CHAPITRE XVII
Départ de Washington. — Une ville distinguée. — Philadelphie. — Souvenirs historiques. — La Maison de l'Indépendance. — Réu nion ecclésiastique. — Finances paroissiales. — Influence de rirlande sur le catholicisme des États-Unis. — L'archevêque Ryan. — Commission indienne. — Une fondation anticléricale : le collège Girard. — High School ccn[Ya\e de Philadelphie. — L'université de Pensylvanie. — Principaux dons reçus par les établissements d'instruction en une seule année. — Un grand collège de filles : Bryn Alavvr. — Toujours la tolérance. — » Restez eu Amérique, i
Il faut prendre la route qui mène vers TEst ; et ce n'est plus, cette fois, comme après les deux visites de Baltimore, pour bientôt revenir sur nos pas. Le départ est définitif. Je quitte Washington par une des rares journées de pluie qu'ait subies mon voyage. On ne voit rien, et je ne veux rien voir. Baltimore elle-même, étant traversée en chemin de fer, ne m'intéresse pas. Je pense au presbytère de Saint-Patrick, au Capitole, à la Maison-Blanche. Mais voici que le train, en ralentissant sa marche, dissipe ma rêverie. Sur un pont étroit, d'une infinie longueur, nous traversons la Susquehannah à son entrée dans la baie de Chesapeake. Le fleuve parait dormir comme un lac entre les collines en pente qui y reflètent leur manteau d'arbres. Accoudé seul sur la plate-forme, je me croirais dans le désert. Malgré les arches de fer qui nous supportent et
que, du reste, je n'aperçois pas, la nature apparaît aussi jjrande, aussi primitive qu'elle pouvait l'être il y a trois cents ans. L'Est américain ne saurait passer pour l'un des pays pittoresques du monde; cependant il a ses fleuves démesurés et des forêts encore sauvages. C'est aux fleuves tellement larges pour leur longueur, et terminés en vastes baies, qu'il est en grande partie redevable de sa belle fortune. L'Hudson a fait New-York; la Susqueliannah, Baltimore; la Delavvare, Philadelphie.
Philadelphie : deux siècles d'existence ; un million et demi d'habitants. Il est vrai que Chicago, deux fois moins ancienne, en a presque le double. Mais Philadelphie a grandi normalement ; elle a son histoire et ses traditions ; elle se pique de bonnes manières et même de noblesse. Elle fabrique des tableaux, des tapis, de la laine, du sucre, du fer, des locomotives; ses trois cent mille ouvriers travaillent en des manufactures qui valent plus de trois milliards de francs; sept mille navires entrent chaque année dans ses ports : mais de tout cela elle est bien moins flère que de sa science, de sa distinction, de sa beauté, de ses grands souvenirs. D'autres villes sont parvenues; Philadelphie est arrivée.
On l'appelle la cité des homes, parce qu'elle compte autant de demeures que de familles. La moyenne des habitants par maison y est inférieure à six. Petite ou grande, chaque ménage a la sienne, ordinairement de deux étages, en briques rouges et à perrons de marbre blanc, il en résulte quelque monotonie ; mais dans les principales rues et avenues, c'est une charmante diversité de villas pittoresques. — Les Américains, dit-on en Europe, sont des gens qui ignorent les bienfaits du chez-soi et qui vivent à l'hôtel.
Ce n'est pas qu'à Philadelphie manque l'habituel quartier des affaires. 11 y est, au contraire, des plus important.
et j'y retrouve sans enthousiasme les hauts buildings que Washington m'avait fait oublier, les immeubles « mammouths » des compagnies d'assurance, les magasins de quatre mille employés. Presque au milieu se dresse City Hall, ou l'hôtel de ville, grand comme Saint-Pierre de Rome, avec une tour de 170 mètres, que surmonte la colossale statue de Guillaume Penn. City Hall fut commencé en 1874; il possède 750 pièces; il a été construit de marbre et de granit, en style de la Renaissance française, pour 135 millions.
