NOTRE-DAME
Buffalo. — Une société secrète de catholiques. — Tolérance. — Où en est le \iagara? — Vaille en formation : Soulli-Bend. — Chez le Père Zalim, — Un type d'université catholique et aiiiéri- . caine. — Enseignement varié. — Une école de journalisme. — Education comparée. — Liberté et sécurité. — Les origines françaises de Xotre-Uame du Lac.
Buffalo est une ville charmante et prospère. Quatre cent mille habitants y travaillent tout le jour le long des quais de l'Erié, dans les manufactures, dans les colossales maisons de commerce ou d'affaires, et, le soir, se dispersent en des cottages rustiques ou élégants, qui s'élèvent, au milieu d'innombrables jardins, sur des rues, des avenues, des routes de dix et de quinze kilomètres. Plus des neuf dixièmes delà ville ressemblent ainsi à une suite indéfinie de maisons de campagne. Figurez-vous un ou deux arrondissements de Paris en magasins et en bureaux, les dixhuit autres en gracieux villages, Bois-le-Roi, Ville-d'Avray, sans les murailles qui cachent au passant l'aspect des arbres, des fleurs et des pelouses vertes.
Je ne reste à Buffalo que trois jours, chez des Oblats, tous Américains, de la Congrégation française de Marie- Immaculée — anciens Pères de Montmartre — cordialement accueilli dans la petite cité laborieuse qui comprend à la fois paroisse, école et collège. La rentrée des
classes vient d'avoir lieu, bien que nous ne soyons qu'au milieu de septembre; aussi insisté-je pour qu'on ne perde pas de temps à s'occuper de moi. J'obtiens à moitié gain de cause, et, après m'avoir tait voir, dans une grande tournée en tramway, les principaux établissements et parcs de la ville, on consent à m'abandonner. Je visite alors seul les imposants et alfreux élévateurs de charbon et de blé qui se dressent près du port, puis V Ellicott Square Building, la plus vaste et toutefois la plus élégante construction du centre des affaires, avec seize ascenseurs perpétuellement en marche et des bureaux pour cinq mille personnes.
Le soir mes hôtes insistent pour venir prendre avec moi le frais sous les arbres des larges avenues et aux promenades qu'on a établies sur les bords du lac Erié, là même où venaient boire jadis les troupeaux de buffles sauvages qui ont donné à la ville son nom. Puis on me conduit à un cercle catholique 11 faut ici entendre celte expression dans un sens qui tienne le milieu entre le cercle ordinaire ou mondain et une sorte de confrérie. J'en admire surtout l'importante bibliothèque : à un étage se trouvent des livres de prêt et de lecture courante ; à un autre étage, des livres de fond et les salles de travail. Un peu partout sont dispersés des étudiants ou des étudiantes d'âges très différents ; le silence est parfait, et c'est à voix basse qu'on parle aux employés ou employées chargés de guider les recherches.
Comme nous y visitons une très belle salle de confé rences, on me confie que l<à se réunissent les chevaliers de Colomb, Knighls of Columbus. C'est une société d'assistance mutu(ille, exclusivement composée de catholiques, et dont les membres, ignorés du public, se reconnaissent entre eux à des signes conventionnels. Malgré son apparence de franc-maeounerie, cette curieuse institution, qui
est répandue sur tout le territoire des Etats-Unis, a très bien su se préserver des inconvénients habituels des sociétés secrètes, plus souvent portées à combattre ceux qui ne leur appartiennent pas qu'à chercher le bien moral de leurs propres afOliés. On peut, surtout en voyant qu'ils comptent parmi eux des prêtres, espérer que les chevaliers de Colomb garderont toujours la réserve qui leur a permis jusqu'ici de n'éveiller dans le pays ni susceptibilités ni haines d'aucune sorte. Il faut, du reste, ajouter que l'existence d'une telle association chez les catholiques s'explique assez bien par le développement d'autres associations, également secrètes, et d'oii ils se trouvent exclus soit par l'esprit qui y règne, soit par les défenses formelles de l'Église. Tels sont, principalement, les Odd Felloivs et les francs-maçons, dont, si j'en crois ce qui m'a été affirmé bien souvent, les premiers restent sincèrement neutres en matière religieuse, et les derniers ne se montrent pas, sauf exception, hostiles comme chez nous au christianisme. L'atmosphère morale des Etats-Unis n'est décidément pas favorable au microbe de l'intolérance.
Des mœurs heureuses que crée l'absence de fanatisme, on avait eu à Buffalo même, quinze jours avant mon arrivée, une preuve sans grande importance, mais cependant caractéristique, dans la réception solennelle du nouvel évêque, MgrColton (1). Depuis la gare, où l'avait déjà salué une brillante ovation, jusqu'au seuil de la cathédrale, la voiture qui l'emmenait avec l'archevêque de New-York et Mgr Mac Quaid, sous une escorte de police à cheval, traversa une suite de rues pavoisées et couvertes d'une foule enthousiaste. Après la cérémonie de l'installation, qui, commencée assez tard, ne se termina qu'à la nuit
(i) Précédemment curé de Saint- Etienne, à Xew-York, et successeur, à Buffalo, de .Mgr Quigley, promu archevêque de Chicago.
BUFFxILO ET LE XIAGARA. ~ NOTRE-DAME 117
tombée, une grande retraite aux flambeaux défila devant la cathédrale, en présence des évêques et d'une partie du clergé siégeant sur une estrade au coin des rues Swaii et Erié. Au moment où le cortège quitta Thôtel de ville, les illuminations et les feux d'artifice commencèrent pour durer autant que la « parade " . Pendant plus de deux heures et demie les prélats virent passer devant eux trente fanfares et vingt mille figurants, dont quinze cents À cheval. La procession- ne se dispersa que vers minuit, après s'être déployée dans toutes les principales rues. On n'en avait point vu d'aussi belle, disaient les journaux, depuis une dizaine d'années.
