CHAPITRE XV
Projets modifies. — A BaUimore. — M. Magiiien : l'influence d'nn prêtre français sur l'Eglise d'Amérique. — Le grand rôle du cardinal Gibbons et de l'épiscopat. — Une Kglise adaptée. — Baltimore, centre de vie catholique, — Les conciles pléniers. — Mgr Falconio, délégué apostolique. — Conîment se fonde une paroisse aux Etats-Unis. — Un ennemi des abns : AI. Charles Bonaparte. — Ses idées sur l'école paroissiale. — Doit-elle être subventionnée? — Une situation à conserver. — Le couvent très prospère de Notre-Dame de Maryland. — Un externat de jeunes filles : Bryn Mawr School. — L'université John Hopkins.
Un malin, en rentrant de promenade, j'ai Tagréable surprise de rencontrer au presbytère de Saint-Patrick l'archevêque Ireland. Il est venu dans la capitale pour assister à de grandes fêles patriotiques et militaires où se doivent réunir les vétérans de la guerre de la sécession, et pendant lesquelles on inaugurera très solennellement la statue de Sherman, le principal lieutenant du général Grant. J'exprime le regret de ne pouvoir rester jusqu'au moment des cérémonies, ayant à revoir Baltimore, à visiter Philadelphie et à me ménager une dernière semaine pour Xevv-York. Mais l'archevéfjue a bientôt fait de changer mes plans ; et je suis le conseil qu'il me donne, d'aller sans setard à Baltimore pour en revenir la veille des fêtes.
Le dimanche passé dans cette grande ville auprès du cardinal Gibbons n'a pas épuisé, il s'en faut, Pintérêt qu'elle m'inspire. J'éprouve, en particulier, le besoin de
faire une sorte de pèlerinage à la demeure de M. Magnien, prêtre de Saint-Sulpice, Fun des hommes les plus admirables que j'aie connus. Celui qui Ta remplacé à la tète du grand séminaire après avoir été longtemps son fidèle collaborateur, M. Dyer, aujourd'hui vicaire général de Saint- Sulpice pour toute la province d'Amérique, m'a invité, au précédent voyage, et je suis sûr de l'accueil qui m'attend chez lui.
Ensemble donc nous parlons de M. Magnien dans le cabinet même où il travailla, et, comme le cardinal Gibbons, comme tous les membres du clergé avec qui j'ai eu la même conversation, son successeur me dit la grande influence du modeste Sulpicien; il me répète que, durant plus d'un quart de siècle, c'est ce prêtre français, plein de bon sens^ de pénétration, de franchise et de simplicité, qui a le plus profondément agi sur l'Église d'Amérique. Informé de tout, mais sachant faire dans la science même le choix du plus clair et du plus pratique ; ferme sur les principes et ne déviant jamais des grandes fins à atteindre, mais soucieux d'adapter aux circonstances les moyens efficaces de succès ; fidèle de cœur à son pays natal, mais dévoué corps et àmeauxEtats-Lnis, sa patrie d'adoption; en même temps Sulpicien de France et véritable Américain, il fit, en unissant les deux formations, mieux qu'on ne fait chez nous et mieux qu'on ne fait chez eux. Lorsque, pour subir une opération grave, il dut, en 1898, venir à Paris et passer près d'un an à Saint-Sulpice, les plus intelligents des séminaristes ne se lassèrent pas de le consulter, de se former auprès de lui à la connaissance des besoins modernes et aux nouvelles méthodes de faire l'éternel bien. A sa mort, survenue le 21 décembre 1902, ceux qu'il avait eus pour disciples à Baltimore durant trente années proclamèrent à l'envi leur admiration, et ce fut dans l'épiscopat, dans le clergé d'Amérique, un tribut de louanges et de
remerciements comme jamais peut-être homme d'Eglise n'en avait reçu là- bas.