A ses richesses et à ses géantes proportions je préfère le modeste édifice de briques, bâti en 1732 pour servir de a Maison d'État « et qui porte maintenant le nom à' Indépendance Hall. Ici siégea, de 1775 à 1781, le Congrès continental qui fut l'àme de la Révolution; ici, à la date inoubliable du 4 juillet 1776, fut signée la Déclaration de l'Indépendance. Ici encore, le 3 novembre 1781, comme je le lis avec fierté sur les inscriptions commémoratives, les 24 étendards pris à Yorklown furent a mis aux pieds du Congrès et de l'Ambassadeur de France » . Ici, le 17 septembre 1787, fut adoptée et signée la Constitution des États-Unis. En 1793 Washington et en 1797 John Adams y furent installés présidents de la République. Comment regarder sans émotion la table authentique sur laquelle les délégués des divers États signèrent la Déclaration de l'Indépendance? Comment, lorsqu'on vous montre Liberty Bell, la cloche fameuse qui la première sonna pour annoncer ce grand acte, ne pas songer au branle qui est parti de là? Je n'ai rapporté de mon voyage qu'un seul souvenir matériel; c'est une médaille de bronze, qui reproduit la cloche avec cet exergue : « Proclaim liber ty throughout the land unto ail ihe inhabitants. A tous les habitants, d'un bout à l'autre du pays, annonce la liberté. » Continuez de sonner, cloche libératrice! Ce n'est pas assez que l'Ame-
rique vous ait entendue. Sonnez pour ce qui reste d'opprimés dans le monde. Sonnez, faut-il le dire? pour la nation qui accourut si généreuse à votre appel ; et puissent, en vous écoutant, les représentants de la France se souvenir qu'autrefois les peuples affranchis déposaient leurs trophées devant elle !
Que de changements depuis que, il y a deux siècles, Guillaume Penn recevait sur ces rives la première colonie de quakers ! La très grave et naïve secte est encore prospère à Philadelphie, et bien d'autres églises protestantes ont pris place à côté d'elle ; mais nulle confession ne s'y est développée autant que le catholicisme. Ses fidèles, à eux seuls, forment au moins le quart de la population. Ils sont 475,000 dans le diocèse, avec 374 prêtres séculiers et 103 réguliers, 106 grands séminaristes, 98 frères des écoles chrétiennes, 2,135 religieuses réparties en 19 congrégations. Sans parler des sept collèges ni des deux écoles industrielles qui leur appartiennent, ils élèvent 3,213 enfants dans leurs orphelinats et 45,353 dans leurs écoles paroissiales. Ils ont dans la ville même de Philadelphie 84 paroisses, 14 de plus que n'en compte Paris. Et que de vie dans chacune! Je suis descendu au presbytère de Notre-Dame de la Merci, dans Xorth Broad street. La paroisse, qui n'a pas quinze ans d'existence, possède une des églises les plus artistiques et les plus pieuses que l'on puisse rêver, un presbytère assez grand et confortable, une école où les sœurs intruisent 510 enfants ; et le tout a coûté dans les trois millions. En Amérique, dès qu'il se bâtit une ville nouvelle, ou un quartier neuf dans une ville ancienne, ou bien encore dès qu'une paroisse est devenue
trop populeuse pour être suivie de près, l'évêque fait venir un jeune prêtre et lui assigne comme champ d'action tel ou tel territoire: « Vous êtes curé de tel pays, ou curé de telle rue à telle autre. Allez et faites de votre mieux. » De constructions ou d'argent, il n'est pas question. Il s'agit de se débrouiller. En quelques années, tout est créé, organisé, à peu près payé ; l'évêque peut venir consacrer l'église, bénir l'école, féliciter le curé et ses paroissiens. On devine si le prêtre, pour mener à bien pareille tâche, doit être actif et en bons termes avec sa paroisse.
Ce n'est pas mon hôte, M. Coghlan, qui aura manqué à ce double devoir. Il me reçoit un samedi, veille de l'inauguration de noMvelles orgues. Tout le monde est sur pied, dans le presbytère et dans la paroisse. Je n'ai jamais vu ruche si affairée. 11 s'agit de réussir le concert sacré de demain soir, pour l'honneur de la paroisse et de la maîtrise, pour le paiement aussi de ce qui manque aux cinquante mille francs que l'orgue a coûtés. Les billets sont tarifés un dollar; mais ceux-là même envoient leur offrande, qui ne pourront y assister, et d'autres tiennent à payer deux, trois, dix fois le prix demandé. Tous frais soldés, la soirée rapportera mille dollars ; la société qu'on a fondée pour s'occuper de l'orgue n'aura pas à se plaindre. De samedi midi, heure de mon arrivée, jusqu'à dimanche minuit, le curé, ses vicaires, son neveu récemment ordonné, sa nièce, qui tient les comptes, n'ont pas une minute de repos. Je me demande comment on résiste à une pareille vie. On n'y résiste pas toujours; le lundi matin, M. Coghlan est obligé de prendre le lit aussitôt après sa messe. Notez bien que ce travail matériel n'a pas empêché les prêtres d'être quatre fois l'heure demandés au parloir ou au confessionnal. C'est encore la nièce qui est la moins à plaindre: elle peut, au moins, expédier ou compter en paix ses monceaux de tickets et de dollars.
Tout le monde a trouvé le concert superbe. Si je n'en dis rien, c'est à cause uniquement de mon incompétence. J'aurais autant aimé qu'elle fût admise de M. Coghlan, et qu'il ne tînt pastant à avoir mon avis sur chaque morceau d'orgue et sur chaque solo. Malgré toute ma bonne volonté, il aura pensé, ce soir-Là, que mon anglais manauait de richesse et de précision.
