‹ Au pays de "La vie intense."Chapitre 8 sur 47 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

IViiit agitée et changement de route. — Charlotte et Rochester. — Visite involontaire à Mgr Mac Quaid. — Mieux accueilli que je ne pensais. — Ecole normale dd religieuses. — Un séminaire modèle. — Evêque viticulteur. — Cicérone infatigable. — L'histoire d'une Eglise dans une seule vie d'homme. — Régime de liberté. — L'évêque de Rochester contre Mgr Ireland. — Une école primaire — Petit séminaire d'externes. — Etrange début de lettre pastorale

La fatigue, vers dix heures du soir, me fait quitter le pont du navire; et quand, un peu plus tard, nous touchons au petit port de Charlotte, je dors dans ma cabine. Réveillé par le bruit, j'attends avec patience le départ, qui est marqué pour onze heures et demie. A minuit, rien ne bouge, ou du moins, pas le steamer. On fait, en revanche, un bruit terrible sur le quai où nous sommes amarrés. Par ma petite fenêtre, j'aperçois des troupes de démons qui versent avec fureur des brouettées de charbon dans notre cale. Je prends un livre et achève de préparer mon séjour de Toronto. On ne part toujours pas; je me lève pour lire plus commodément et j'étudie ce qui concerne l'Ouest. C'est pour moi, qui me sens très loin, l'occasion de découvrir, non sans un peu d'humiliation, que les cinq sixièmes du Canada resteraient à parcourir pour atteindre le Paciflque : nous sommes à peine au milieu de la partie orientale et forestière ; resteraient à voir toutes

les steppes du Centre et la région des montagnes Rocheuses. Il va être deux heures du matin; je commence l'histoire de la formation des Grands Lacs et même la géologie.

Tant de résignation méritait d'être récompensée. Elle ne le fut pas d'abord sous la forme la plus attrayante. Comme, de guerre lasse, je venais de me remettre au lit, les garçons se lancent dans les corridors en agitant des cloches, et ils ouvrent les cabines pour nous dire que, décidément, le steamer n'ira pas à Toronto, qu'il faut pour cela en prendre un autre, mais que nous sommes libres de 6nir la nuit sur le même, à condition de retouiner le lendemain avec lui à Prescott, notre point de départ, pour en revenir le jour suivant : charmante perspective pour des voyageurs pressés. Quant à la raison de ce contretemps, nous avons bien autre chose à faire que de nous en informer. En moins de cinq minutes, habillé tant bien que mal et chargé de mes deux valises, j'arrive sur le quai sans savoir que faire. D'un côté, le nouveau steamer qui arrivera à Toronto Dieu sait quand, et peut-être trop tard pour la messe (nous sommes au dimanche) ; de l'autre, quelques maisons où luisent encore des lumières et où peut-être l'on trouverait une chambre. Je m'en informe auprès d'un débardenr qui m'en vante l'hospitalité, s'empare de mon bagage et m'entraîne tout surpris dans l'antichambre d'un bruyant cabaret. Le patron, fort aimable, mais très affairé avec les matelots du steamer en partance, m'installe provisoirement dans son modeste salon de famille et me prie d'attendre. Je me demande où je suis tombé. Peut-être ferais-je mieux d'aller prendre le bateau de Toronto. Mais suis-je sur d'y arriver à temps, ou même de le trouver? Du reste, voilà une grande cloche qui sonne ; c'est lui qui va partir. Par bonheur, les matelots qui menaient tapage dans la pièce à côté se précipitent pour le rejoindre. L'hôtelier, libéré, m'installe dans une chambre

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presque propre et je me couche à demi vctu, espérant, à défaut du sommeil qu'empêche une chaleur étouffante goûter du moins le repos et le calme. Hélas! nous sommes à la campagne, et chacun sait la tranquillité matinale que ce mot comporte. Une heure après mon installation, le coq célèbre sous ma fenêtre le joyeux lever du jour, et, suprême ironie, je Tentends qui cha.ntede tout son cœur : TO'Toronto! To-Toronto! Après le coq, ce sont d'autres bêtes et gens, tant et si bien qu'il ne reste qu'à se lever. A six heures j'explore le pays, me demandant surtout la manière d'en sortir. Il y a, par bonheur, des voies ferrées et des lignes de tramways. J'entre à l'église dès qu'elle est ouverte, et, la conscience tranquille de ce côté, je reviens à mon auberge. Deux gentlemen, qui ne me font pas très bonne impression, me regardent avec curiosité, arrêtent leurs entretiens bruyants et vont avertir l'hôtelier de mon retour. Décidé à me passer de l'inaccessible Toronto, où heureusement je n'ai pas prévenu les Basiliens qui m'avaient invité à leur collège, je demande quels sont les moyens d'atteindre au plus vite Buffalo, où je 1 dois aller aussi et que je sais dans le voisinage. Il y aura, ' me dit-on, un train dans deux heures. Sur cette douce assurance, je commande le déjeuner, et, en l'attendant, je vais m'assoir dehors sur un petit monticule, regardant à mes pied le lac et jouissant de l'imprévu. Je serai donc à midi dans un collège ami, à Buffalo, et ce soir probablement je verrai le Niagara au coucher du soleil.

