CHAPITRE XVI
A rarmée du Gnmberland. — Un major peu courfoîs. — Inauouration de la statut de Shennan. — Splendide solennité. — Revue. — Prière. — Discours du Président îîoosevelt et de (juatre généraux. — Cérémonie un peu lou^^ue. — Mgr Ireland. — Soirée militaire. — Banquet des quatre armées. — Prière, discours et chants nationaux. — Sur la tombe de Washington.
Suivant la promesse faite à Mgr Ireland, je rentre à Washington le soir du 14 octobre pour assister, le lendemain, à l'inauguration de la statue de Sherman, et le surlendemain au banquet des quatre grandes armées.
Comme l'armée du Cumberlaod (les autres sont celles du Potomac, de l'Ohio et du Tennessee) tient sa trente et unième réunion annuelle tout en face de chez nous, dans une église congrégal'wnnelle qui représente une belle salle de réunion, nous y allons vers les neuf heures, alors qu'on a déjà fini la prière et le premier discours. Stafford n'est pas plus tôt aperçu, que Ton nous invite ta monter sur l'estrade auprès de toutes sortes de généraux. Bien nous en prend de refuser cet honneur, car il eût fallu rester jusqu'au bout et entendre, sans compter la musique, un discours, une lecture et jusqu'à dix u remarques des glorieux officiers de jadis. L'heure que nous passons là n'est cependant pas tout entière ennuyeuse Sans doute on y rappelle beaucoup d'actions militaires, et, par un étrange effet qui se reproduira les deux jours suivants,
FÊTES NATIOXALES 313
ceux-là y prennent intérêt qui les ont entendues maintes fois, landis que moi, qui ne les connais pas, j'en attends la fin ; mais il s'y mêle par instants des réflexions à la porlée des profanes qui ifjnorent, avec les principes de la stratégie, la géographie détaillée de la Caroline du Sud, C'est ainsi qu'un vénérable major, oubliant (je Tespère) la présence du général lan Hamilton, un des rares officiers anglais qui brillèrent au Transvaal, met en relief la difficulté qu'avaient les années du \ord à combattre les Sudistes chez eux, et, comparant la situation de ceux-ci à celle des iJoers, déclarequeles Anglais ne l'ont emporté qu'à demi, très lentement et à force de supériorité numérique. Un des principaux chefs en activité, le major général Corbin, dont c'est heureusement le tour de parole, et qui est justement chargé de recevoir le général Hamilton, trouve moyen de réparer cette maladresse en faisant aux mérites de son hôte une allusion qui soulève des applaudissements convenables. Le général anglais, sous prétexte de remerciement, achève de sauver la situation par une improvisation pleine de verve et de bonne humeur, où il annonce, au milieu des rires, que Tommy-Akins (c'est le nom familier du soldat anglais) fera mieux une autre fois, et qu'en attendant on peut se rassurer, il se trouve ail riy/it.
« Les chefs élus d'une puissante nation ont aujourd'hui fait trêve aux dev/oirs de leur cliaig<; pour dédier aux siècles futurs le monument de granit et de bronze qui perpétuera le nom de U illiam Tecumseh Sherman, général de l'armée des Ktats-lîuis, le premier des grands chefs de la guerre de la sécession appelé à recevoir des honneurs immortels dans la capitale du peuple qu'il contribua à sauver. ^ C'est sur ce ton très solennel que commence.
dans VEvening Star de ce soir même, jeudi 15 octobre, le récit de l'inauguration à laquelle nous venons d'assister; et tout le monde est d'accord pour dire qu'en effet Washington a rarement vu des cérémonies plus impressionnantes.
Le monument se dresse, haut de vingt mètres, sur l'un des plus beaux emplacements de la capitale, entre l'immense édiGce du Trésor et les jardins de la Maison- Hlanche, à l'extrémité de cette belle avenue de Pensylvanie où Sherman, après une terrible guerre de quatre ans, fit déliter devant le Président et un peuple enthousiaste les restes de son armée victorieuse. Aux pieds de la statue de leur ancien chef, deux cents vétérans sont fiers de monter la garde; et, souvenir encore plus glorieux, le service d'honneur est confié à ce beau régiment de choix qui conserve le costume du temps de Washington, analogue à celui des anciennes gardes françaises. Dans ce pajis où les spectacles militaires sont si rares, plusieurs milliers de soldats, représentants de toutes les armes, sont réunis pour glorifier la mémoire d'un héros et se faire passer en revue par le chef de l'Etat. Sur de vastes tribunes, où flottent les bannières étoilées, siègent, avec l'élite de la nation, presque tous les survivants de la grande guerre : d'un côté, ceux du Potomac et de l'Ohio; de l'autre, ceux du Tennessee et du Cumberland. Au centre, dans la tribune présidentielle, se trouvent les ministres, les chefs de Tarmée et de la marine en grand uniforme, les représentants des nations étrangères, quelques invités plus favorisés. Comme c'est mon ami Stafford qui est chargé de la prière, je dois à cette circonstance une place à laquelle je n'eusse guère pensé. Lui-même est introduit dans le petit cercle des dix à douze sièges qui entourent celui de Roosevelt, et mon rang m'est indiqué non loin de là, dans le voisinage de Mgr Ireland, qui veut bien venir me nonimoi Jes personnages présents.