Ce qui donne, pour nous, de l'intérêt à une telle manifestation, c'est qu'elle ne se produit pas dans une ville comme \ew-York, Chicago, Boston, oii le catholicisme doive une importance spéciale au nombre de ses adeptes, puisque le diocèse entier de Buffalo n'en compte pas deux cent mille (1). Bien loin de trouver mauvais l'hommage ainsi rendu à un dignitaire de l'Eglise, les non-catholiques, quoiqu'ils soient la majorité, aiment à y prendre part. Ils ne connaissent pas encore l'évcque; ce n'est donc pas, ici, son prestige personnel qui leur en impose. Mais la fonction qu'il va remplir est une des plus en vue de la cité ; et l'on suppose que, comme les autres membres de répiscopat américain, il s'en acquittera pour le bien de tous, favorisant en chaque circonstance le progrès moral et même matériel. C'est bien .ainsi, du reste, qu'il l'entend lui-même, et la preuve en est claire dans les dernières paroles du discours qu'il prononce à la cathédrale :
« Mon cœur va donc à vous, bien-aimés prêtres et fidèles, et nous serons heureux, nous réussirons dans l'œuvre que nous avons à accomplir ensemble. Mais c'est
(2) Exactement 194,797.
aussi à tous les habitants de cette ville, dont je serai désormais un humble citoyen, que s'étendent mes plus respectueuses salutations. Pour beaucoup de choses notre œuvre se fera en commun, et je veux travailler côte à côte avec les autres en tout ce qui pourra servir l'honneur et le bien de la cité dont me voilà membre. L'amour du pays et l'amour de Dieu vont de pair chez le chrétien : c'est la meilleure et plus religieuse façon de les pratiquer tous deux, que d'aimer ses compatriotes, de s'intéresser à leurs affaires, de les aider dans toutes leurs entreprises honnêtes. Pour Dieu et pour le pays, donc, pour le bien de ceux qui lui sont confiés et pour le bien de tous, telle est la profession de foi dont, à l'exemple de son prédécesseur, se réclame le Douvel évêque de Buffalo. »
La gloire de Buffalo, c'est d'être voisine du Xiagara. Il est inutile, il est maladroit de vouloir décrire une merveille des milliers de fois décrite; et, d'autre part, c'est une tristesse, un remords, une sorte d'ingratitude, pour le voyageur, que de pas.-er sous silence le plus magnifique de tous ses souvenirs. S'il n'y avait, à vrai dire, que la brillante mais fantaisiste peinture qu'en a donnée Chateaubriand à la fin d'Atala et dans le Voyage en Amérique, on oserait s'offrir la joie insolente des rectifications. Mais qu'ajouter aux travaux exacts et parfaits de tant de voya-geurs et d'écrivains illustres; aux impressions, par exemple, d'un Ampère déclarant que, pour lui, « les deux plus grandes choses de ce monde sont, parmi les monuments élevés par la main de l'homme, les ruines du Thibet et, parmi les œuvres de la nature, les chutes du Niagara » ? Et il disait encore que tout ce qu'il avait vu de cascades en Suisse, en Ecosse, en Norvège, dans les Pyrénées, se
perdraient et se noieraient ensemble dans le Niagara, « pygmées auprès d'un Titan r, . Dickens, si caustique, si moqueur dans le reste de ses Americon Notes, emprunte le langage du plus élevé, du plus relij]ieux lyrisme, pour exprimer les émotions qu'il éprouva, durant dix jours, en présence de cette force et de cette majesté : « Quand je me sentis si rapproché du Créateur, le premier effet, subit et prolongé, de ce spectacle terrifiant fut de me pénétrer de paix. Puii de l'àme, sérénité, calme souvenir des morts, grandes pensées du repos et du bonheur éternels; nulle tristesse, nul effroi. Le Niagara, iïistantanément, s'imprimait sur mon cœur comme une image de beauté, pour y rester le même, indélébile jusqu'à ma dernière pulsation, r, Et décrivant ensuite, d'un art magistral, le bruit écrasant du fleuve qui se précipite, les nuages striés d'arcs-en-ciel qui remontent du gouffre, toutes ces splendeurs que l'àme primitive des Indiens appelait Tonnerre des eaux (c'est le sens du mot Niagara) et où elle croyait voir le séjour même du Grand Esprit, Dickens s'arrêtait stupéfié devant l'idée qu'un si grand phénomène ait duré depuis des siècles innombrables, et que pendant des séries de siècles encore il doive se produire, la chute, qui à chaque fois paraît complète et définitive, recommençant sans même s'interrompre, toujours aussi glorieuse.
Un de ces guides illustrés, que les compagnies de navigation et de chemins de fer distribuent à profusion pour séduire les touristes, déclare naïvement, après avoir cité los pages do Dickens, que, depuis cette mémorable visite, le cadre des chutes a été « beaucoup transformé r^ ; et Ton voit, à l'explication, qu'il faut entendre par là « beaucoup embelli » . Il fut une période, en réalité, vers le milieu du dix-neuvième siècle, oii l'homme s'appliqua de son mieux, et non pas sans succès, à gâter le chef-d'œuvre de la nature ; à profaner de ses auberges, de ses moulins, de
ses fabriques, de ses affiches-réclames le paysage sacré du Niagara. Mais, depuis nombre d'années, les pouvoirs publics ont mis fin à ce vandalisme, et la loi intelligente a étendu ici sa protection comme elle l'a fait au Parc Xational. Qu'il y ait, toutefois, dans le proche voisinage — non pas sur le bord des chutes — des hôtels, des restaurants et même des magasins de souvenirs, la plupart de ceux qui s'en plaignent seraient les premiers à protester s'ils n'y en trouvaient pas.
Reste l'imperceptible saignée qu'on a faite à l'immense volume d'eau pour en tirer quelques milliers de volts électromoteurs. Mais il faut de l'imagination pour apprécier le tort qu'un si léger détournement fait à la cataracte ; et quant à nous qui, si aisément et si rapidement, sommes venus de Buffalo grâce à cette force d'emprunt, il ne nous déplait pas d'être en quelque sorte les invités du Niagara et de nous voir amenés par lui-même au milieu de ses merveilles (1). Je sais bien que sans les affreux progrès de l'industrie, sans ses chaudières noires qui meuvent les transatlaniiques et les wagons de chemins de fer, l'Océan garderait mieux le secret de sesiles, l'Amérique ses forêts vierges et le Niagara sa sauvage solitude; mais je sais bien aussi que je n'en aurais jamais rien vu, et beaucoup d'autres qui murmurent seraient dans le même cas. Du reste, on se demande pourquoi les âmes sublimes qui ont en horreur ces changements condescendent à en profiter. Qui les empêche de traverser l'Atlantique en bateau à voiles,
(1) Un même billet d'un dollar et demi permet de se rendre — aller et retour — de Buffalo à la cataracte, d'en contourner les principaux aspects; de visiter les parcs, les gorges, les rapides, avec une admirable vitesse aux parties moins intéressantes, avec lenteur devant les merveilles; et l'on est libre de s'arrêter à chaque station, aussi longtemps qu'on le veut, pour prendre une des voitures suivantes.
de passer les Adirondaks par les régions, encore nombreuses, qui n'offrent pas de chemins, et de franchir à pied les sept ou huit lieues qui séparent Buffalo de \iagara-Falls? A sincèrement parler, ceux qu'une visite au Niagara ne contente point ont vraiment des âmes trop complexes, et j'avoue, pour ma part, qu'ayant admiré les chutes dans la matinée, m'étant promené l'après-midi audessus des rapides et des tourbillons, dans les gorges splendides qu'a creusées le fleuve bouillonnant depuis sa chute jusqu'au lac Ontario — lorsque je me suis, le soir, arrêté à nouveau devant l'immense cataracte, large de quatorze cents mètres, haute comme les tours de Notre-Dame, j'ai ressenti toute l'émotion que peut, dans le cœur de l'homme, susciter une merveille créée.