On a recueilli en un pieux Mémorial les plus importants de ces témoignages. Dans la préface le cardinal Gibbons, qui depuis si longtemps s'éclairait de ses lumières et s'appuyait sur son affection, ne sait comment louer en lui l'ami, le prêtre, le citoyen, l'homme de cœur, de foi et d'action : u Pour moi, dit-il, habitué que j'étais à le consulter sur toutes les questions importantes et à le regarder en chaque circonstance comme mon meilleur soutien, sa mort me laisse tout ébranlé et il me semble que j'ai perdu mon bras droit. Il était en toute vérité la moitié de mon âme. •>•> Si l'on pense au grand rôle qu'a joué l'archevêque de Baltimore et à ce qu'il a fait pour l'Eglise, non seulement aux Etats-L'nis, mais, par contre-coup, dans le monde catholique, quel éloge, pour M. Magnien, de l'avoir aidé si parfaitement !
L'importance de la mission qu'a en effet remplie le cardinal m'apparait avec plus de clarté encore qu'au premier voyage, dans les nouvelles conversations qu'il daigne m'accorder, et notamment dans la longue promenade en voiture qui de nouveau nous emmène, seuls, par les campagnes du Maryland. J'y trouve à noter moins de souvenirs précis, comme il arrive lorsqu'on se familiarise; mais je saisis mieux encore avec quelle sagesse, quelle mesure, quel tact, ce vrai pasteur d'àmes acondijit son peuple dans les voies de la fidélité aux doctrines catholiques, et en même temps du loyalisme envers les institutions nationales, du respect pour les convictions d'autrui, de la sympathie large et active pour les aspirations généreuses des contemporains. Au commencement de mon séjour aux Etats-Unis, j'aurais peut-être moins facilement compris la haute valeur de celte intelligence plutôt solide et juste que rare et hardie dans ses aperçus, de celte activité plus ellicace qu'oslenta-
toire, de cette éloquence plus nourrie de faits que de littérature, de ces mérites enfln plus profonds qu'éclatants et de toute cette réalité préférable à des apparences. Mieux informé maintenant sur les véritables conditions de l'Amérique, et plus pénétré de son esprit simple, pratique, franc, optimiste, libéral, je vois tout ce qu'a gagné l'Église à y être gouvernée, comme elle l'a été, par des hommes de ce caractère, comprenant et aimant leur nation, doués euxmêmes, à un degré supérieur, des qualités qu'elle apprécie le plus.
Parmi les circonstances qui facilitèrent l'extension à tous les Etats-Unis de l'action exercée par le cardinal Gibbons et par M. Magnien, il faut certainement compter le caractère interdiocésain du séminaire de Baltimore. Aujourd'hui que Saint-Sulpice a fondé à Boston, à New-York, h Saii- Francisco, des établissements de même genre, et que le clergé séculier en dirige d'autres en plusieurs diocèses, le grand séminaire Sainte-Marie de Baltimore ne compte plus que deux cent cinquante élèves, philosophes et théologiens; il en compta naguère jusqu'à trois cents, et cela en un temps (il s'agit toujours d'un passé à l'américaine) oiî les prêtres étaient, dans l'ensemble du pays, deux fois moins nombreux. C'est peut-être le tiers du clergé et la moitié de l'épiscopat actuel des Etats-Unis qui ont reçu l'heureuse formation de M. Magnien.
Baltimore est aussi la ville où il est le plus aisé de se tenir en contact avec la hiérarchie de l'Eglise américaine. Le deuxième concile plénier s'y réunissait l'année même de l'arrivée de M. Magnien, 1869, et m.mifestait à tous les yeux l'unité du catholicisme alors que les récents souvenirs de la guerre de la sécession divisaient les autres confes- i
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siens religieuses en branches irréconciliables du Nord et du Sud. Le troisième concile, plus important encore par le nombre très accru des évèques, s'y assembla en 1884. 11 siégea au grand séminaire, dont M. Magnien était devenu supérieur depuis sept années; et son ami, Mgr Gibbons, qui l'avait choisi comme théologien, présidait les travaux en qualité de délégué du Saint-Siège. En mainte autre circonstance encore : en 1886, pour l'élévation de l'archevêque au cardinalat; en 1889, pourle centenaire de la hiérarchie américaine; en 1891, pour son centenaire propre, le séminaire de Baltimore a offert l'hospitalité à de véritables assemblées d'évèques, et Ton peut dire que là, pour une grande part, s'est formé cet esprit, se sont échangées ces vues, s'est décidée cette politique dont aujourd'hui nous admirons les heureuses conséquences.
