CHAPITRE III
DE NEIV-VORK A MONTRÉAL PAR BOSTON
Sacrifices nécessaires : l'Hudson et les lacs. — En chemin de fer.
— Boston. — Une vieille ville en Amérique. — Souvenirs et modernisme. — Los monuments; les écoles; l'Université Harvard.
— Culture française. — Le séminaire de M. Ho[',au. — Vue de nuit. — Une paroisse typique; la religion vivante. — Sur la route du Canada.
Xous sommes heureux de voir l'Amérique, mais nous venons voir les Américains. L'été les retient encore loin de chez eux. En attendant qu'ils soient rentrés de la campagne, replongés dans la vie universitaire, politique et sociale, où nous aurons chance de les mieux étudier, dirigeons-nous sur le Canada. Comment, du reste, se trouver pour la première fois de l'autre côté de l'Atlantique et ne pas s'offrir un pèlerinage, si court soit-il, à cette lointaine partie de la vieille France? Et puis, tant de gens nous disent qu'il est prudent de fiuir dans le nord la saison chaude !
La voie la plus pittoresque, entre Xew-York et Montréal, serait, à n'en pas douter, celle des lacs George et Champlain, qui remonte d'abord l'Hudson en steamer jusqu'à Albany. Sur un modeste cours de cinq cents kilomètres, cette étonnante rivière en a deux cent cinquante, non seulement de navigables, mais d'accessibles à la marée. D'un côté elle se déverse dans la rade de New-
York; de Taiitre, par les canaux Erié et Champlain, elle rejoint le système des Grands Lacs et du Saint Laurent. Et sa beauté ne le cède point à ses avantages commerciaux. On l'a souvent comparée au Hhin; mais, s'ils conviennent qu'elle n'en possède ni les légendes ni les ruines, les Américains aiment à faire remarquer que son cours est dix fois plus large, et les palissades de ses rives beaucoup plus élevées. Four collines, disent-ils, elle a des montagnes, et elle reflète, au lieu de vignobles, des forêts vierges : le Rbin est un poème lyrique ; l'Hudson est une épopée.
J'aurais voulu vérifier jusqu'au bout Texactitude de ce rapprochement, bien conforme, du reste, au peu que j'ai vu, dans la suite, en face de Yonkers. J'aurais voulu Russi visiter Albany, la gracieuse capitale de l'État de New-York, avec son Capitole presque aussi beau que celui de Washington; avec ses Chambres législatives, dont les politiciens exercent, paraît-il, une grande influence sur les destinées communes de l'Union. Après cela nous aurions admiré les rives du lac George et du lac Champlain, gracieusement allongés entre les Montagnes Vertes et les Adirondacks, nids de fraîcheur et d'air pur où, chaque été, toute une partie de l'Amérique renouvelle ses forces. Mais il faut savoir, en voyage, pratiquer le renoncement et sacrifier le bien au mieux. Si c'est une faute, lorsqu'on se dirige vers le nord, de manquer les bords de l'Hudson et le lac Champlain, ce serait un crime de manquer Boston. Il est assez grave déjà de ne la voir qu'en été, sans le mouvement de ses études et de ses salons, sans la vie « athénienne o dont elle est si fière.
Le trajet en chemin de fer n'offrirait pas grand intérêt, s'il ne nous faisait connaître pour la première fois le wagon américain. Notre express ne contient que des parlorcars, c'est-à-dire trois ou quatre salons de belle longueur,
meublés de confortables fauteuils en velours bleu qui se tournent au gré des voyageurs. Pas plus, du reste, que dans les trains ordinaires il n'y a de petits compartiments dans le genre des nôtres; cbaque wagon forme une seule pièce. Les Français, en général, s'en plaignent, disant qu'ils n'aiment pas à vivre ainsi sous les yeux de tout le monde. En Amérique personne ne se soucie de ce communisme, chacun étant habitué à faire ce qui lui plaît sans peur d'être critiqué, sans envie de critiquer les autres. Qu'importe, au fond, ce que le voisin pense de nous, alors surtout qu'il n'en pense rien?
