CHAPITRE II
PREMIER SÉJOUR A NIUV-YORFÎ
L'entrée dans l'Hudson. — Cliez les Paulistes. — Xew-York vu d'un monastère. — Le P. Elliolt et le P. Doyle. — Un dimanche à New-York. — L'état reli^^iieiix de l'Amérique. — Importance et accroissement du catholicisme. — Dans les quartiers chinois, italien et juif. — Cosmopolitisme; tolérance réciproque et fusion des races. — Bourse et cimetière. — Riverside Park. — Depuis le temps des Peaux-Rouges.
A la nuit tombante, six jours et demi après le départ, un des bateaux-pilotes qui fouillent l'horizon, en quête de bateaux à mener dans le port de Mew-York, nous aperçoit de loin et met le cap sur nous. La Lorraine s'arrête, jette l'ancre, et, à l'effroi d'un certain nombre de passagers, perd un instant son bel équilibre pour tanguer, rouler, suivant le caprice des flots. La mer était plus mauvaise que nous ne le pensions; on le voit bien maintenant, aux fantastiques soubresauts du navire qui essaie de nous rejoindre. 11 est décidé que nous n'entrerons au port que demain matin. La dernière soirée est un peu nerveuse. Les adieux aux amis d'une semaine, dont tel ou tel, qui sait? restera l'ami de toute une vie; l'effort pour se représenter d'avance les hommes et les choses d'un monde inconnu; la brume qui voile l'horizon et qui ne se perce, au loin, de rares et falotes lumières que pour surexciter en vain les désirs curieux : c'est plus qu'il n'en faut pour tenir en éveil malgré eux le plus grand nombre des voya-
geurs; el tout le monde se trouve prêt, le lendemain, bien avant Theure, pourtant matinale, du débarquement.
On vante beaucoup l'entrée dans le port de X'ew-Vork et dans l'estuaire majestueux de l'Hudson. 11 est assez difficile d'en jouir lorsque nous y arrivons, tant la pluie fine et froide s'applique à nous défendre le pont du navire. Je n'aperçois même pas, ô douleur! la statue de la Liberté. Mais voici, tout près de nous, la ville même, et nous y pénétrons aussi facilement qu'un bateau-mouche le long du Louvre. Sur le quai, dans la buée, se détachent d'étranges constructions : des entrepôts, de hautes maisons à huit ou dix étages, puis des tours innombrables, des clochers aux silhouettes géantes et perdues dans le nuage. Quels sont ces temples, et quelle est cette ville sainte? C'est le quartier des affaires; ce sont les bureaux entassés qui s'élèvent à vingt et à tj-ente étages. Beauté? laideur? la question serait mal posée. On est déconcerté, voilà l'impression première. Et peut-être il n'est point mauvais que, pour aborder un nouveau monde, on soit tout d'abord jeté hors des impressions usuelles.
Lorsqu'en septembre 1609, le Hollandais Hudson entra pour la première fois dans le fleuve qui devait recevoir son nom, il est rapporté que les indigènes accourus en foule s'empressèrent d'échanger leur tabac contre les couteaux et les verroteries d'Europe. Les sauvages ne me demandent aujourd'hui ni mon canif ni mon binocle, mais quelques-uns d'entre eux visitent avec curiosité le contenu de ma valise, et d'autres m'offrent de me conduire en car pour l'échange d'iui peu d'or. La présence d'un ami venu au-devant de nous, et qui sait leurs coutumes pour avoir vécu choz eux depuis un an, nous facilite les opérations.
Après un dernier regard aux plus chers compagnons de traversée, nous montons dans un large landau et partons pour l'hospitalière demeure des Paulistes, 415 Ouest, 59' rue. Aperçues par un temps de pluie, en voiture fermée, toutes les villes se ressemblent. Ce qu'à travers les carreaux humides j'entrevois de la 9^ avenue pourrait aussi bien être de Londres que de New-York. Mais ce que l'on constate sans peine, c'est que les chevaux sont très lents et les distances très grandes, deux faits qui ne se compensent pas. 11 faut notre naïveté d'Européens pour prendre des voitures, au lieu de confler nos bagages à V Express Cowpany, et nos personnes à VEievated railroad, ou chemin de fer aérien. Presque au bout d'une heure, — car tout arrive, même un landau américain, — la voiture s'arrête et deux garçons d'une douzaine d'années accourent prendre notre bagage. Allègrement ils le déposent au parloir, et l'un deux s'échappe sans nous laisser le temps de lui dire merci, tandis que l'autre, sur ma demande, va annoncer notre arrivée. A son retour, j'essaie de lui glisser une pièce; il refuse en riant, et me dit, non sans fierté, qu'il est enfant de chœur, choriste de la grande maîtrise de Saint-Paul. J'apprends qu'il est né à New- York, et je lui dis qu'il est ma première relation d'Amérique. En deux minutes, nous voilà amis.
Mais la porte s'ouvre et je vois entrer un vinllard très grand, très fort, très doux, qui se nomme, demande mon nom, et m'ouvre ses deux bras. C'est le P. EUiott, fils spirituel et biographe d'Isaac Thomas Hecker, celui qui m'écrivait un jour, parlant de tel publiciste : « Je ne sais pas pourquoi il nous attaque; mais je sais que, depuis ses
premiers articles, je n'ai pas manqué une seule fois de prier à la messe pour lui. »
Mon compagnon présenté, et accueilli d'un gracieux compliment sur ses travaux d'histoire, qui sont appréciés jusqu'en Amérique, nous sommes conduits à nos chambres. Ce sont celles de deux missionnaires absents. Un bureau des plus simples, deux chaises, un lit de fer, une toilette de bois blanc en composent tout le mobilier; mais, en s'aidant des valises comme d'armoires, on peut tout de même s'installer. Le seul ennui sera que les souris m'éveilleront à une heure du matin en renouvelant dans mon petit bagage la visite de la douane. Ce n'était pas sous cet aspect austère que l'Amérique, j'en conviens, m'était apparue en songe.
C'est un monastère sérieux que celui de la 59* rue, et les hôtes eux-mêmes y sont traités en religieux, tout fraternellement. Vite familiarisé avec le P. Elliott, je ne tarde pas à lui reprocher son luxe; mais lui me répond gravement qu'il est moine : I am a monk, you know. Il l'est, en effet, par beaucoup de vénérables qualités; et ce à quoi il ressemble le moins, c'est à un homme de révolution. Ce vieux soldat à l'air très bon, ce missionnaire à longue barbe blanche, ce prêtre austère, pieux et zélé, ce cœur passionné de tradition, cette belle àme de grand enfant et de généreux fils de l'Église m'apparaît, certes, bien aussi digne d'estime que je l'espérais, mais à quelle distance de l'idée qu'en a dû laisser, dans plusieurs esprits, une certaine polémique! La bonne et douce journée que je passe en sa compagnie! Il me montre l'église des Paulistes, fort belle et pieuse en vérité, et l'une des plus vastes de toute l'Amérique. 11 me conduit à la tombe d'Hecker, enseveli près du portail, et où nous prions ensemble. Puis il m'emmène, au commencement de l'après-midi, visiter New-York.