Que lîaltimore soit, en matière religieuse, un centre d'événements, d'informations et de rencoutres, j'en eus, sinon des preuves, au moins des signes, pendant les trois journées que j'y passai et qui n'étaient nullement choisies à dessein comme l'avait été le dimanche raconté plus haut. Mgr Kain, l'archevêque malade de Saint-Louis, qui était venu, quelques mois plus tôt, chercher des soins dans un hospice religieux de Baltimore, y mourait le lendemain de mon arrivée, laissant le souvenir d'un apôtre plein de foi, de courage et de sagesse. — Le troisième jour, au déjeuner chez le cardinal, je trouvais le délégué apostoliqjie de Washington, Mgr Falconio, et je l'entendais s'exprimer avec une vive sympathie sur la condition religieuse des Etats-Unis. Il y a, du reste, assez longtemps vécu pour la comprendre telle qu'elle est et pour l'apprécier. Interrogé par lui sur les affaires de France, et sur ce qu'on y pensait de la séparation entre l'Eglise et l'Etat, j'eus la surprise, disons, pour parler franc, la satisfaction de voir que cette perspective était loin de l'inquiéter et qu'au con-
traire il y voyait le cliotnîn de la délivrance, chemin très ç rude à la vérité, le seul pourtant qui ait des chances de nous ^ rendre une vie réellement vivante. — Mais une conversa- 1 tion qui nie frappa davantage encore, fut celle d'un prêtre zélé du diocèse de Columbus, descendu comme moi au grand séminaire et à qui je demandai la permission de^ prendre quelques notes pendant qu'il parlait, tant son * exemple me parut louable et instructif. Si Ton veut s'expliquer les progrès du catholicisme aux Etats-Unis, qu'on médite les faits suivants :
M. Joseph Weygand, du diocèse de Columbus, fut envoyé il y a quinze ans à Brigdeport, qui appartient au canton de Belmont, un district minier de 40 milles de long sur 20 de large, dans l'État d'Ohio. C'était son premier poste, et le pays n'avait jamais eu de prêtre. En arrivant il trouva une situation nette : ni presbytère, ni chapelle, ni rien, il vécut quelque temps dans une famille, visitant les habitants et demandant à ceux qui étaient catholiques s'ils voulaient se cotiser pour avoir une église. La tâche était d'autant plus difficile que la population appartenait à toutes sortes de nationalités. La majorité parlait anglais; mais le reste se divisait en Polonais, Magyars, Croates, Slovéniens, Italiens du Nord et du Sud, Allemands, Belges et Syriens.
Dès qu'il eut ramassé quelque argent, il bâtit, à Bridgeport même, une petite église avec un presbytère de deux chambres, le tout en bois. Deux ans après, il transformait en école cette première église et en bâtissait une autre de briques. Bientôt c'était le tour d'une maison pour trois sœurs de charité, puis d'une maison pour deux prêtres, car il avait obtenu un vicaire.
Il n'y avait encore de messe qu'au centre du district. M. Weygand créa six stations où son collègue et lui se rendaient de Bridgeport tantôt le dimanche et tantôt la
semaine. Deux d'entre elles, Maynard et Harton, ayant pris de l'extension, furent, elles aussi, dotées d'une église et d'une école. Aujourd'hui deux sœurs (il y en six en tout) prennent chaque matin le train de six heures et demie pour y aller faire la classe.
