avoir fréquenté avec succès les grammar schools publiques ou bien satisfaire à un examen d'entrée qui porte sur l'anglais (grammaire et composition), sur l'histoire et la constitution des Etats-Unis, sur la géographie, l'arithmétique et les éléments de l'algèbre. On n'y reçoit pas d'internes. La fréquentation en est absolument gratuite ; et l'on voit l'importance de ce trait, puisqu'il met l'instruction secondaire à la portée de tous les enfants de quelque intelligence. Mais les livres, à la dilférence de ce qui se passe dans l'école primaire, restent à la charge des élèves. Les cours durent quatre années pour la section académique et la scientifique, deux ans pour la commerciale : quiconque a suivi complètement l'une des deux premières sections et rempli les conditions voulues de capacité peut entrer de là à une école normale et devenir instituteur, ou passer au collège et à l'université. Le programme de la section académique comprend comme obligatoires, en première année, l'anglais, l'histoire, l'algèbre et le latin, la physique ou la chimie. En troisième et en quatrième années, l'anglais et le latin sont seuls imposés; sont matières cà option le français, l'allemand, l'espagnol, le grec, l'histoire, la trigonométrie, les cours supérieurs de géométrie, de chimie et de physique, l'économie politique. Comme auteurs français, en dehors des livres d'exercice, je trouve indiqués, en troi-

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sième année, Tartarin de Tarascon ; en quatrième année, les Contes bleus de Laboulaye ; les Romanesques, de Rostand ; le Misanthrope^ le Ciel et Athalie. — Ces programmes sont, il est vrai, ceux du district de Colombie, mais ils ne doivent différer que par certains détails des programmes adoptés ailleurs.

J'arrive donc un matin, vers dix heures, à la highschool u de couleur » . Je sonne à plusieurs reprises; on ne répond pas. Il n'y aqu à pousser la porte : everything open, comme toujours. Mais si tout est ouvert et si, à travers les fenêtres, il m'est facile d'entrevoir les classes battant leur plein, il ne se présente personne à qui parler. Je retourne à l'entrée presser le bouton électrique, mais sans succès. Heureusement, j'aperçois près d'un escalier cette indication : ^ Chambre du principal au 2* étage. » J'y monte, et, voyant assise dans un bureau grand ouvert une négresse encore jeune et de figure intelligente, je m'adresse à elle, lui explique l'objet de ma visite, lui montre la lettre de M. Harris et demande à voir M. le principal : « Le principal, c'est moi » , dit-elle; et elle me donne un programme des cours, répond à mes questions, se met de la meilleure grâce à ma disposition pour tout ce qui m'intéresse. L'école renferme 5^0 élèves, de quatorze à dix-huit ans, parmi lesquels 130 garçons et 400 filles, tous gens de couleur. Xous entrons dans différentes classes, sans interrompre le travail autrement que par une courte présentation aux professeurs. Le personnel enseignant que je rencontre ne comprend que des femmes, toutes plus ou moins noires. Plus ou moins noirs aussi, les élèves. Il y en a de toutes les teintes, depuis l'olive jusqu'à l'cbène, mais pas un seul de couleur blanche, quoique plusieurs s'en rapprochent ; il est vraisemblable que les pères n'appartiennent pas sans exception à la race nègre. Cette jeunesse paraît attentive, éveillée et intelligente ; l'impression qu'elle produit est loin d'être fâcheuse.

Je ne fais que traverser les cours de sciences, qu'on tient à me montrer pour la belle installation des laboratoires; mais je m'arrête au cours d'anglais, où l'on explique un roman de George Elliott et où j'entends des réponses satisfaisantes. Je demande ensuite à voir un cours de latin; la principale me répond qu'il y en aura un dans quelques moments, mais que c'est elle qui doit le faire : « Raison de plus pour y assister, m'empressé-je de dire, si vous n'y voyez pas d'obstacle. »

La classe comprend seize élèves, dont trois jeunes filles. Dès que je suis présenté, on se met à expliquer le début de Y Enéide. Ceux qu'on interroge s'en tirent si convenablement, que je soupçonne le passage d'avoir été vu depuis peu; il aura été, en tout cas, bien écouté et bien retenu Mais ce qui est démonstratif, c'est l'excellence des explications que donne devant moi le professeur sur l'objet du poème en général, sur le dessein de Virgile, sur les rappels d'histoire et de mythologie, sur la métrique, les règles grammaticales et les particularités textuelles. J'eusse été fort incapable, pour mon compte, d'une telle précision de connaissances et de cette adresse pédagogique. Nous passâmes l'heure entière sur les onze premiers vers du poème et, sans m'en apercevoir, je restai là jusqu'à la fin, très intéressé. On n'a pas tous les jours l'occasion de chanter le héros troyen (elle recommanda bien de traduire virum par hero)^ ni les origines fabuleuses de Rome, en compagnie de nègres américains, sous la direction d'une dame de couleur.