Sortis du monastère, nous prenons Velevated, passant du silence et du calme au bruit et à Tagitation. Je m'en aperçois à peine, tant nous sommes absorbés dans nos entretiens. Nous les continuons même une fois descendus, et jusqu'en face du City Hall et du Court House. Mon guide m' ayant fait remarquer que ce dernier monument « remonte » jusqu'à 1867, je prends conscience du lieu où je me trouve, et je quitte, pour un moment, le domaine sans frontière des idées. On peut parler de religion partout; mais c'est ici seulement qu'on peut regarder autour de soi des maisons hautes de 110 mètres et de trente étages; c'est ici seulement qu'on peut, à travers une circulation effroyable, rejoindre un pont de 2 kilomètres, aménagé pour plusieurs tramways et des foules de piétons, surmonté d'un chemin de fer, et, sous son arche géante, livrant passage à des flottes de transatlantiques. L'Amérique, heureusement pour elle, se montre ailleurs plus charmante; au pont de Brooklyn et devant ces maisons qui déchirent les deux, — c'est le sens du mot sky seraperSy — elle vous impose le sentiment de sa force et de son audace.
Je n'ai guère envie de reproduire une fois de plus la description cent fois donnée de ces spectacles extraordinaires. Le jour, du reste, n'y est pas favorable : au dehors, il pleut; au dedans, je pense à autre chose.
Ayant, comme il convenait, pris des ascenseurs express qui franchissent vingt étages d'un coup; ayant, jusqu'à la fatigue, suivi des rues étroites que bordent des édifices terminés dans les nuages, nous revenons, la conscience tranquille, à Velevaled railroad, qui nous met à Saint-Paul en un petit quart d'heure. Les portes du monastère se referment sur nous; et nous rentrons dans nos cellules. Pas même le prochain vacarme des chemins de fer et des tramways ne peut nous y troubler; comme le bruit du
vent et celui de la mer, il est si constant qiiô l'on cesse très vite de le discerner. Il y a même assez longtemps que je n'ai joui d'une tranquillité semblable. Je m'abandonne aux réflexions, et, par un contraste plein de douceur, ce premier jour d'Amérique s'achève en un recueillement de Thébaïde.
Le lendemain est un dimanche, et la joie n'en est que plus vive, après huit jours d'interruption, de pouvoir célébrer la messe. Nous prenons, à Saint-Paul, une première idée de la vie catholique aux Etats-Unis. Libres un peu avant neuf heures, nous descendons dans la crypte des catéchismes, aussi vaste que l'église elle-même et toute remplie d'enfants dont les plus âgés semblent avoir une quinzaine d'années. Ils ne sont rangés ni par âge ni par sexe, et ostensiblement, quoique à voix basse, presque tous bavardent. Cette liberté d'allures nous aurait choqués, si nous ne les avions vus, un moment après, lorsque le célébrant s'avança vers l'autel, entrer, pour n'en plus sortir, dans un recueillement convaincu et profond. D'ailleurs, ils sont venus spontanément, sans être conduits par personne, et les vacances n'en font pas manquer un seul au devoir religieux. Il n'y a d'absents, nous assure-t-on, que le petit nombre de ceux qui ont quitté \eiv-York pouc la saison chaude.
L'assiduité n'est pas moindre chez les grandes personnes, ainsi que nous pouvons le constater aux différents offlces du jour. A chaque messe, l'église est pleine d'un nombre h peu près égal d'hommes et de femmes : à chaque messe, dis-je, même à la grande, qui est chantée, suivant le mode grégorien, par une maîtrise de soixante-quinze voix. Les mauvais esprits qu'ennuierait le sermon n'au-
raient, du reste, pas le moyen d'y échapper; aux messes basses elles-mêmes, on fait les a^nnonces essentielles et Ton prêche cinq minutes, si bien que personne n'est laisse dans l'ignorance de la vie de l'Eglise. Un calendrier mensuel, qui est distribué à tous, donne, de plus, avec un résumé succinct des principaux événements religieux, les infoimations nécessaires sur les fêtes liturgiques et sur les œuvres de la paroisse. Sauf en juillet et en août, les vêpres sont chantées à quatre heures. Le soir, à huit heures, une dernière cérémonie a lieu, où nous voyons encore l'église presque pleine, et qui se compose de cantiques en anglais, d'une instruction pratique et d'un salut du Saint-Sacrement. Il ne nous reste, après cela, qu'à visiter un florissant cercle de jeunesse, du genre de ceux qui réussissent aujourd'hui si bien dans un grand nombre de nos paroisses urbaines.
Tel nous apparaît, dès l'abord, et suivant de grandes lignes que la suite précisera, un groupement catholique dans l'Église des États-Unis. Saint-Paul compte environ quatorze mille âmes, et c'est le maximum que puissent atteindre les paroisses; au delà, et d'ordinaire même bien au-dessous de ce chiffre, on les subdivise. Impossible, sans cela, d'en assurer le service. Autant d'inscrits, en effet, autant de pratiquants, autant de fidèles individuellement connus du clergé, groupés dans quelque association, assistant à la messe chaque dimanche, se confessant et communiant à toutes les grandes fêtes, quand ce n'est point chaque mois ou même chaque semaine. On ne se représente pas ce que serait, dans ces conditions, le service d'une paroisse de soixante-dix ou quatre-vingt mille ànies, comme il en est plusieurs à Paris, mais oii un dixième à peine méritent vraiment le nom de chrétiens.
Malgré le temps pluvieux et presque froid (c'est la fin d'août, époque où la chaleur, d'habitude, rend New- York
intenable, à ce qu'on dit), nous sortons toute T après-midi avec le P. Doyie. « Que voulez-vous voir? me demande-t-il. — Des choses qui, entourées de vos explications, m'ouvrent quelques perspectives sur la vie religieuse et morale des Etats-Unis. — Soit, Laissez-moi faire. Ce n'est pas la matière qui manque. i) Et nous montons, à notre porte, dans le car électrique.
Nous nous arrêtons d'abord à la cathédrale catholique, vouée, comme on peut s'y attendre, à saint Patrick, l'apôtre irlandais. C'est, paraît-il, le plus impoï-tant édifice religieux de l'Amérique. Il a été achevé en 1879 et n'a pas coûté moifis de 20 millions. Les catholiques en sont très fiers et c'est, en effet, une belle copie de nos églises gothiques. Elle fait noble figure même parmi les richesses de la 5* avenue, qui est le quartier le plus aristocratique de la ville. Mais, pour bien l'admirer, il ne faudrait pas connaître nos cathédrales d'Europe, et elle me laisse assez froid ; je ne suis pas venu à New-York pour y voir Sainte-Clotilde. Comme, du reste, les vêpres ne commenceront que dans une heure, nous n'y restons pas.