De Buffalo à Chicago, plusieurs compagnies s'offrent à vous conduire; c'est la libre concurrence. On dit que la plus jolie route est celle de la Laixe short and Michigan Southern Railway, qui longe le lac Erié jusqu'à Toledo, c'est-à-dire pendant 300 milles, et qui permet de visiter le lac Chautauqua, l'une des meilleures stations d'été « qui existe au monde " , comme toujours, et oii se tiennent des cours de vacances extrêmement suivis. Si, du reste, je préfère cette voie, c'est parce qu'elle passe à Soulh- Bend, où je veux faire halte pour voirie Père Zahm et l'université de Notre-Dame du Lac.
Ce que valent les bords du lac Erié, je serais bien incapable de le dire, ne les ayant traversés que de nuit, dans les délices du Pullman-car. Notre wagon avait attendu à Buffalo que l'express de New- York vînt le prendre vers onze heures du soir, et l'on avait pu, confortablement, s'y mettre au lit avant le départ. Nous ne nous arrêtons à
Toledo, à sept heures du matin, que le temps de prendre le breakfast. C'en est assez pour que le bon nègre transforme en salon notre grand dortoir. Les lits, méconnaissables, sont devenus des canapés; les rideaux lourds qui formaient les séparations ont disparu, ainsi que les couchettes supérieures, et nous pouvons respirer maintenant dans une élégante salle de vingt mètres de long sur quatre de hauteur.
La distance augmente rapidement, qui nous éloigne de r Atlantique. Il faut, si nous voulons garder nos montres d'accord avec le temps vrai, laisser l'heure de New- York et prendre l'heure centrale. Sur notre horizon, le soleil se lève; à Paris, déjà, il commence à descendre. Nous avons marché assez vite pour changer de climat. A Rochester et à Buffalo, la chaleur était suffocante, même pendant la nuit ; par une différence, d'ailleurs très accidentelle, c'est tout juste, ici, s'il ne fait pas froid. Un journal, Tavantl'eille, opposant la température saharienne du nord de l'Etat de New- York à la neige prématurée qui tombait dans le Dakota, faisait cette réflexion : « Heureuse contrée que la nôtre, où l'on peut toujours choisir son climat, pourvu qu'on possède les moyens de changer de place à volonté î » Nous nous sommes hissés très provisoirement au rang de ces fortunés mortels, et, tandis qu'ailleurs on étouffe, c'est par une délicieuse matinée de fraîcheur que nous parcourons l'Ohio et l'Indiana. Jolis noms, sans nul doute, lorsque surtout on les prononce bien (l),et vraiment imprégnés de couleur locale ; mais les paysages, tels, du moins, qu'ils apparaissent du chemin de fer, présentent à peu près la même sauvagerie que ceux de la Beauce et du Gàtinais; j'y découvre plus de champs de maïs que de forêts vierges, et plus de moutons que de bêtes féroces. Espérons qu'il en
(1) Ohaïo el Inndiana. L'Etat voisin se prononce llUnoïce.
sera autrement dans le Missouri, où, a de l'extrémité des avenues, on aperçoit dit Chateaubriand, des ours enivres de raisin, qui chancellent sur les branches des ormeaux» .
Nous voilà donc à South-Bend, avec une heure de retard. La voiture, où montent en même temps que moi deux nouveaux étudiais ts (1), traverse la petite ville assez lentement pour que j'en prenne une idée sommaire. Alais, quoiqu'elle n'ait guère plus de 20,000 habitants, j'ai tort de l'appeler petite ville. C'est bien plutôt un commencement de «jrande ville, avec ses édifices en construction, avec ses beaux magasins voisins d'échoppes provisoires, avec l'excessive largeur de ses boulevards, avec ses rues d'hier, avec ses terrains vagues, où les maisons se montrent de plus en plus rares à mesure qu'on s'éloigne du centre. C'est un campement, et c'est une cité; tout y est neuf et en attente. On ne sait pas encore si South-Hcnd disparaîtra, ou si, le succès venant aux voitures qu'elle fabrique, elle sera bientôt un grand centre d'industrie. La ville de ce oenre, la ville à l'état de lancement, the boomtown, se rencontre souvent en Amérique; presque toujours elle réussit. Si elle échoue, on la met en vente, corume il vient d'arriver à je ne sais plus quelle ville du Sud; et l'emplacement retourne au pâturage ou à la culture.
Des routes qu'une pluie récente a rendues boueuses
(1) N^ons sommes an 17 septembre, et les cours sent repris depuis quinze jours. Ils finiront le 16 juin, par l'hahitiielle cérémonie qu'on appelle, d'un mot français qui ne semble ;[uère fait pour ce sens, Annunl Commencement. — Mes deux compajjuons sont donc fort en relard. Je viens de voir le mi-me fait à l'université d'Ottawa et à Iloly Angels' Collège de Bulfalo. Les premières semaines d'études ne peuvent que beaucoup souffrir d'une telle ioexactitude.
nous mènent à Motre-Dame par des campagnes fertiles et banales. Aies deux étudiants font triste mine et ont l'air de se demander dans quel coin perdu on veut les conduire. Mais voilcà qu'au bout d'une ennuyeuse demi-heuro nous approchons d'une sorte de cité toute gracieuse et tout élégante, oii des édifices pittoresques et variés s'élèvent du milieu des prairies, des parterres, des parcs, sur les bords de lacs ravissants. Par une large avenue d'arbres, de gazons et de fleurs, nous atteignons l'édifice central, dominé par un dôme qui rappelle le Val-de-Gràce, et voisin d'une église que je prends pour une cathédrale. Après que le Père Morissey, président de l'université, m'a cordialement souhaité la bienvenue, le Père Zahm m'emmène dans le tranquille pavillon d'où il dirige la province américaine des Pères de Sainte-Croix, et où il écrit ces ouvrages de science, d'esthétique, d'apologie qui ont rendu son nom presque aussi célèbre en Europe qu'aux États-Unis.