Cinq ou six heures durant, nous traversons une série charmante de prairies et de bois, à chaque moment interrompue d'échappées sur des baies couvertes de villas. Des parcs, des plages, voilà tout le pays. Sans doute il se rencontre aussi des espaces cultivés et quelques villes commerçantes ou industrielles, comme Bridgeport, New-Haven , Hartford, Springfield et Worcester (tous ces noms indiquent assez que les premiers immigrants venaient d'Angleterre) ; mais, dans l'ensemble, on a le sentiment de traverser une iinmense région de plaisance, oii les domaines ruraux absorbent plus de fortune qu'ils n'en donnent. Du reste, le sol ici coûte trop cher pour qu'on y puisse faire du blé ou de l'élevage en concurrence avec les plaines d'Ouest.
Boston, commencée en 1623 dans une minuscule presqu'île, n'a cessé, ne cesse pas de s'étendre sur l'estuaire sans profondeur de la rivière Charles, sur les îlots, les sables, les marécages de l'immense baie du Massachusetts, qui lui sert de port. Rien de plus irrégulier que cette agglomération de villes et de faubourgs, oii se répartissent un million d'habitants. A quoi bon, du reste, essayer d'y
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reconnaître un tracé quelconque? Chaque année, chaque mois amènent des bouleversements. Partout Ton bàlit; les intervalles se comblent ; les bourgs rejoignent la cité. Nous attendrons, pour comprendre Boston, qu'elle ait fini d'évoluer. 11 est vrai que ce pourra être long.
Mais, si l'ensemble est fait pour nous dérouter, le quartier central est, au contraire, plus conforme qu'en n'importe quelle ville d'Amérique à nos idées européennes. On a même le plaisir d'y trouver des édifices vieux de deux siècles, et, spectacle inouï, des rues qui sont tortueuses. Comme en Angleterre ou en France — comme en Grèce, comme en Egypte! — il y a ici des souvenirs historiques, et des grands hommes y sont venus au monde ou y ont vécu. A Boston eut lieu, en 1770, le massacre qui fut le point de départ de la guerre d'Indépendance. A Boston, en 1706, naquit Benjamin Franklin, et sans doute à pareille distance Ton n'a pu conserver sa maison familiale, mais du moins l'on a mis son buste sur le colossal OJfice qui aujourd'hui en recouvre l'emplacement (je me souviens, un peu mélancoliquement, d'avoir visité à Florence la maison de Dante, gardée depuis le treizième siècle). On montre la demeure oii Lafayette logea en 1824. Les catholiques ont bâti une nouvelle cathédrale; mais ils n'ont pas détruit celle qui remonte au temps de Cheverus. Boston encore se rappelle les grands écrivains qui ont résidé chez elle, Emerson, Longfellow, Hawthorne, Bancroft, Prescott, Channing, Agassiz,Lo\vell, Henry James.
Tant de souvenirs authentiques des dix-huitième et dix-neuvième siècles n'empêchent, du reste, aucunement Boston d'être une ville bien moderne, avec des chemins de fer souterrains,^ avec des cars électriques fuyant dans tous les sens, avec tonte l'intensité de la fièvre commerciale au quartier où se concentrent les affaires, avec l'élégance
la plus raffinée dans les régions paisibles et verdoyantes où s'étendent à l'infini les résidences de luxe. Des avenues, des boulevards, des parcs tout semés de villas charmantes, homes anglais de style renaissance et couverts de lierre ou de vigne vierge, pavillons français d'un goût simple et sobre, maisons antiques à colonnade et péristyle grecs, le tout encadré de gazons frais, d'arbres et de fleurs, sans que jamais un mur égoïste prive le passant de contempler ces merveilles, voilà, dans un désordre de description moindre que le caprice du tableau réel, ce que sont les quartiers riches de Boston, comme de beaucoup d'autres villes aux Etats-Unis. D'ordinaire les faubourgs ouvriers reproduisent en moins grand, en plus monotone, ces tentatives d'indépendance, ce constant effort vers le home personnel; et j'aime mieux, lors même qu'elle est de bois ou de briques rouges, la maisonnette parée d'un peu de verdure que nos froids et collectifs bâtiments de rapport. Les villes du nouveau monde ne souffrent évidemment pas la comparaison avec celles d'Europe pour les souvenirs et le pittoresque; Chicago ni Cincinnati ne charment le visiteur autant que Sienne, Aigues-Mortes, Strafford-on- Avon. Mais, d'un point de vue qui n'est peut-être pas à dédaigner, la cité américaine l'emporte de beaucoup comme lieu de séjour pour des hommes vivants.