En rentrant à l'hôtel — disons l'hôtel — j'apprends que le train espéré ne marche pas le dimanche matin, mais que ce soir... Cela, par exemple, non! Perdre une journée dans ce trou et dans cette fournaise, je n'y consens à aucun prix. « Où mènent, demandé-je, les tramways électriques qui passent devant l'église? — A Rochester. — Eh bien, je vais à Rochester. » On trouvera la déci-

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sion brusque. Mais de Rochester, qui est une ville de 150,000 âmes, les trains pour Buffalo doivent être nombreux; on m'en signale même un que j'atteindrai peutêtre et qui y arriverait à midi. Il faut dire aussi que Rochester n'est pas pour moi un nom banal. Il y a là un vieil évoque, du nom de Mac Quaid, qui passe pour l'un des plus remarquables des Etats-Unis et qui a, notamment, construit un grand séminaire dont la réputation s'étend par toute l'Amérique. On m'a, un peu partout, conseillé de lui faire visite. Mais comme, à cause de certains démêlés qu'il eut avec Mgr Ireland, on le donnait naguère, en France, pour très hostile au mouvement d'idées où les circonstances m'avaient impliqué, j'ai refusé toutes les introductions qui m'étaient offertes auprès de lui. Je ne serais pas fâché d'entrevoir, en passant, sa ville épiscopale

Seulement il faut, avec mes valises, atteindre le tramway, et le pays manque de porteurs. C'est alors que les deux hommes si mal jugés, et qui m'avaient presque fait peur, s'approchent de moi respectueusement : « Vous êtes prêtre catholique? — Oui. — Nous nous en sommes doutés en vous voyant aller de si bonne heure à l'église. Voulez-vous nous donner votre bénédiction? » Et ils se mettent à genoux. « Maintenant, Père, vous allez nous permettre de porter votre bagage? » Et me voilà en route, flanqué de deux ouvriers irlandais, qui me content leurs petites affaires; j'y prendrais goût très volontiers, s'ils voulaient bien parler plus lentement et chacun à leur tour. Ils me conseillent — eux aussi! — de voir, à Rochester, le séminaire de Saint-Bernard qui est, sans aucun doute, « le meilleur dans le monde » . Au moment de les quitter, je leur serre la main très amicalement; c'est le seul pourboire qu'ils veulent accepter.

Le tramway file sur la route à une allure d'express : j'espère ne pas manquer le train de Buffalo.

Nous devons approcher de Rochester, car les villas, encore espacées, succèdent aux champs et aux prairies. Voici, sur la gauche, une construction immense, élégante, sévère, avec une tour surmontée de la croix. Me serait-ce pas le fameux séminaire? Un prêtre vient de monter; je lui pose la question, et il me répond affirmativement. A son tour, il me demande d'où je viens, et, comme le clergé de Paris n'a pas trop l'habitude de passer ses vacances près du lac Ontario, ma réponse l'intéresse, u II faut, dit-il, venir au séminaire. — Mais je vais à Buffalo.

— Vous irez plus tard. — Mon temps est très limité. — Cependant, vous n'allez pas traverser Rochester sans faire visite à notre évêque? « Nous y voilà bien! Je fais valoir divers arguments, qui sont tous réfutés sur l'heure : a Enfin, dis-je, me croyant sauf, je n'ai pas d'introduction.

— Qak cela ne tienne, je suis le supérieur du grand séminaire et je vous présenterai. Vous n'avez donc pas entendu parler de Mgr Mac Quaid? — Mais si, mais si, et justement... J'ai beaucoup de sympathie pour lui, mais je crains... que ce ne soit pas réciproque! Tenez, soyons francs, voici ma carte. » L'effet ne fut pas du tout celui que j'attendais : a Oh! alors, pas d'hésitation! l'évêque sera enchanté de vous voir, j'en réponds. Nous arrivons, laissez-moi prendre votre bagage, n Sitôt dit, sitôt fait et, le tramway faisant une halte, voilà mes valises descendues : il faut bien que je les suive. L'évêché est à deux pas. Le supérieur va prévenir Mgr Mac Quaid et me laisse seul dans le salon, plus qu'étonné de m'y voir.

Presque aussitôt, l'évêque arrive et me tend la main, de ce même air brusque et affable que j'aime tant chez Mgr Spalding. Je n'ai rien vu encore de si américain que

ce vieillard de quatre-vingt et quelques années, droit, trapu, vigoureux, à l'allure franche et décidée, laissant flolter, par-dessus le gilet et le pantalon corrects, sa soutane légère et entièrement déboutonnée. Loin de me permettre un mot d'excuse, il se déclare, d'un ton sans réplique, charmé de la rencontre et tout à fait à ma disposition : " Vous venez ici chercher des idées, c'est clair, des informations? — Mais oui, Monseigneur, l'exemple encourageant de ce qui se passe aux Élats-L'nis... — Vos compatriotes, en effet, pourraient profiter de ce que nous avons de bon, au lieu de... Ils ne voient pas toujours juste, vos compatriotes. Combien de temps pouvez- vous me donner? — Mais je voulais prendre le train de Buffalo à dix heures. Y en a-t-il un à midi? n Pour toute réponse, une figure qui se renfrogne. « Y en a-t-il un à deux heures? — Rien à faire dans de pareilles conditions. Je vous demande combien de jours. — Eh bien, franchement, je resterai jusqu'à demain matin. — Je regrette que ce soit si peu. Enfin, il n'y a pas de temps à perdre. Voici votre chambre ; vous êtes chez vous. Je commande la voiture. » Dix minutes après, je roulais en landau ouvert avec le prélat qu'on donne en Europe pour le plus conservateur des Etats-Unis,