Eglises et écoles, tout est déjà payé, et uniquement par les souscriptions volontaires du peuple. Comme M. Weygand me parlait de ses deux cents Italiens très fidèles à leurs devoirs religieux, je lui demandai s'il ne recevait pas quelque subvention de l'excellente œuvre des missions italiennes dirigée par l'évéque de Plaisance. « Certes non, me répondit-il. Nous avons besoin de faire entretenir le culte par les (idèles eux-mêmes. On leur met chaque année sous les yeux un compte exact de tout ce qui a été reçu et dépensé, avec la liste complète des souscripteurs. Ils donnent de bon cœur et généreusement. »
Le missionnaire a du, pour ne laisser personne en dehors de son atteinte, savoir un peu toutes les langues. Il parle polonais, italien, magyar, allemand, français, slovénien : assez, du moins, pour prêcher et pour entendre les confessions. Les enfants, sans exception, apprennent l'anglais à l'école, et deviennent pleinement américains ; mais il est nécessaire, pour les avoir à l'église, de gagner leurs parents. Il y a quatre ans, M. VVeygand alla trouver les quelques Magyars qui comprennent un peu d'allemand et d'anglais : " Il vous fîiut une église, leur dit-il. — Nous n'avons pas d'argent. — Si vous en bâtissez une, je vous parlerai en votre langue. — Elle est trop difficile. " Le zélé prêtre fit si bien qu'au bout de deux mois il leur lut l'évangile en magyar. Absolument ravis, ils trouvèrent l'argent et bâtirent l'église. « Mais, demandai-je, où ditesvous la messe, tant que vos stations n'ont pas de chapelle? — A l'école publique, " me fut-il répondu.
Il y a quinze ans, donc, le district de Bridgeport n'avait
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ni prêtre, ni chapelle, ni école catholique. Aujourd'hui, sans avoir reçu la moindre subvention, mais par la seule initiative du curé, et par la seule générosité d'ouvriers qui sont venus, on ne doit pas l'oublier, de nos vieux pays d' (Europe, le même district possède deux églises bàlies, deux églises en construction, trois autres stations pour la messe et le catéchisme, trois écoles de sœurs. Or, il compte 4,000 habitants, et seulement 1,000 catlioliques.
De tout ce que j'ai pu voir et entendre au cours du voyage, c'est peut-être cette conversation avec le curé de Bridgeport qui m'a donné la plus haute idée de la vitalité catholique aux Etats-Unis. Nos coreligionnaires ont traversé là-bas depuis cent ans une période vraiment héroïque, et leur succès actuel n'est que la juste récompense d'efforts admirables. Bien qu'ils soient loin de prétendre au repos (chaque année voit surgir de nouvelles écoles, de nouvelles paroisses, de nouveaux diocèses), on comprend qu'ils se demandent quelquefois s'il ne serait pas possible de restreindre le champ de leurs sacrifices et, par exemple, de recevoir pour les écoles paroissiales un certain secours des deniers publics. En x^ngleterre, en Belgique, en Hollande, le législateur équitable subventionne les écoles gratuites, quelles qu'en soient l'origine et la croyance, proportionnellement au nombre des enfants qu'elles instruisent. Pourquoi n'en serait-il pas de même dans la libre Amérique? On voit l'avantage qu'en retireraient les catholiques, avec leur} quatre mille écoles fréquentées d'un million d'élèves.
La question fut plusieurs fois agitée en ma présence, e\ nolanmient à New-York, où le Père Mac Millau, un zélé Pauliste, mène courageusement campagne en faveur des subventions. Mais c'est à Baltimore, et de la bouche de M. Charles
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lîona parte, que je l'ai entendu traiter, me sonihle-t-il, avec le sens le plus juste des intérêts durables de la religion.
