‹ Au pays de "La vie intense."Chapitre 7 sur 47 · MU · texte numérisé non relu

MU

Poésie? Je ne dis pas non; mais réalité aussi, réalité vivante et dont j'eus, le lendemain même, la démonstration en visitant une des paroisses de la ville, dirigée par les Pères Rédemptoristes. Notons, en passant, que, si rien ne s'y oppose, le système d'accorder des paroisses aux ordres religieux semble bien préférable à celui qui leur laisse ouvrir des chapelles indépendantes dans les paroisses de prêtres séculiers.

« \'olre-Dame du Perpétuel Secours » compte dans les 11,000 paroissiens. Je demande combien là-dessus font leurs Pâques. Le Rédemptoriste qui nous reçoit me répond avec étonnement que tout le monde les fait, à part des exceptions infiniment rares ; et il ajoute que les sacrements sont même unanimement fréquentés à la Pentecôte, à Noël et à la Saint-Patrick. La plupart se confessent et communient, en moyenne, une fois le mois ; et Ton est obligé de consacrer aux hommes, aux femmes, aux jeunes filles, aux garçons, des dimanches particuliers, pour rendre le ministère des prêtres un peu moins fatigant. Nous sommes le 3 septembre; le lendemain, premier vendredi du mois, on compte sur 1,500 à 2,000 communions. La semaine suivante, me trouvant à Montréal, dans une paroisse d'égale étendue, celle de Saint-Jean- Baptiste, dirigée par des prêtres séculiers, je demandai combien de personnes avaient pratiqué la même dévotion ce jour-là, et l'on m.e donna un chiffre à peu près semblable.

Au risque de paraître quelque peu obtus, je continue l'enquête auprès de mon Kédemp'oriste : « Combien de fidèles à la messe chaque dimanche? — Mais tout le monde, naturellement, excepté les malades et les tout petits bébés. » Cette fois je me le tiens pour dit, et je « réalise » que d'être catholique, aux Etats-Unis, cela veut dire qu'on pratique le catholicisme.

Chaque fidèle est atteint par l'une ou par l'autre des six associations où se groupe la paroisse. Il y en a deux pour les enfants au-dessous de douze et de seize ans, une pour les jeunes gens et une pour les jeunes filles au delà de cet âge, une pour les hommes mariés et une pour les mères de famille. Comme on possède la liste exacte de tous les paroissiens, si quelqu'un restait en dehors de cette organisation ou manquait la messe du dimanche,

les prêlres s'en apercevraient, iraient le voir et essaieraient de le remettre sur le bon chemin.

L'école catho ique, qui a comme professeurs une laïque et 30 sœurs de Notre-Dame, reçoit 891 garçons et 967 ûlles (1); trois ou quatre cents enfants fréquentent l'école publique, mais font partie des associations au même titre que les dix-huit cents autres.

Les édifices paroissiaux, tous groupés en un bloc, forment une sorte de cité qui ne laisse pas d'être imposante avec sa grande et belle église, son presbytère, son école, ses cercles. Il y règne un confortable parfait, une sorte de luxe simple et solide, qui, sans recherche excessive d'élégance ni rien d'efféminé, respire la dignité, l'aisance, la joie. Partout l'électricité, le chauffage a la vapeur d'eau, produits dans les sous-sols de l'établissement et par là plus économiques. L'amphithétàtre, où se donnent les conférences et les représentations, les salles du club, la bibliothèque, l'installation des jeux, de la gymnastique, des douches, sont vraiment splendides, et je comprends qu'on aime à les fréquenter. Religion, instruction, délassements, ce qui élève la vie et ce qui la peut embellir, les catholiques rencontrent tout dans leur centre paroissial. C'est un retour au moyen âge, mais plus indépendant et sagement adapté aux conditions modernes. Et la comparaison peut se continuer sur un autre point encore : comme, aux vieux âges chrétiens, la cathédrale était bâtie par les peuples, ainsi la construction de l'église et de toutes ses dépendances est uniquement due aux contributions volontaires des fidèles. L'ensemble n'a pas coûté moins de cinq

(1) Xous prenons jos statistiques religieuses dans (e Catholic Dirr, tory de J9 '4, qui donne les chif:res réels de l'année précédente, c'est-à-dire du temps même de notre voyaye. Le Directorij de 1903 attribue ù la même école 798 garçons et 915 filles. Parlout le progrès.

millions de francs, et tout cela a été fait en trente années seulement; les Rédemptoristcs sont venus en 1871, et réglise est de 1876. Or, je le répète, il n'y a que onze mille habitants dans la paroisse, et ce n'est pas un quartier riche. Tout a été payé par de petites offrandes. On voit ce que cela représente de sacrifices et de générosités; mais aussi on devine combien un tel peuple — à qui, du reste, l'on rend compte de l'emploi de ses deniers — est attaché à cette église, à cette école, à ces demeures communes qu'il a décidées et qu'il a payées, disons tout d'un mot, à celte religion qu'il soutient lui-même (1).

De Boston à Montréal nous prenons le chemin le plus court, qui passe par Loivell, Concord, Plymouth, Uells River et Mewport. C'est onze heures de train direct, de quoi satisfaire, et au delà, des gens pressés comme nous le sommes. On nous redit bien que ce serait plus pittoresque d'aller prendre à Albany la route des lacs George et Champlain; mais le sacrifice en est déjà fait. On ajoule qu'au lac Champlain se tient un Summer Meeting, ou école d'été, qui réunit beaucoup de catholiques intéressants des divers Ktats et les plus désireux de s'instruire, — ou d'enseigner. Rien n'est agréable, parait-il, comme

(i) Les Rcdcrnptoristes charjjés de la paroisse sont au nombre de dix. Le presbytère sert aussi de point d'attache à qualrr de leurs confrères voués aux missions et aux retraites. Leur congrégation comprend aux Ktats-Unis 250 membres, presque tous Américains. On leur a confié une mission à Porlo-Hico depuis la cession de celle île par l'Espa^jne. Arrivés à Mayaguez ie 8 décembre 1902, ils y recevaient la charge de 36,000 calboliques dont presque aucun ne pratiquait sa religinn. Le premier mois, ils eurent trois communions; le dernier mois, ils en out eu 700.

la vie d'études et d'honnêtes distractions qu'on mène en commun dans ce ravissant séjour. Je le crois sans peine, ayant fait, une fois comme élève, une fois comme professeur, la même expérience à Edimbourg, et en ayant gardé le meilleur souvenir. Mais, pour jouir de Tintimité de tant de monde (l'école compte six ou sept cents membres), il faudrait bien, sans exagérer, une semaine ou deux. C'est plus que je n'en peux enlever de mon programme sans le troubler à fond; d'ailleurs la dispersion de l'école est commencée. Avis seulement aux compatriotes de France ou d'Europe qui rencontreraient ces iignes. S'ils veulent voir l'Amérique autrement qu'en touristes et s'ils n'y connaissent personne, qu'ils s'inscrivent au Summer Meeting catholique de Champlain ; ils s'y feront des relations nombreuses, et ce leur sera ensuite un jeu de pénétrer où ils voudront dans la vie réelle des États-Unis (1).

A défaut des Adirondacks, notre route nous offre la traversée des Montagnes Blanches ; et les Montagnes Vertes , que nous aurions vues de près adroite, s'aperçoivent de loin sur notre gauche. Toutes ces chaînes sont fort pittoresques, mais n'ont rien qui fasse oublier les nôtres; même au mont Washington, l'altitude n'est que de 1,918 mètres. Pour trouver des sommets sérieux et qui vaillent nos Alpes, il faut aller aux Montagnes Rocheuses, lesquelles commencent à cinq ou six cents lieues de New-York. C'est au faible relief du sol qu'une si grande part des Etats-Unis doit la rudesse de son climat; on n'y est protégé ni en hiver contre l'air glacé du pôle, ni en été contre les courants chauds du golfe du Mexique.

(1) La dernière session, qui était la douzième, a eu lieu du 6 juillet au 4 septembre. — S'adresser to the Office of Catholic Summer School, Cliff Haoen^ iiear Plaltsburg, X. V. Etats-Unis.

Le paysage que nous traversons, durant une journée un peu longue, reproduit en plus grand celui que nous avons vu entre New-York et Boston. Les terres cultivées ne sont guère plus fréquentes, et presque tout encore, sauf l'emplacement et le pourtour de quelques villes industrielles, semble destiné au plaisir des yeux. Seulement les collines sont devenues des montagnes; les parcs, des forêts; et les pièces d'eaux, de très grands lacs. On pense au trajet de Zurich à Coire. Mais les noms sonnent plus pittoresques. Voici le lac Winnipesaukee, Sourire du Grand- Esprit, dont les eaux limpides baignent quarante lieues de rivages couverts de charmantes villas; voici le lac Memphremagog, Belles Eaux, qui s'étend plus longtemps encore entre des rochers, des bois, des collines, et qui, commencé aux Etats-Unis dans le Vermont, ne s'achève que très loin dans la province de Montréal. C'est un des séjours d'été les plus fréquentés de l'Amérique. Que de Yankees et de Canadiens, peut-être, n'ont jamais entendu le nom du Léman, et nous prendraient en grande pitié s'ils se doutaient que nous ignorons le Memphremagog !