En sortant de notre classe de latin, j'ai le plaisir de voir toute la troupe, qui vient des différents cours, défiler au pas, deux à deux, dans un absolu silence. Comme je parais surpris de celte allure militaire : « Avec un si grand nombre d'enfants, me dit la principale, c'est nécessaire pour le bon ordre et pour la rapidité. " Nous assis-

tons ensuite à un court exercice d'assouplissement, qui tient lieu de récréation, et pour lequel garçons et filles se trouvent séparés. Tout en les regardant, nous causons. Mon aimable guide est heureuse de me dire que, l'année dernière, elle a pu obtenir une bourse à l'université Harvard (1) pour un de ses étudiants, ce qui, pense-t-elle à bon droit, est d'un encouragement salutaire pour les autres et peut augmenter le nombre des leaders qui cherchent à élever sa race. J'apprends aussi que l'école n'a rien de confessionnel, admettant sur le même pied protestants et catholiques, mais qu'elle n'est pas pour cela sans religion. Chaque matin, à neuf heures, avant l'ouverture des classes, on lit un passage de la Bible, on chante une hymne et on récite le Pater. Invité à assister, n'importe lequel desjours suivants, à cet exercice religieux j'ai le vif regret de ne pouvoir accepter, faute de temps. Au moment de prendre congé, après avoir remercié l'intéressante directrice, j'exprime le souhait de la revoir quelque jour en France : " 11 y a longtemps, me répond-elle, que je voudrais y passer mes vacances. Mais je ne l'ose point. Je n'y connais personne pour me conseiller, et l'on est moins habitué chez vous à voir des gens de couleur. » Je lui réponds qu'il existe

(1) L'université Harvard et son illustre présideot, M. Cliarles- W. Elliot, se sont toujours fait remarquer par leur libéralisme à l'endroit des nègres. En 1896, ils conféraient soJetmeilenient leur plus liant degré honoraire ù Booker T. Washington. — IOr> 190V, un autre nègre, William Pickens, a été reçu docteur es arts à l'université de Yale. Pickens débuta dans la vie romme manœuvre sur \\n bac à vapeur. Il passait ses nuits à étudier. Quand il eut amassé <juel(jnes économies, il résolut d'aborder à Vale les éludes supérieures. Il se mit bravement à cirer les souliers des étudiants, ses condisciples, et à nettoyer les vitres. Il gagna ainsi de quoi payer le* frais d'études et d'eutretien de sa première annév". Ses camarades et ses professeurs, rentarijiiant birnlùt ses facultés rares, se coti<:èreat pour lui perinettre de se consacrer exclusivement à l'élude.

des cours d'été et des associations pour les étudiants étrangers ; je me fais même fort, et cela sans témérité excessive, de lui trouver, si elle le désire, à Paris ou près de Paris, quelque famille qui, volontiers, l'acceptera comme pensionnaire. Xous nous quittons très bons amis.

A voir ces 530 jeunes nègres et négresses bien habillés, bien élevés et qui, sous des professeurs de leur race, travaillent les mêmes programmes que la moyenne de nos collégiens, qui supposerait l'existence, aux Etats-Unis, de la terrible question de races? Kous avons dit ailleurs que le conflit entre les diverses nationalités de la République n'a de gravité réelle que dans Timagination charitable des Européens. Mais il n'en est pas de même de l'antagonisme entre blancs et noirs, ou plutôt de la difficulté de faire vivre côte à côte les deux peuples les plus différents que l'on puisse imaginer : des Américains, c'est-à-dire les plus modernes et les plus progressistes des hommes ; des nègres, c'est-à-dire des êtres primitifs et rudimentaires, refoulés ou maintenus au plus bas degré de l'évolution par trois siècles d'esclavage et par des milliers d'ans passés dans la sauvagerie.