La conversation, que Mgr Mac Qiiaid mettait une certaine coqueiterie à tenir en français, et qui passa très vite au ton de la confiance, ne devait pas chômer un instant i\e la journée. « Je vais vous montrer d'abord mon école normale de religieuses. Il faut que les sœurs, avant d'enseigner, reçoivent elles-mêmes une haute culture. Une femme d'initiative — Marie du Sacré-Cœur, n'est-ce pas? — avait compris cela chez vous : vous ne l'avez pas laissée faire. Quand j'ai fondé ce diocèse, en 1868, car vous savez que j'en suis le premier évêque, il y existait huit pauvres sœurs de Saint-Joseph. Je les ai adoptées

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comme congrégation diocésaine. Aujourd'hui, elles sont quatre cents, et j'obtiens d'elles tous les services que je veux, sans recourir à des supérieurs lointains, sans me heurter à des règles faites pour d'autres conditions. Elles passent leurs examens à Albany, au bureau d'Etat; ce n'est pas exigé par le gouvernement, mais c'est moi qui y tiens. Vous allez voir comme elles travaillent. « Et, en effet, nous visitons les laboratoires, la bibliothèque, les salles d'éludés, oii beaucoup de jeunes sœurs lisent ou écrivent, la grand-messe étant achevée. De tout ce que je vois, de tout ce que j'entends, se dégage l'impression d'un travail sérieux, de méthodes bien au courant, d'études intelligentes et proportionnées aux aptitudes de chacune. Celles-ci se destinent aux sciences, même du plus haut degré; celles-là, aux lettres, à l'histoire, au latin, aux diverses langues vivantes. Sœurs et novices, presque toutes sont du diocèse; un petit nombre viennent d'autres parties de l'Amérique, deux ou trois même de l'Allemagne, dont l'évêque parle aussi la langue. « Si vous connaissez, dit-il, se tournant vers moi, de jeunes Françaises qui aient une vraie vocation et ne puissent pas la suivre chez vous, envoyez-les à Rochester. « Cette invitation, très sérieuse, est fort appuyée par la sœur supérieure. Dans toutes les salles où nous passons, cuisine comprise, l'évêque est accueilli avec une joie évidente. Toujours de son même air bourru il distribue les plaisanteries, les conseils et, quand on la lui demande, sa bénédiction sommaire : God hless you^ God bless y ou. On sent que toutes ces bonnes religieuses se jetteraient au feu sur un signe de lui, et qu'il a conscience de leur dévouement.

L'école normale se trouve maintenant à l'entrée de la ville, qui ne cesse de s'étendre. Le prix du terrain a beaucoup monté depuis que Mgr Mac Quaid a acheté ici pour les sœurs une propriété de 60 hectares ; récemment.

il en a vendu 20, et cela a suffi pour couvrir non seulement le coût du lot entier, mais celui de toutes les constructions. C'est ce qu'il m'explique pendant que la voiture nous mène de là aux gorges et aux chutes de la Gencsee. Nous descendons sur un pont des plus pittoresque. L'évêque me fait admirer le paysage, qui est fort gracieux : u Tout cela, me dit-il, est aussi instructif que c'est beau. Ces terrains sont très riches en espèces fossiles ; et voyez comme la rivière les a bien sectionnés, comme on y aperçoit aisément les différentes stratifications. C'est un vrai musée de géologie que la Providence a préparé là aux séminaristes de Rochester. Nous en avons tiré une belle collection et de quoi faire beaucoup d'échanges. » 11 applaudit à l'offre que je fais de le mettre, pour cela, en rapport avec xVI. de Lapparent, qui dirige notre collection de l'Institut catholique de Paris.

'■ Maintenant, vous allez voir mon séminaire. » Et l'on devine, au ton de cette simple phrase, tout ce que l'idée de so?i séminaire représente pour le vieil évêque de travaux achevés, d'espoirs grandissants, de conscience satisfaite. Et certes, après l'avoir visité, on comprend qu'il s'en montre fier. J'ai peur de tomber à mon tour dans l'abus, tout américain, de la forme superlative; mais réellement je n'ai vu nulle part une meilleure entente, une plus juste application de ce qui peut matériellement, intellectuellement, moralement, favoriser la préparation des jeunes clercs à leur grande mission. Dès l'entrée, dès qu'on a passé sous les arches gothiques de la gracieuse tour qui partage l'édifice en deux, on est saisi de l'harmonie et de l'ampleur des lignes générales, comme de l'exacte adaptation de chaque détail intérieur à la fin poursaivie. Rien qui n'ait dû être, longtemps avant la construction, médité, décidé par le fondateur. Il y a dix ans que le séminaire est bàli; il y <^n a trente que