La nuit arrive quand nous sortons des Etats-Unis, mais n'empêche point le Canada de s'affirmer à divers symptômes. Quelques stations arborent des noms français; des voyageurs montent, qui parlent notre langue; j'achète un journal du soir, et c'est la Patrie. On y annonce, en lettres énormes, la réception des « deux nations amies » , c'està-dire de la France et de l'Angleterre. Angleterre ou France? France ou Angleterre? c'est bien la principale question qui se pose à nous, lorsque, en pleines ténèbres, nous franchissons le Saint-Laurent, sur un pont de trois kilomètres.

CHAPITKE IV

A Montréal. — Un dimanche avec les Indiens. — La lantijue et l'idée françaises. — Analyse du palriotisme canadien. — Les méchants Iroquois et les bons Sulpiciens — Ottawa. — Le Parlement. — Mœurs canadiennes. — Colonisation. — Un peu de forêt vierge. — Le Sainl-Laurent, les Mille-Iles et le lac Ontario. — Une journée de poésie.

Toujours d'après le principe des sacrifices nécessaires, adoucis par l'espérance de futurs voyages, nous nous résignerons à ne voir au Canada ni les gorges de la Saguenay, ni Québec, la vieille ville française, ni, à plus forte raison, les beautés lointaines des Montagnes-Rocheuses. Comme pittoresque, nous nous contenterons de la partie du Saint-Laurent qui baigne les Mille-Iles et qui, par rOntario, conduit au Niagara. Comme centre d'informations, nous aurons Montréal, la plus grande ville du Canada français, voire de tout le Dominion, et Ottawa» qui en est la capitale politique. Nous essaierons, mais sans succès, d'y ajouter Toronto, la principale cité anglaise. Que si cela ne devait être bien indifférent au lecteur, je dirais aussi que le désir de revoir des amis très chers fut pour beaucoup dans le choix de Montréal comme première et comme principale station. « Le cœur a ses raisons que la raison... » peut quelquefois comprendre. Le moyen de connaître un pays nouveau est de bien choisir ses premières relations, lesquelles en amènent d'autres, qui don-

nent accès sur toute une série. On regarde, on écoute, on interroge, et en peu de temps Ton bénéficie de l'expérience lentement acquise par les habitants ou les immigrés. L'appoint personnel consiste à choisir les témoignages, à les peser, à les contrôler les uns par les autres, à les vérifier, dans la mesure du possible, par l'observation directe.

Pas n'est besoin d'enquête pour se rendre compte de la beauté des sites. Gracieusement étendue entre la colline boisée d'où elle tire son nom et les flots bleus du Saint- Laurent; intéressante comme une ville d'Europe, qu'elle semble être avec son histoire de presque trois siècles; riche, aérée, vivante, confortable comme une ville, qu'elle est bien, de notre âge et du nouveau monde, Montréal constitue sans nul doute un des plus agréables séjours d'Amérique. Le climat en est délicieux et réconfortant, sec l'hiver comme l'été, à peine humide quelques semaines de printemps à cause de la fonte des neiges. Le ciel, en ce début de septembre, y sourit bleu et pur, comme audessus des lacs milanais, et il nous charme d'autant plus que nous sortons de l'atmosphère un peu lourde et brumeuse de la côte atlantique. Mais, de l'avis de tout le monde, la saison froide est ici la plus saine, la plus pittoresque, la plus animée; et c'est principalement de novembre au mois d'avril qu'il fait bon vivre à Montréal.

Mes amis habitent un genre de maison que connaissent bien tous ceux qui ont parcouru les villes anglaises, et leur longue rue Saint-Denis en reproduit le type à mille exemplaires. Une bande de verdure la sépare du trottoir; une porte de côté mène à un entresol et à un rez-dechaussée qui composent un logement à part; un perron (le milieu, prolongé par un escalier intérieur, conduit au premier étage qui, avec le second , forme une autre demeure. Les deux résidences sont si bien isolées que,

me trouvant dans celle d'en haut je fus tout surpris, le deuxième jour, d'apprendre qu'il y avait une famille audessous de nous. « Chacun chez soi " , c'est la traduction du home. Ou la maison n'appartient qu'à un seul ménage, on, s'il y en a deux, comme ici, ils n'ont même pas d'escalier commun. Est-ce pour cela que les Européens, se fiant à d'assez nombreux exemples de Ne\r- York, où la place fait défaut, ont pris l'habitude de dire qu'en Amérique on vit à l'hôtel? C'est si peu vrai, qu'il n'y existe même pas de maisons à appartements ; ou que, du moins, elles y sont encore une rareté. Je me rappelle l'embarras qu'on eut, un jour, à m'expliquer une grande maison de cinq ou six étages qui se trouvait sur notre route, précisément à Montréal : « Ce n'est pas un hôtel, me dit-on; et pourtan* il y séjourne plusieurs familles. En bas se tient un ei. jjoyé chargé de la porte commune et de la surveillance générale; mais, à part cela, chaque ménage vit isolément, avec un personnel distinct. Cependant un même escalier... 55 J'arrêtai là l'explication, ayant déjà vu, à Paris, nombre de phénomènes semblables.

On devine quelle peut être, avec ce système, l'étendue d'une ville de 350,000 habitants. Mais les distances ne comptent pas, grâce au réseau perfectionné des tramways électriques. Pour l'inévitable prix de 5 sous, appelés ici centinSy nous arrivons en quelques minutes au pied du Mont-Royal, et un « élévateur « nous porte sans fatigue au sommet. C'est un des parcs les mieux situés du monde. De son belvédère la vue s'étend sur toute la cité, sur les détours du Saint-Laurent, sur les très vastes plaines que ferment au loin les Adirondacks et les Montagnes Vertes. Si, du parc, on se dirige, par des chemins ombragés de grands arbres, vers le cimetière, on découvre la vallée de l'Ottawa, le lac des Deux-Montagnes, le lac Saint-Louis et

l'ensemble de l'île où Montréal continue son expansion. On n'y sent point de tristesse. Les tombes forment de petits parterres; des routes serpentent, où l'on se promène à pied, en voiture, comme dans tout autre jardin public. Et, au fond, n'est-ce pas de la sagesse chrétienne? Pourquoi voir dans la mort, au lieu d'une simple phase de notre destinée, l'irrémédiable catastrophe?

Le panorama de Montréal nous en paraît plus intéressant que la visite détaillée, et de celle-ci je ferai grâce au lecteur, malgré la conscience que je mis à voir la cathédrale, Notre-Dame, le grand et le petit séminaires, l'université Laval, toute française, l'université Mac Gill, au système anglais, et divers autres monuments, églises ou institutions.

Les amis qui m'ont reçu ne manquent pas de m'offrir l'émotion classique des rapides de Lachine, les plus courts (ils n'ont que trois milles), mais les plus rudes qu'offre le Saint-Laurent. Chaque matin et chaque soir, le chemin de fer et le tramway, en canadien char et petit char, amènent au bourg de Lachine des touristes curieux de sensations. On prend le steamer qui fait le service régulier depuis Toronto, et Ton altend son petit danger. Bientôt le navire approche des rapides ; il lui faut accomplir une descente de quarante-cinq pieds entre des rochers à fleur d'eau. La chute, heureusement, se partage en plusieurs tourbillons; mais le passage de l'un à l'autre ne laisse pas que d'être « excitant » . Plonger trois ou quatre fois de suite sans presque se redresser, pendant qu'autour de soi les eaux écument sur des récifs, voilà qui pouvait autrefois donner de sérieuses inquiétudes malgré l'habileté des pilotes indiens. Mais depuis longues années cela manque d'accidents; et il y a un peu de ridicule à s'y exposer ainsi sans motif avec l'espérance qu'ils ne se produiront point. Il s'en faut, cependant, que je regrette les quelques

heures de cette expédition. Rien de plus majestueux que le coucher du soleil par où elle se termine. D'un coté, le Saint-Laurent fait une sorte de lac rouge; de l'autre, Montréal dresse en silhouettes noires les navires de son port, les murailles de ses docks, et les clochers d'innombrables églises où sonnent les Angélus. Le crépuscule s'emplit de beauté, de douceur, de religion, de sérénité. C'est là que je commence à aimer le Canada. Chaque pays a une àme; tant qu'on ne l'a pas sentie palpiter en soi, on ne le comprend pas. L'àme canadienne, à laquelle j'avais peur de rester réfractaire, pénètre dans mon àme ce soir. Le Canada est la région des lacs immenses, des forêts vierges et des neiges sans fin. Son fleuve est le roi des fleuves. Ses espaces sont illimités. Il touche au pôle inerte, à l'Amérique exubérante, à l'Océan qui baigne l'Europe, à l'Océan qui baigne l'Asie. Aux mondes surpeuplés il offre gratuitement ses territoires neufs, et l'avenir est sien. L'avenir est sien, et cependant c'est lui qui garde, comme un bon génie, le trésor traditionnel d'un vieux pays appelé France; que dis-je? par ses restes de peuples primitifs, il fait rêver aux siècles sans histoire. Le Canada, pour l'esprit et pour les yeux, est le pays des grands horizons.