C'est une honte, mais j'avouerai que je pris plus d'intérêt au dîner de confrères qui précéda la fête musicale Ils étaient là une douzaine des principaux curés de Philadelphie; et justement l'un d'entre eux venait d'être nommé, dans les conditions que j'ai dites, à la tête d'une paroisse à créer. Presque tous avaient fait le voyage de France plusieurs fois, ce qui suppose de l'ouverture d'esprit et quelque argent de poche. Leur traitement, qu'ils reçoivent de la fabrique, est (tous frais payés, sauf le vêtement et la nourriture) de 800 dollars par an, sans compter un casuel de 400 à 500 ; le traitement des vicaires est de 600 dollars. 11 en est de même dans le diocèse de New- York ; dans celui de Baltimore, les curés touchent un traitement de 1000 dollars (1). Evidemment, c'est la grande aisance; mais ils ne thésaurisent pas, et ne regardent à aucune dépense généreuse. Un peu comme en Irlande, les fidèles tiennent à ce que leur clergé ne manque de rien, sachant, du reste, qu'ils peuvent recourir à lui dans tous leurs besoins.
Les ressources viennent principalement de la location annuelle des bancs, et des quêtes du dimanche. La propriété et l'administration des biens appartiennent à la
(1) Les pasteurs protestants reçoivent, en ji[rnéral, deux k trois foib plus que les prèlres catholi(|ues. D'après M. Kryce (la République Américaine, t. IV, p. 472), les ministres presbyiériens et congrégationalisles sont les mieux rétribués; ils touchent, dans les graudes villes, entre 8,000 et 15.000 dollars.
paroisse considérée comme personne civile et représentée par le conseil de fabrique, dont le curé est le principal membre ; c'est l'évêque, président de droit, qui choisit à son gré les autres. Dans quelques provinces, la personnalité civile réside dans le diocèse représenté par l'évêque seul, et celui-ci délègue, en chaque paroisse, ses pouvoirs au curé assisté de deux paroissiens. Les deux régimes, dans le fond, reviennent au même, et laissent le pouvoir spirituel complètement maître de la gestion de ses biens. Il a fallu, pour en arriver là, soutenir, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, des luttes assez vives contre les délégués laïcs de la paroisse. Mais le système fonctionne maintenant sans difficulté, et les fidèles se contentent du compte rendu, d'ailleurs exact et complet, qu'on leur fait tous les ans de l'emploi de leurs deniers. Comme il n'est pas impossible que l'Eglise de France, après des années plus ou moins longues de luttes et de tâtonnements, finisse par en venir à un régime analogue, on ne lira pas sans intérêt ce qu'en pensait un des principaux évêques d'Amérique, plus apprécié pour la sagesse de son administration que pour la hardiesse de ses vues. Voici ce que Mgr Corrigan, archevêque de New- York, écrivait au vicomte de Meaux en lui envoyant le tableau des recettes et dépenses de plusieurs paroisses : « Xous dépendons, pour notre pain quotidien, de semaine en semaine, de la charité des fidèles. Jusqu'à présent la Providence de Dieu et la générosité du peuple ne nous ont jamais fait défaut, Ce système a ses avantages, sans doute ; mais il est précaire. Son grand avantage, à mon sens, c'est qu'il unit étroitement ensemble le prêtre et le peuple; c'est que, grâce à lui, tous prennent intérêt au progrès de la religion. Quand un homme fait des sacrifiées pour sa religion, il s'y attache, il est plus disposé à y conformer sa vie. A ce point de vue, notre système est
incontestablement bon. De plus, il rend le clergé, jusqu'à un certain point, dépendant du peuple, et dès lors crée un nouveau lien entre l'un et l'autre. Il en résulte un bien spirituel pour les prêtres; ils deviennent plus circonspects et plus attentifs envers ceux de qui ils reçoivent leur subsistance. X^ous sommes absolument libres vis-à-vis du gouvernement, et, par conséquent, rien ne nous empêche de donner nos soins sans partage à la sauté des âmes dans notre troupeau (1). "
Nous avons tout à l'heure, pour expliquer les sentiments des catholiques envers leurs prêtres, fait allusion à ce qui se passe en Irlande. En donnant plus de place au rapprochement; en le faisant, à bien dire, porter sur presque tous les points, on aurait peut-être le secret de la prospérité actuelle de l'Eglise américaine, de sa générosité, de sa ferveur, du dévouement réciproque des fidèles et du clergé. Sans méconnaître les grands services qu'elle a reçus du clergé français, on peut dire que l'Eglise américaine est essentiellement, avec les conséquences variées que ce fait comporte, une Eglise irlandaise. Beaucoup de ses prêtres sont nés en Irlande, presque tous sont fils d'Irlandais. C'est d'Irlande aussi qu'est venue la très grande majorité de ses fidèles; et si d'autres contrées, comme l'Allemagne, l'Italie, l'Autriche, lui envoient aujourd'hui un nombre supérieur d'émigrants, on ne doit pas oublier qu'ils sont reçus et qu'ils se fondent dans des conununautés déjà toutes formées. Or, le caractère de cellesci est sans aucun doute à base de zèle irlandais et de patriotisme américain; elles ont gardé les élans du cœur du pays d'origine et elles y ont joint, sinon peut-être toute l'indépendance, au moins le sens pratique du pays d'adoption. Mes douze curés de Philadelphie parlent
(1) L'Eglise catholique et la liberté aux Etats-Unis, p. 251.