Socialement, le blanc éprouve une invincible répugnance à fréquenter les nègres; et ceux-ci, surtout lorsqu'ils sont nombreux, comme dans le Sud, sont obligés d'avoir leurs écoles, leurs églises, leurs lieux de réunions, leurs places réservées en chemin de fer et en omnibus. Ce serait un scandale que de les admettre à sa table, et l'acte, si simple pour nous, du Président Roosevelt invitant Booker T. U'ashington à la Maison-Blanche fut même traité de crime par certaine presse exaltée du Sud. — Moralement, on leur reproche la tendance au vol, à la paresse, à la vanité;

mais surtout un penchant si tririblc à manquer de respect aux femmes blanches, que celles-ci sont soumises, dans certains pays, à des alarmes perpétuelles ; et de là vient la plupart du temps, soit dit sans la justifier, l'odieuse pratique du lynchage. Le docteur Du Bois, professeur à l'université « colorée » d'Atlanta et nègre lui-même, dit que sur cent de ses congénères, il y en a neuf de désespérément vicieux, dix d'intelligents, les autres étant plus ou moins dénués de ressources, d'instruction et de vraie indépendance. — Politiquement, les nègres jouissent en principe des mêmes droits que les blancs ; ils sont quelquefois devenus les arbitres des élections, et il est tels États où, dans un avenir qui n'est pas éloigné, ils pourraient posséder la majorité, s'emparer du pouvoir. Voit-on des Américains subir un gouvernement de noirs? Jusqu'ici des lois habiles, d'adroites manœuvres, et, disons-le aussi, la fraude électorale, ont écarté ce péril, cette « défaite de la civilisation » . Mais il est, dans cette voie, des limites que ne permet pas de franchir la Constitution des États- Unis; et, d'autre part, l'on ne pourra pas toujours se tirer d'affaire en donnant des représentations gratuites à l'heure des élections, en faisant servir les cartes d'électeurs pour tickets d'un cirque, en multipliant les urnes pour empêcher les ignorants de trouver la leur, ou bien, suivant une loi louisianaise, en exigeant de tous les électeurs nés en Amérique, qu'ils paient 1500 francs de contributions, à moins que leurs ascendants n'aient possédé le droit de vote avant le 1" janvier 1867, c'est-à-dire avant l'émancipation des noirs.

Tout cela n'est guère dangereux pour le Nord, garanti par son climat; les nègres y sont peu nombreux, et leur cause inspire |)lntôt de la sympalhie Dans le Centre, où l'on en voit un plus grand nombre, on les aime déjà moins, maison ne les redoute pas encore. C'est dans le Sud qu'on

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s'inquiète , qu'on s'irrite , qu'on cherclie les moyens d'éviter le péril grandissant, et qu'on propose des solutions dont pas une ne semble acceptable au bon sens, à l'équité, à l'esprit chrétien, au sentiment de justice, qui l'emportent, grâce à Dieu, dans la majorité des citoyens.

Personne, bien entendu, ne parle sérieusement d'extermination ni de retour à l'esclavage. Très peu espèrent, fût-ce pour un lointain avenir, dans la fusion des races : les mariages entre blancs et noirs sont des cas très exceptionnels et il y a même des États du Sud oii la loi les prohibe; on prétend, d'ailleurs, que la fécondité s*arréte chez les métis après deux ou trois générations. D'autres, en plus grand nombre, proposent la séparation absolue des races par l'éloigiiement des nègres; on n'aurait, disentils, qu'à les reconduire en Afrique, à les mener tous aux Philippines ou à leur réserver, au sud, par exemple, de la Californie, un Etat pour eux seuls. Si l'on trouve trop compliqué de les faire partir d'un seul coup, car enGn ils sont près de 10 millions, qu'on renvoie tous les ans 125,000 de leurs femmes. L'opération totale ne coûterait guère que 2 milliards de francs; ce ne serait pas payer trop cher l'avantage d'assurer l'avenir national et d'écarter du chemin des Anglo-Saxons l'obstacle qui peut compromettre leurs grandes destinées. Inutile de dire que, jusqu'à présent du moins, les gens de bien ou seulement de sens rassis refusent d'examiner un projet si peu praticable et si offensant pour la liberté des nègres, lesquels ne se trouvent point mal du tout aux Etats-Unis, et n'en sortiraient, sûrement, que contraints par la violence. Pourquoi ne pas les expédier, plutôt, dans Mars ou quelque autre planète? Et plus sérieusement, on rappelle la belle conduite des régiments noirs dans la guerre hispano-américaine; on demande si ceux-là n'ont pas le droit de vivre

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dans le pays, qui ont volontairement risqué leur vie pour le pays.