Peu de minutes avant l'heure fixée pour le début de la cérémonie, les fanfares lancent un air national ; le Président de la République a paru au seuil de la Maisonlîlanche et, entouré de son escorte, il vient à pied vers la tribune. 11 n'y est pas plus tôt monté que la revue commence. Devant Roosevelt debout, très martial, et qui semble penser à ses Rough Rider s, les détachements des diverses troupes défilent à une belle allure, la plupart suivant des drapeaux qui ont vu le feu dans la guerre cubaine : cavaliers, artilleurs, marins, maints autres que je ne connais pas, et un splendide bataillon de nègres. La revue terminée, remplacement oii elle avait lieu est en quelques minutes livré à d'autres invités, et, tout se trouvant prêt, le général Dodge, qui dirige la cérémonie, présente le docteur Stafford pour faire la prière. L'immense assemblée, debout, et dans un absolu recueillement, écoute ces paroles prononcées d'une voix très émue et très pénétrante, mais assez forte pour être entendue de tous :
Dieu tout-puissant et éternel, Père de toutes les nations, abaisse les regards sur nous et daigne nous bénir! En cet heureux jour, nous élevons nos cœurs vers loi avec reconnaissance. Nous le remercions du progrès sans égal par lequel, durant plus de cent années, tu nous as distingués parmi les nations de la terre. Nous le remercions de notre glorieuse histoire, de nos ressources sans limites, de nos richesses, de nos trésors, de notre grande liberté. Xous le remercions du ce qu'à l'iieiire de l'épreuve lu as suscité des chefs à Ion peuple; des chefs qui, par leur courage, leur inlelligence et leur esprit de sacrifice, ont sauvé la nation. Accorde-nous la grâce de perpétuer la mémoire des grands hommes, non seulement en nionuments de pierre ou d'airain, mais encore bien plus dans nos cœurs par rémulalion de leur exemple et rimi'.ation de leurs vérins. Par eux lu as sa ivé l'L'nion, l'Union injissoluhle, et, pur la piolecliwn, invncihle à jamais.
Accorde-nous la grâce, ô Dieu, par-dessus toutes les autres, de le connaître et di3 l'aimer (1).
Ayant commencé ainsi par payer au Dieu des nations leur tribut de louange et d'actions de grâces, ceux qui parlaient au nom de la Hépublique exprimèient l'admiration et la reconnaissance du peuple pour l'homme de devoir qu'ils voulaient honorer. Et d'abord, le général Dodge, qui avait commandé sous les ordres de Shermaa, donna, en termes fort simples, l'explication du monument. On avait représenté le héros dans l'attitude licrement satisfaite avec laquelle, en cet endroit même, il avait assisté au retour triomphant de ses troupes. Deux figures allégoriques, la Guerre et la Paix, rappelaient qu'il avait par celle-là consolidé celle-ci. Les bas-reliefs le montraient conduisant la fameuse a marche à la mer r, ; menant l'attaque aux batailles de Chattanooga et d'Atlanta; seul, la nuit, devant les bivouacs, méditant ses plans de cam-
(1) Peut-être on nous saura gré de reproduire ce beau texte. Il tradnil à la perfection les sentiments fondamen;aux de la religion nationale :
I Almighly and everlasting God, father 6f ail nations, look down upon us and bless us! Upoii tliis Inppy day \ve lift onr liearts to lliee in gratitude. VVe thank iliee for the unparalleled piogress of more than a Iiundred years, by vvhieh thou hast distinguished us among the nations of the earih. \Ve tliank thee for our glorious history, our boiindless resonrces, our riches, our treasiires, our great libcrty. \Ve thank thee that in the hour of trial thou didst raise up able leaders for thy pt'ople, — leaders wlio by courage, ability a; d sacrifice saved the nation. Give us the grâce to perpetnale the memory of great men not only in monuments of stone and brass, but still more in our hearts by tlie émulation of iheir eiample and the imitation of their virtues. By thrm ihou didst save the Inion, the Union one and in(iissohible, anJ by thy protection invincible for ever.
t Giie us the grâce, o God! above ail to koon thee and love thee! •