33fi AUPAYSDELAVIEIMTENSE
tous de rirlande comme on parle d'une patrie. Dans les toasts qu'on me porte à la fin du repas, je suis, en qualité de Français, salué comme un frère celte. Je réponds en promettant de rapporter aux aînés de la famille les vœux des plus jeunes et surtout leurs exemples de succès. Au moment de nous séparer, M. Coghlan, qui est la droiture et la bonté mêmes, ne pourra se défendre de me dire qu'il m'aime beaucoup tel que je suis, mais qu'il m'aimerait davantage encore, s'il n'avait cru découvrir en deux ou trois de mes paroles quelque sympathie pour l'Angleterre
Je ne pus qu'au dernier soir de mon séjour aller voir Mgr Ryan, archevêque de Philadelphie, et son auxiliaire, Mgr Prendergast, qui est en même temps l'unique vicaire général. Chez ce dernier se tient le conseil d'administration du Catholic Standard and Times. Ce journal paraît seulement une fois par semaine, comme toutes les autres feuilles religieuses des Etats-Unis; et le lecteur n'a pas oublié ce que pense là-dessus le cardinal Gilbons. Le Catholic Standard se suffit à lui-même. Je ne crois pas, à cette distance, trahir la délibération à laquelle on me permit d'assister, en disant qu'elle finit par le vote d'un dividende très convenable.
A l'issue de ce conseil, où il a eu voix délibérative, M. Coghlan me conduit chez l'archevêque. Mgr Ryan jouit d'une grande réputation d'orateur, et il est connu pour sa largeur d'idées. Résumant le discours prononcé par lui au centenaire de la fondation de la hiérarchie catholique, en 18S9, M. de Meaux nous le montre qui attribue les progrès de l'Eglise en Amérique « à Dieu d'abord et à ses ministres, ensuite aux institutions libres des Etats-Unis».
Ce sont les catholiques, d'après Tarchevêque de Philadelphie, qui ont le plus profité de la liberté religieuse; il revendique pour eux Thonneur de l'avoir inaugurée dans le iMaryland (1), et il remercie les quakers de l'avoir instituée en Pensylvanie. Sans méconnaître qu'en d'autres temps et d'autres contrées l'union de l'Eglise et de l'Ktat a été salutaire autant que légitime, il pense qu'il n'est pas dans la Constitution américaine de disposition plus bienfaisante que celle qui les tient séparés : « Sous ce régime, dit-il en propres termes, l'Église a pu appeler toutes les vertus et toutes les facultés naturelles de l'homme à la défense des vérités surnaturelles; et si parfois, dans le combat, à travers la contradiction des doctrines, il arrive aux chrétiens fidèles de s'aventurer au delà des justes bornes, mieux vaut, après tout, la liberté avec ses méprises, que la servitude avec ses abaissements (2). «
Je n'ai pas le temps de soumettre de si vastes questions au vénérable et très bienveillant archevêque. La conversation tombe sur la Commission indienne, dont il est membre. Les dix personnages dont elle se compose sont choisis par le Président parmi les citoyens les plus considérés et les plus indépendants de la République. Ils ont pour mission de veiller à ce que les Indiens soient, dans leurs réserves, gouvernés avec justice et protégés avec intelligence. Le rapport annuel, que m'adonne Mgr Ryan, s'occupe de tous leurs besoins matériels et moraux ; il expose en détail ce qu'on a omis, ce qu'on a fait, ce qu'on pourrait faire dans leur intérêt, depuis le programme de
(i) Il aurait pu ajouter que le premier gouverneur de \cw-York k établir la tolérance fut un catholitjue, Thomas Dougaii (1683). C'était, il est vrai, dans un temps où elle profitait surtout à ses corchjjionnaires, extrêmement peu nombreux.
(2) Vicomte dk Mkaux, L'Jùjlise catholique et la liberté aux États-Unis, pp. 3 et 4.