Après avoir passé devant toutes sortes d'opulentes demeures, qui appartiennent ou appartinrent à George W. Vanderbilt,à W.K. Vanderbilt, à Cornélius Vanderbilt, à VV. B. Sloane, gendre de feu W. H. Vanderbilt, — nous devons en oublier, — je demande à entrer dans quelque temple protestant. 11 y en a un lot, comme on dit en anglais, près de deux ou trois par « blocs » , c'est-à-dire dans Tinfervalle compris entre quatre rues. Mais la plupart sont hermétiquement clos : « Ce n'est pas l'heure des offices? » demandc-je au P. Doyle. « Vous n'y êtes point, me répondit-il en riant; ces Églises-là n'ouvrent pas le dimanche, not open on sunday. » Et, devant mon air intrigué, il consent à donner la clé de sa plaisanterie. Fréquentés presque exclusivement par une clientèle très
riche, la plupart des temples ferment réellement pendant la belle saison; et tous les pasteurs s'en vont, aussi bien que la majorité de leurs ouailles, passer Tété dans les montagnes ou au bord de la mer.
Voici, pourtant, une église presbytérienne où le bon Dieu n'est pas en vacances. Nous y entrons à la suite de quelques personnes très élégantes, et nous payons au luxe de l'aménagement l'admiration qui lui revient. Depuis l'esèrade qui porte les orgues et la tribune de l'orateur, jusqu'aux stalles sculptées où chacun trouve des livres de prières à superbe reliure, tout, dans cette salle de conférences, est d'un confortable et d'un goût parfaits. Les milliardaires du voisinage doivent s'y trouver comme chez eux; mais je ne me représente pas un ouvrier, même endimanché, osant franchir le seuil d'une pareille enceinte, bien qu'en Amérique la différence extérieure des classes soit encore moins marquée que chez nous. La prière, du reste, le chant et la lecture s'y accomplissent fort décemment, et je suis loin de prétendre que ce culte, trop aristocratique, manque pour cela de sincérité ou de profondeur.
Discrètement restés près de la porte, malgré une invitation aimable à nous avancer dans l'amphithéâtre, nous sortons pendant la seconde hymne, avant que le sermon ne commence; et tout en nous dirigeant vers des quartiers plus pauvres pour y prendre une idée de l'immigration, nous revenons aux entretiens que nous avions commencés déjà sur l'état présent de la religion aux États-Unis. Ce que j'en ai noté le soir même a été complété, tout naturellement, par la suite du voyage ; rien n'en est venu contredire un seul point. N'était-ce pas une bonne fortune d'entrer en contact, dès le principe, avec quelqu'un de si bien informé? Dans une société de missionnaires qui ne compte que des hommes de zèle, le P. Doyle est des plus zélés.
Prédicateur et écrivain, homme d'oeuvres et homme de pensée, il se meut, infatigable, à travers tous les champs de l'activité apostolique. Depuis San -Francisco, où il naquit voilà peut-être quarante-cinq ans, jusqu'à New- York, où il dirige aujourd'hui, de son bureau d'éditeur et de son imprimerie, quantité de publications de propagande, il sait son Amérique, son Amérique religieuse surtout, comme pas un de ses compatriotes. Ne pas l'exploiter eût été un crime, d'autant qu'il s'y prétait de la meilleure grâce. 11 n'aurait pu, du reste, m'opposer, un après-midi de dimanche, le malin avertissement que chaque jour de semaine les visiteurs trouvent à l'entrée de son bureau : This is my husij day. « C'est aujourd'hui mon jour pressé. »
De mon entretien avec le P. Doyle, comme de ceux que j'ai eus, dans la suite, avec le cardinal Gibbons, Mgr Spalding, Mgr Ireland, les archevêques de Saint-Louis et de Philadelphie, l'évêque de Rochester et celui de Wichita, nombre de prêtres et de religieux, sans con)pter les hommes du monde catholiques ou non, j'ai gardé l'impression que, si l'on voulait s'en tenir aux grandes lignes, il faudrait voir dans l'Amérique un pays où la moitié des habitants n'appartiendrait à aucune confession religieuse, tandis que le reste se diviserait en deux groupes à peu près égaux, le moindre étant composé de catholiques, l'autre, de protestants de toutes sortes ci principalement de méthodistes, de presbytériens, d'épiscopaliens et de baptistes. Le président Roosevelt, dans son livre New-Vor/i, daté de novembre 1890, constate (1) que les « méthodistes et les
(1) Trad. fr., chez Jiiven, p. 122.
baptistes forment les deux classes religieuses qui dominent dans les districts ruraux, tandis que le catholicisme s'est fait la première place dans les villes » . Celte répartition est encore exacte; peut-être aurait-on le droit de la compléter en disant que les Églises épiscopalienne et presbytérienne comptent, elles aussi, le plus grand nombre de leurs fidèles dans les villes , mais, à la différence du catholicisme, presque uniquement parmi les classes très riches. Les nègres sont protestants en forte majorité, et, la plupart, baptistes.
Ce qui frappe surtout, dans ces premières indications, c'est que les Etats-Unis soient pour la moitié (quelques-ucs disent même davantage) unsectarians, c'est-à-dire étrangers à toute dénomination religieuse.
On en sera, il est vrai, moins surpris, w l'on considère qu'en Amérique nul n'est censé faire partie d'une Eglise à moins d'y être réellement inscrit, d'en suivre le culie, d'en supporter avec une certaine régularité les obligations d'ordre spirituel et matériel. N'est-il pas vrai qu'à ce compte nos pays d'Europe, et surtout la France, auraient peut-être de la peine à offrir une meilleure statistique? Ajoutons que cette multitude ne laisse pas de garder au fond du cœur quelques sentiments religieux. Les Américains « non confessionnels » croient en Dieu et à l'immortalité de l'àme ; ils prennent sincèrement part aux hommages que la nation rend au Très-Haut dans les circonstances solennelles ; bien plus, ils aiment l'Evangile, et c'est toujours sous la forme chrétienne que se manifeste, dans les phases importantes de leur vie, ce qu'on peut bien appeler leur religion naturelle. Un bon nombre même ont coutume de prier, et il est probable que fort peu ignorent ou omettent de réciter le Pater. L'incrédule proprement dit, et qui s'affiche comme tel, né se rencontre guère aux Etats-Unis ; quant à l'espèce anticléricale,
autant dire qu*elle y est inconnue. J'ai parcouru une partie notable du pays et acheté au hasard les journaux les plus différents, sans jamais entendre ou lire une seule ligne contre la religion, bien qu'il en fût souvent parlé, soit à propos d'événements ecclésiastiques, soit à propos de cerlains problèmes, comme celui des écoles.