Avec cet homme vraiment supérieur, dont le cœur vaut l'intelligence et dont la foi égale le savoir, l'une des plus belles âmes de prêtre qui honorent aujourd'hui le catholicisme, je passerai là trois exquises journées de repos, d'intimité, de fructueux entretiens sur les sujets les plus variés, mais qui toujours se ramènent aux questions religieuses ( 1 ) . Le P. Zahm semble connaître, lui cependant si simple, tout le monde et toutes choses, des deux cotés de l'Atlantique. 11 est lié avec la famille de Roosevelt; il reste en correspondance avec les plus intelligents travailleurs d'Europe, qu'il a, du reste, pour la plupart, visités chez eux. Bien que ce soient les sciences naturelles qui forment sa spécialité, il est l'auteur d'un ouvrage sur V Evolution et
(1) C'est au Père Zahm qu'est dû le titre de ces notes de voyage : Au Pays de « la vie intense i .
le Dogme, et il est passionné de Dante; c'est chez lui, dans ce petit coin de Tlndiana, que j'ai vu les éditions les plus nombreuses, les plus anciennes, les plus rares, les mieux illustrées, de la Divine Comédie. Le Père Zahm est un apôtre, un savant, un artiste, et — que j'aurais donc de témoignages à invoquer, si ce n'était peur de l'indiscrétion ! — le plus parfait des amis. Il agit autant qu'il pense. En ce moment, je le trouve tout affairé pour placer en différents diocèses d'Amérique des sœurs exilées de France. Et, pour ne parler que de son travail habituel, ce n'est pas une sinécure que de gouverner en Amérique toute une société de religieux zélés et entreprenants. Vers Pâques, cette année, il était en Europe lorsqu'un càblogramme lui apprit qu'un incendie avait détruit de fond en comble le collège d'Austin, capitale du Texas, où les Pères de Sainte-Croix élèvent 500 jeunes gens. Il télégraphia de le .econstruire en plus grand pour la rentrée suivante. On l'a terminé au mois d'août.
Il ne manque pas, autour du Père Zahm, d'autres personnages intéressants. Plusieurs, fort distingués, ne m'apparaissent que rapidement; mais j'ai le plus grand plaisir à entretenir le Père Fitte, professeur de philosophie, un Français de Metz, dont je suis avec intérêt la classe; M. James Edwards, professeur d'histoire, qui s'est dévoué à Notre-Dame, où il fit ses études, comme à une sorte de patrie, rassemblant des trésors dans la bibliothèque confiée à ses soins et se proposant d'en faire un grand dépôt d'archives religieuses; enfin, et surtout, le Père Hudson, directeur des travaux d'imprimerie et de VAve Maria, la plus répandue, je crois, des revues catholiques de langue anglaise. Comment l'histoire entière du monde religieux de notre temps, dans ses grandes lignes et ses curieux détails, avec ce qu'en sait le public et ce qu'en savent les seuls inili;"s, a-t-elle pu parvenir ainsi à ce petit vieillard
perdu dans une campagne à trente lieues de Chicago? Comment peut-elle, tout entière, si exactement rester dans sa mémoire et passer avec tant d'aisance, tant de charme, en des conversations où la nuit s'écoulerait sans qu'on s'en aperçoive?
Les hommes ne doivent pas faire oublier l'œuvre.
Il est très rare qu'en Amérique les universités se bornent, comme chez nous, à l'enseignement supérieur et classique. Ce sont, en général, de vastes établissements qui reçoivent des étudiants et des collégiens, et qui, tout en accordant d'ordinaire la première place aux lettres, au droit, aux sciences, à la médecine, ne renoncent pourtant pas, suivant le milieu et les besoins, à former des ingénieurs, des commerçants, des industriels, des agriculteurs, même des théolof]iens.
L'université de Notre-Dame appartient éminemment à ce type complexe, et rien n'est plus varié que l'enseignement réparti entre ses neuf cents élèves. Parlons d'abord de ses cours supérieurs, advanced standing . Ils comprennent quatre écoles, celle des arts et des lettres, celle des sciences, celle du droit, celle où s'instruisent les ingénieurs. Ces divisions répondent assez au sens qu'elles auraient en France; mais il y faut faire place, je ne sais trop dans quel ordre, à la pharmacie, à l'architecture, au commerce et au journalisme. Ce dernier enseignement, qui ne nous surprendra pas le moins, est strictement post graduate, c'est-à-dire réservé à des élèves qui aient au moins passé un baccalauréat. A l'économie politique et à l'histoire, qu'ils ont dû étudier préalablement, s'ajoutent la connaissance des journaux importants des divers pays, l'étude des lois qui régissent la presse, et même la science
BUPFALO ET LE \IAGAKA. — NOTRE-DAME 127
matérielle des annonces, de la réclame, des questions d'imprimerie. Les étudiants se livrent, comme il est naturel, à des exercices pratiques sous la direction d'un journaliste expérimenté. La presse de Chicago et de plusieurs autres villes leur offre un terrain de manœuvres, où souvent leurs essais sont admis et même rétribués. Ai-je besoin de dire que. en de telles conditions, je devais être interviewé? L'opération, du reste, ne donna point de résultats plus inexacts qu'elle n'en avait déjà produits et n'en devait produire encore. Si elle me parut un peu plus laborieuse, ce fut parce que, disposant de peu de loisir, il me fallut être questionné du même coup par trois aimables tortionnaires, prenant tous à la fois des notes et les variant d'après leurs idées propres ou le ton de leur journal. Cela n'a pas empêché l'un des articles dus à cette collaboration de faire le tour des feuilles publiques et d'expliquer à sa façon, si ce n'est à la mienne tout à fait, ce que je pense de la crise religieuse en France.
Du collégiale course, qui accepte les enfants à partir de treize ans et qui les mène, iuclusivement, jusqu'à la philosophie ou aux classes correspondantes, on se fera une idée assez exacte en l'assimilant à l'ensemble de notre enseignement secondaire. Il se termine à divers baccalauréats, conférés, comme les grades supérieurs, par l'établissement lui-même. C'est là un privilège que la législation de tous les États accorde généreusement aux institutions importantes. Le public est chargé d'apprécier les diplômes suivant leur origine; et les mœurs, qu'aideraient au besoin les pouvoirs publics, maintiennent un suffisant contrôle sur les abus toujours possibles d'un système aussi libéral. Xotre centralisation a ses abus aussi, et qui pèsent d'un autre poids tant sur le droit des parents et des maîtres que sur les finances publiques.
Une troisième organisation est celle qui groupe, sous le
nom de Minim Department, les garçons de six à treize ans. !ls vivent tout à fait à part, ayant leur maison, StEdward's Hall, leur chapelle, leurs salles de jeux, leur parc, leurs champs de sport. Ils sont un peu plus d'une centaine; et, sauf deux ou trois cours réservés à des professeurs de l'université, la classe leur est faite par des sœurs de Sainte- Croix. La fixation du lever à 6 h. 40 et d'autres points analogues montrent que leur règlement est assez maternel Ils doivent écrire à la famille au moins une fois par semaine.