Si le fait de descendre d'un frère de Napoléon est capable, à lui seul, de mettre quelqu'un en évidence dans un pays où l'Empereur est fort admiré pour son invraisemblable fortune et son énergie, c'est cependant à ses mérites personnels que M. Charles Bonaparte, petit-fils du roi Jcrôiiie et de miss Paterson, doit l'importante situation morale dont il jouit auprès de tous ses concitoyens et spécialement des catholiques. Son autorité d'avocat est indiscutée au barreau de Baltimore, et de respectables honoraires augmentent chaque année ses riches revenus. 11 fiiit partie de toutes les ligues de réforme du Maryland, et sa parole y est très redoutée des politiciens qui manquent de scrupules. Bien qu'il ait toujours refusé de briguer un mandat électoral ou une fonction publique, son influence est appréciée jusqu'à Washington. Les abus n'ont pas de plus terrible adversaire que lui, même et surtout lorsqu'ils viennent de son parti, lorsqu'ils ont pour auteurs des républicains. 11 possède l'intégrité de M. Roosevelt, sans être, dit-on, aussi adroit que lui. Le Président l'a en haute estime. Récemment il Ta nommé membre de deux commissions chargées de faire la lumière, l'une sur les scandales du service des postes, l'autre sur l'administration des territoires indiens. C'est une figure que ce petit-neveu (le Xapoléon, devenu une sorte de puissance dans la plus I bre des républiques, par l'autorité, légèrement fair)uihe, de sa seule vertu (1). L'impression, quand on le voit, est d'autant plus vive qu'il a bien, physiquement, le masque des iîonaparte, et que ses traits rappellent, quoi-
(1) Sur 1ns 8 (Icléjiués qu'il avait à iioninuT pour l'c-lertiori prcsidcnticllo (i'octohro lOOV, l'IOlat de Maryland clioisit 7 dt-mocralrs et un seul républicuia, celui-ci eu tète de la liste : c'était Al. Cli. ijuuaparte.
que plus mobiles et moins durs, ceux du prince Jérôme.
Je le rencontre, sans avoir eu le temps de le prévenir, à son office de lawyer, semblable à tous les autres bureaux. Directement recommandé par sa belle-sœur, que j'avais rencontrée cà Paris, et par sa nièce la comtesse de Moltke-Hwitfeld, je suis reçu d'une manière qui donne tout de suite à notre entretien le ton de la confiance. M. Bonaparte, qui n'est jamais venu en France, parle notre langue fort correctement. Il me dit que j'ai dû trouver les conditions de l'Eglise en Amérique bien meilleures que cbez nous, et il se félicite, comme tout bon citoyen des États-Unis, des grandes libertés dont on jouit de ce côté de l'Atlantique. Je lui demande comment il se fait que les journaux américains, même religieux, parlent si peu et quelquefois si inexactement de ce qui se passe en France : « Nous n'y pouvons rien comprendre, me dit-il, et tout cela nous paraît invraisemblable. » La conversation roule un certain temps sur les confusions que les ennemis du catholicisme et quelquefois ses amis ont laissé s'établir dans notre pays entre les questions politiques et celle d'un autre ordre. Je m'aperçois que M. Bonaparte est mieux informé là-dessus que la plupart des étrangers.
u II y a ici, ajoute-t-il, quelques-uns de nos coreligionnaires qui seraient assez disposés à courir au-devant d'une situation semblable à la vôtre. Je leur résiste, pour ma part, autant qu'il dépend de moi. » Et, sur mon air étonné, il complète sa pensée : " Ils ne cessent, dit-il, de critiquer la neutralité des écoles publiques. Ils oublient que ces écoles, si elles n'étaient pas neutres, ne pourraient qu'être protestantes. — Que réclament donc ces mécontents? — ris voudraient que les écoles confessionnelles fussent subventionnées par le gouvernement en proportion du nombre des élèves ou des impôts que paient leurs parents, ou bien encore qu'on exemptât ceux-ci de la
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partic de leurs irjipots qni va à rcntrelion des écoles publiques. Ce n'est pas pratique. Là-dessus nous n'aurions pas l'opinion pour nous, parce que nous serions, en fait, les seuls à bénéficier du nouveau régime, ayant incomparablement plus d'écoles que les autres. Ce serait, si l'on veut, de la stricte justice, mais paraîtrait un privilège, et, îi ce titre, nous rendrait odieux. X^ous devons continuer à faire le sacrifice personnel de « supporter « nos écoles. Il y a des réclamations plus justes que celle-là : par exemple, dans les établissements publics d'assistance, spécialement dans les orphelinats, il ne se trouve pas toujours autant d'aumôniers que l'exigerait le nombre des botes catholiques; voilà un cas où nous faisons bien de réclamer, et l'on nous donne satisfaction. Il n'y a, en vérité, aucun lieu de nous plaindre; la situation est excellente, et nous n'avons qu'à tâcher de la maintenir. »
Je tiens à répéter que j'ai rencontré d'autres catholiques, aux États-Unis, qui ne pensaient pas comme M. Bonaparte sur cette question des écoles religieuses, et il n'appartient, certes, pas à un étranger d'intervenir en de telles discussions; mais il est impossible d'oublier qu'une fois déjà, en 1841, les catholiques de Xew-York s'étant organisés en parti pour ne soutenir que des candidats favorables à la subvention scolaire, le seul succès qu'ils obtinrent fut de fortifier pour un temps le parti nationaliste d'alors, qui combattait fanatiquement les étrangers et spécialement ceux de notre religion. M. Rooscvelt, dans son New-York (page 264), traite cette tentative dn folie, bien qu'il se monire fort sévère pour l'intolérance des nationalistes. Avouons-le aussi, quand on est témoin de ce (|ni se passe en France, forcément Ton juge difficiles ceux (jui ne se contentent point de la libellé américaine. Il est si bon de ne jamais voir les questions religieuses portées sur le terrain politique!