Mais enfin, le fait existe, brutal et inquiétant, d'un grand pays où la moitié des citoyens se passent complètement de religion positive. Moins souvent que chez nous, ils en sont venus là pour avoir abandonné une foi et des pratiques d'enfance ; d'ordinaire, ils sont nés et ils ont été élevés dans cette condition fâcheuse. Et à certains égards, c'est une inféiiorité sur nos incrédules, dans Tàme desquels la piété rentre quelquefois par des sentiers mal effacés ; mais, à tout prendre, leur cas est préférable : devant la foi, qu'ils n'ont jamais connue, ils n'ont ni préjuges ni parti pris, et, s'il arrive qu'elle leur soit présentée dans sa beauté réelle, comme elle devrait toujours l'être, elle s'adapte sans oblacle au besoin inné de Dieu qui reste intact au fond de leurs âmes neuves. Autant qu'on en peut juger de l'extérieur, leur situation n'est le fait que des circonstances ; leurs parents, semblet-il, n'eussent point cessé de croire, s'ils n'étaient arrivés en un temps et en des pays où, catholiques, ils ne trouvaient aucune organisation de leur culte; protestants, ils voyaient leur Eglise, privée des appuis séculiers d'Europe et manquant tout à fait de direction spirituelle, s'émietter en groupes disparates, fantaisistes et contradictoires
Cet état de choses perse vérera-t-il, ou même ira-t-il s'aggravant? Il est difficile de répondre maintenant à une telle question ; mais on ne saurait douter de l'importance qu'elle présente pour l'avenir moral des Etats-Unis. Jusqu'à présent l'on a vécu et quelque temps encore on pourra continuer de vivre sur les restes de l'ancienne
religion, sur les habitudes héritées des ancêtres chrétiens par l'éducation, les livres, les coutumes, les institutions. Mais, — soit dit en modifiant un peu une image fameuse de Renan, — si nous savons nous satisfaire tant bien que mal de l'ombre d'une réalité, qu'adviendra-t-il de ceux qui, après nous, ne posséderont que l'ombre d'une ombre? Sans la crainte ni l'amour de Dieu, privée du frein qui arrête les penchants mauvais et de l'aiguillon qui encourage les passions généreuses, que deviendra l'humanité de demain, avec les étonnants pouvoirs de jouir, et de nuire, que le progrès matériel agrandit sans cesse?
Le problème, sans nul doute, est des plus graves qui se posent ; et ainsi le comprennent bien, aux Etats-Unis, ceux qui se sentent en quelque manière responsables du sort de la nation. Au-dessus de la richesse, du bienêtre, de la force, maintenir à tout prix l'idéal religieux, « l'étendard « chrétien de la destinée, tel est le sujet que, sous toutes les formes, en présence de tous les publics, développent en chacun de leurs discours les plus puissants leaders du peuple américain, les âmes les plus clairvoyantes et les plus élevées, un évêque comme Spalding, un président comme Théodore Roosevelt.
Contre ce danger de l'irréligion, ce n'est pas trop de l'effort de toutes les communions chrétiennes; et il est consolant de voir que, sans sacrifier leurs croyances propres, elles se respectent les unes les autres, elles se tolèrent, ou même, quand leurs principes particuliers ne sont pas en jeu, elles multiplient, comme dans la campagne antialcoolique, leurs efforts en les unissant. Aussi ne nous en coûte-t-il point de reconnaître le bien que font, chacune dans leur sphère, les sectes protestantes, et volontiers nous y insisterions si, par le fait de circonstances assez naturelles, nous n'avions été surtout en rapport avec nos coreligionnaires. Mais il n'est douteux pour
personne, aux Etats-Unis^ qu'elles sont loin d'exercer sur la vie morale du pays une influence égale à celle du catholicisme. Non seulement il compte, à lui seul, presque autant de fidèles qu'elles toutes réunies, mais il agit encore bien plus intimement sur les cœurs et les volontés. Par ses sacrements et surtout par la confession , il combat l'intempérance, la cupidité et les autres vices avec une efficacité que les plus beaux discours des pasteurs ne sauraient atteindre. Par ses écoles, incomparablement supérieures en nombre, par les patronages, les asiles, les orphelinats, les hospices, les refuges, les œuvres de toute sorte dont l'abondance des vocations religieuses lui facilite l'entretien et la fondation, il redresse, il maintient, il élève le niveau moral des classes ouvrières qui composent encore la plus grande partie de son troupeau. Mais le principal, peut-être, de ses services civiques et celui dont les gens qui voient loin lui savent le plus de gré, c'est ce qu'il fait pour les immigrants. Presque un million d'Européens ont débarqué depuis un an aux Etats-Unis, et la moitié sont catholiques ; rien que du sud de l'Italie, il en est venu deux cent mille, tous parmi les plus pauvres, n'ayant que les dix dollars strictement exigés. Si l'Eglise n'était là pour les accueillir, pour veiller sur eux, pour leur offrir une sorte d'abri moral, pour enseigner à leurs enfants la religion en même temps que la langue anglaise et les coutumes américaines, on n'imagine pas sans effroi ce qui se développerait de misère et de crime dans cette masse ignorante et abandonnée (1).
(1) C'est ce que fait très bien ressortir le Sun de Xcw-York, dans son numéro du 28 octobre 1903 : » Eiidenlly, llicrel'ore, thosc Ilalians, poor, ignoraut and utter strangers lo our ianguage, would become a dangcrous clément in ihe community except for tlie « fostering care i of the Uoman Catliolic Ghurch and tlie moral and religions influences it tbrovvs about tlieni. It is therefore per-
Le sentiment qu*on a de cette utilité morale et nationale de rÉglise catholique est pour beaucoup dans la considération très particulière dont elle jouit aux Etats-Unis et qui la place, incontestablement, au-dessus des aulres dans l'opinion publique. De ce fait, qui ne laisse pas de surprendre les voyageurs même les mieux disposés, on pourrait aussi donner d'autres causes, et, par exemple, l'atlribuer soit à sa constitution même, à sa discipline, à son enseignement plus net et plus logique ; soit au prestige que se sont acquis plusieurs de ses représentants, dans un pays fanatique de valeur personnelle et enthousiai^ e de ses grands hommes. Mais ces considérations entraîneraient trop de développements, et tout ce que nous voulons dire, c'est que l'Amérique, bien loin de nous apparaître, suivant notre attente, comme un pays protestant où le catholicisme était respecté, s'est au contraire, montrée à nous comme un pays moitié théiste et moitié chrétien, où le catholicisme est, de beaucoup, la religion qui compte le plus.