Mais il est plus facile d'écarter les mauvaises solutions que d'en trouver une bonne. Je dois dire que nul, parmi les liommes éminents que j'ai interrogés sur le problème nègre, n'aperçoit la manière de sortir d'embarras. Ils comprennent bien pourquoi l'on en est arrivé là, le crime que l'on a commis en arrachant les noirs à leur patrie première; Terreur qu'il y eut, peut-être, à les émanciper sans préparation et, certainement, à leur conférer d'emblée tous les droits politiques. Mais comment, aujourd'hui, réparer ces fautes sans violer les principes sacrés de la Constitution? c'est ce qui n'apparaît pas. 11 y aurait sans doute à élever les conditions de l'électorat ; mais cette mesure ne remédierait qu'à un petit nombre d'inconvénients, et elle devrait, pour être juste, s'appliquer aux blancs comme aux nègres; or, il est peu vraisemblable que les Idaics se laissent dépouiller de leur dmil acqiii.^. Faut-il donc s'alarmer et se d< (ouragcr? Ce ne serai i pas américain. Actuellement, la situation est encore supportable, et l'on se rassure en considérant que la population noire augmente moins rapidement que la blanche (1). S'il arrive, dans l'avenir, que les choses deviennent plus menaçantes, eh bien, on verra alors aux moyens de les changer. Les Etats-Unis ne sont-ils pas assez forts pour se tirer de toutes les difficultés? A quoi, du reste, servirait-il de se troubler d'avance?

On reconnaît là l'invincible optimisme d'un peuple quia conscience de sa vitalité. Mais, si elle permet de les supporter mieux, la confiance en l'avenir n'est pas un remède

(1) Dans les vin^t dernières années, la popiil.ition noire s'est accrue de 33 ponr 100, et la blanche de l')C),5 pour 100. Les nègres ont plus de naissances, mais nue rnorlaliié pres(|ue double, et ils ne reçoivent rien de rimmiyralion.

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direct aux maux du présent; ce n'est pas résoudre la difficulté nègre de dire qu'elle finira par s'arranger. Aussi les esprits les plus clairvoyants et les âmes les plus généreuses s'appliquent-ils de toutes leurs forces à Téducalion des noirs, la seule œuvre qui soit dès maintenant bonne et d'où Ton puisse attendre, à défaut d'un prompt et général relèvement de la race, tout au moins, chez un bon nombre, l'amélioration assurée des conditions matérielles et morales.

Mais quelle éducation sera la plus efficace ? Nous ne croyons pas que ce soit, à vrai dire, celle dont nous avons vu, dans notre hifjh school, un exemple si brillant. La haute instruction est nécessaire pour former chez les nègres des instituteurs, des médecins, des lawijers, des ministres du culte, une élite capable de remplir auprès d'eux les fonctions dites libérales et d'aider à leur ascension vers une vie meilleure. Mais une telle instruction ne doit être qu'exceptionnelle, si Ion ne veut pas qu'elle aboutisse à faire simplement des fonctionnaires d'un ordre inférieur et des déclassés qui se refusent au travail sérieux. Ce qu'il faut à la grande masse, c'est, avec les éléments de la lecture, de l'écriture et du calcul, une formation pratique et professionnelle; la préparation au commerce, à l'industrie, et, de préférence encore, à des métiers manuels ou à l'agriculture.