Si l'on voulait errer dans les glaces du Nord, dans les forêts de l'Est et du Centre, dans les montages de l'Ouest, on rencontrerait, fort nombreux encore, des Esquimaux, des Algonkins, fidèles à leurs anciennes conditions de vie. Le Canada, aujourd'hui, renferme plus de cent mill Indiens — pour leur garder ce nom, d'ailleurs trè impropre, mais que l'usage impose (1). Si le plus grand

(1) Le Statistical Year-Book of Canada for 1902, publié à Ot-

nombre sont encore à l'état sauvage, certains groupements, bien protégés par les pouvoirs publics, s'adaptent peu à peu aux habitudes civilisées. Mon loin de Montréal, dans un village nommé Caughnawaga, se trouve une importante réserve d'Iroquois. A mon désir d'y faire une visite, mes amis cèdent d'autant plus volontiers qu'euxmêmes n'y sont jamais allés. Nous prenons le train de neuf heures un dimanche matin, et, vers les dix heures, descendus à une simple halte, nous commençons à chercher nos sauvages. Un assez mauvais chemin nous conduit, par des champs de légumes (1), aux abords d'un village banal, où s'espacent, entourées de jardinets, des maisons qui rappellent assez bien la plus vilaine banlieue de Paris. Est-ce Caughnawaga? est-ce le Bas-\îeudon? Tout est fermé. Les rares enfants qui apparaissent ici ou là s'éloignent quand nous approchons. Nous supposons que c'est l'heure de l'office et pensons à demander l'église. Mais à qui, et dans quel langage? Fermement résolus, et pour cause, à ne pas dire un mot d'iroquois, nous abordons en français la première personne que nous rencontrons. Elle nous répond en anglais qu'elle ne comprend pas. On s'explique alors, et sur ses indications nous nous

tawa en 1903, donne exactement le chiffre de 108,112 Indiens dont 20,983 pour la province d'Ontario, 10,8'ii'2 pour celle de Québec, 24,676 pour le Maniloba et les terriroires du Xord-Ouest. I.e chiffre était de 99,361i' en 1897. Par un phénomène très rcmaiquable et exceptionnel (s'il n'est pas simplement l'effet d'une statistique plus rigoureuse), le nombre des Indiens aucjmente chaque année dans des proportions assez faibles, mais constantes.

(1) Les Iroquois de Caughnawaga vivent de l'exploitation du petit domaine qui est coucédc à chaque famille, de la pari de jouissance qui leur revient sur ce qui reste de terres communes, enfin du salaire que gajjnent quelques hommes en travaillant aux fabriciues de Lachine. Ce dernier trait est fort récent et regardé comme d'un bon augure.

rendons à la messe. Le prêtre en est à la préface. Nous tâchons, le plus discrètement possible, de trouver des places, et me voilà sur un banc entre deux dames fort recueillies. Leurs vêtements sont de paysannes endimanchées, mais leurs figures me semblent du plus pur iroquois. Tout heureux de cette constatation, je fais taire, pour le présent, ma curiosité, et je m'unis à la prière commune. Une fois de plus, je savoure la joie profonde, étant catholique, de retrouver partout ma religion, la seule universelle, telle ici qu'à Paris, à Cologne, à Rome, telle qu'elle renaît en Angleterre et en Norvège, qu'elle subsiste en Palestine où elle prit naissance, qu'elle se répand en Australie avec le progrès du monde. Et quand, soudain, l'assistance à demi sauvage qui m'entoure élève sa voix pour les chants liturgiques, peu m'importe le son inconnu et rude des syllabes prononcées ; je sais que les mots traduisent une pensée qui est mienne, que ces accents de louange et d'amour s'adressent au même Dieu que j'adore. Et il me plaît qu'ils chantent en leur langue incompréhensible; notre communion de prières ne m'en paraît que plus haute et plus idéale.

Nous sortons de la grand'messe mêlés à la foule. Nous la trouvons nombreuse, et cependant quelqu'un nous dit que la moitié de la paroisse est allée en pèlerinage à Sainte-Anne de Bellevue. Les costumes sont ceux qu'on porte chez nous, avec des couleurs un peu plus voyantes, des tons un peu plus criards ; mais heureusement les physionomies ne déçoivent pas notre attente. Si presque partout on devine le mélange des sangs, il n'est pas de figures qui ressemblent tout à fait aux Européens, et plusieurs répondent sans nulle atténuation au type classique de leur race : cheveux noirs et rudes; pommettes et nez saillants ; lèvres minces; teint cuivré de rouge et de vert; mais surtout, dans les yeux enfoncés sous un front étroit,

des pmnclles énormes et luisantes comme des escarboucles. C'est par l'expression des yeux que volontiers je classerais les hommes. Tant que les Iroquois conserveront un tel regard, ils seront autres que nous. Dans celte foule plutôt laide, je distingue une jeune fille d'une étonnante beauté: taille harmonieuse, figure douce et fraîche, les yeux modestement baissés. Soudain elle me regarde; la voilà transformée en Indienne féroce ! Combien de siècles de christianisme seront encore nécessaires pour adoucir ces terribles natures, et dureront-elles assez pour se fondre en nous? Mille et mille ans de vie errante dans la foret vierge ont incrusté jusqu'au fond de l'àme, dans toutes les fibres du corps, la sauvagerie indélébile.

Peut-être, et je le souhaite de tout cœur, peut-être me suis-je Irompé. Après le repas que nous prenons chez le missionnaire en unissant nos provisions et son déjeuner, nous faisons avec lui visite h quelques familles. On nous reçoit aimablement, on nous répond avec politesse ; on nous montre les pauvres meubles, les chromos encadrés, les objets fabriqués pour vendre, et on nous laisse approcher des enfants. Cependant, je ne me sens pas à l'aise. Ce rôle de curieux est pénible et lourd ; je crains d'être indiscret ; je revois les yeux fauves.

Apercevant dans la rue une fillette d'une dizaine d'années qui mène son petit frère par la main, je laisse ma compagnie et marche pour les rejoindre. Ils se laissent aborder s.'uis effroi; nous échangeons quelques mots d'anglais et quelques sourires. La situation se détend.

Elle va devenir excellente, si j'en juge aux avances que me fait à l'improvisteun grand diable d'Iroqnois qui arrive entre trois jeunes gens des Etats-Unis. « Hnnjour, mon savant confrère! » s'exclame-t-il en me fendant sans façon la main. Très intéressé, j'accepte son s/ia/ie hamh et je lui retourne son étrange salut, u Moi, Big John; ces savants

confrères, des Américains. Et toi? » Je lui réponds en me présentant comme Français de Paris, ce qui produit son petit effet.

Les jeunes gens, qui ont sans doute épuisé les conversations du grand Iroquois, m'en abandonnent la complète jouissance, a Toi Français? Moi speak français », commence-t-il sans souffler; et le voilà qui, dans la plus étonnante mixture de notre langue et de l'anglaise, me raconte son histoire. D'abord il a vu la Quee?i ofEngland, et c'est vrai : " // is true, Big John pas blaguer. » La reine lui a donné elle-même son portrait, avec signature, sa propre signature de reine. Il a été pilote des rapides du Saint-Laurent. 11 a été emmené en Angleterre, je ne comprends pas bien pourquoi, ni en quelles circonstances ; à ce qu'il me semble, quand il était jeune et comme champion de jeux ou de courses. On l'a conduit à Windsor, et ce qu'il répond à deux ou trois demandes que je lui fais à ce propos prouve que c'est réel : " Big John pas blaguer. « La reine lui a touché la main, oui, cette main! oui la reine! Aussi, quand il est revenu, lui modeste, mais lui faire grands discours aux autres Iroquois. C'est bien dommage que sa femme soit absente, retenue auprès d'une de ses filles malades; sans cela, il conduirait chez lui ses savants confrères. D'ailleurs on lui a offert 250 piastres pour le portrait de la reine, et il n'a pas voulu le donner. Ce sera pour ses enfants quand il sera en paradis, « parce que, si Big John ne va pas en paradis, il y en a bien d'autres qui n'iront pas, n'est-ce pas, mon savant confrère? — Bien sûr, mon savant confrère. » Et du coup, je perds mon sérieux. Où a-t-il pu prendre ce titre baroque? Dans quel discours, aux portes de quel congrès, l'a-t-il saisi au vol et fixé en sa tète comme la marque distinctive des gens bien élevés?

Big John, à tort, prend mon rire pour du scepticisme.

u Viens to home. Montre à toi portrait de la Queen; Big John pas blaguer. " Aucune proposition ne pouvait me plaire davantage, et je l'accepte, tout en protestant démon

entière confiance. Seulement, avec le portrait, je voudrais voir autre chose : ^ Tu n'es pas allé chez la reine dans ce costume-là? — Of course, non. — Tu avais ton costume d'Iroquois. — J'avais. — Tu l'as encore? — Ihave. — Tu vasmele montrer? — F-es, mon savant confrère. — Tu vas le mettre devant moi? — Si plaisir à toi . « Et ce disant, nous atteignons la maison de Big John. Je n'en ai pas vu dans tout le village qui soit si mal tenue; mais soyons indulgents, sa femme est absente. Big John se précipite pour chercher le portrait; il ne le trouve pas. Il fouille tout, bouleverse tout, mais inutilement. Sa déconvenue fait peine : u Big John pas blaguer! î) répète-t-il à maintes reprises, et c'est toutjuste s'il ne pleure pas. Je le console de mon mieux; je lui dis que je ne mets point sa parole en doute; je suis sûr « qu'il ne blague pas « , qu'il a réellement le portrait de la reine, mais j'en ai déjà vu plusieurs et je ne regretterai rien s'il me montre son beau costume. D'un bond il monte au grenier; au bout de deux minutes, je le vois redescendre avec son haut bonnet à plumes et son justaucorps étincelant de paillettes et d'ornements variés. Il se redresse fièrement : son regard, le mouvement de ses lèvres, tout marque les distances; je me sens très petit garçon et je vois bien que ce n'est plus le moment de le traiter de confrère, moi pauvre « face pâle >> . En vain Big John a repris son paletot et son chapeau de paille; le courant de sympathie est interrompu ; nous nous quittons très poliment, mais ce n'est plus l'amitié de tout à l'heure.