Ce n'est pas Boston, du reste, qu'il faudrait prendre pour type de la ville banale. Elle garde l'ancienne Maison d'État et le Faneuil Hall, oîi se décidèrent, en grande partie, les destinées de la liberté américaine; et il n'est rien dont elle soit plus fière que de son Old South Meeting House, sorte de chapelle bâtie en 1729 sur l'emplacement de l'église où fut baptisé Franklin, aujourd'hui musée de souvenirs historiques et salle de conférences pour l'enseignement de l'iiistoire locale.
N'insistons pas sur ses édifices modernes, quoique plu-
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sieurs aient grand aîr ; mais rendons hommage à sa Bibliothèque et à son Musée des Beaux-Arts. En fait d'antiquités égyptiennes, grecques et romaines, Boston est aussi riche que la plupart des grandes villes d'P^urope ; elle les égale par sa collection de peintures flamandes, italiennes et anglaises; elle les dépasse presque toutes par la quantité des chefs-d'œuvre qu'elle a réunis des meilleurs peintres français du dix -neuvième siècle. La bibliothèque publique renferme aujourd'hui 750,000 volumes; et elle est aménagée pour en recevoir 1,200,000, sans compter ce qui se lit sur place. Et à ce propos l'on ne saurait trop louer l'idée que nous y voyons suivre d'admettre les enfants à une salle d'où sont bannis tous les ouvrages capables de leur nuire. L'édifice même, qui a coûté douze millions de francs, est d'un goût pur et sévère; mais ce qu'on y admire davantage, après une cour centrale qui rappelle toutes les grâces d'Italie, ce sont les fresques allégoriques du grand hall, peintes par Puvis de Chavannes.
Le nombre des écoles, des académies, des collèges, est à peine croyable ; et ces institutions se partagent presque également entre les deux sexes. Boston est extrêmement fière de sa réputation savante et artistique. Le proverbe est connu, qui fait demander aux gens de New-Yorka Combien valez-vous? « à ceux de Philadelphie: ^ Quelle est votre naissance? » à ceux de Boston : « Que savezvous? r> Aujourd'hui, paraît-il, New- York n'admet plus cette suprématie intellectuelle, mais les Bostoniens la tiennent toujours pour certaine. Le voisinage de Cambridge, qui n'est séparé d'eux qu'administrativement, appuie leur prétention d'un argument peut-être décisif. Là, en effet, s'élève Harvard, la plus ancienne, la plus riche et la plus illustre des Universités de toute l'Amérique.
Par l'ampleur et la beauté de ses édifices, dispersés, à
i'anglaise, dans un immense parc ; par ses revenus énormes ; par la richesse de ses bibliothèques et de ses musées ; par l'excellence de toutes ses installations ; et, d'un autre côté, par la force de son enseignement, l'éclat de ses conférences annuelles, la réputation de ses professeurs, le prestige des grands hommes qu'elle a formés ou accueillis, Harvard laisse une impression qui ne le cède presque pas à celle qu'on emporte d'Oxford oud'Heidelberg. C'est quelque chose de pouvoir, dans ses parcs, montrer la demeure où Longfellow a vécu un demisiècle et l'orme sous lequel Washington, le 3 juillet 1775, reçut le commandement des troupes fédérales...
Malgré l'intérêt d'Harvard, il faut, en ce temps de vacances, nous contenter d'une visite sommaire. Nous verrons ailleurs, et dans un mois ou deux, la vie universitaire d'Amérique. Cambridge n'est-elle pas, du reste, à sept jours de Paris? et qui nous empêchera, une autre fois, de mieux choisir le moment?