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leurs écoles jusqu'à Tirrigation de leurs territoires, depuis renseignement professionnel jusqu'à la régularisation de l'état civil et surtout des mariages; il recommande en particulier d'abandonner complètement le système des « rations » , qui consistait à pourvoir à tous les besoins essentiels des Indiens même valides, et qui ne faisait, naturellement, qu'entretenir chez eux la pire oisiveté. Mgr Ryan fait partie de la Commission indienne depuis le 14 avril 1902, date à laquelle il y fut nommé par Roosevelt en remplacement du Rév. Whipple, évéque anglican de Minnesota, mort quelques mois plus tôt. La nomination d'un prélat catholique pour succéder à un protestant ne laissa pas de soulever des réclamations dans un petit nombre de journaux. On ne peut pas dire que le Président de la République n'en ait tenu aucun compte ; une autre vacance s'étant produite peu après, il y nomma, pour bien affirmer son droit et son indépenflance, le plus en vue des catholiques laïques, M. Charles Bonaparte.
Philadelphie n'est guère moins remarquable que Boston pour le développement de ses écoles, collèges et universités. Drexel fnstitute, fondé par A.-J. Drexel en 1891, au prix de dix millions, prépare plus de 2,000 étudiants aux carrières industrielles. Girard Collège doit être le plus riche orphelinat du monde. Le Français dont il porte le nom, et qui mourut à Philadelpliie en 1831, légua pour élever poor, white maie orphans^ " des orphelins mâles, blancs, pauvres « , une somme de dix millions de francs que d'autres bienfaiteurs ont portée maintenant à une centaine. Girard ayant mis comme condition à son legs que jamais un prêtre d'aucune confession ne franchirait le seuil de l'établissement, les autorités hésitèrent
à accepter une telle fondation; mais, s'y étant à la fin décidées, elles ont fait de leur mieux pour observer la clause du testament : on a bâti une chapelle dans Torplielinat, mais les laïques seuls y lont la prière, et les enfants vont au dehors remplir leurs autres dei^oirs religieux. Avec la lettre officielle de M. Harris, je n'aurais eu, pour être admis, qu'à substituer un nœud de cravate à mon col romain; il me parut qu'il valait mieux respecter, moi aussi, les intentions de M. Girard. D'autres institutions non moins intéressantes p.)uvaient, du reste, m'occuper, notamment \a Hïyk School centrale, l'université de Pensylvanie, et Bryn Mawr Collège.
La Hifjh Schnol centrale de Philadelphie est, de toutes manières, la plus importante que j'aie visitée. A rej|arder ses programmes et la qualité de son enseignement, elle ne diffère des collèges que par celte supériorité d'ètr*' absolument gratuite et ouverte à tous les enfants des écoles primaires soit publiques, soit privées, qui en subissent avec succès l'impartial examen d'entrée. Elle coûte à la ville 123,590 dollars par an. Les professeurs sont au nombre de 54 pour 1,470 élèves, tous externes. On y est admis en moyenne vers quinze ans, bien qu'on puisse se présenter à partir de treize. Cinq années de cours aboutissent aux grades de bachelier es arts et de bachelier es sciences ; deux années supplémentaires couronnées par une thèse peuvent mener au grade de maître es arts. Les élèves ont le choix entre quatre sections : classique, latinsciences, langues modernes, commerce. Mais certaines branches de culture générale sont communes à toutes les sections; le latin, par exemple, est obligatoire pendant les quatre années dans les deux premières sections, deux ans dans la section des langues modernes, un an dans la section commerciale. Les programmes de cette dernière section me semblent significatifs ; les sept matières qu'ils
comprennent sont, dans l'ordre même du catalogue : langue et littératures anglaises, langues étrangères, mathématiques, histoire, sciences physiques et naturelles, économie politique, technique des affaires. Et voici, presque mot pour mot, les remarquables instructions qui sont données aux professeurs sur l'esprit de cet enseignement : (( Le but poursuivi par la section commerciale est avant tout éducatif. Elle n'est pas une simple business scjiool, et la technique des affaires, dans la mesure où il faut l'introduire, doit y tenir une place subordonnée. Les élèves seront instruits d'abord à penser, et à penser avec soin, avec prudence, avec rapidité, sur la matière qu*on leur soumettra. Le programme même des études doit faire voir l'importance qu'a dans les affaires la culture proprement libérale. Littératures, langues, histoire, mathématiques, sciences, économie, autant de connaissances utiles dans le commerce, et qui assurent à celui qui les possède la supériorité comme homme et comme négociant. 11 ne s'agit pas de former ici un homme entendu en affaires, mais un homme développé de telle sorte qu'il puisse rapidement comprendre les affaires qu'il rencontrera et y réussir. » On n'a pas mis à la tête de la Central Hlgh School un grand commerçant, mais un écrivain moraliste, et des plus distingués qu'il y ait aux États-Unis, le pasteur méthodiste Robert Ellis Thompson. Indépendamment des qualités plus rares qu'attestent ses ouvrages, j'appréciai fort l'étonnante précision avec laquelle, en moins d'une heure, me voyant pressé, il me montra sa splendide école et m'en expliqua le fonctionnement.