Il n'est pas besoin de longtemps examiner la discipline qui régit les diverses maisons de l'université Xotre-Dame, pour se convaincre d'un fait important et qui marque bien, croyons-nous, l'une des différences essentielles entre l'éducation anglo-américaine et celle de nos pays : à savoir, que les collégiens y sont plus libres que chez nous, et que les étudiants le sont moins. Ce n'est pas le plus petit inconvénient de notre système, que d'enlever à l'enfant toute initiative jusqu'à la dix-huitième année et de lui conférer ensuite d'un seul coup l'indépendance la plus absolue. Il n'est pas un prisonnier de nos internats qui ne se croirait émancipé si on l'envoyait à Eton, dans un collège américain, ou seulement, en France, à l'école des Roches; il n'est pas un de nos étudiants, même parmi ceux des facultés libres, qui ne se croirait déshonoré, si on le soumettait à la même tutelle que les gradués d'Oxford, d'Harvard ou de Xotre-Dame. Sans doute, il faut proportionner la surveillance aux différents âges ; mais il n'est certainement pas bon de commencer par la rendre odieuse à force d'inutiles vexations, puis de brusquement la supprimer quand les dangers augmentent. Plus l'éducation se rapprochera de la vie réelle, mieux elle y préparera. Or, la vie réelle n'a pour type normal ni la
caserne, où tout se fait par ordre, ni l'hôtel, où tout relève du caprice de l'individu. La vie en famille, voilà le seul idéal ; et le meilleur des collèges est celui qui s'en éloigne le moins. L'un des traits qui nous plaisent davanta<]e, à Notre-Dame, c'est l'existence de deux pavillons qui contiennent des chambres séparées pour un très grand nombre de jeunes gens : Sorin Hall en renferme 101, à destination des plus grands, qui y trouvent aussi une chapelle, un salon de lecture et une bibliothèque de droit; Corby Hall en a 125, avec chapelle également et salles de récréation. Comme on ne manque ni de terrain pour bâtir des maisons nouvelles ni de maîtres éminents pour les diriger, on pourrait, semble-t-il, aller plus loin encore dans le même sens et multiplier les petits groupements. Les prix de pension, qui, d'après les âges et en tenant compte des faux frais, varient entre 1 ,400 et 3,000 francs, faciliteraient cette coûteuse organisation.
On a, du reste, à Notre-Dame, le sentiment que tous les obstacles sont faits pour être surmontés. Oxford possède une ville entière à son service : que deviendra, ici, l'université complètement isolée de tout centre d'habitations, et comment, loin des fournisseurs, nourrira-t-elle quinze à dix-huit cents bouches? Elle aura, non seulement le télégraphe et le téléphone, mais son propre bureau de poste; elle aura sa boulangerie à pétrin mécanique, sa boucherie, sa glacière, ses chambres réfrigérantes, ses viviers, ses fermes. Elle produira elle-même son électricité. Et si l'on veut connaître les toutes dernières applications de la science à la vie pratique, depuis le chauffage et l'aération jusqu'au blanchissage, c'est Notre-Dame qu'il faut visiter. La buanderie et la salle de repassage sont de iraies merveilles; les bonnes sœurs n'ont, pour ainsi dire, plus qu'à compter le linge avant l'entrée en cuve et à le recevoir quand il est plié. Elles se plaignent devant moi
au PèreZahni qu'on leur fait perdre tout mérite ; il répond, en riant, que c'est encore l'époque de la barbarie et promet de ne se tenir content que tersque tout leur travail consistera, assises à l'aise dans un rocking-chair, à encourager les machines d'un regard bienveillant.
On devine parla ce que doivent être* les laboratoires, les installations qui servent à l'enseignement de la chimie, de la physique, de la mécanique, de l'électricité; les musées de biologie, de géologie, de minéralogie, de zoologie, de botanique, et en général tous les instruments de travail. On ne s'est même pas privé de l'observatoire astronomique avec équatorial.
Tout est construit comme pour durer et se développer sans obstacle, indéfiniment. Depuis 1842 — une antiquité en pareille région — rien de ce qui s'était établi n'a périclité, et les fondations se sont multipliées sans se nuire; c'est tout au plus si quelque incendie a parfois fait renouveler tel ou tel édifice, en plus beau, cela va sans dire. Jamais l'ombre d'un ennui de la part des pouvoirs publics, et il est clair qu'on n'en saurait rien craindre : pour qu'une tyrannie devînt possible, il faudrait changer de fond en comble le tempérament national. En notre pays, nous ne savons plus quelle force c'est que la sécurité; et, quand un recteur, à Paris, déplore qu'on donne si peu à l'Université, il oublie que le public se demande ce qu'en ferait demain la révolution possible, ou même le gouvernement. V^oilà pourquoi nos grandes Ecoles ne reçoivent pas, comme capital, ce qui est donné, comme revenu, à celles des États-Unis (1). A Notre-Dame on trouve très simple de commencer des collections en se disant qu'elles seront importantes dans deux ou trois siècles, comme celle
(1) Elles oui reçu, eu 1903, une valeur approximative de 500 millons de fraucs.
de tous les documents, souvenirs, manuscrits, qui intéressent l'histoire du catholicisme dans les deux Amériques. On ne se contente pas de réi^nir, dans XeBishop's Mémorial Hall, les portraits et les bustes des prélats célèbres; on veut posséder ici jusqu'aux morts illustres, et l'on y a transporté en 1886, pour l'ensevelir à côté des premiers missionnaires, dans la superbe église du Sacré-Cœur, le glorieux converti et fécond écrivain Orestes A. Brownson (1).
On a l'avenir pour soi, ayant la liberté. Un séminaire, un noviciat, élèvent autour de l'université ceux qui en seront les futurs maîtres ou serviteurs — ce doit être tout un dans le langage évangélique. Jamais je n'oublierai l'affectueux accueil de cette jeunesse pieuse et intelligente. Pourquoi faut-il que parmi eux j'aie rencontré une petite troupe de jeunes Français, au regard triste et étonné, qui étaient arrivés de la veille, sans savoir un seul mot d'anglais, et qui semblaient se demander avec inquiétude si là, enfin, on les laisserait libres de se donner ci Dieu? Par reconnaissance envers le pays où elle fut fondée, la congrégation de Sainte-Croix, dont 372 membres, c'està-dire plus de la moitié, sont Américains, élisait encore, au dernier chapitre, un supérieur général français. Il a été expulsé.
Près de Xotre-Dame, aussi, à une demi-lieue, s'élève la maison-mère des Sœurs de Sainte-Croix, où se forment les novices qui, plus tard, aideront les Pères dans leurs collèges ou dirigeront elles-mêmes des pensionnats de jeunes filles. Elles ont un couvent ici même, St Mari/s Academy, qui jouit déjà d'un renom de cinquantes années et qui, utilisant le concours de l'université voisine, fut,
(1) Le Catholic World d'avril iOO^' a publié sur Brownson une excellente étude de AI. J. Harsoo. Une statue va lui être érigée à \eiv-Vork.
croyons-nous, le premier établissement catholique à ouvrir aux jeunes filles l'accès des hautes études. Aujourd'hui, avec Trinity Collège, de Washington, et Notre-Dame de Maryland, près de Baltimore — pour ne parler que de ceux que j'ai vus — il atteste avec évidence, par son magnifique succès, l'aptitude de l'Eglise d'Amérique à constamment s'assimiler la partie bonne des innovations.