Mgr Mac Quaid l'a préparé. Et tout, dans l'exécution, a visé au plus simple, il est vrai, mais aussi au plus confortable et au plus distingué. Eleciricilé, chauffage à la vapeur d'eau, aération savante, nombreuses salles de bain, commodité des meubles, des système s de porte ou de fenêtre, que sais-je? l'immense et saine cuisine; la boulangerie, à pétrin mécanique; l'office réfrigérant; le réfectoire, qui est une salle à manger, avec des tables séparées et des couverts d'aigent; la salle de lecture, qui est un salon, avec des revues et des journaux ; les cellules, qui sont des chambres, avec des meubles d'une sobre élégance; les corridors, qui sont des galeries pleines de photographies et de gravures propres à développer le sens artistique : rien qui ne sente ici la civilisation, qui ne marque le noble souci d'élever en gentlemen ces jeunes hommes sortis des entrailles du peuple et pourtant destinés à lui servir de guides en sa vie la plus haute. Dans la lettre même qu'il vient d'adresser à ses diocésains (20 août 1903) pour leur recommander son petit et son grand séminaires, Mgr Mac Quaid affirme énergiquement la nécessité d'assurer la santé et le confort des jeunes gens qu'on y élève : " Trop longtemps a prévalu cette idée fausse que des commencements rudes et pénibles affermissent le caractère. Il y a là peut-être une part de justesse, mais on n'a pas le droit d'apprécier ce système sans tenir compte des misères qu'il sème sur sa route, des estomacs ruinés, des nerfs détraqués, des maladies de poitrine, des morts prématurées, par où s'expie ce mépris des lois de la santé. »

L'évêque de Hochester peut juger de la vie que mènent ses grands séminaristes, car il la partage. Il passe parmi eux la moitié de son existence. En arrivant, sans d'ailleurs être reçus par personne, nous allons droit chez lui. Chez lui, ce n'est pas le solennel u appartement de Mon-

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seigneur, » habité deux fois Tan; c'est la chambre à coucher, qui a servi hier et est prèle pour ce soir ou demain; c'est le cabinet de travail, où le bureau est couvert de livres qui se lisent et de lettres qui attendent réponse. Quand nous allons à la salle à mangir, Tentrée de l'évèque, bien que non annoncée, ne fait pas événement. C'esî deux couverts à ajouter, voilà tout; et non pas même, puisqu'il reste des places vides, beaucoup de professeurs allant chaque dimanche aider les prêtres de paroisse.

Le seul trait exceptionnel du repas est le nombre de vins qu'on nous sert : quatre ou cinq, si je ne me trompe pas, ce qui, en Amérique surtout, et dans un séminaire, demande explication. Il faut savoir que Mgr Mac Quaid, comme feu le cardinal Lavigerie, dont il me rappelle plus d'un caractère, est un très grand viticulteur; il produit je ne sais combien de sortes de vins excellents, et, presque autmt que de son séminaire modèle, il est fier du diplôme qu'ils lui ont valu à une exposition de Bordeaux. Un peu en traître, il m'interrogea sur ceux que nous buvions, et moi, qui m'obstinais malgré lui à les noyer d'eau, j'en goûtai une gorgée pur en me demandant ce que j'allais répondre. A tout hasard, ou plutôt, pour être sincère, après un coup d'œil jeté sur la forme oblongue des louteilles, je déclarai d'un air connaisseur que ce pouvait être du vin de la Moselle, mais qu'il y avait beaucoup plus de chance pour qu'il fût du Rhin. C'était justement ce qu'il fallait dire, les crus de Févcque de Hochcster ayant la prétention, peut-être justifiée, de rappeler, voire d'égaler les deidesheimer et les liebfraueninilch. Je crois bien (|ue ce fut vers ce moment-là que le ton de Mgr Mac Quaid passa de la bienveillance à la sympathie Quant à mes sentiments pour lui, ils avaient déjà tour lé de la crainte à la curiosité, puis au respect, puis à l'admiration.

Je n'aurais même eu aucune réserve à faire sur son

compte, s'il ne m'avait, entre une heure et trois, par une chaleur terrible et à la suite d'une nuit sans sommeil, promené, malgré mes timides réserves, dans toutes les merveilles de son séminaire, depuis les caves, bien garnies, jusqu'aux combles intelligemment aménagés en gymnases et en salles de récréation pour les jours de pluie. Aussi n'ai-je gardé de beaucoup de choses fort intéressantes — delà bibliothèque, des musées, des laboratoires, de la chapelle elle-même — qu'un souvenir assez vague; et tout ce que j'en puis dire, c'est que bien des universités voudraient être équipées de la sorte. A la fin cependant, et comme l'heure approchait d'une conférence que le prélat devait faire à ses séminaristes, je déclarai nettement que je n'en pourrais pas profiter si l'on ne me permettait auparavant une petite sieste. L'infatigable vieillard me regarda avec étonnement et toutefois me conduisit près d'un sofa, où je tombai comme un plomb. Réveillé à temps et tout rafraîchi, j'écoulai avec un extrême intérêt sa causerie de cinq quarts d'heure.

Il parlait réellement à un auditoire d'élite, où l'intelligence, l'honnêteté, la franchise, la santé morale et physique se lisaient sur tous les visages. Les candidats incapables et douteux sont éliminés sans hésitation^ les vocations se produisant déjà en assez grand nombre pour permettre un choix très sévère, et l'évêque ne supportant aucune médiocrité dans le sacerdoce. Sur les 145 grands séminaristes, les deux tiers environ sont envoyés là de toutes sortes de pays à cause de la force des études (1);

(1) Les maîtres, au nombre d'une quinzaine, sont presque tous docteurs dans la branche qu'ils enseignent. Outre les professeurs de sciences sacrées et de pbilo<;opbie, il y en a de spéciaux pour les sciences, pour l'allemand, l'italien, le français, la littérature anglaise. Le séminaire a obtenu de Rome l'autorisation de conférer plusieurs grades canoniques. Il a été ouvert le 4 septembre 1893.