Je rentre à l'église juste pour l'heure des vêpres. Par un privilège spécial aux missions de Caughnawaga, de Saint- Kégis, d'Okaet d'Oneida, elles sont chantées en iroquois;

G8 AUPAYSDELAIIEINTENSE

mais c'est un privilège que nos oreilles n'apprécient guère. Je n'ai jamais rien entendu d'aussi dur, d'aussi monotone que ce pauvre idiome; il semble n'enfermer qu'une dizaine de sons, dont les trois quarts de gutturaux et le reste en nasales.

Après les vêpres, nous visitons en détail l'église. Elle est grande, jolie, bien entretenue; on s'y croirait, dis-je au missionnaire, dans une paroisse de canton français. Il me répond qu'elle fut, en effet, bâtie par les Français au dixseptième siècle, et que le maître-autel, dont les boiseries fort belles, encore qu'un peu lourdes, attirent notre attention, fut envoyé de Paris au nom de Louis XIV. Xous ne nous attendions guère à trouver ici des souvenirs du grand roi. Un souvenir d'autre genre, mais aussi intéressant, nous est montré dans la sacristie. C'est la ceinture symbolique qui fut envoyée aux Iroquois encore païens par une tribu déjà convertie, à la fois comme un signe d'alliance et comme exhortation à embrasser le christianisme : une croix représente la doctrine véritable ; de baroques dessins en zigzags représentent les ruses du démon auxquelles on se doit soustraire.

Enfin, comme nous allions prendre congé, le missionnaire nous montre un portrait de M. et de AI™* Botrel, qui sont venus au Canada cette année même et qui, ayant d'avance annoncé leur visite à Caughnawaga, y ont été reçus en grande pompe. Les Iroquois, charmés de leurs belles voix, leur ont attribué des noms expressifs et qui se lisent au bas de la photographie : -t Au cher curé de Caughnawaga et à ses braves et accueillants paroissiens. Souvenir de Rohatico et de Ouikourico (1). » A cette dédicace le poète breton a ajouté : « Vive Dieu! vive la patrie! »> et le qua-

(1) Le premier de ces noms signifie la Douce, et le second, Celui qui chante bien.

U1MEVIS1TEAUCA\ADA 69

Irain suivant, qui ne vaut pas ses meilleures ballades :

Bien souvent avec ina » bourgeoise

Je parlerai du Canada

Et de la Réserve Iroquoise

Qui m'attend à Caughnawaga.

La journée s'avance. Nous passons en bac le large Saint- Laurent, et un u petit char » électrique nous reconduit à Montréal. J'arrive en retard chez les Sulpiciens de Xotre- Dame, où je dois dîner. L'accueil n'en est pas moins alTectueux. On s'intéresse à nos impressions de Caughnawaga, et plusieurs vicaires, d'âge respectable, me parlent du temps qu'ils ont passé jadis dans les missions d'Iroquois tout à fait sauvages. Ma rencontre de Big John rappelle à un vieux prêtre le souvenir que voici : u Vers 1860, peu de temps après une visite que le prince de Galles avait faite au Canada, j'arrivais à un campement non loin de Toronto, lorsqu'un des chefs sauvages se mit à courir au-devant de moi et à me crier avec des gestes frénétiques : « Rakeniy « Queen son garçon raksatio, akwa raksatio^^ , c'est-à-dire: « Mon père, le garçon de la reine est un bon garçon, un (« très bon garçon. » Le prince avait serré la main à ce brave sauvage. » Mais ce qui me frappa le plus, dans le récit du missionnaire, fut ce qu'il m'affirma de la profonde fierté de race qu'éprouvent les Indiens. H voyait encore l'un d'entre eux, converti cependant au catholicisme, se dresser menaçant devant lui, un jour qu'il lui avait fait des reproches très vifs, et s'écrier d'un ton de suprême orgueil : « Tu oublies que je suis un Sauvage! « Mais, à vrai dire, où est le peuple qui ne se croie pas le premier du monde? Je ne l'ai trouvé ni chez les Arabes ni chez les Lapons ; je ne l'ai trouvé ni en Allemagne ni en Italie, ni en Norvège ni en Kspagne, ni en France ni en Angleterre. Je ne l'ai pas trouvé à Washington,

Si intéressants qu'ils nous apparaissent, les Iroquois ne tiennent cependant pas, au Canada, la toute première place. A qui appartient-elle? A l'élément français ou à l'élément anglais?

La question, il ne faut pas nous le dissimuler, ne se poserait même point si l'on regardait l'ensemble du Canada. Des neuf provinces, en comptant pour une les territoires du nord- ouest ; des neuf provinces qui forment le Dominion, une seule, celle de Québec, est en majorité composée de Français; et sur les 6 millions d'habitants de la colonie totale (1), ce n'est pas plus du tiers qui parle notre langue. La fécondité justement vantée de nos compatriotes d'outre-mer ne suffît pas à lutter contre l'immigration irlandaise, anglaise et américaine. La ville de Québec et presque toutes les campagnes du bas Canada nous restent bien acquises ; mais à Montréal déjà les Français ne jouissent plus que d'une faible avance; et à mesure qu'on se dirige vers l'ouest, on se sent davantage en pays anglais. Dans la province même de Québec, pour être les plus nombreux, nous ne sommes pas en toutes choses les plus influents. Si, par exemple, les carrières libérales sont nôtres, ce n'est pas nous, en général, qui sommes à la tête des plus grandes entreprises, surtout lorsqu'elles exigent d'importants capitaux. Xotre langue n'est pas comprise de tout le monde, les Anglais refusant de l'apprendre, tandis que la leur est, en ville du moins, d'un usage universel. Le vieux curé de ma paroisse qui,

(1) Exactement 5,371,315 dans le recensement de 1901. Le chiffre était de 4.833,229 en 1891 et de 4.324,810 en 1881. Vax 1901, la province de Québec avait 1,048,898 habitants contre 1,488,535 en 1891 et 1,359,027 en 1881.

par exception, ne la sait point, convient que c'est une grande gène pour son ministère, et il s'estime fort heureux que ses vicaires ne soient p;is dans le même cas. Presque tous les enfants de parents français parlent anglais sans difficulté.

Est-ce à dire que la langue française soit en danger de disparaître? Non pas; mais, ce qui est fort remarquable, elle se maintient par un effort conscient, bien plus que par le jeu des lois naturelles. La race française au Canada veut parler français ; et rien, heureusement, ne fait prévoir que là-dessus elle change d'avis. On trouverait une ferme expression de cette volonté dans une poésie que pubh'ait, il y a peu de temps, Ve\ce\\en\e Revue ca?iadienne (1) et qui a pour titre : Notre langue.

Un jour, d'âpres marins, vénérés parmi nous, L'apporlèrent du sol des menhirs et des landes, Et nos mères nous ont bercés sur leurs genoux Aux vieux refrains dolents des ballades normandes

Nous avons conservé l'idiome légué Par ces héros quittant pour nos bois leurs falaises, Et, bien que par moments on le crût subjugué. Il est encor vainqueur sous les couleurs anglaises.

Et nul n'osera plus désormais opprimer Ce langage aujourd'hui si ferme et si vivace. Et les persécuteurs n'ont pu le supprimer. Parce qu'il doit durer autant que noire race.

Le catholicisme, par le fait même qu'il groupe étroitement ses fidèles et qu'il continue à user du français dans ses relations avec eux, dans les prédications, dans les catéchismes, dans les livres de prières, dans l'éducation des séminaristes; le catholicisme favorise beaucoup celte vita-

(1) Nfuméro de novembre 1902, Notre latigue^ par M. Chapaian.