Je restai plus longtemps à l'université de Pensylvanie, où l'on eut l'attention de me donner pour guide le professeur de littérature française, un aimable compatriote. Quels renseignements choisir parmi ceux que je trouverais en
236 pages de rapport imprimé et dans un annuaire de 530 pages? L'université se fait gloire de remonter au milieu du dix-huitième siècle et de devoir sa naissance à des " propositions » de Franklin « relatives à l'éducation de la jeunesse en Pensylvanie » . Bien ne manque aujourd'hui à son organisation, ni dans l'ordre intellectuel et moral ni dans l'ordre matériel. Sauf la théologie, il n'est branche du savoir humain qui ne soit enseignée dans un de ses 358 cours, étudié par un groupe de ses 2,583 élèves. De ces derniers, 1,113 suivent les classes du collège, où Ton fait rentrer, avec les études classiques et scientifiques auxquelles nous songeons d'abord, l'architecture, la mécanique, l'électricité et tout l'art d'ingénieur. Les fjraduale sont 179 en « philosophie » c'est-à-dire, pratiquement, dans la faculté des lettres, 386 en droit, 542 en médecine, 14 en hygiène, 365 en dentisterie, 78 en médecine vétérinaire. Pour ce nombre d'étudiants, qui n'a pas, en somme, de quoi nous surprendre, les ressources de toute espèce dépassent ce qu'on voudra imaginer ; et quand on pense que chaque année voit grandir les édifices, les musées, les bibliothèques, les laboratoires, tout ce qui peut attacher les jeunes gens à leur vie universitaire, — appartements gracieux et k bon marché, restaurants confortables, jouissance gratuite de salles de jeux, de piscines, de gymnases, — on se demande à quel prix colossal doit revenir la formation complète d'un Américain
Il est vrai que cette formation ne coûte guère au Trésor public. Quelques universités sont entretenues par les Ktats ; mais la plupart se suffisent largement à elles-mêmes avec les munificences particulières dont elles ne cessent d'être l'objet. Mais, puisqu'on parle toujours de ces dons extraordinaires, il y aura peut-être intérêt k donner là-dessus quelques chiffres précis, et, pour qii'on ne nous accuse pas de choisir une année exceptionnelle, prenons tout simple-
ment la dernière dont on possède les comptes, Tannée scolaire 1901-1902.
En dehors de ses revenus propres et des droits d'enseignement, Tuniversité de Pensylvanie a reçu en pur don, durant cette période, la somme de 936, 851 dollars 67 cents, c'est-à-dire, vu le change, à peu près cinq millions de francs, auxquels il faudrait ajouter la promesse ferme d'un citoyen, Joseph Warton, qui s'est engagé à augmenter de cinq cent mille dollars une fondation faite par lui. La moitié des cinq millions versés a été léguée par une seule personne, M Joseph Bennett; mais, ce qui nous paraît bien plus caractérisque, les deux autres millions et demi ont été donnés en petites sommes (c'est une façon américaine de parler) par plus de qualre cents souscripteurs volontaires. Le prévôt a raison, dans son^ rapport, d'insister sur ce témoignage évident du dévouement des Américains à la cause de l'instruction, et sur la responsabilité que portent les éducateurs d'une nation à ce point généreuse.