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une cinquantaine appartiennent à Rochester, ce qui suffit bien pour un diocèse de 1 10,000 fidèles. Entre cette belle jeunesse et Tétonnant vieillard qui s'adresse à elle, pas un instant la communication ne se ralentit, ni ne cesse de se manifester. Du début à la fin de sa causerie, il reste maître de toutes ces âmes, les faisant, à l'unisson de la sienne, passer du rire à l'émotion, des grandes idées aux familières, du raisonnement à l'enthousiasme. On ne peut rien imaginer de plus vivant ni de plus pittoresque. Mais comment résumer une telle allocution? c La retraite d'entrée, disait-il en substance, était finie de la veille, et les cœurs étaient ouverts à l'amour de Dieu; maintenant il s'agissait d'ouvrir les esprits à la science. Les étudiants de Saint -Bernard étaient bien heureux d'avoir tant de moyens de travailler : les collections, les laboratoires, les livres les plus au courant, les professeurs surtout, les quinze professeurs, qu'on avait envoyés se former pour eux aux vieilles universités d'Europe. Ah! ce n'était pas ainsi de son temps. Apprendre le latin en Amérique, au commencement du dix-neuvième siècle, n'était pas chose aisée. Il avait du, pour cela, aller en bateau et en diligence de New-York à Montréal ; et que d'aventures le long de la route! En entrant au grand séminaire, il y avait trouvé juste deux professeurs, lesquels enseignaient tout et ne savaient rien. On n'avait guère le temps d'éludier alors : il existait, l'année de sa naissance, huit prêtres dans l'Etat de New-York; aujourd'hui il y a neuf diocèses, v Et il ne se lassait point d'opposer ce passé obscur au brillant avenir; avec une compétence de savant, il entrait dans le détail des méthodes pour mieux mettre en évidence les opportunités du présent et les devoirs qui en découlent : ne suivant en tout cela que ce que Pascal appelle Tordre du cœur, mais le suivant si bien que, lorsqu'il eut achevé de

parler, les étudiants continuaient de fixer sur lui leurs regards émus et fiers, comme pour me dire : « Cet hommelà, c'est notre évêqne, à nous, et voilà comment chez nous on comprend, on agit, on marche! » Pour moi, en présence d'un catholicisme si prospère, j'avais peine à croire qu'il eût pu se développer en la durée d'une seule vie d'homme; et, quand l'évêquc octogénaire parlait des humbles débuts de l'Eglise aux Etats-Unis, je me figurais les premiers apôtres de l'Eglise des Gaules assislant à l'épanouissement de notre treizième siècle.

Après sa conférence l'évèque, réclamé par un visiteur, me conGe quelque temps à un séminariste en le chargeant de me montrer les jardins, le verger, le parc, toute une vaste propriété qui s'étend de la grande route au lit encaissé et très pittoresque de la rivière Genesee. 11 va sans dire que les jeunes gens, dans leurs récréations, ont la jouissance du domaine complet, sans nulle de ces défenses qui montreraient qu'on ne les traite point en hommes . Mon compagnon ajoute que deux fois par semaine ils font de longues promenades en toute indépendance, visitant leurs amis de la ville ou courant la campagne. Dès que j'ai retrouvé le prélat et que nous avons quitté le séminaire, je lui fais mes sincères compliments de tout ce que j'y ai vu, sans lui cacher que certains usages, et notamment les sorties libres, diffèrent assez de ce qui se passe chez nous. « C'est pourtant simple, me répond-il; si j'ai confiance en nos séminaristes, je dois les laisser aller où ils veulent; si je n'ai pas confiance en eux, je ne dois pas les ordonner. Je les traite en gentlemen ; ils le savent et n'en abusent pas. "

Il me montre, pendant que nous les longeons en voiture,

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les champs et les vignobles qui appartiennent à la corporation Au. séminaire constituée par lui. Tout cela ne suffît pas encore aux frais d'entretien, bien que les constructions soient totalement payées et qu'il y ait des fondations de chaires; mais des quêtes annuelles et une souscription permanente suppléent très largement au déficit : « Nous avons reçu, en 1902, pour l'œuvre des séminaires, 14,023 dollars, sans dons exceptionnels, le tout par petites offrandes. Près de 75,000 francs pour les séminaires dans un diocèse de 110,000 âmes, qui n'existe que depuis trente-cinq ans et où l'on ne cesse de fonder de nouvelles paroisses avec églises, presbytères, écoles, le tout sans la moindre subvention du gouvernement, qu'est-ce que vous pensez de cela? « J'en pense, sans le dire, que l'évèque est un fameux homme, que le clergé a du zèle et que les fidèles sont généreux; j'en pense qu'avant de crier contre eux il faudrait se montrer capable de faire ce qu'ils font. Il est vrai que les catholiques, là-bas, sont libres, comme tout le monde. \jn évéque, un prêtre, un religieux y possèdent les mêmes droits, personnellement, que l'ensemble des citoyens; et les associations religieuses sont tout à fait sur le pied d'égalité avec les civiles. La plupart même des institutions confessionnelles, comme les églises, les séminaires, les écoles, les asiles, offrant un caractère d'utilité publique, sont dispensées d'impôt. Sans pousser l'ambition jusque-là, ne pourrions-nous, nous aussi, en cas d'inique suppression du budget des cultes, lutter sur la plate-forme du droit commun et conquérir — je ne dis pas recevoir, je dis conquérir — les libertés vraiment nécessaires? Qm affirmera qu'en France les catholiques seraient toujours incapables d'un pareil effort? L'énergie nait, et le savoir-faire, lorsqu'ils deviennent indispensables.