Avant de dire adieu à Notre-Dame, avant de quitter ce magnifique centre de vie religieuse et intellectuelle, il nous est doux de rappeler que l'existence en est due, comme tant d'autres fondations utiles, au zèle de nos missionnaires. Le Père Edouard Sorin, de la petite congrégation de Sainte- Croix, était parti du Mans le 5 et du Havre le 8 août 18 41, avec quatre frères et deux novices. Le 14 septembre, après plus d'un mois de traversée faite, non pas en cabine mais au régime des émigrants pauvres, il débarquait à New-York, et, comme il l'écrivait à son supérieur, a baisait avec une joie profonde celte terre d'Amérique après laquelle il avait tant soupiré « . Un an plus tard, le 26 novembre 1842, à la fin de dures pérégrinations, il se fixait à l'endroit même où s'élèvent aujourd'hui les clochers, ks dômes, les édifices, les parcs de Notre-Dame. C'était là qu'il voulait, avec l'aide de Dieu, fonder un grand collège. Alors, la région n'était habitée que par des Indiens nomades. Des missionnaires y avaient passé jadis et en avaient pris possession en y dressant une cabane surmontée d'une croix. Le paysage était fait d'une clairière couverte de neige, de deux lacs pris parla glace et d'un grand cercle de forêts vierges. Il est vrai que les ressources ne faisaient pas défaut, comme on l'a sans doute deviné au luxe du voyage ! Un peu plus riche que le Père Sorin, l'évêque de Vincennes, Mgr Hailandière,de qui relevait la mission, lui écrivait ce billet révélateur : « Mon cher confrère.
BUFFALO ET LE XIAGARA. — IVOTRE-DAME 133
VOUS trouverez ci-contre les 310 dollars que vous m'avez demandés, avec une lettre de crédit sur M. N. pour la somme de 231 dollars 12 sous et demi. Je crois que c'est ce qu'il me doit encore... N'oubliez pas que la taxe de cette année-ci pour la propriété du Lac n'a pas été payée. Mes espérances égalent mes désirs. •» Heureusement que la foi et le courage des missionnaires n'étaient pas, non plus, inférieurs à ces espérances.
Ainsi donc, tout ce que nous venons de voir n'était rien, il y a soixante ans. A trente lieues de ce désert s'élevait une petite ville de 6,690 âmes que nous allons visiter maintenant, et qui a, depuis lors, gagné quelque renom.
CHAPITIIE Vil
Contre Chicago. — Immensité, solitude et affaires. — Une église de nègres baptistes. — La ville gracieuse; la ville sanglante; la ville charitable. — Soirée en famille. — Un c^rand seulement — Premier centenaire de Chicago. — Ses perspectives d'avenir.
Les deux heures passées en chemin de fer de Soulh- Bend à Chicago n'ont pas manqué de tout intérêt. Il est vrai que, jusqu'à l'approche du lac Michigan, les campagnes traversées ressemblent simplement aux nôtres ; mais, à défaut du paysage, on peut regarder les voyageurs. 11 y en a bien une soixantaine dans notre wagon, à peu près complet. La majorité est formée de grandes et assez élégantes jeunes filles qui voyagent seules ou deux à deux. J'en ai une à côté de moi, qui lit une traduction d'Electre et qui a sur les genoux le Laocoon de Lessing. Les autres, moins intimidantes, bavardent entre elles. De temps en temps, quelques bébés drôles amusent de leurs réflexions l'assemblée, très portée à rire.
Le train est omnibus. A chaque station il arrive du •nonde. En voici bientôt plus qu'il n'y a de places. Je cède la mienne à une dame et cherche un refuge sur la plate-forme, où je lie conversation avec un marchand de Chicago. Il est Allemand, né à Cologne. Venu en Amérique pour affaires, aux environs de 1880, il y a si bien véussi qu'il n'en a plus voulu partir. Cela ne l'empêche
point de parler fort sévèrement de la ville où il s'est fixé. « Elle renferme, dit-il, des parcs, des boulevards, des résidences magnifiques; mais la plus grande partie en est dans un état de saleté repoussante. Il y aurait pourtant de quoi l'entretenir, avec les 20 millions de dollars que nous payons chaque année ; mais les trois quarts passent dans les poches des politiciens sans scrupule qui détiennent l'adminislration municipale. Il faut qu'ils satisfassent leur clientèle et aussi qu'ils rentrent dans les frais excessifs de leur élection. Démocrates ou républicains, ils se valent tous; et ce n'est pas la peine de chercher à les renverser : leurs successeurs seraient pires. \ul, ici, ne résiste à la toute-puissance de l'unique dieu, le dollar, n II me semble que cet homme austère n'y résiste pas, en effet, plus que les autres; car, si le pays lui déplaît tant, d'où vient donc qu'il y reste? Aux appréciations de ce brave Germain^ s'il fallait ajouter tout ce qui m'a été dit en Europe et au Canada contre « la ville des marchands de porcs » , on verrait bien que je n'arrive pas à Chicago très prévenu en sa faveur. D'honnêtes personnes m'ont même gracieusement fait entendre qu'on n'y met pas les pieds lorsqu'on a gardé quelque sens du beau et, pour un peu, quelque sens moral.
Sans l'amabilité de l'accueil qui m'y est fait par M D. F Riordan, curé de Sainte-Elisabeth et frère de l'archevêque de San Francisco, ma première impression He serait pas des meilleures.