■i[)S AU PAYS DE LA VIE IXTENSE
Tandis que rentretien des écoles paroissiales demande aux catholiques beaucoup de sacrifices, les autres établissements d'instruction, à en juger par tous ceux que j'ai lus, sauf l'université de Washington, font largement leurs frais. C'est le cas, en particulier, pour un couvent de jeunes filles oij me conduit le cardinal Gibbons, dans un site ravissant des environs de Baltimore. S'il y avait un semblant de reproche à faire à Xolre-Dame de Marijland, ce serait presque d'être trop magnifique, soit comme construction, soit comme parc. Le couvent est tenu par la congrégation de Notre-Dame, qui fonda à Baltimore en 1848 son premier établissement des Etats-Unis et qui maintenant y possède 3,000 religieuses enseignant 90,000 élèves dans 253 maisons. On compte ici 30 externes et 230 pensionnaires, divisées en trois sections : le département primaire, racadcmie et le collège. Cette dernière section prépare le baccalauréat, et elle a même, depuis 1876, le droit de le conférer. Certains cours supérieurs sont donnés par des professeurs de Baltimore, et le maître qui enseigne la philosophie vient deux fois par semaine de l'université catholique de Washington. Sur les programmées, je relève, pour le latin, Virgile, Cicéron, Pline, Tacite, Horace, Térence, morceaux choisis de Juvénal ; au grec, \ Iliade, Crilon, Antigone, la Guerre du Péloponèse ; au français de dernière année, la Maison de Penarvan de Sandeau, Question d'argent d'Alexandre Dumas fils, l'Aiglon de Rostand, la Tache d'encre de René Bazin, et, dans les années précédentes, à côté des chefs-d'œuvre classiques. Mademoiselle de la Seiglière, Voyageuses de Bourget, le Voyage, autour de ma chambre, Cyrano de Bergerac. On n'a pas choisi les textes les plus ennuyeux.
La pension est relativement modérée : 1,375 francs; mais les cours spéciaux doivent la faire monter assez vite, le dessin, par exemple, se payant en plus 250 francs, la peinture 300 francs, le piano et Torgue 300, la harpe 400, la sténographie 200. On peut avoir des chambres privées avec tout le confort du chez soi pour 875 francs. Je ne serais pas étonné qu'il entrcàt chaque année dans la caisse de la sœur économe quatre ou cinq cent mille francs; et comme la propriété est entièrement payée, comme TEtat n'impose pas les établissements d'instruction, la pauvreté n'est pas aux portes. Je comprends que pour l'avenir des communautés religieuses certains évéques, et parmi eux le sage cardinal, redoutent moins le dénuement que l'excès de prospérité. L'Eglise, du reste, sera toujours maîtresse de poser, en temps opportun, des limites à cet accroissement de richesses, et sans doute elle aimera mieux le faire elle-même que de laisser naître chez d'autres l'envie de s'en charger. Mais le péril n'existe pas encore. Présentement, par exemple, la congrégation de Xolre-Dame ne manque pas d'écoles paroissiales pour y déverser, s'il est encombrant, le bénéfice de ses collèges.