Nous arrivons au cimetière catholique, propriété d'une autre corporation, qui paie une partie de ses frais avec la vente des fleurs qu'elle cultive près de là en jardins et en serres. Comme le cimetière de Montréal, c'est, en même temps que le séjour des morts, un lieu de repos et de promenade pour les vivants. Nous en parcourons en voiture les allées ombreuses, et nous ne descendons que pour prier dans la chapelle, où l'évêque officie le 2 novembre. liB culte des trépassés est, en Amérique, aussi fervent qu'à Paris; les tombes y sont aussi bien entretenues, mais sans offrir le même aspect de deuil. Chez ce peuple optimiste par nature et confiant en Dieu, la mort elle-même perd son air de désolation.

« Que pourrions-nous encore voir? Le dimanche n'est pas commode. » Un peu reposé par la voiture et par la fraîcheur commençante du soir, je ne proteste pas. Il faudra bien, du reste, qu'avec la nuit mon cicérone s'arrête. Je me laisse conduire à une académie déjeunes filles, c'est-à-dire à une sorte de couvent, tenu par les sœurs de Saint-Joseph. Nous y arrivons pour assister à la bénédiction du saint-sacrement. Conversation, ensuite, avec les religieuses et les jeunes filles présentes. Nous racontons notre journée. Comme il se trouve là plusieurs maîtresses et élèves du cours de sciences, l'évêque les invite à aller visiter le musée de géologie du grand séminaire et à commencer une collection elles-mêmes, en explorant les gorges de la rivière, où elles trouveront nombre de fossiles et de coquillages.

Avec un léger retard sur l'heure du dîner, nous revenons enfin à l'évêché, non, au presbytère de la cathédrale, où le premier pasteur du diocèse vit, sans train spécial de maison, avec son secrétaire, le curé, les deux ou trois vicaires de la paroisse. C'est la même simplicité

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que nous trouverons chez Mgr Spalding et chez le cardinal Gibbons. Le repas, heureusement simple et rapide, se passe à mlnterroger sur la situation religieuse et politique de la France, qui leur parait à tous absolument invraisemblable.

Mais, le diner fini, c'est moi qui reprends l'offensive. Aussitôt seul avec mon vénérable hôte, dont je n'ai décidément plus le moindre effroi, je lui demande, sans autres précautions, la vérité sur ce qu'on raconte jusqu'en Kurope de ses différends avec Mgr Ireland. Les adversaires de l'archevêque de Saint-Paul ont, en effet, souvent cité la solennelle protestation que fit entendre contre lui Mgr Mac Quaid, après son intervention contre Tammany dans les élections de Xew-York. Le vieil évêque, en plaine chaire de sa cathédrale, était allé, si l'on s'en rapporte à la traduction que nous avons seule sous les yeux, jusqu'à prononcer des paroles comme celles-ci, qui ne sont pas les plus violentes du discours : « Je prétends qu'en venant ainsi à New-York pour prendre part à une lutte politique, l'archevêque de Saint-Paul a commis un acte inconvenant et contraire à la dignité épiscopale et qui constitue un scandale aux yeux des catholiques bieu pensants des deux partis. C'était de plus, de sa part, un acte d'intervention injustifiable que de quitter son Etat et de venir ici détruire toute discipline parmi les prêtres et donner à ceux qui sont hostiles l'occasion de dire que les prêtres sont des partisans et emploient leur influence pour des fins de parti... Ce n'est pas une excuse de dire que l'archevêque travaillait dans l'intérêt d'une réforme gouvernementale. Tout autre clerc aspirant aux honneurs politiques dirait la même chose. Du reste, la ville de New-York est tout à fait capable de conduire ses affaires sans aucune aide du dehors, comme la dernière élection vient de le prouver. S'il faut en croire les journaux,

la législature du Minnesota a grand besoin d'être purifiée, et Sa Grandeur y aurait pu trouver amplement de quoi exercer son zèle politique. »

Mgr Mac Quaid ne serait pas l'Américain, l'homnie d'énergie et de simplicité qu'il est plus qu'aucun autre, s'il éprouvait de la gène à s'expliquer sur un fait personnel . « 11 ne faut pas me prendre , dit-il, pour un ennemi de l'archevêque Ireland. J'ai toujours admiré son zèle, et nous sommes maintenant en excellenls termes. Mais, à l'époque dont vous parlez, il se mêlait par trop de choses qui ne le regardaient pas. Son intervention dans les élections de New-York jetait le trouble parmi les catholiques. C'était intolérable, pour moi surtout, qui ai toujours regardé ce pauvre archevêque Corrigan comme mon fils spirituel. 11 fallait une protestation; je m'en suis chargé, et j'ai frappé fort. A Rome, on ne fut pas content. Le cardinal Rampolla m'adressa des reproches, disant que le Saint-Siège avait seul le droit de blâmer les évêques. Mais, tout de même, Ireland ne se mêla plus des affaires de New-York et laissa Corrigan tranquille. » L'ensemble de ces souvenirs, surtout avec le trait final, ne semblait pas désagréable à Mgr Mac Quaid. Je crus donc pouvoir insister et lui demandai ce qu'il avait fait devant la démarche du Saint-Siège : « Je répondis que je regret! ais d'avoir déplu au Saint-Père, mais que j'allais envoyer dos explications à la Propagande et qu'on verrait bien alors que, si je méritais un blâme, je n'étais pas le seul. ^ Il ajouta après une pause : « Il fallait bien, vous comprenez, me reconnaître coupable. »