Ici se présenterait bien la question de son accroissement, et peut-être, sans la traiter à fond, est-il opportun d'en dire quelques mots, puisque, du reste, nous sommes à New- York, la ville d'Amérique, et même, si l'on excepte Paris, la ville du monde qui compte le plus de catholiques (1). Des deux diocèses entre lesquels elle est divisée et dont elle forme la plus grande partie, l'un, celui de
forming a public function in looking after their spiritual welfarp, which receives the higher commendation from Protestants and even frora religious infidels. » — On trouvera des déclarations presque équivalentes dans le livre de Roosevelt sur New-York, chap. xiu. (1) S'il ne s'agit que des catholiques pratiquants, il est probable que New-York l'emporte sur Paris, et, conséquemment, sur toutes les autres villes.
IVew-York même, compte 1,200,000 fidèles, 754 prêtres, 75,712 enfants élevés dans nos écoles; et l'autre, celui de Brooklyn, atteint environ la moitié de ces chiffres. Pour le dire en passant, Chicago, avec son million de catholiques, égale presque New-York.
Des chiffres divers que nous avons entendu citer et d'un certain nomhre de statistiques plus précises, mais dont aucune n'atteint l'ensemble, s'il nous fallait dégager une sorte de moyenne, nous n'hésiterions pas à dire que, sans compter les nouvelles colonies (1), on ne peut pas attribuer aux États-Unis moins de 1 2 millions de catholiques, et l'on a beaucoup plus de chances d'être dans le vrai en parlant de 15. Il faut ajouter que ce nombre s'accroît depuis quelque temps avec une grande rapidité. L'année dernière a amené au moins trois et peut-être quatre cent mille émigrants d'origine catholique. Or, l'Eglise, qui perdait jadis un giand nombre des nouveaux arrivés, faute de paroisses et de prêtres pour les accueillir, suffit maintenant presque partout, excepté en de rares pays nouvellement ouverts, à l'essentiel du service religieux. Non seulement elle ne perd presque plus aucun émigrant bon catholique, mais il arrive qu'elle en convertisse de mauvais, et surtout elle fait de la plupart de leurs enfants des chétiens supérieurs à ce qu'ils eussent été dans la vieille Europe. Les Canadiens français ne s'assimilent guère aux Etats-Unis, mais conservent bien leur foi. Les Irlandais s'américanisent vite et gardent leur religion; ce sont eux, dans le fond, qui donnent au catholicisme son caractère de grande ferveur et
(1) Il y a 6,600,000 catholiques aux Philippines, un million à Porto-Rico, 3;], 000 aux î'cs Hawaï, 3,000 dans la portion de Samoa qui appartient à rAinérique et 9,000 dans l'île de Guani. Nous ne disons rien de Cuba, puisqu'en principe elle jouit de son indépendance; mais en fait la religion, comme le reste, y est, pour le bien de tous, sous rinfluence des Etats-Unis.
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de générosité. Les Allemands qui appartiennent à l'Église lui demeurent, en général, fidèles et prennent peu à peu, non sans maugréer, les habitudes de leur pays d'adoption, auquel ils apportent un incontestable élément de gravit«î et de sérieux moral. Les Italiens, surtout du Sud, ne sonY pas tous faciles à maintenir dans une religion qui nf semble avoir pénétré, souvent, que la superficie de leurs âmes; mais leurs enfants, quand ils sont bien élevés, ajoutant la finesse latine à l'énergie saxonne, donnent, si j'ose employer ce mot, un produit que beaucoup de prêtres ont hautement célébré devant moi. Par leur formation sociale ou héréditaire et par la difficulté de leurs langues, les Slaves de diverse origine, qui deviennent de plus en plus nombreux, sont peut-être, de tous, les moins accessibles et les moins faciles à retenir dans la foi de leurs ancêtres ; avec un zèle plus dévoué on y arrive pourtant en quelque mesure, même dès la première génération, et la seconde, quand on a pu réussir auprès des parents, se trouve d'avance gagnée. Les Polonais, toutefois, étant fort nombreux et possédant des prêtres de leur race, sont préservés sans trop de peine.
Mais ce n'est pas à l'émigration seulement qu'il faut attribuer les progrès numériques du catholicisme, un changement qui l'a élevé jusqu'où l'on sait, tandis que, la première année du dix-neuvième siècle, il ne comptait que 40 prêtres, 25 églises et 100,000 fidèles. L'accroissement, pour une très grande part, lui est venu des naissances, toujours, et à son grand honneur, plus nombreuses chez ses fidèles que parmi les autres citoyens; aujourd'hui encore, même dans l'Est, atteint sous ce rapport du mal qui nous affaiblit, les familles catholiques comptent moins de décès que de naissances.
Dans le développement de notre Église, quel état faut-il faire des conversions qu'elle opère chez les protestants ou
dans le monde incrédule? C'est ce qu'il est extrêmement difficile de déterminer. Nous ne voyons pas qu'il y ait là un élément de croissance comparable en rien aux deux que nous venons de citer, mais non plus il ne serait pas juste de n'en tenir aucun compte. Roosevelt, dans son New-Vork (1), dit que pendant la première moitié du dix-neuvième siècle " le catholicisme s'accrut en nombre par des conversions d'Américains natifs dont beaucoup occupaient une haute situation sociale » ; il ajoute, du reste, que " probablement ces gains furent compensés par la perte des immigrants catholiques qui glissaient vers le protestantisme » . Aujourd'hui les pertes sont plus rares, et le gain n'est sûrement pas moindre. Les curés de villes m'ont dit qu'une de leurs fonctions les plus laborieuses consiste dans l'instruction individuelle des adultes qui se font catholiques; et pour citer un chiffre que j'ai noté, c'est à une centaine par an que les évaluait, dans sa seule paroisse, un prêtre de Washington.
Mais le principal effort dans ce sens est celui qu'accomplissent les Pères Paulistes dans leurs " Missions aux noncatholiques » . Cette œuvre très fructueuse, où ils sont restés maîtres et dont Léon XIII les a vivement loués (2),
(2) En 1895, le PiqDe, dans une lelfre à Mgr Satolli. déléaué apostolique à Washington, commençait par désapprouver l'idée des congrès de religions, puis il ajoutait : « En même temps que nous avons voulu remplir un devoir de notre charge apostoli(iue en vous faisant cette communication, il nous a plu de vous recommander la pratique suivie par les prêtres Taulistes. Ceux-ci ont pour sage méthode de faire des conférences publiques pour nos frères di.»sidents, et d'expliquer ainsi les dogmes catholiques ou de réfuter les objections (ju'on y oppose. Si chaque évèque encourageait lu prati(pie et la fréquentation de ces conCéreuces, nous le verrions avec joie, car nous somme; «ssurés qu'il en résulterait de grands avantages spirituels pour les âmes, i
commence aujourd'hui à beaucoup se répandre. Rarement il se prêche des stations, des missions ou dos retraites, pour les catholiques, sans qu'une série de sermons soit en même temps donnée aux hérétiques et aux incroyants. L'église, en ces circonstances, est tellement fréquentée, qu'on est obligé de l'interdire aux fidèles et que ceux-ci n'y peuvent entrer qu'en amenant un non-catholique. On y rappelle principalement les dogmes de l'existence de Dieu et de la vie future, la divine institution de l'Eglise, et qu'elle est bien la continuatrice de Tœuvre de Jésus- Christ. Des tracts substantiels et courts sont répandus k profusion; les assistants font par écrit leurs objections, et il y est répondu en toute loyauté. Il n'y a pas d'exemple que ces missions n'aient décidé à se faire instruire un nombre plus ou moins grand de catéchumènes, quelquefois une centaine; et la plupart vont jusqu'au baptême. C'est assurément le plus efficace des modernes moyens de propagande. Peut-être (ce n'est pas prouvé, et le succès des missionnaires diocésains de Paris en des tentatives analogues indiquerait plutôt le contraire), peut-être échouerait-il en des pays moins soucieux des questions religieuses; en Amérique, il fait le plus grand bien.