J'ai visité à Baltimore une autre école de jeunes filles, laïque celle-là et ne contenant que des externes . liryn iMawr School, qu'il ne faut pas confondre avec l'établissement supérieur de Bnjn Mawr Collège, près de Philadelphie, où nous irons bientôt. Elle a été fondée en 1885 pour mettre à la portée des filles les avantages de renseignement secondaire; mais on y a ajouté en 1894 une section primaire, qui aujourd'hui compte 80 élèves. La section secondaire en a 175, et ses programmes nous semblent assez conformes à ceux des high sc/iools.
J'assistai à différentes classes, et notamment à une excellente explication de VEnéide; mais je fus surtout frappé de la manière dont on enseignait la géographie aux plus jeunes enfants. Un grand pot de sable mouillé permettait de figurer, comme en jouant, toutes les notions générales, et j'appréciai d'autant plus cette manière pratique de les enseigner que j'avais eu autrefois plus de peine à me les mettre en tète, notamment à ne pas confondre les affluents avec les confluents. Ces notions générales acquises, les petites Américaines apprennent à connaître les différents pays comme on apprend des histoires, en suivant sur la carte et la mappemonde les aventures des explorateurs. J'entends encore une fillette de dix ans nous raconter avec autant de naïveté que d'exactitude la vie de Christophe Colomb, en montrant de son petit doigt les Indes où il voulait aller, les chemins qu'avant lui on prenait pour s'y rendre, la route qu'il se proposait de suivre, par l'ouest; enfin son voyage réel et son arrivée dans le Nouveau Monde (1).
Les frais de cours varient depuis 450 jusqu'à 1,000 fr. l'année. C'est plutôt cher pour un externat; mais comme il existe, à peu près sur le même rang, des high schools gratuites, nul n'a le droit de s'en plaindre.
A Bri/n Maivr School, tout l'enseignement, sauf celui du travail manuel, est donné par des femmes bachelières, et deux même doctoresses. La directrice, qui a pris ce dernier litre à Bri/n Mawr Collège, et qui a fréquenté les universités d'Europe, est une des femmes les plus distinguées que l'on puisse voir. Tout en visitant les classes, les laboratoires et les salles de dessin, nous échangeons quelques i lées sur son récent voyage à Paris. Elle me raconte sa
(I) Des méthodes analogues ont été, fort heureusement, inlrodjites en France.
conversation avec un des directeurs de notre enseignement public, devant qui elle s'étonnait de voir le gouvernement fermer un si grand nombre d'écoles. « Il m'expliqua, ditelle, que c'était pour sauvegarder la liberté. Je lui répondis qu'en Amérique la liberté consiste à laisser les gens faire ce qu'ils veulent. Je crois que nous ne nous sommes pas compris. »
Je ne quittai point Baltimore sans avoir vu l'université John Hopkins, fondée en 1876, avec les 18 millions de francs légués dans ce but par un marchand de la ville, qui laissait en même temps plus de quinze millions pour un hôpital. Je ne la décrirai pas en détail, ayant encore à parler de deux autres, et craignant la monotonie. Mais il faut dire que celle-là a été spécialement réservée aux études tout à fait supérieures et aux recherches personnelles. Même comme telle, elle s'est assez développée poiir qu'il soit maintenant nécessaire de lui faire quitter la partie centrale de la ville oij on l'avait d'abord établie ; et l'on se dispose à l'installer, grâce à de nouvelles munificences, sur des terrains plus vastes et plus dégagés. Cependant elle a dû, comme toutes les autres, céder à l'usage d'admettre des undergraduate et de s'annexer un collège. Elle jî'a encore personne dans les classes préparatoires ; mais déjà elle possède, d'après les statistiques de 1901-1902, 178 élèves dans le collégiale departmeiit^ alors que le graduate n'en compte que 109. Les classes professionnelles sont suivies par 38 jeunes filles (elles sont exclues des autres cours, ce qui est tout à fait exceptionnel) et par 173 garçons. Il y a peu d'années, quelques élèves du grand séminaire, qui est voisin de l'université, y suivaient certains cours spéciaux, notamment de langues orientales; pour des raisons que je ne connais pas, le supérieur général de Saiut-Sulpice s'y est opposé.