lité de notre langue. Qi^and les statistiques nous disent qu'il y a au Canada deux millions de catholiques, nous pouvons, approximativement, et défalcation faite de la population irlandaise, prendre ce chiffre pour le nombre d'habitants qui parleut français. Et en même temps qu'il maintient l'idée et la langue françaises dans le Canada oriental, où elles sont établies depuis trois siècles, le catholicisme est à peu pressent à les faire pénétrer dans l'Ouest. Là encore la France est représentée par ses prêtres et ses religieux. Dans la province archiépiscopale de Saint-Boniface, qui comprend, avec le diocèse du même nom, les diocèses suffragants de New, -Westminster et de Saiiit- Albert, puis les trois vicariats apostoliques d'Athabaska, de Mackensie et de Saskatchewan, c'est-à-dire, en somme, dans tous les territoires neufs, les six évêques sont membres d'une congrégation française, celle des Oblats de Marie-Immaculée, qui naguère desservait le sanctuaire du Vœu national à Montmartre, et qui a été dissoute par la loi de 1901. Parmi les congrégations françaises qui propagent au Canada notre influence en même temps que le catholicisme, nous citerons : les Basiliens, établis à Toronto au nombre de plus de 50 ; les Pères du Saint- Sacrement, établis à Montréal au nombre de 68; les Dominicains de la province de Paris, rtablis à Saint- Hyacinthe, à Ottawa et à Montréal; les Eudistes, à Halifax; les Franciscains de la province de France, à Montréal; les Pères de la Compagnie de Marie, dans les archidiocèses de Montréal, de Kingston et d'Ottaaa; les Chanoines réguliers de l'Immaculée-Conception, qui ne possèdent pas moins de 16 maisons au Canada; les Sulpiciens, fixés à Montréal depuis 1657 et chargés de deux grandes paroisses en même temps que des séminaires, oiî ils instruisent Î290 étudiants de théologie, 110 étudiants de philosophie, 380 élèves de l'enseigne-

ment secondaire; les Clercs de Saint- Viateur, qui ont, dans leurs divers établissements, jusqu'à 5,600 élèves; lés Frères de Saint-Gabriel, avec 1,150 élèves; les Frères de Ploërmel, avec 12 établissements; les Frères de la Congrégation de Marie, qui sont à la tète d'écoles à Winnipeg et à Saint-Boniface; les Maristes, qui dirigeât des collèges dans les diocèses de Montréal, Québec, Chicoulinii, Saint-Hyacinthe et Valleyfield. \ous ne parlerons pas des congrégations de femmes, encore plus nombreuses. L'énumération paraît suffisante. Si nous ajoutons que tous ces ordres, à l'exception des Sulpiciens, sont maintenant supprimés en France, où ils avaient leur maison mère, on en déduira sans peine la diminution d'influence et de prestige qui en résulte pour nous dans le Canada. 11 est toujours parlé du dommage qu'une telle politique nous cause en Orient; cette fois, il s'agit de contrées bien autrement importantes, et qui, si elles présentent moins de souvenirs dans le passé, voient s'ouvrir devant elles un splendide avenir de prospérité. Xous ne perdons pas ici que de la gloire ; nous y perdons de la vie.

Il est un autre point de la question que j'ose à peine toucher, tant il est délicat, tant il est douloureux. Que pense de nous, que pense de notre politique antireligieuse le Canada si catholique? Ayons le courage de le dire comme nous l'avons vu de nos yeux et entendu de nos oreilles : les Canadiens s'étonnent, s'indignent, se détachent de nous. Et quand, devant leurs blâmes, j'essayais d'excuser la France en la distinguant de son gouvernement, ils me fermaient la bouche de cette réponse, que je devais être aussi condamné à entendre de tous les catholiques des Etats-Unis : «Son gouvernement? La France le supporte! » Plaise à Dieu que ces sentiments d'amertume disparaissent bientôt, eux et la cause d'où ils pro-

viennent ; mais, s'ils duraient de trop longues années, c'en serait fini de l'amour des Canadiens pour « le vieux pays » . Peut-être, dans l'histoire, ils vénéreraient encore une France disparue ; m.ais aux Français qui leur feraient visite, ils ne poseraient plus la question touchante : « Quelles nouvelles de chez nous? ^ et, si jamais des heures revenaient comme celles de la guerre prussienne, on ne verrait plus l'émotion s'emparer de chaque village dans la province de Quéhec, y susciter des souscriptions et des demandes d'engagements pour la France en péril (l).

Il faut savoir pourtant que, même s'ils nous conservent leur sympathie en ce moment bien hésitante, les Canadiens français n'en resteront pas moins de loyaux sujets de la couronne britannique. L'œuvre est accomplie, que devaient opérer le nombre, le temps, la nécessité, et, disons-le aussi, le régime libéral dont jouissent les colonies de l'Angleterre. Et si un jour, qui n'est pas proche, les Canadiens devaient rompre le lien qui les attache à ce dernier pays, ce ne serait sûrement pas dans l'idée de revenir à nous. En ce cas, paraît-il, quelques-uns s'adjoindraient volontiers aux Etats-Unis, qui ne s'y refuseraient

(1) Dans le même numéro de la Renie canadienne^ où nous avons trouvé la poésie en l'honneur de la langue française, il faut lire ce début d'un grave article de M. Alph. Gagnon, Autrefois et aujourd'hui : » Des événements politiques qui arrivent aujourd'hui dans le vieux pays de nos ancêtres, il en est qui nous font l'effet d'un mauvais rêve, et nous nous demandons, habitants de l'Amérique, si des excès d'absolutisme comme ceux qui viennent d'avoir lieu peuvent encore se reproduire au vingtième siècle ciiez un peuple réputé intelligent et soi-disant libre, bien que nous sachions (jue nos cousins de l'autre côté de l'eau, depuis longtemps, vivent dans un malaise perpétuel, en proie à d'affligeantes luttes intestines, parlant sans cesse de liberté et d'égalité, sans doute parce qu'ils ne jouissent ni de l'une ni de l'autre. »

pas ; mais la très grande majorité, l'unanimité morale, serait pour l'indépendance. Anglais et Français, nous sommes pour eux les « deux nations amies ^ , ainsi que j'ai eu l'occasion de le constater dans les discours, les toasts, les articles, que provoquait, à Montréal, durant mon séjour, la rencontre de représentants de nos deux marines; et nulle part, certainement, comme le disait un important journal, le rapprochement franco-anglais n'a produit plus de joie que « sur cette terre libre du Canada où la France a laissé de si profonds souvenirs, où l'Angleterre compte de loyaux sujets (1) " . Mais les Canadiens ne confondent leur pays ni avec la France, même l'aimant comme une aïeule, ni avec la Grande-Bretagne, même s'ils la respectent comme une reine; au-dessus de l'une et de l'autre, comme il est naturel, ils placent leur propre contrée. 11 n'y a, au Canada, qu'un vrai patriotisme : le patriotisme canadien.

Si on voulait l'analyser, on le trouverait, par l'effet même des circonstances, extrêmement complexe. Les habitants d'origine anglaise, que j'ai peu observés du reste, semblent dévoués à peu près également au Canada en général et à leur province en particulier, surtout dans l'Ontario, qui a déjà certaines traditions; ils ne sauraient, d'autre part, hésiter dans leur loyalisme envers l'Angleterre. Pour les Franco-Canadiens de la pro vincc de Québec, les plus intéressants à nos yeux, il n'est pas douteux que la patrie véritable, ce soit leur province elle-même, avec tout ce qui s'y garde de fidélité à leur langue, à leur religion, à leurs traditions. Autour de ce sentiment, le premier de beaucoup, on en remarque trois autres qui coexistent sans lui ressembler ni se ressembler entre eux. Par intérêt bien entendu et par amour de

(1) La Patrie de Montréal, 9 septembre 1903.

76 AU PAYS DE LA VIE lIViTEMSE

l'indépendance, nos Canadiens tiennent à leur fédération avec les autres provinces, et il leur plaît que le Dominion fasse figure de nation. Par devoir et raison, ils reconnaissent l'Angleterre comme suzeraine, et comme suzeraine aujourd'hui bienfaisante; ou, pour parler plus exactement, ils se trouvent fort bien d'appartenir au puissant Empire britannique, comme partie d'ailleurs libre et égale en droits à chacune des autres. Par scrupule de fidélité, par fierté de race, par poésie, par survivance plus ou moins consciente de toutes sortes d'influences subtiles, généreuses et ennoblissantes, ils gardent le culte idéal de la France; de la France d'autrefois, dont ils se croient, non sans motif, autant que nous les héritiers; de la Fiance d'aujourd'hui, qui les étonne, les inquiète, les effraie, et cependant, même pour eux, est encore la France. On dirait de ces villageois honnêtes et un peu rudes s'informant toujours avec intérêt des brillants cousins qu'ils ont à Paris, et qui, sans doute, ont plutôt mal tourné, mais restent pourtant de la famille (1).

(1) Sur les vrais sentiments des Canadiens Irançai* je ae sais si l'on trouverait un document plus sincère ni plus ioslriictif que le discours prononcé le 27 avril 11)02 par AI. Henri Bourassa, et reproduit dans la Revue canadienne du mois de juin suivant. Eu voici quelques phrases :

tt Nous devons fidélité à la couronne britannique... Notre fidélité à l'Angleterre ne peut et ne doit être qu'une affaire de raison... Nous devons chercher tous les terrains communs où il nons est possible de donner la main à nos concitoyens anglais sans faillir à noire dijjnité et à notre individualité nationule. Résistons fermement à l'absorption politique du Canada dans l'Empire et à l'exlinction de notre nationalité au Canada. Respectons la loi que nous avons jurée à l'Angleterre et à la majorité anglo-canadienne. C'est le meilleur moyeu de leur faire respecter leur propre parole... Devons-nous être des Français au Canada ou des Canadiens d'origine française? Je ne conçois pas qu'on paisse hésiter un instant à répondre que nous devons rester esseutiellement Canadiens... Notre amour pour

La conviction que le Canada est et devient de pins en plus un pays distinct, une patrie, me confirme dans le dessein qne j'avais formé d'en aller voir la capitale politique. Si je n'écoutais que les sentiments, Québec l'emporterait; et c'est là que se dirige, pour ne me rejoindre qu'à Washington, mon compagnon de route, triste comme moi de la séparation, mais heurenx de s'attarder où l'on parle français. J'estime qu'Ottawa, du reste un peu moins connue de nos compatriotes, m'instruira davantag^e. D'autre part, elle ne me détournera pas de la direction qu'il est temps de prendre vers le Niagara et vers les villes centrales des Etats-Unis.