L'université de Pensylvanie, quoique l'une des mieux dotées, ne constitue pas une exception. En 1902 encore, Mme Jane L. Stanford a donné en propriétés et valeurs diverses à l'université californienne qu'a fondée son mari 30 millions de dollars, plus de 150 millions de francs. M. Carnegie a donné 10 millions de dollars à l'Institut qui porte son nom, 100,000 au collège de l'Etat de Pensylvanie et 100,000 à l'Institut technologique d'Oboken, en New-Jersey. M. Rockefeller a donné 1,250,000 dollars à l'université de Chicago, déjà enrichie de ses largesses, 250,000 à Hryn Mawr Collège; 200,000 à Oberlin Collège, enOhio; 140,000 à Uellesley Collège, en Massachusetts. Ayant offert un million de dollars à Harvard si les amis de cette université en ajoutaient 500,000, il a ainsi amené une donatrice, Mme C. P. Hun-
tin,f|ton, à en offrir, elle seule, 250,000. Le roi du pélrole se plaît à ce genre de makhes d'ailleurs intelligent et très profitable; comme il avait pris l'engagement de donner 200,000 dollars à lîarnard Collège, si l'on en trouvait autant d'autre part, il arriva qu'on en recueillit 50,000 de plus : fort gracieusement, il en ajouta le même nombre, et le collège retira de ce petit jeu 500,000 dollars. Quantité d'établissements ont reçu de divers souscripteurs entre cent mille et un million de dollars. La succession Fayerveather a donné 300,000 dollars k Yale, 200,000 à Columbia et autant à Cornell, 100,000 à dix autres collèges ou universités, sans compter quelques aumônes de 50,000 dollars; et, quand tout sera réglé, on calcule qu'il restera encore 150,000 dollars pour chacun des établissements nommés, plus 1,225,000 dollars à répartir entre une trentaine d'autres institutions, la plupart consacrées à l'éducation des femmes. Avant d'arrêter cette liste, bien faite pour éblouir des Européens, je tiens à y noter 200,000 dollars donnés par une Américaine de Paris à l'université de Chicago pour y créer un cours français de pédagogie; 450,000 dollars destinés par Mme Anna Eliza U'alsh, de Brooklyn, à l'éducation de prêtres catholiques ; et 250.000 dollars offerts par un anonyme à Cooper Union Institnte. Les dons anonymes sont encore assez fréquents, dans les listes que j'ai sous les yeux; mais ils ne s'élèvent pas, d'ordinaire, à ces proportions.
L'un des collèges les plus favorisés est celui de Bryn Mavvr, où je demande au lecteur de me suivre avant que nous ne quittions la Pensylvanie. En dehors des 250,000 dollars de Kockefeller, déjà mentionnés, et de 22,030 que lui a donnés l'association de ses anciennes élèves, il a
reçu en 1902 neuf souscriptions de 10,000 dollars, une de 8,000 et 14 de 5,000, soit, au total, pour une seule année, 526,000 dollars, plus de 2,650,000 francs. Avec ce qu'ajoute la pension des élèves c'est-à-dire 400 fois deux mille francs, voilà un collège qui peut faire ses frais, consentir des prêts d'honneur aux étudiants qui en ont besoin, acheter 20,000 francs de livres par an (1), s'abonner à 332 revues, tenir ses instruments de travail et ses laboratoires au courant de toutes les découvertes, s'agrandir constamment d'édifices nouveaux et de plus en plus parfaits. La tendance est générale, aux Etats- Unis, de reproduire dans les collèges et universités le meilleur style de la Renaissance anglaise; c'est l'idéal, de bâtir parmi les pelouses vertes et parmi les grands arbres une cité de castels féodaux et de cottages enveloppés de lierre. Nulle part nous n'avons vu cet excellent goût donner un plus bel ensemble qu'à Bryn Mawr; et lorsque j'y arrive en voiture, après avoir traversé Fairmount Park et la riche campagne qu'on nomme le « jardin de la Pensylvanie » , il me semble que je suis tout d'un coup transporté au centre d'Oxford, dans le jardin presque sacré de New Collège, dans les allées de Magdalen, dans les prairies de Christ-Church.
En l'absence de la présidente, nous sommes reçus, le neveu de M. Coghlan et moi, par la jeune secrétaire, une ancienne élève, et qui, si ses compagnes sont également simples, énergiques, intelligentes et aimables, donne une fière idée de l'éducation de Bryn Mawr. Elle nous montre la bibliothèque, les salles de cours, le grand hall, les dormitories, avec leurs salles à manger, leurs salons, leurs chambres gracieusement meublées. Cette visite me rappelle
(1) Bryn Maivr, par exemple, a acheté en 1892 la bibiiotliè |uc de M. Amiaud, l'assyriologue, ce qui a conslitiié un premier fonds excellent de livres et de textes orientaux, enrichi depuis lors.