Tel fut l'entretien par où se termina cette jourur-e imprévue. En me retirant de bonne heure pour dormir sous le toit hospitalier de l'évèque Mac Quaid, j'étais plus que consolé de n'avoir pas vu Toronto.

Le lendemain, de très bonne beure, mon hôte vint me

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dire adieu : " Puisque vous vous obstinez, dit-il, à vous en aller ce matin, inutile que je dérange mes projets. Je pars pour un petit voyage. J'ai dit qu'après votre messe on vous montre l'école. Elle en vaut la peine. Vous serez peut-être surpris de la trouver mixte et devoir que nos sœurs font la classe aux garçons comme aux filles. Vous avez tant de préjugés en Europe!» Je courbai la tête sous ces reproclies, comme s'ils m'eussent été personnels, et je demandai sa bénédiction à ce vieux saint homme. God bless y ou, God blesH jjoii, dit-il piesqiie ému, tandis que moi je l'étais tout à fait. Et il s'éloigna. La Providence m'avait fait connaître, presque malgré moi, l'un des plus admirables pionniers du catholicisme aux Etats-Unis.

Disposant de deux heures entre la messe et le départ du train, je visitai, avec le recteur de la cathédrale, 1 école de la paroisse. Il y a dix-huit paroisses à Rochester (1) ; il y a dix-huit écoles catholiques. Celle de la cathédrale, dirigée par 2i sœurs de Saint-Joseph, compte 5G0 garçons et 566 filles. Toutes ne sont pas aussi nombreuses. On me montre quelques-unes des 22 classes. Comme il m'arrivera partout, je suis d'abord présenté à la sœur, qui répond par le sha/ie /latiJs et le l'eri/ pleased das&iquc^ \ puis aux enfants, qui attendent cette formalité pour se lever et pour faire une gracieuse inclination. Bien que ce soit une école primaire, grammar school, et recrutée dans le peuple, les vêtements, les manières, toute la tenue, rappellent plutôt nos pensionnats et nos collèges, \otre entretien, très court et qui varie suivant les âges, pente

(1) Douze sont de liin<{iie anglaise; (iiiafre sont allemandes; une est fi-aneaise, el une, polonaise II y a, de plus, à la calhédiale, une chapelle pour les Ilalieas.

généralement sur l'Amérique et sur Paris, dont le nom éveille chez presque tous la curiosité. Chaque salle renferme des garçons et des GUes, assis toutefois sur des bancs séparés. Je trouve dans la classe la plus avancée sept ou huit jeunes gens etjeunes filles de quinze à seize ans, à qui une sœur enseigne la sténographie et la machine à écrire. Les classes de bébés ne sont pas les moins intéressantes; j'en remarque une surtout, destinée à de petits Italiens à qui leurs parents, tout nouveaux immigrés, n'apprennent pas l'anglais. Ils semblent moins parf;iitement propres et moins bien habillés que les jeunes Américains, mais déjà sensiblement mieux qu'il ne seraient au pays d'origine. On les garde en une salle àpart jusqu'à ce qu'ils comprennent l'anglais, et après cela, c'est-à-dire au bout de quelques semaines, on les déverse dans les classes communes, où ils arrivent très vite, étant d'ordinaire fort intelligents, à parler comme tout le monde. On voit fonctionner là, presque mécaniquement, un des meilleurs procédés d'assimilation.

Inutile de dire que le travail est précédé de la prière. Il en est de même, aux Etats-Unis, dans presque tous les établissements d'instruction, soit publics, soit privés. Jusque dans les collèges, et même les universités, la journée d'étude s'ouvre par une prière et un chant religieux, suivis la plupart du temps d'une lecture de la Bible. On se réunit, pour cette première cérémonie, dans la salle d'honneur ou dans la chapelle. 11 importe de se mettre dans l'esprit que l'Amérique est un pays chrétien, et que sa neutralité consiste, non pas à se désintéresser de la religion, bien moins encore à la combattre, mais à témoigner une impartiale bienveillance aux différentes Eglises. Ajoutons que dans toutes les écoles catholiques la classe commence, chaque jour, par une demi-heure de catéchisme. Les examens prouvent que cette pratique ne nuit

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pas au reste des études; et elle développe chez les catholiques — les seuls à posséder presque autant d'écoles que de paroisses — une instruction, une culture religieuses qu'on ne rencontre au même degré dans aucune des autres confessions.