Trois ou quatre heures sur leCanadtan Pacific me jiOTieraient directement de Montréal à Ottawa. Mais tout le monde me conseille de faire à mi-chemin une étape àOka, station très pittoresque de Sulpiciens et d'Iroquois sur le lac des Deux-Montagnes. Je vais donc, en compagnie d'un

la France est léf^itime et n.Ttiirel : il peut et doit être réel, profond et durable; miis il doit rester platonique; et surtout il ne doit jamais nous faire oublier nos devoirs envers nous-mr-mes et ceux que les circonstances de notre histoire et de notre situation actuelle nous imposent... \ous devons être Français comme les Américains sont Anglais. Xous devons conserver et développer chez nous les instincts, les traditions et rintellectualité que notre origine nous a légués; mais nous devons concentrer notre allégeance politique et nos aspirations nationales sur le sol du Canada. »

Sous ce litre : Xos Cousins d'outre-mer, M Alpb. (ia,f]iion écrit dans la Revue canadienne de décembre 1901 : » Faisons notre profit du conseil que l'Iionoiablc premier mini.stre d'Ontario donnait, ces jours derniers, aux jeunes f{ens qui l'écoulaient : « \nns « nous (levons d'abord à notre province, en second lieu au Canada, « cl enfin au grand empire dont nous faisons partie, t Tout cet article serait à citer.

78 AUPAYSDELAVIEIIVTEÎVSE

aimable professeur du petit séminaire, m'embarquer, à Lachine, sur le Saint-Laurent, un peu au-dessus des Hapides, qu'aucun bateau ne pourrait remonter ( l ) . Par une superbe matinée, nous traversons le lac Saint-Louis, qui n'est qu'un élargissement du fleuve, et, arrivés au confluent d'un bras de l'Ottawa, nous bifurquons sur cette rivière. Elle a vite fait de nous mener au lac des Deux- Montagnes, qu'elle alimente elle-même en très grande partie, et il n'est pas onze heures lorsque nous touchons Oka. Dès avant le déjeuner, nous pouvons faire un tour dans les bois qui bordent de très près le village.

Les Sulpiciens, à qui ils appartiennent, ont renoncé à en tirer aucun parti, impuissants qu'ils se trouvent à les défendre contre les ravages des Iroquois. C'est réellement, comme on me le dit et comme je le constate, de la forêt vierge en pleine civilisation. Il faut principalement attribuer une telle négligence au peu de valeur du bois dans un pays où il surabonde; mais on doit ajouter que les Iroquois d'Oka, en dépit de leurs coutumes et de leurs logements, sont restés à demi-sauvages et professent aussi peu de respect que possible po(ir l'indulgence des seigneurs de l'endroit. Si jamais quelque brave Yankee s'établit dans leur voisinage, ils auront sans doute bientôt fait d'adopter d'autres manières. Aujourd'hui tout leur rêve semble être de rendre la vie dure à l'honnête congrégation. La plupart sont devenus protestants, et Saint-Sulpice a même eu, cette année, la tristesse de leur voir bâtir un temple sur un terrain lui appartenant. Il faut dire qu'à leur tête est un apostat, autrefois distingué par les prêtres à cause de son intelligence et élevé gratuitement au petit séminaire. Son cas mérite d'être cité comme exemple

(1) Les paquebots qui ont passé les Rapides reviennent à Lacliine par la voie d'un canal.

d'atavisme. Jusque vers l'âge de seize ans, il avait donné à ses maîtres toute espèce de satisfaction pour le travail et la piété. Mais un jour qu'on était allé en promenade de Montréal à Caujjhnawaga, ayant vu à Thorizon les montagnes d'Oka, il entra dans une agitation indescriptible, laissa ses camarades, grimpa sur un arbre élevé et y resta longtemps cà contempler le pays natal. Deux ou trois jours après, il quittait sans rien dire le pelit séminaire et s'enfuyait chez lui, poussé par l'invincible attrait de la vie primitive. J'ai de même entendu les Norvégiens du Nord affirmer qu'ils ne réussissent pas à garder au delà de l'adolescence les petits Lapons auxquels ils ont fourni jusque-là du travail et qui semblaient d'abord s'attacher à leurs bons traitements, au bien-être, à une vie de tous points meilleure.

Les méchants Iroquois ne m'empêchent point de passer une heure des plus agréable dans la compagnie des bons Sulpiciens. Quiconque a eu le bonheur d'être élevé dans un de leurs séminaires est toujours accueilli par eux en enfant de la maison; et je me sens là bien en famille. Après le rep;ïs, une voiture nous mène par des semblants de chemins verts, et toutefois sans perdre complètement l'équilibre, jusqu'à une faible distance du Calvaire, l'une des deux montagnes d'oii le lac tire son nom. Comme les arbres l'emportent décidément sur l'herbe jus(|u'au milieu de la route, nous achevons notre course à pied, heureux de saluer de temps à autre quelque station du Chemin de la Croix, et bien récompensés de notre courage lorsque nous atteignons le sommet du point de vue. Devant nous, à l'infini, s'étend un splendide panorama de montagnes, d'eaux et de forêts : à nos pieds, le lac bleu; au delà, de gracieuses collines boisées; plus loin, de longs morceaux de fleuves, le Saint-Laurent, les diverses branches de l'Ottawa, que les reliefs du sol font tour à

tour apparaître, disparaître, en une suite de caprices; et, toui au fond, le mur noir des montagnes, dont on ne sait, tant elles sont distantes, si c'est encore du Canada ou si elles appartiennent déjà aux Etats de Vermont et de New- York.

Redescendu, par excès de prudence, un peu plus tôt qu'il n'était nécessaire, j'en profite pour faire une visite rapide à une famille d'Iroquois amis de Saint-Sulpice, juste le temps d'atténuer la fâcheuse impression que j'allais emporter de leur race. Et le fait est que ceux-là se montrent des plus affables. La connaissance n'a pas le temps d'être approfondie; mais nous échangeons quelques bonnes paroles, et lorsqu'au moment, tôt venu, de nous quitter, j'embrasse sur les deux joues, après lui avoir tracé une croix sur le front, un candide Iroquois de cinq ou six ans, il me semble que c'est là tout de même un petit élargissement d'âme. En tout cas, cela sort de la vie banale. Mais ce qui en sort presque davantage, c'est de se voir, un quart d'heure après, conduit de l'autre côté du lac par deux Sulpiciens qui rament comme feraient des champions d'Oxford. Xous avons vite atteint la petite flag station qui est en face d'Oka et qui se compose d'une cabane administrée par un gentleman que j'appellerais garde-barrière, si barrière il y avait. Quand le train passe, noire fonctionnaire fait signe avec un petit drapeau [flag) et, deux heures après, je suis à Ottawa.

Il en est parfois des villes comme des chefs élus. Lorsque, en 1858, Ottawa devint la capitale du Dominion, rien ne l'imposait au choix de la reine, sauf la nécessite de mettre un terme aux prétentions rivales de Québec, de Montréal, de Kingston et de Toronto. La plus petite l'em-

porta (elle avait alors 10,000 habitants), et elle remplit son rôle aussi bien qu'une autre. Sa population, qui double presque tous les dix ans, est aujourd'hui de 60,000 âmes et représente assez Gdèlement, par ses proportions, l'état général du pays. Plus de la moitié sont de langue anglaise, et appartiennent à diverses confessions prolestantes, principalement la presbytérienne, la méthodiste et l'anglicane. Les Canadiens français et les Irlandais sont tous calholiques, les premiers avec cinq paroisses et les autres avec trois. Ces paroisses coïncident quelquefois comme circonscriptions, et l'on peut voir deux églises presque contiguës recevoir des fidèles qui ne se mélangent point, comme Saint-Joseph pour les Irlandais et le Sacré- Cœur pour les Français. Le premier ministre, sir IVilfrid Laurier, est Français et bon catholique ; les autres membres du gouvernement sont presque tous Anglais.

Ottawa donne bien l'impression d'une capitale improvisée, avec ses rues immenses, dont la moitié reste en terrains vagues, avec ses grands parcs plantés de petits arbres, avec le quartier flambant neuf de ses édifices officiels. Ces derniers ont, du reste, fort grand air dans l'élégante gravité de leur style gothique et de leur granit au ton chaud. Le parlement surtout et la bibliothèque, au bord d'une terrasse qui domine la rivière et un lointain horizon de forets, marient fort heureusement les impressions de la richesse, de la force et de la beauté. La seule erreur, bien étrange en pays de domination anglaise, a été de faire trop petit, de ne pas assez compter sur l'avenir. On ne pensait pas, en 1860, que le Canada aurait bientôt 6 millions d'habitants. Que sera-ce lorsqu'il en aura, dans un siècle, 50 si ce n'est pas 100? L'humanité, plus longue à se mettre en marche sur le continent américain, sait maintenant y racheter le temps perdu. Quel étonnaut contraste avec des siècles si peu éloignés ! J*en ai la sen-

sation aiguë en regardant, sur la terrasse d'Ottawa, le tronc d'un sapin de Douglas, apporté de la Colombie anglaise, et qui mesurait 8 pieds de diamètre sur 300 de hauteur. Comme on le peut vérifier aux anneaux de croissance, il avait 183 ans lorsque Christophe Colomb découvrit l'Amérique. C'est la lenteur et le calme de la nature en face de nos progrès et de nos agitations.