C'est bien en ce sens qne l'admirable Booker T. Washington dirige les onze cents élèves de son institut de Tuskegee, 011 l'on enseigne aux jeunes filles la tenue de la maison autant que la tenue des livres, et la science du ménage avec plus de soin que celle de l'histoire; où les jeunes gens ont eux-mêmes construit les bâtiments de l'école et fabriqué les meubles de leurs chambres; où, sur cinq jours de travail, il en est deux entièrement voués aux œuvres qu'on appelait jadis, mais qu'on n'a plus le droit d'appeler scr-

viles. « Je crois à l'avenir de ma race, dit ce grand éducateur, dans la mesure où elle apprendra à faire mieux que tout le monde ce que tout le monde fait, et qu'elle saura rendre des services qui seront considérés comme indispensables. " Et il cite en exemple ce qui lui arriva à l'école de Hampton, où on le conserva comme portier avec droit de suivre les classes parce qu'il avait balayé en perfection les salles qu'on lui avait confiées le premier jour (1). Les nègres peuvent faire mieux que d'autres le nettoyage; ils peuvent devenir d'excellents ouvriers en toutes sortes de professions; ils peuvent, à Tuskegee, fabriquer des briques dont la réputation se répande et qui se vendent aisément dans tout le voisinage. Mais d'ici à ce qu'ils remplissent " mieux que tout le monde » les fonctions sociales d'un ordre supérieur, il faudra laisser s'écouler bien des années encore, et peut-être bien des siècles : leur grand libérateur, Abraham Lincoln, fut charpentieret commerçant avant d'être président des Etats-Unis. Les races, mais bien plus lentement, suivent la même évolution que les individus. Pascal considère < toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ; . Or, il n'y a pas quarante années que " la suite » des nègres, en Amérique, a commencé u d'apprendre '; . Les progrès qu'elle a accomplis dans cette courte période la laissent encore à une grande distance des autres citoyens de la République, et c'est de là que naissent les graves difficultés de la question; mais l'espace parcouru est déjà fort appréciable, et l'on peut, en une large mesure, souscrire à ce jugement de Booker T. Washington lui-même : ull faut n'avoir pas été

(1) Voy. V Autobiographie d'un nègre. \^n vol. iii-18, chez Pion. • — Sous ce lUre, Working ivit/i tlie Hand. Booker Was|)in<{ton a public un nouvel onira^^e où il reiui compte, en délail, des industries développées à Tuskegee. (Doubledale, éditeur, 1904.)

en contact avec les nègres pendant vingt ans comme je l'ai été, dans le cœur même du Sud, pour ne pas s'apercevoir qu'ils sont, en dépit de tout ce qu'on peut dire, en bonne voie, se développant sûrement, au point de vue matériel, moral et intellectuel. '^ Aujourd'hui, sans doute, il reste parmi les nègres 60 pour 100 d'illettrés; mais il n'y a pas un demi-siècle qu'ils l'étaient absolument fous et que la législation de plusieurs Etats, comme en Louisiane et dans la Caroline du Nord, punissait de mille francs la tentative délictueuse de leur apprendre à lire. Les moins bien tenues des maisons nègres, dans les villes actuelles d'Amérique, sont des palais de princes, comparées à l'ancienne case de l'oncle Tom et à la hutte africaine qui abrita des siècles infinis de vie sauvage (1).

(1) Nous n'avons pas eu l'occasion d'étudier de près la condition religieuse des nègres. Les documents publiés en 190 3 par l'uni versil* d'Atlanta sous ce titre, The Negro Cliurch, sont trop incomplets pour suppléer au manque d'inibrmalions personnelles. Il y apparaît clairement que l'Ejjlise baptiste est celle qui domine chez les nègres. Quant aux catholiques, on en cite un chiffre si faible (14,517 sur 2,673,977 recensés), que cela doit tenir, en partie, à ce qu'ils ne sont pas toujours comptés en dehors de leurs coreligionnaires blancs. Il y a à Baltimore un séminaire pour les missions nègres.

On ne lira pas sans intérêt ces déclarations d'un homme fort au courant de la matière, le pasteur Atticus G. Haygood : « J'ai vu les nègres dans toutes leurs émotions religieuses, dans leurs transes semblables à la mort et dons leurs plus sauvages excitations... J'ai absolument confiance dans le sérieux de leur religion, je n'en mets pas en doute la réalité. Leurs notions peuvent être souvent grossières, leurs idées de la vérité trop matérielles, et cela parfois jusqu'au navrant ou au grotesque; ils peuvent donner plus à la vie des sens qu'à la vie morale et montrer nombre d'imperfections en leur développement religieux : la religion n'en est pas moins chez eux le trait principal et le plus frappant. Ils y sont plus remarquables que nulle part ailleurs; et il n'est pas d'influence, en ce pays, qui ait autant contribué à ramélioratiou de leur caractère, •ou qui puisse agir davantage sur leur développement à venir, i

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