en beaucoup plus grand Trinity collège ; et j'en fais la remarque à notre guide : « Je me réjouis de la ressemblance, dit-elle, mais je n'en suis pas surprise. Les religieuses de Trinity sont venues chez nous étudier le système. »
Les élèves de Bryn Mawr se divisent en trois classes : les g raduale, les undergraduate, les simples auditrices. Les étudiantes graduées ne peuvent être admises que munies du baccalauréat de la maison ou d'un collège estimé Elles ont comme couronnement d'études les grades de maîtresses es arts et de docteurs en philosophie. En 1900- 1901, elles étaient 49. Il faut distinguer parmi elles les fellows, au nombre de 11, qui ont obtenu par leur mérite des bourses de 525 dollars; et les graduate ordinaires, parmi lesquelles se distribuent encore huit bourses de 500 dollars. — Les under gradua te, qui étaient 349 en 1901, ont à subir, pour entrer, un examen qui porte sur l'algèbre, la géométrie plane, le latin, l'histoire, la composition anglaise, les sciences physiques et naturelles, et deux de ces trois langues : le français, l'allemand, le grec. Les baccalauréats, auxquels elles se préparent, équivalent aux nôtres. — Les auditrices, hearers, ne sont pas immatriculées et n'ont pas droit au titre d'élèves de Bryn Mawr. Elles doivent être âgées d'au moins vingt-cinq ans. Il n'y a point pour elles de règle précise ; on ne les reçoit et on ne les garde que si elles se montrent capables de profiter sérieusement des cours; des certificats spéciaux peuvent leur être délivrés par leurs professeurs, mais elles sont exclues des grades proprement dits. C'est une sage et très souple manière de rendre le haut enseignement accessible aux femmes sérieuses dont les études premières n'auraient pas été dirigées suivant les programmes. Leur travail est nécessairement désintéressé, puisqu'il ne mène à aucun ti:rc officiel. 11 n'en n'est pas de même des autres étudiantes; elles peuvent, elles aussi, chercher la science
pour la science, et plusieurs le font, mais elles n'ignorent pas que les grades de Bryn Mawr, justement estimés dans toute l'Amérique, leur assurent, dès qu'elles le veulent, le succès en cette carrière de l'enseignement qui prend chaque jour plus d'importance et qui est si bien rétribuée.
La religion a sa place dans ce grand collège comme partout. Chaque matin on fait la prière à la chapelle, et tous les mercredis soir on y célèbre un service où prêchent alternativement les ministres de diverses confessions protestantes, les catholiques n'acceptant pas un tel communisme. Aucun de ces exercices n'est obligatoire. Le dimanche, des voitures de la maison conduisent les étudiantes aux églises de leur choix; il y en a de toutes les sortes dans le voisinage, et, à la rigueur, quinze minutes de chemin de fer conduiraient à Philadelphie les plus exigeantes. On peut vivre en bon voisinage sans penser de même; tolérer les croyances d'autrui n'est pas abdiquer les siennes. On m'a raconté que Mgr Keane fut invité, il y a quelques années, à prononcer un discours religieux devant l'université Harvard. Le président Elliott, en le remerciant, rappela qu'un original avait laissé autrefois des fonds pour qu'on fit chaque année une conférence sur les abominations du Papisme, the abominations ofPopery, et il lui offrit de traiter le sujet. L'archevêque déclina en riant la proposition et conseilla au président de s'adresser à Mgr Ryan, spécialiste en la matière.
X'otre visite à Bryn Mawr se termine par une promenade en voiture dans le parc. C'est la fin de l'après-midi. Les étudiantes s'adonnent au tennis, au foot-ball, au cricket. Elles ne semblent guère souffrir de surmenage ni de névrose. Si ce n'est ici même, ce doit être en un collège semblable que M. Doumic, égaré aux Etats-Unis, commença de comprendre, en voyant ces jeunes filles lancer les balles si vigoureusement, « le peu de chose qu'est un
homme » . En même temps que leur air de santé me rappelle cette boutade du moins yankee de nos littérateurs, Tabsence de soucis, la joie qu'elles portent sur leur visage me font penser à ce mot de La Bruyère : « J'ai vu souhaiter d'être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusqu'à vinjjt-deuxet, après cet âge, de devenir un homme. '^ Xulle part, je crois, ce vœu ne serait mieux justifié que dans les pays anglo-saxons où, contrairement k ce qui se passe chez nous, la jeune fille est beaucoup plus libre que la femme mariée.
Mous repartons pour Philadelphie au soleil couchant. Ses rayons, en ce mois d'octobre, pénètrent d'une poésie profonde les prairies demeurées vertes, les forets aux feuilles rouges, le grand parc accidenté de Fairmount, ses vallées, sa rivière. La beauté augmente encore avec l'apparition des premières étoiles. Malgré la fraîcheur de la nuit tombante, je me réjouis que la voiture marche si lentement. J'aime la nature américaine ; elle garde je ne sais quoi de primitif jusqu'autour des cités et là même où elle a subi les retouches de rhomme. C'est un peu comme les habitants, si simples à la fois et si cultivés, si progressistes et si naïfs. Avec le jeune prêtre qui m'accompagne, nous parlons à cœur ouvert , Quel esprit libre, et cependant quelle candeur ! Quelle sérénité dans la possession du vrai, et quelle ignorance des difficultés! Quelle confiance dans le bien, dans rutiHté de l'action, dans la bonne volonté des compagnons de route! Quelle foi dans son pays et dans son Église! Je l'encourage dans cet optimisme, et cependant je ne peux lui cacher (pTen nos vieux pays tout ne marche pas si aisément. Il me demande pourquoi, et je lui en donne quelques raisons (jui le rendent triste : « A votre place, dit-il en matière de conclusion, je resterais en Amérique. »
Le lendemain j'allai à \ew-York, où se prennent les bateaux de France.