La session parlementaire s'est prolongée, cette année, au delà de toute mesure, et a été, paraît-il, violente. On se passionne ici pour des questions de chemins de fer, coiismechez nous pour la politique anticléricale. J'assiste, l'après-midi, à une séance de la Chambre des communes, guidé par un des rédacteurs, le savant M. Gérin, et par M. Bourassa, le brillant député de Labelle dont nous avons plus haut rappelé un discours (1). Si c'eût été la séance du matin, je l'aurais vue commencer par la prière, n'en déplaise à M. Brisson. A l'aspect austère de la salle, à l'habitude qu'ont les députés de parler de leur place, mais principalement à la langue employée, on se croirait à Londres. On a le droit de parler anglais ou français, et le compte rendu est fait dans les deux langues ; mais comme tous les membres français savent l'anglais et que la réciproque n'a point lieu, c'est notre langue qui est sacrifiée. Du moins n'en ai-je pas entendu une syllabe de toute la séance.

Elle a pourtant été bien longue, et elle me l'a paru davantage encore. Il s'agissait de géographie électorale et il fallait décider si l'on accorderait un député de plus à la circonscription du ministre des douanes. Le doute venait de ce que la commission avait peut-être (Dieu me garde de prendre parti!) surfait le nombre des électeurs en y comptant les Indiens. Les arguments de part et d'autre

(1) Voy. la note de la page 76.

me touchèrent peu; mais ils produisirent cet effet singulier, que j'aperçus au vote par assis et levé, de déterminer toute la droite, conservatrice, à rejeter la proposition, toute la gauche, libérale, à l'accepter d'accord avec les ministres. Sir Wilfrid Laurier, qui avait, au cours de la discussion, travaillé aussi calme qu'en son cabinet, releva un instant sa belle tète pour sourire à ce petit succès, et il se remit à écrire. La province d'Ontario comptera donc désormais 93 représentants au lieu de 92. Québec en a 65; la iVouvelle-Ecossc en a 20; le Nouveau- Brunswick, M. Toutes les provinces de l'Ouest réunies n'en ont pas plus de 23; mais les proportions changeront avant peu (1).

Du parlement à la bibliothèque — mise au service des représentants, comme à Washington — il n'y a que quelques pas. Elle est parfaite d'élégance et de commodité, mais déjà toute remplie de volumes. A l'endroit des Kevues, j'ai plaisir à trouver les meilleures de France. L'administrateur, M. Decelles, nous en fait les honneurs en érudit et en gentleman, deux qualités que nous apprécions davantage encore quelques heures plus tard, dans la soirée que nous passons chez lui.

C'est dans la conversation de ce Canadien que je comprends et que, pour mieux dire, je sens ce qu'est le Canada. Je ne m'étonne plus que ses fils l'aiment passionnément, avec la poésie et le loisir de ses longs hivers, avec le labeur entraînant et fécond de ses rapides étés, avec son bien-être solide, avec ses traditions et son honnêteté. Dans les campagnes du Canada français, il n'y a ni gendarmes ni gardes champêtres; le curé et le bailli suffisent à maintenir l'ordre en cas de besoin, A en croire M. Decelles, les geôliers seuls seraient à plaindre. 11 m'en cite

(1) La Chambre des communes a 215 membres; le Sénat, 81.

un, dont la prison est assez éloignée de tout centre urbain, et qui se plaignait à lui, l'an passé, de manquer totalement de pensionnaires, malgré l'étendue de sa circonscription. « Au moins, disait-il, l'autre hiver j'en avais un pour faire ma partie de cartes. » S'il avait su l'histoire des Madrilènes et du Mançanarès, il eût sans doute demandé qu'on vendit la prison ou qu'on achetât un malfaiteur.

Ce soir-là, avec M. Decelles et mes hôtes, qui sont ses amis — quelques Oblats, professeurs à l'université — nous abordons le sujet de la colonisation. Il faut apprendre d'abord que la partie cultivable du Canada, pour ne rien dire de ses plaines glacées du Nord, est aussi grande que toute l'Europe du Centre et de l'Ouest, toute l'Europe moins la Russie. Ce que les Français ont défriché, au bord du Saint-Laorent, sur quelques lieues de large et 150 de long, en représente peut-être la centième partie. Depuis un quart de siècle, c'est-à-dire depuis l'ouverture du Pacific Canadian, qu'est en train de doubler parallèlement le Northern Pacific, c'est un espace de 6,000 kilomètres qui s'ouvre à l'initiative des colons, de l'embouchure du Saint-Laurent jusqu'aux rivages du Paciûque. La forêt, sur laquelle les colons avaient fait jusqu'en 1870 toutes leurs conquêtes, n'a pas moins de 3,000 kilomètres de long, et elle subsiste encore presque entière. Mais au delà, c'est-à-dire entre le lac Supérieur et les montagnes Rocheuses s'étend, sur 1,500 kilomètres, une plaine extrêmement fertile, et qui, sous les noms de Manitoba, de Saskatchevvan, d'Assiniboia, d'Alberta, offre à l'énergie humaine des facilités d'expansion qu'aujourd'hui, croyons-nous, elle ne trouverait nulle part au monde. Pour ne parler que des jeunes colons disposant d'un petit capital et qui auraient acheté du bétail, ils feraient là de l'élevage à volonté dans des pâturages sans limites; on met en fait que, commençant de la

sorte avec 20,000 francs, ils en gagneraient 500,000 en une douzaine d'années. Tout ce qui est requis, c'est l'initiative, le courage et l'endurance du froid. Une telle perspective mérite qu'on se déplace. Avec 2,000 francs on peut aller voir et se décider en toute connaissance de cause. Cela vaut mieux (remarque importante) que de prendre de loin des engagements qu'on pourrait regretter. Que si, par grande exception, Ton n'est pas satisfait de ce qu'on trouve là-bas, on en est quitte pour revenir avec Texpérience d'un splendide voyage. Mais, encore une fois, l'insuccès est contraire à toute prévision.

A l'intérêt personnel de la fortune en perspective et de toutes les énergies à développer plus librement s'ajouterait, pour les âmes un peu hautes, la pensée de favoriser l'expansion et l'avenir de notre race, de notre langue, de notre religion. Jusqu'au dernier quart du dix-neuvième siècle, les éléments français et anglais s'étaient à peu près contre-balancés dans le Canada, le premier tirant de son extraordinaire natalité le même accroissement que le second tirait de l'émigration. Mais l'élément anglais l'emporte de plus en plus. L'année dernière, la grande plaine de l'Ouest a vu affluer près de 100,000 colons, dont 1,200 seulement étaient des nôtres, c'est-à-dire Français, Belges ou Canadiens français. Actuellement nous y sommes de 40 à 50,000 en face de 500,000 appartenant à des nationalités diverses, mais qui toutes se fondent rapidement dans l'anglaise. Si, toutefois, dans les dix ou quinze ans qui vont encore s'écouler avant la saturation de cette immense contrée, les Français arrivaient en proportion un peu moins dérisoire, ils pourraient dans la suite, grâce à leur natalité deux fois plus puissante, espérer de reprendre le dessus.

L'un des souvenirs intéressants de mon passage h

Ottawa est la visite que me fit faire le recteur de l'université au délégué apostolique, Mgr Sbaretti, autrefois secrétaire à la délégation de Washington, et quelque temps évêque de la Havane après la guerre hispano-américaine. Je ne pense pas commettre d'indiscrétion en disant qu'il se montre fort satisfait des conditions de l'Église aux Etats-Unis et au Canada. Sans discuter la théorie, il les juge, pratiquement, préférables à celles des pays d'Europe. A sa façon de dire : u Nous autres, Américains « on voit qu'il a passé l'Atlantique depuis dix années. Peut-être le retour à Rome de personnages ayant séjourné assez longtemps dans ces pays lointains contribuera-t-il à élargir les informations et à préciser d'utiles connaissances. L'Eglise est catholique, donc universelle.

Se pourrait-il qu'en parlant de tout et de tous, je ne dise rien de l'université, où j'ai reçu un si bon accueil? Depuis mon passage, un terrible incendie a détruit de fond en comble cet établissement déjà si prospère; mais l'avenir n'en a pas été compromis pour si peu. L'énergie canadienne, la générosité catholique, le zèle des Oblats qui, sous le gouvernement du recteur actuel, le Père Emery, et de son prédécesseur le Père Fallon, ont fait accomplir à l'université d'Ottawa de si rapides progrès, tout donnait à prévoir que très rapidement, comme il est arrivé, des constructions plus belles remplaceraient les anciennes. La crise momentanée n'a pas diminué le nombre des élèves. Ils savent trop bien que nulle part dans le Canada ils ne trouveraient un enseignement plus complet, ni mieux adapté aux conditions modernes. On n'y voit point, par exemple, comme en d'autres établissements, les sciences retardées jusqu'après la rhétorique, ni la philosophie enseignée en latin même aux jeunes gens qui ne se destinent pas aux ordres. S'il faut souhaiter que nos frères canadiens s'ouvrent dès maintenant à la culture moderne,

au lieu de laisser accomplir quelque jour ce progrès par des adversaires de la foi, c'est, en très grande partie, sur la jeune et florissante université d'Ottawa que l'on doit compter pour la réalisation d'un pareil désir. A plus forte raison, du reste, peuvent y travailler les deux universités Laval de Montréal et de Québec, elles qui ne sont pas obligées de faire leurs cours en anglais en même temps que dans notre langue, elles qui ont franchi la période des besoins matériels, et qui jouissent d'un si beau renom. Inférieurs, jusqu'ici, à l'élément anglais et protestant sur le terrain des affaires commerciales et industrielles, il importe que les Français et les catholiques apprécient à sa grande valeur, et toujours davantage, la supériorité qui leur appartient encore dans les différents domaines de l'esprit.