Descendu à une station qui s'appelle poétiquement Trcnte-et-unième Rue, je suis emmené par mon hôte dans \l abash Avenue, l'une des voies les plus importantes. L'endroit où nous nous arrêtons, n" 401-9, au coin de la 41' rue, marque à peu près le point intermédiaire entre la partie achevée, riche, élégante, et la partie en construction où de pauvres maisons de bois côtoient des palais, où
des fabriques alternent avec des champs en friche. Des doux côtés la rue, le boulevard, la route — on ne sait comment dire — va se perdre en droite ligne jusqu'à l'horizon. Wabash n'est rien cependant à côté de Western Avenue, qui a 35 kilomètres de long. Les distances offrent ici quelque chose de déconcertant. Je demande à M Riordan si je pourrais, avant la fin de la journée, faire une visite dont je lui donne l'adresse; il me répond que c'est à 15 kilomètres. Parmi mes lettres d'introduction, il en remarque une dont le destinataire lui est coimu et habite un peu moins loin. Nous y allons ensemble. Comment aurais-je trouvé seul la demeure? Elle n'a pas de numéro. Celui qui est marqué sur l'enveloppe n'est cependant pas inutile; il indique au moins la situation du « bloc " . Mais en vain nous frappons, nous sonnons à toutes les portes de la maison. Personne pour répondre; ni concierges, ni domestiques, bien que ce soit une fort grande villa. Une bonne course de perdue. Sans les cars électriques et le téléphone qui, du reste, se rencontrent partout, les villes d'Amérique seraient inhabitables et paraîtraient inhabitées. Que penserait-on si j'afGrmais qu'un des traits de Chicago, c'est qu'il n'y a personne dans les rues? On m'opposerait les descriptions de tous les autres voyageurs; et l'argument, certes, vaudrait pour le quartier des affaires, qui est bien, en effet, avec certaines parties de New-York, le coin du monde le plus encombré d'êtres humains circulant à pied, en automobiles, à bicyclettes, en tramways, ou juchés les uns sur les autres par six, huit ou dix mille dans des offices et des magasins titanesques. Mais loin de cet entassement la dispersion se fait chaque soir, et tous se précipitent vers quelque asile de repos. Or, ([uand ils sont, de la sorte, deux millions et demi à rechercher la solitude, on se figure sans peine quel espace il faut pour leur donner même une appa-
ronce de satisfaction et quel aspect de désert offrent, dans !« jour, les parties de la ville les plus éloignées.
Le lendemain de mon arrivée, qui est un dimanche, après la messe, où j'ai donné la communion durant un quart d'heure, je m'en vais seul, pour suivre les offices à l'église catholique des « gens de couleur « . C'est si près de la cure que je refuse un guide. A quelques pas je rencontre un étranger complètement perdu qui me demande, sans succès, de le mettre sur la bonne route. Et moimême, vite égaré dans ces rues qui se ressemblent toutes, je passe, sans l'apercevoir, à côté de la petite chapelle que je cherchais, et j'arrive innocemment à une grande église vers laquelle se dirigent beaucoup de nègres. Xous sommes décidément dans un quartier de couleur; il n'en était pas de même, paraît-il, autrefois — autrefois, c'està-dire il y a trois ans. Voyant s'installer des nègres, les blancs ont eu vite fait de leur céder la rue. Etrange et cruel préjugé, n'aurais-jepas manqué de croire avant mon voyage d'Amérique; aujourd'hui la question, sur laquelle nous reviendrons à propos d'une liigh sc/iool de nègres visitée à Washington, nous semble autrement complexe . Les catholiques, même les plus modestes et les plus dévoués, trouvent tout naturel de bâtir des églises à part for coloured people. Mgr Spalding, étant jeune vicaire à Louisvillc et voulant se consacrer au service des noirs, créa pour eux et dirigea lui-même une paroisse séparée. L'idée ne lui serait pas venue (ou elle eut été irréalisable) de fonder à leur intention des œuvres spéciales dans la paroisse commune. Même avec les meilleurs sentiments, même avec une grande bienveillance les uns pour les autres, c'est un fait que les nègres et les blancs ne peuvent se trouver
habituellement ensemble, ni à l'école, ni à l'église, ni seulement dans le même quartier.
Il va sans dire que cette tendance à la séparation n'est pas le propre des catholiques. Tout le monde en est là. Le nègre à qui je demande le nom de Téglise où je viens d'arriver me répond qu'elle est baptiste. Il ajoute que le service ne commence qu'un peu plus tard, et il s'offre à me conduire à a l'école du dimanche r> , qui se tient à côté. Je profite de la méprise pour m'instruire et je suis mon guide. Il m'introduit dans une salle assez longue et basse, où beaucoup d'enfants et quelques adultes chantent des cantiques sur un air de merrij go-round (cela m'évite de dire chevaux de bois). La musique finie, un pasteur nègre explique aux assistants sa joie de leur être présenté et son admiration pour l'école du dimanche; puis, l'on chante à nouveau. Une dame blanche prend ensuite la parole et dit à l'assemblée son admiration pour l'école du dimanche et sa joie de lui être présentée; après quoi, la musique reprend, et je crois bien que l'école est faite. Je n'y ai pas beaucoup appris ; mais rien ne prouve que cela se passe toujours de même.
Je retourne au temple. A en juger par l'heure qui m'a été indiquée, le service devrait être commencé. On n'arrive que très lentement, et le retard est d'au moins vingt minutes quand, sur l'estrade du fond, deux dames à figure blanche et deux messieurs à figure noire commencent les chants liturgiques. Il serait disgracieux d'en parler mal. Assis dans un coin près de l'entrée, je regarde l'assistance de nègres et de négresses endimanchés, et je deviens très mélancolique à me sentir loin de toutes ces âmes. Je ne me suis jamais encore trouvé dans une réunion de gens de couleur, ni dans une église de baptistcs. Que se passet-il en eux? Sans doute nous adorons le même Dieu; mais que de barrières pourtant! Si j'en avais le loisir, je
voudrais connaître un peu ce peuple, entrer en relation avec lui. Et ce ne serait pas impossible. Justement, de l'estrade, à cause de mon costume de clergyman, quelqu'un vient me demander, fort aimablement, de monter plus haut. Si j'acceptais, et si, après la cérémonie, je me laissais inviter par eux? Mais on m'attend au presbytère et je ne pourrai probablenient pas rester jusqu'à la fin. C'est l'excuse, très sincère, que je donne et qui est agréée. Je ne voudrais pas non plus, comme prêtre catholique, me trouver impliqué dans des cérémonies que je ne connais pas d'avance Que va faire, par exemple, ce nègre qui se lève, probablement un ministre, tandis que les auditeurs se recueillent et inclinent la tête? A voix haute, et parfois même en poussant de vrais cris, il invoque la descente de l'Esprit divin; et quelques fidèles, de- ci de-là, au moment où l'on s'y attend le moins, traduisent leur émotion par des soupirs, des exclamations, des sentences rapides. C'est une scène étrange, et que des malveillants pourraient dire navrante ou même ridicule; la sincérité de ceux qui y prennent pari m'étneut, au contraire, et je suis sur que Dieu, qui regarde aux intentions, agrée leur naïf hommage. De plus en plus je regrette de ne pouvoir, faute de temps, essayer une excursion dans ce monde inconnu. L'heure avance; tout rêveur et mal satisfait, je sors du temple au moment où la foule noire entonne avec force un nouveau cantique.
Au presbytère, je trouve des amis de Mgr Spalding et de M. Riordan, qui m'arrangent une promenade en ville pour l'après-midi. Quand ils reviennent, vers deux heures, je demande si nous ne pourrions pas voir d'abor'.i une " parade » , démonstration que, d'après les journaux, les catlioli(|ues allemands doivent commencer vois ce
moment-là en l'honneur du nouvel archevêque, Mgr Quigley. On me répond que nous arriverions trop tard, parce que c'est presque à trois lieues de distance. Cela me rappelle une fois de plus au sentiment de la réalité. Cinq heures durant nous allons nous promener au trot de deux bons chevaux et sans presque nous arrêter, pour n'arriver à voir qu'une partie de la ville. La compagnie et le trajet ne me permettent d'ailleurs pas, il s'en faut, de trouver le temps long.