En même tfmps que pour la ville la plus intellectuelle des Etats-Unis, Boston passe pour en être la plus imprégnée de culture française. On voit que sa prospérité remonte au temps où nos manières et notre littérature donnaient I»' ton au monde ; fidèle à son propre passé, elle se trouve l'être, du même coup, à la France. Nos revues et nos livres y sont suivis avec attention, et notre langue y est assez comprise pour que, chaque année, un nombreux a-îditoire se groupe autour des conférenciers français appelés à Harvard par une fondation spéciale. II est vrai qu'on y a entendu, pour n'en citer que quelques-uns, des hommes comme MM. Brunetière, Doumic, Edouard Rod et Anatole Leroy-Beaulieu.
Le fait que le catholicisme, assez puissant à Boston pour y compter la moitié de la population (1), ait été développé et comme introduit par un saint archevêque français, Mgr de Cheverus, n'est pas étranger non plus à ce qui nous y reste d'influence et de prestige. Peut-être aussi faut-il tenir quelque compte de ce que plus récemment, il y a une vingtaine d'années, le grand séminaire diocésain fut créé par nos Sulpiciens français, ayant à leur tète ce prêtre de tant de science et de piété, de tant de sagesse et de tact, de tant de finesse, de tant de bonté, qu'était l'abbé Hogan. Né en Irlande, et, de ce chef, plus apte que d'autres à une fondation américaine, il s'était, sans renier sa propre patrie, attaché de tout cœur à la France, où il avait enseigné près de quarante ans avec un rare succès ; et Ton peut dire qu'il avait su se l'attacher ellemême dans la personne de prêtres d'élite : les d'Hulst, les de Broglie et tant d'autres, qui l'avaient eu pour maître au grand séminaire de Paris. — Que les Américains, justement jaloux de leur nationalité, se rassurent biéîi vite; aujourd'hui c'est à un des leurs qu'appartient la direction du grand séminaire à Boston, à San-Francisco, à New-York et à Baltimore. Et que le clergé français ne s'alarme point du changement; il est sûr de trouver le meilleur accueil auprès des supérieurs actuels, et ce lui sera une joie de reconnaître si loin (non, il est vrai, sans quelques adaptations) tout ce qu'ont de meilleur les traditions de Saint- Sulpice.
Le pèlerinage au séminaire de M. Hogan s'imposait à nous, avec le regret de ne l'avoir pas accompli une année plus tôt. Nous y passâmes nos quelques journées de Boston, touchés de l'admirable cordialité qui nous y recevait, et mon compagnon fort heureux d'entendre à nouveau
(1) Le maire actuel, AL Patrick A. Collins, est catholique.
parler notre langue. La moitié des professeurs sont, en effet, des compatriotes. Je n'oublierai pas de longtemps la promenade que je fis avec l'un d'eux, après notre premier repas. J'étais arrivé à la nuit tombante, et sans deviner grand'cliose du paysage parcouru en voiture fermée. Vers les neuf heures du soir nous traversâmes à deux le petit bois du séminaire et, par un superbe clair de lune, nous finies l'ascension d'une colline toute proche. A nos pieds le ciel se reflétait dans un lac formant réservoir d'eau pure; plus loin, alternativement, des taches d'ombre dessinaient les parcs, des lumières marquaient les faubourgs; à la fin s'étendaient, jusqu'à perte de vue, les clartés de la grande ville et les fanaux des navires sans nombre endormis sur les flots de la rade. Devant cet immense panorama, que la nuit imprégnait de mystère, nous échangions nos impressions et nos idées avec la même intimité que si nous nous étions toujours connus; et nous nous savions un gré réciproque d'aimer tous deux, lui par expérience, et moi par suite de l'étude, ce grand et beau pays, cette terre de liberté, de foi et de tolérance, où l'on peut s'aller refaire une àme, aux heures de fatigue morale, comme sur les plages ou dans la montagne on va se refaire des muscles et du sang...