Quant an système de réunir dans les mêmes écoles d'externes les enfants des deux sexes et do les faire tous instruire par des femmes, il n'est particulier ni au diocèse de Hochester ni à notre Kglise. S'il admet, aux P]tats-Lnis, quelques exceptions, je n'en ai pas, du moins, rencontré une seule dans les grammar schooh ni les Ingh schools que j'ai visitées. Quoi qu'en pense Mgr Mac Quaid, on pourrait contester que les oppositions auxquelles se heurte, en Krance, l'école mixte reposent uniquement sur des préjugés ; on ne réforme pas l'éducation sur un point de cette importance sans tenir compte des autres habitudes, voire même du tempérament des différents peuples. Mais ce que, pour mon compte, j'accepterais sans réserve et qu'il serait, je crois, très opportun de soumettre à l'opinion publique, c'est l'idée de confier aux femmes l'instruction des garçons beaucoup plus longtemps qu'on ne le fait chez nous, et notamment dans la durée complète de renseignement primaire. Partout où l'expérience en a été faite, elle a produit les meilleurs résultats, non seulement aux Etats-Unis, mais aussi à nos portes, dans la Suisse romande, que disje? en une certaine mesure, chez nous-mêmes, oij les lycées et les collèges libres se trouvent si bien d'avoir donné aux femmes la direction des classes enfantines. La femme n'est-elle pas, du reste, naturellement plus apte que l'homme à l'éducation, et quoi de plus raisonnable que de lui en laisser le s<)in tant qu'elle est manifestement capable d'y pourvoir? Les garçons n'en seraient que uiicux élevés, s'il faut en croire la seule objection recueillie en Amérique par M. de Kousiers et d'après laquelle il serait à craindre,

non pas qu'ils n'obéissent point, mais qu'ils obéissent par délicatesse chevaleresque au lieu de ne céder qu'à Taustère sentiment du devoir! La société y rencontrerait, de plus, le très grand avantage de résoudre, partiellement du moins, le problème féministe en augmentant de beaucoup le nombre des situations réellement accessibles aux femmes. Enfin ce serait un immense bienfait, d'un côté pour les écoles libres, aujourd'hui embarrassées de remplacer les Frères et qui trouveraient si facilement des institutrices chrétiennes; de l'autre, pour l'État lui-iuême qui, par l'organe de ses amis et de fonctionnaires aulorisés, se plaint des difficultés croissantes que présente le recrutement de ses instituteurs. N'est-ce pas là, en vérité, une de ces réformes trop rares en nos pays querelleurs, sur lesquelles tout le monde pourrait se mettre d'accord, puisque tout le monde y trouverait son compte? Souhaitons seulement que les partis commencent presque ensemble à s'en occuper; sinon, ceux qui l'entendraient prôner d'abord par des adversaires ne manqueraient sûrement pas de la combattre à outrance.

En quittant Rochester, à dix heures du malin, vingtquatre heures juste après m'y être arrêté, je n'ai pas le sentiment que mon séjour chez le prélat qu'on présente en France pour le plus conservateur d'Amérique, et autant dire pour un réactionnaire, m'ait fait précisément reculer sur beaucoup de points. Peut-être même est-il heureux que je n'y sois pas resté plus longtemps et que je n'y aie pu visiter un plus grand nombre d'institutions. Que serait-il, par exemple, advenu de mes idées sur les petits séminaires si j'avais étudié de trop près celui de Mgr Mac Quaid et que je l'eusse trouvé excellent? N'en a-t-il pas fait, de parti pris, un simple externat, et, dans une lettre pastorale, n'a-t-il pas expliqué sa conduite en ces termes audacieux?

« Beaucoup d'évêques, comme celui de Rocbester, estiment que le fondement de la vie cléricale doit être posé dès le séminaire élémentaire ou préparatoire. Quelques-uns tiennent qu'il en faut faire un internat; d'autres pensent qu'il ne faut pas éloigner trop tôt les enfants de l'influence de la famille, pourvu que la famille soit chrétienne, qu'elle serve Dieu avec amour et vénération. Une expérience de trente-trois années nous a convaincu que le dernier système est le meilleur... La vie au petit séminaire est une vie anormale; c'est l'internat pendant de longues années, et un internat qui recommence encore pour six ans dans l'école supérieure où s'enseignent la philosophie et la théologie. L'effort que cela exige dépasse fréquemment ce que peuvent supporter les jeunes gens, et il y en a qui y succombent. La vie d'externe au séminaire préparatoire laisse les enfants avec leurs parents ou dans une pension de famille approuvée par les directeurs. Dans les deux cas, ils continuent de vivre parmi ceux dont ils partageront l'existence et les peines. Au séminaire préparatoire de Saint- André, qui est un externat et n'a pas de pensionnaires, les conditions et les expériences sont celles de la vie de famille. Un adolescent qui n'est pas réellement appelé à une vie de sacriGce et de privations a bientôt fait de voir ce qui lui manque, et il choisit une autre carrière. »

J'achève de lire ce document en approchant de Buffalo. Avant de l'enfermer dans mon recueil de notes, je ne puis m'empêcher d'en regarder à nouveau la toute première phrase : u Une nouvelle année de bénédictions et de succès nous invite à élever nos cœurs avec gratitude vers le Dieu de toute bonté, qui accompagne de ses faveurs chacun de nos pas, et qui répond à nos efforts par une assistance toujours plus secourable. » Heureux évéque, de pouvoir commencer ainsi ses lettres pastorales l

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