Qui n'a rêvé de la forêt vierge? qui ne s'y est, par l'imagination, aventuré en compagnie d'Indiens armés de tomahawks et porteurs de canots? qui n'en a d'avance admiré les futaies géantes, les lianes inextricables, la flore et la faune fantastiques? Et c'est ainsi, en effet, qu'elle doit se montrer non loin de l'Equateur. Il s'en faut bien qu'au nord elle présente le même pittoresque. D'Ottawa à Prescott, où je vais prendre le steamer pour remonter le Saint-Laurent, j'en parcours un matin, en chemin de fer, lentement, de notables parties, à peine interrompues de quel([ijes clairières habitées. Je n'envie pas le sort de ceux qui doivent, quarante-huit heures durant, la traverser jusqu'au delà du lac Supérieur. Un enchevêtrement d'arbres verts, de branchages morts et de troncs pourrissants, avec des intervalles de rochers, de marécages, de landes : voilà, de près, le bois mal entretenu qu'est la forêt vierge canadienne. Mais d'un peu loin, quelle diflérence! et combien elle était plus

belle, vue du Calvaire des Deux-Montagnes, adoucissant l'arête des collines, comblant le creux des vallées! combien plus belle encore elle sera tout à l'heure, baignant ses ombres dans le fleuve profond !

Ils furent d'un bon conseil, ceux qui me dirent de remonter le Saint-Laurent au passage des Mille-Iles et d'aller rejoindre le Niagara par le lac Ontario. Je leur dois mon initiation à la poésie de l'Amérique

L'Amérique sans doute n'a rien qui ressemble aux ruines de l'Egypte et de la Grèce, aux bords légendaires du Rhin, aux châteaux de la Loire, aux donjons anglais, aux palais de Venise ou de Grenade, aux musées de Florence ou de Rome; mais la nature, avec des magnificences qui lui sont tout à fait propres, supplée à la magie des antiques souvenirs et aux chefs-d'œuvre de l'art humain. Je ne parlerai point de ce que je n'ai pas vu ; je ne dirai rien ni des effrayants déserts de l'Arizona, ni des montagnes du Colorado, plus élevées que les Alpes, ni des geysers du Yellowstone Park, ni des arbres étonnants de Mariposa, dans le tronc desquels on fait passer des routes, ni de certains rivages de Californie, plus doux peut-être que ceux de la côte d'Azur, plus riches en palmiers et en fleurs tropicales. Mais du peu qu'il m'a été donné de contempler, j'ai reçu des impressions qui, en leur genre, ne le cèdent point à celles que me firent éprouver l'Italie ou la Suisse, la Norvège, l'Ecosse, l'Algérie.

Et ne dût-on voir que le Saint-Laurent, il vaudrait à lui seul la traversée de l'Atlantique.

De Prescott, où je m'embarque, jusqu'à la majestueuse entrée dans l'Océan, il serait, certes, admirable à descendre, avec ses nombreux rapides (nous avons dit un mot de ceux de Lachine) ; avec les villes de Montréal et de Québec, la première gracieusement assise, la seconde ûudacieuseraent perchée sur ses bords ; avec les gorges

sauvages de la Saguenay et le grand cap Eternité. Sur la partie que nous remontons par cette splendide journée de septembre, lentement il se déroule dans un prestige de grâce et d'immensité. Encore qu'il ait l'ampleur des lacs, ses eaux sont pures et claires comme celles des sources dans les montagnes; ses rives, confondues avec l'horizon, se défendent par des forêts sans Cn contre la banalité des atteintes humaines, ou si, à de rares intervalles, quelques villes apparaissent, elles ne reflètent dans ses eaux vertes que d'élégantes villas, des hôtels de bon goût, de magnifiques parcs à l'anglaise. Des îles innombrables — ou plutôt on les a comptées, et elles sont plus de mille — barrent ici le chemin à la monotonie, cette mauvaise fée qui gâte les plus beaux dons. Elles surgissent de toutes parts, variées et inattendues, grandes et petites, simples rochers piqués de trois sapins ou prairies couvertes de maisons de plaisance. Il en e.^t qui s'étalent mollement presque au ras de l'eau et y baignent les branches de leurs arbres, les tiges mêmes de leurs fleurs épanouies; il en est qui s'élèvent à pic, dressant au sommet des rocs les tours de leurs châteaux, et si splendides comme architecture, comme végétation, que, malgré les noms trop modernes de leurs hôtes, elles font penser au lac Majeur et aux îles Borromées.

Mais non, point de réminiscences ni de comparaisons. Ici les merveilles sont autres que celles de notre vieux monde. Je viens d'en prendre une fois de plus conscience en détachant les yeux de la feuille où mes impressions s'étaient fixées comme d'elles-mêmes — et en rêvant aux grands espaces oii s'enfuit notre navire. Les eaux qui nous supportent sont celles d'un fleuve qui est le plus puissant de tous après l'Amazone. Les lacs où tout à l'heure nous entrerons forment comtne autant de mers; et c'est ici, pendant six mois de chaque année, le plus grand ré-

seau de navigation intérieure qui existe au monde. Les six autres mois, un froid polaire y arrête les navires, pour ouvrir aux traîneaux une ample route de glaces et de neiges. C'est d'hier seulement que ces contrées sont ouvertes à la civilisation, et des villes y ont grandi, qui dépassent en nombre, en prospérité, la plupart des vieilles villes d'Europe; des fortunes s'y amassent, qui nous paraissent fabuleuses, et dont les possesseurs, lorsqu'ils se mettent à encourager les beaux-arts ou la science, font en un an plus de largesses qu'un Médicis en tout son règne. Et les habitants de ce nouveau monde prétendent n'être qu'au début de leurs destinées. Vis-à-vis de l'Europe, ils ont^ fait une rive atlantique dont le commerce et l'industrie commencent d'écraser les nôtres; au centre de leur continent, ils cultivent tant de céréales que nos agriculteurs en sont dans l'effroi et demandent en vain au gouvernement de les protéger contre l'impossible concurrence. Au delà, voici qu'on annonce, voici que déjà on inaugure une expansion plus grande encore de toutes ces forces entreprenantes. Un nouvel hémisphère prend part à la lutte humaine. Les bords du Pacifique font leur entrée bruyante et douloureuse dans la civilisation. Un monde s'enfante dans les cris et l'effort. Le progrès suit sa marche du côté de l'Occident; il passe sur les chemins de fer transcontinentaux ; il va d'un isthme se faire un canal entre les Océans. On dirait qu'il veut nous laisser en arrière, dans une sorte de nouvel Orient, comme il fit pour les Indes, pour l'Assyrie et pour l'Egypte, pour la Grèce et l'empire romain... Ainsi l'on rêve entre les bords du Saint-Laurent, promenant ses regards de la rive canadienne à celle des Etats-Unis, avant de pénétrer dans le lac Ontario. C'est la fascination du Niagara et du Michigan ; c'est le vent qui souffle des montagnes Rocheuses après avoir traversé la plus grande des mers, l'océan Pacifique aux secrets longtemps insondables.

UMEVISITEAUCAIVADA 91

Tout est trop vaste ici pour nos yeux et pour nos pensées. A moi, pur écrin de la Sainte-Chapelle! A moi, courbe harmonieuse des collines de Fiesole!

Je peux croire un moment que la ville de Kingston va me ramener à la prose, malgré ce qu'on dit de l'avancement de ses collèges, et malgré ce qui apparaît de l'élégance de ses clochers. Ses elevators sont si laids, et la haute masse noire de ces greniers à blé, tout prêts à être déversés dans le navire, fait payer si cher aux beaux-arts les services qu'elle rend à l'agriculture! Mais bientôt le steamer entre dans le lac Ontario. Les rives du Saint-Laurent s'écartent, s'éloignent, disparaissent ; et c'est, en plein continent, la mer indéfinie. Cinq heures de navigation rapide nous seront nécessaires pour atteindre le prochain port de Charlotte, dans l'Etat de New-York, et il en faudra près de huit pour aller de là jusqu'à Toronto sur la rive canadienne. Le soleil baisse à l'horizon. Comme sur les vrais océans, une route étincelante rejoint notre navire à son disque près de disparaître. A l'occident, le. ciel s'empourpre, et le voilà bientôt qui se met à ruisseler d'or, plus riche que les milliardaires de ce nouveau monde et plus sûr qu'eux de ses lendemains. Bientôt c'est la nuit, la nuit tiède et profonde, pleine de silence et chargée d'étoiles. Cette fois, c'en est trop; il faut penser et prier seul : sans compagnon, comme en tout ce jour de solitude bénie; sans même la confidence des futurs lecteurs, uniquement avec Dieu et le souvenir de ceux qu'on aime.

Page 1