Nous devisions encore de progrès catholique, et déjà, sans que je m'en doutasse, nous étions arrivés cliez les disciples de Bouddha et de Confucius. Dans la rue boueuse, des hommes se promenaient en robes de soie jaune, bleue ou verte, avec la longue natte sur le dos; les boutiques portaient des enseignes en caractères idéographiques; aux fenêtres d'un premier étage, misérablement transformé en pagode et moins propre à donner l'idée d'un
temple que celle d'un café de banlieue, pendaient des banderoles couvertes d'inscriptions et de si^jnes sacrés. \ous étions en Chine. Xew-York fut dès le début et jamais elle n'a cessé d'être une des villes du monde les plus composites, les plus bariolées, les plus extravagantes; toutes les races de la terre y abordent, ainsi que dans une sorte de colonie commune, et il est admirable qu'elles s'y juxtaposent sans conflit, qu'instinctivement elles se soumettent à la formation, à la direction des premiers arrivés, fondus, vrai métal de Corinthe, en une sorte de race spéciale et supérieure, où dominent les éléments anglais et irlandais, voire même, si l'on remonte un peu haut, l'élément hollandais. Les habitants nés à Paris sont toujours inférieurs en nombre à ceux qui y arrivent des provinces françaises ; les habitants nés à Xew-York disparaissent sous la multitude de ceux qui sont nés, je ne dis pas aux Etats-Unis ni même en Amérique, mais en Italie, en Allemagne, en lîohème, en Norvège, en Russie, en Asie-Mineure, n'importe où.
Pour en revenir aux Chinois, ils ne sont guère nombreux. Comme on ne pouvait les assimiler, qu'ils retournaient tous chez eux après fortune faite, et que, d'autre part, ingénieux et sobres au delà du possible, ils devenaient une sorte de danger pour le travail national, un acte du Congrès, en 1888, a interdit d'une façon absolue leur immigration. Aucun Chinois ne peut plus, légalement, entrer aux Etats-Unis ; et le nombre est infime de ceux qui y pénètrent en fraude par les moyens les moins vraisemblables, sous forme de colis (sans jeu de mots) ou cachés dans de grosses marchandises. La loi n'a pas eu d'effet rétroactif, et ceux qui se trouvaient dans le pays avant qu'elle ne fut promulguée peuvent continuer d'y vivre; même il leur est permis d'y rentrer après une absence provisoire à condition, toutefois, de prouver leur iden-
tité. Comme ils ont amené très peu de femmes, et que les blanches ne veulent point d'eux, ils ne créent pas de famille et l'on peut prévoir leur disparition. En nous entretenant avec un groupe de gamins, nous découvrons cependant un gentil garçonnet qui est né d'un Chinois et d'une Irlandaise régulièrement mariés.
C'est par le même procédé d'enquête que le P. Doyle vérifie et illustre ses explications dans le quartier italien. Il ne manque pas d'enfants à interroger; on en voit presque autant dans la rue, sous ce ciel gris et brumeux, que sous le clair soleil de Naples. Les adultes aussi ont gardé de leur pays l'habitude de vivre au dehors. Sur la chaussée, sur les trottoirs, par les portes entr'ouvertes, on aperçoit des groupes animés, on entend des gosiers sonores qui crient de l'anglais et de l'italien; on assiste à des rixes nationales. Presque toutes les enseignes sont en italien, et il ne se vend que des journaux publiés dans celte langue. Prêtres catholiques, nous sommes bien accueillis des groupes, surtout des plus jeunes, et cela nous permet d'assister sur place au travail d'assimilation. Parmi les adultes, tous immigrés, beaucoup déjà parlent anglais et la plupart l'entendent; c'est au point que plusieurs disputes se font dans la langue de Shakespeare. Quant aux enfants, nous n'en trouvons pas, il est vrai, qui ne nous comprennent en italien ; mais c'est l'anglais qu'ils parlent entre eux, c'est en anglais qu'ils préfèrent nous parler. l'U comme, en dix groupes différents, je demande laquelle ils aiment mieux, de l'Italie ou de l'Amérique, huit fois j'obtiens sur un ton très fier le mot : America! deux fois seulement l'on me donne cette réponse indirecte et, du reste, bien juste, surtout par le temps qu'il fait : a L'Italie est plus belle! »
On sent que de tout ce petit monde, si enfermé qu'il
paraisse être dans le milieu d'origine, il ne sortira que des Américains. Tout ce que nous apprenons par la suite nous montre que le même phénomène se produit chez les Allemands, les Slaves, les très rares Français, plus aisément encore chez les Scandinaves, presque de plain-pied chez les Irlandais, qui n'ont pas à changer de langue : « Nous n'avons point mauvais estomac, me disait un jour le P. Elliott, avec un grand rire; nous avalons tout ce qui se présente et nous le convertissons eu notre chair, eu notre sang, n Cela est vrai, évidemment vrai; et, mal^]ré les groupements provisoires qui maintiennent çà et là, surtout dans les campagnes et dans les mines, quelque particularisme, ceux qui redoutent pour les Etats-Unis des conflits de race (exception faite pour le problème nègre) confondent leur crainte, ou leur désir, avec la réalité.
D'oii vient à l'Amérique ce pouvoir étrange d'assimilation? 11 me semble, sans prétendre épuiser la liste des causes, que les trois suivantes sont bien efficaces : la religion, l'école, le progrès des conditions de vie. Lien avec Dieu, la religion est aussi un lien entre les hommes; par la communauté de moyens spirituels et matériels qu'elle établit entre les Américains et les nouveaux venus, doucement et insensiblement elle fond ceux-ci dans la masse de ceux-là. En second lieu l'enfant, sauf d'infimes exceptions, trouve à l'école des maîtres et une majorité de camarades qui sont Américains; dès les premières leçons et pour toute la suite des études on n'use avec lui que de l'anglais ; on lui explique la constitution, on lui fait saluer l'étendard national; toutes ses idées prennent une autre forme, une autre tournure, une autre expression que celle du pays de ses ancêtres. Enfin, et je me rappelle combien je fus frappé de cette explication si simple, quand elle me fut donnée par un homme d'affaires de Pitisburg, plein
d'expérience et à l'esprit très net, il faut admettre, d'une part, que ceux qui viennent en Amérique se sentent, pour une raison ou pour une autre, plus fortement attirés vers elle qu'attachés à leur propre nation; il faut se dire, d'autre part, que le plus grand nombre se trouvent bien du changement, à cause des grandes ressources du pays, et que le peu qui s'en trouvent mal ont l'habitude de n'y point rester. Qu'on ajoute à ces diverses causes le bonheur de se sentir plus libres et la fierté d'appartenir à un pays qui se croit le plus avancé de tous, on comprendra sans peine que, même venus tard d'Europe, et à plus forte raison nés en Amérique, les citoyens des Etats-Unis soient tous prêts à mourir pour le drapeau étoile. Xous qui aimons tant la France, malgré ce qu'aujourd'hui l'on y souffre, que serait-ce donc si elle était bonne à tous ses enfants?
Le quartier italien est dix fois plus petit que le quartier juif, où nous allons finir notre après-midi.
Le nombre des juifs atteint à New-York des proportions que j'oserais à peine citer, de peur de n'être pas cru. si je ne les avais entendu donner par les gens les plus sûrs et de toute opinion. Il y en a 600,000, sept fois plus que dans toute la France! Je me hâte d'ajouter que c'est peutêtre la moitié de ce qu'en contient l'ensemble des Etats- Unis. Ce chiffre formidable s'explique, à la réflexion, si l'on pense k la multitude de ceux qui depuis quelques années sont obligés de fuir la Russie ou la Roumanie, et si l'on tient compte de 1 antipathie qui, moralement, leur interdit d'entrer en groupes compacts dans la plupart des pays d'Europe. L'antisémitisme n'existe pas aux États- Unis, du moins sous la forme politique ; au pays de
Washington, l'idée ne viendrait pas plus de proposer des lois d'exception contre les Hébreux que contre les jésuites. Mais ce qui commence à se manifester, chez les New-Yorkais, c'est, dans la foule, un sentiment de surprise, qui confine au malaise, devant une augmentation si rapide du nombre des Israélites; c'est, dans le monde commerçant, qui voit passer entre leurs mains une portion toujours plus notable des affaires, une jalousie de leur succès; c'est, enfin, dans ce qu'on appelle la société, le refus intransigeant de leur ouvrir les premiers salons.
Nous parcourons un peu rapidement leur immense quartier, depuis les parties les plus misérables, qui, du reste, ne rappellent en rien l'aspect lépreux du ghetto classique, jusqu'aux confins où ils atteignent la ville commune, jusqu'à la pointe envahissante qu'ils poussent de plus en plus loin dans la rue principale de New-York, Broadway. A cette limite on ne devine leur présence qu'aux noms inscrits sur les maisons de commerce; mais, à mesure qu'on s'avance dans l'autre direction, on se sent pénétrer dans un monde étrange, où l'exotisme devient de plus en plus criant, et s'affirme presque avec autant de force dans la physionomie très spéciale des gens que dans l'aspect mystérieux des annonces, des enseignes, des journaux. J'achète un « papier n de huit pages : une seule est en anglais; les sept autres sont imprimées en lettres hébraïques, et l'on me dit que la langue est un mélange d'hébreu, d'allemand, de polonais et de plusieurs autres dialectes. Je m'essaie, en ravivant quelques souvenirs du cours de M. Vigouroux, à déchiffrer le titre de la feuille, et je trouve, au bout de plusieurs minutes, qu'il signifie « le monde juif r> ; ce travail achevé, j'aperçois, au-dessus, en petites lettres, les mêmes mots en anglais, the Jewisli World. Ce n'était pas la peine de me donner tant de mal.
L'expérience me proûte, toutefois, et je laisse le long f^^inioire pour lire Tunique page d'anglais. Elle se compose d iin poème contre les massacres de Kishineff, d'une étude sur l'Afrique orientale anglaise que M. Chamberlain vient d'inviter les juifs à coloniser, d'un télégramme du congrès sioniste de Bàle et de diverses nouvelles, convocations et souscriptions, se rapportant toutes aux intérêts de la race. On y mentionue une décision de notre conseil municipal donnant à une rue de Paris le nom d'Eugène Manuel, " le fameux poète et pédagogue qui fut l'un des fondateurs de l'Alliance israélite « . Il me semble que Veditorial, au ton moitié sémite, moitié américain, mérite d'être cité :
Nous ne savons pas quels rêveurs nous sommes. Nous réclamons en pleurant un home, un port, un lieu de refuge contre la persécution. Tout ce qu'il nous faut, c'est un coin du monde oij nos frères opprimés trouveront la sécurité et le droit à l'existence. Quand on demande où sera Sion, le fervent nationaliste s'écrie : « Palestine, ou Canada, nous voulons un home. »
Mais quand le chemin s'ouvre vers un lieu de sécurité et que le nom en est Afrique oiientale au lieu d'être Sion, le fervent nationaliste, qui réclamait en pleurant un /tome, hésite, s'arrête, et, si même il a essayé de faire un pas, le voilà qui se retourne et qui a des regards pleins de regrets vers Sion, tandis qu'une larme coule au long de sa joue.
Nous ne savons pas quels rêveurs nous sommes, ni sur quelles réalités s'établissent nos rêves.
La Grande-Bretagne d'une main nous ouvre l'Afrique et de l'autre nous ferme l'Angleterre. Mais devant nous il y a la noire mer du doute et derrière nous il y a le Czar, avec son armée de ténèbres, et des deux cotés il y a les sauvages menaces de la barbarie, de la cruauté et de la haine.
Si le doute persiste sur la place du repos, l'effort pour la
découvrir est un fait certain et plein d'espoir. Où il y a vie, il y a espoir, et Israël est revenu à la vie.
La maison de notre peuple est encore divisée, mais elle n'est plus divisée contre elle-même.
Par le chemin de fer aérien, je retourne ci la 59* rue on lisant mon journal hébreu et cette sorte de psaume où l'Israël du vingtième siècle, assis sur les bords de l'Hudsou, comme ses ancêtres aux rives de l'Euphrate, se rappelle et pleure Jérusalem... On se laisserait, pour beaucoup moins, aller au fil des idées. Les miennes, une fois de plus, m'emportent vers la France lointaine; et, venant de voir de si contraires nationalités vivre en paix dans un pays libre, je me demande pourquoi mes compatriotes, qui ont mén'e origine et tant de siècles d'épreuves ou de gloires communes, sont incapables de se supporter. « Nous ne savons pas quels rêveurs nous sommes ! »
J'essayai de compléter, le lendemain, mes renseignements sur la population composite de \ew-York. Avant la conquête anglaise et du temps que la ville s'appelait encore Nouvelle-Amsterdam, c'est-à-dire depuis le commencement du dix-septième sièclejusqu'au milieu du dixhuitième, l'élément hollandais fut le plus nombreux, tenant groupes autour de lui des huguenots français, des Anglais et quelques Allemands. La seconde moitié du dixhuitième siècle et le début du dix-neuvième voient affluer des Anglais, des Ecossais, des Allemands, surtout des Irlandais. De 1820 environ à 18G0 cette dernière race devient absolument prépondérante ; mais depuis quarante ans la plus grande partie de rimnii;{ration arrive de pays très divers, parmi lesquels si l'Irlande et l'Angleterre ne
cessent pas de compter, l'Allemagne, l'Italie, la Bohême, la Russie, la Hongrie, la Norvège, en les additionnant, donnent de beaucoup le contingent le plus fort (1). A peine un dixième des habitants actuels de New-York descendent des Américains de l'Indépendance ; et les quatre cinquièmes sont étrangers de naissance ou fils d'immigrants. L'entente de ces peuples si variés est d'autant plus frappante qu'ils savent mieux discerner leurs diverses origines ; je ne me suis jamais promené avec un New-Yorkais sans qu'il ait pris plaisir à me signaler, en route, l'ancienne nationalité des passants ou des voisins de railroad.
Je fis moi-même quelque progrès dans cette sorte de jeu, durant les courses de ma troisième journée. Le jeune et charmant Pauliste qui m'accompagna le lundi matin y était, du reste, fort expert. Je voulus voir avec lui les parties les plus animées de cette surprenante ile Manhattan, que les Hollandais eurent tout entière pour vingt-quatre dollars, il y a moins de trois siècles, et dont un petit coin aujourd'hui compte plus de milliards qu'on n'en ose chiffrer dans les romans fous. Nous visitons le quartier des affaires, quelques magasins, des journaux, la Bourse. De la galerie qui domine le grand hall du nouveau Stock Exchange, nous regardons la scène sauvage. On dit que Paris, Londres et Berlin offrent des spectacles presque pareils. Je veux bien le croire, et ne fais point là-dessus de reproche à l'Amérique; mais, pour Dieu! qu'on me laisse fuir Wall Street et, tout près de là — oui, tout près de là — me réfugier dans le poétique cimetière de village qui enferme l'église anglicane de la Trinité. Autour de ce beau temple gothique, d'un style pur et sobre, quelques tombes vieilles d'un siècle et demi se cachent dans
(1) Au cours de l'année 1900, Xevv-York a vu arriver 84,3V6 Italiens, 60,764 Juifs, 46,938 Polonais, 35,607 Irlandais, 32,952 Scandinaves et 29,682 Allemands.
le gazon. Là dorment paisiblement les ancêtres de la ville; et si grand est le respect dont jouit leur sommeil, que jamais les fibriciens de l'église n'ont voulu un instant prêter l'oreille aux offres des spéculateurs. Chaque pied carré de ce terrain central représente une fortune. Lui garder malgré tout sa destination pieuse, n'est-ce pas éloquemment dire qu'il y a d'autres trésors que ceux de la matière; n'est-ce pas revendiquer très haut, et juste où il convient, parmi les temples de la richesse, la souveraineté de l'idéal?
Le P. Elliott, qui s'entend au business à peu près comme moi et n'en a même pas la curiosité, s'offre à m'emmener, l'après-midi, de l'autre côté de la ville, près de l'Université et dans Riverside Park, sur les bords de l'Hudson.
Il faut se figurer New-York comme une très longue et étroite bande de terre, dont la pointe sud représente le maximum de trafic, de constructions, de bruit, et dont le sommet, au nord, s'élargit, s'éclaircit, se pacifie, tourne insensiblement à la cité tranquille et même aux résidences rurales. On dirait d'un sac suspendu, où le grain s'est tassé au fond et qui admet quelque vide sur les bords. Nous prenons le car de la Dixième Avenue, et rapidement nous traversons le quartier des « gens de couleur n . Ici, comme partout, en effet, les nègres ont leur quartier, leurs écoles, leurs temples, leurs églises. C'est la première fois que s'ébauche devant moi le plus obscur des problèmes américains. Les occasions d'y revenir ne nous manqueront pas; mais déjà le peu que me dit le P. Elliolt m'en laisse assez voir la difficulté. D'aulres spectacles viennent trop promptcment nous en distraire. Après un défilé de résidences qui deviennent de plus en plus belles, nous nous arrêtons en face de l'Université Columbia et nous descendons pour en admirer l'entrée monumentale
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ainsi que la bibliothèque. Comme c'est le temps des vacances, j'en remets Tétude à plus tard, sachant que les cours seront ouverts quand je traverserai de nouveau New-York.
Nous donnons plus de temps au tombeau du général Grant. L'extérieur, d'un grec bien classique, mais plutôt glacial, n'a pas le don de me séduire. Mon guide en est désappointé. Je le console en louant davantage l'intérieur, inspiré du tombeau de Napoléon, et en écoutant avec intérêt divers récits de la guerre de sécession. Le P, Elliott en a fait toutes les campagnes, et plusieurs de ses frères y ont trouvé la mort. C'est bien d'avoir, tout jeune, risqué sa vie pour le plus beau des motifs humains, et, ne l'ayant pas perdue sur le champ de bataille, de l'offrir ensuite, dans l'apostolat, à ses frères et à Dieu. Pour ne point laisser voir à mon P. Elliott une admiration qui serait mal reçue, je lui reproche ses tueries et son existence d'aventures.
Bientôt, du reste, nous rencontrons un terrain d'accord en déclarant splendide la vue qui s'offre à nous du haut de Riverside. De ce parc assez étroit, mais long et accidenté, l'on aperçoit constamment à ses pieds le cours très large de l'Hudson et, à l'horizon, des profondeurs interminables de collines boisées, amphithéâtre sombre, imposant, primitif, tel aujourd'hui qu'il apparut jadis aux audacieux marins de la Hollande, quand ils remontaient le fleuve pour la première fois, croyant que c'était un bras de mer et le passage enfin trouvé du nord- ouest vers les Indes. — D'autres, plus au nord, n'entraient-ils pas dans le Saint-Laurent avec l'espoir d'aborder en Chine? — Il y a de tout cela moins de trois cents ans, et ce sont les temps fabuleux de l'Amérique! Alors des chasseurs rouges s'échappaient, presque nus, de ces solitudes, et, curieux de voir des hommes si étranges, s'assemblaient sur les rives,
admiraient les cadeaux misérables qu'on leur présentait, offraient en échange des fruits inconnus, des fourrures précieuses... Deux siècles après partaient de ce pays sauvage les inventions qui ont peut-être le plus contribué au progrès matériel du monde : Robert Fulton lançait sur les eaux de l'Hudson le premier bateau à vapeur; Samuel Morse faisait entrer dans le domaine pratique la télégraphie; et Tun comme l'autre étaient nés à \evi- York,