A peine avançons-nous depuis dix minutes dans la direction du centre, que les avenues s'ornent de splendides résidences entourées de verdure et de fleurs. On rencontre bien quelques constructions bizarres, mais la plupart sont d'un goût parfait, tant pis pour les préjugés; et l'avenue seule du Bois de Boulogne ou la bordure de Hyde-Park auraient droit de préférence. Encore verronsnous par la suite un ou deux boulevards qui supporteraient la comparaison. Les architectes font d'étonnants progrès aux Etats-Unis, et nous le constatons d'autant plus volontiers qu'un bon nombre d'entre eux se sontformésà notre école des Beaux-Arts. C'est à leur bon goût que je pense ne parlant ainsi. Quant à leur science technique, elle ne doit pas être médiocre si ce sont eux (mais ce doivent être les ingénieurs) qui se chargent du transfert des maisons. Nous passons devant une très grande église qui a été changée de place il y a quelques années. Comme elle gênait un percement de rue, on la transporta 40 mètres plus loin. 11 n'y paraît pas.
Pendant quelque temps, boutiques et maisons banales. Puis, la ville des affaires. Aujourd'hui dimanche, la ruche est fermée; nul bruit et presque pas de mouvement; les abeilles, en congé, flânent sur le gazon des parcs.
Voici V Auditorium, type des hôtels américains, trop riche, trop vaste, et toutefois si agréable, si tranquille
— oui, tranquille — pour ceux qui en connaissent les profondeurs reposantes ! Vous pouvez y faire à Taise votre sieste dans des coins de boudoirs orientaux; vous pouvez y donner, ou y entendre, un concert, une conférence dans une salle de quatre mille fauteuils. Nous prenons l'ascenseur express, qui nous monte d'une Iraite à dix-sept étages, au commencement de la tour. Une cinquantaine de marches à gravir et nous planons au-dessus de Chicago, En bas, quelques maisons naines de huit à dix étages; à peu de distance, et perçant le ciel, le temple des francs-maçons, plusieurs banques, et tel grand magasin où le Don Marché, réuni au Louvre, tiendrait encore à l'aise. A l'ouest, jusqu'<à l'horizon, une folle étendue de maisons qui représente la ville avec ses trois ou quatre cents kilomètres carrés ; à l'est, tout près de nous, le Michigan. 0 mon lac Ontario! qu'est-ce que toute cette horreur d'entrepôts, de rails et de gares qui nous séparent des eaux bleues et qui nous les cachent? Je me figure la désillusion de l'Européen qui, installé de bonne foi dans le quartier des plus riches hôtels, n'aperçoit que les abords souillés du grand lac. Souhaitons qu'il puisse, comme nous, en descendant de la haute tour, se faire conduire dans les ravissants parcs oii Chicago, tous les dimanches, déverse par centaines et centaines de mille ses laborieux enfants, le long des pelouses fraîches, sous des ombrages improvisés et qui semblent séculaires, au bord des quais et sur les plages où clapote le lac incommensurable. On peut, dans les divers parcs et sans sortir de la ville, faire GG milles (lOG kilomètres) de promenade en voiture. Quel voyageur osera, bravant lespréjugés, déclarer le premier que très peu de villes au monde réunissent autant de grâce en leurs parcs, lecirs avenues, leurs boulevards, que cette prosaïque ville appelée Chicago? Je le dirais le second; et j'ajouterais que je n'ai guère vu ailleurs tantde monde prier dans leséglises, visiter
les musées, lire dans les bibliothèques. Mais voilà ! « Chicago? Business et matérialisme ; abattoirs et marchands de cochons. » Que peut-on opposer à cela?
Cela existe aussi, je le sais bien; il n'y a pas d'àme sans corps. Le corps se verra demain; en ce dimanche heureux, l'àme seule se manifeste. Nous sommes venus, course insensée, depuis Lincoln Park et Lake Shore Drive, au nord, par les boulevards Michigan et Drexel, jusqu'aux parcs du midi, Washington et Jakson ; et nous voilà près de l'élégante université où les millions de Rockefeller essaient de drainer la science, près des souvenirs qu'on a gardés de l'Exposition colombienne, et qui consistent, heureusement, bien plus en jardins de plaisance qu'en palais de carton. Le soir est venu ; l'atmosphère est saine et rafraîchissante ; le ciel, sans fumée en ce jour de repos, brille d'un éclat digne des altitudes. Quel est donc ce charme inconnu qui se dégage de l'air et des êtres '^ On me le dit, et peu à peu je le comprendrai mieux, étant destiné à en jouir quelque temps encore : c'est un avant-goût de Vindian summev, de cet « été indien « , qui, chaque année, vers le milieu de l'automne, enchante le sol des États-Unis ; sec sans poussière, tiède sans chaleur, frais sans être froid ; un ciel d'Afrique, sur une terre douce comme la France.
Quelques étoiles sont déjà levées quand on me ramène à mon hôte indulgent. Nous allons, après le souper, visiter un couvent, je ne sais plus de quel ordre, mais qui ne compte pas moins de 100 religieuses et novices, d'où il faut conclure au nombre des élèves. Je ne peux qu'en admirer la splendide chapelle et, vaguement, du dehors, les amples constructions. Nous trouvons la communauté réunie en récréation pour une fêle familiale. Tout se passe avec une dignité et avec une bonne grâce ! Une seule note sombre : c'est quand on m'interroge, avec une fraternelle
anxiété, sur les religieuses de France... Ici tout marche si bien! Sait-on que Chicago, qui n'existe que d'hier, connpto aujourd'hui un million de catholiques, presque tous pratiquants, et 130 paroisses fort prospères, ce qui fait le double de Paris?
A Chicago, les choses vont vite. Je n'ai pas conscience, non plus, d'y perdre mon temps, car voilà, je pense, une journce remplie. Encore bien oubliais-je de noter qu'en sortant du couvent nous sommes allés finir la soirée chez un avocat de notre voisinage, et que là nous avons trouvé, dans la vie de famille, dans l'installation même, autant de charme, de goût et de distinction qu'on a le droit d'en attendre aux vieilles villes raffinées d'Europe, à Stockholm, à Xancy, à Florence.
Florence, disais-je? Et, maintenant, ce sera la Villette. Alais nous n'y stationnerons pas. Le lendemain donc il s'agissait de voir les pac/ivir/ houses^ les maisons où l'on a empaquette » , pour les distribuer sur le globe, chaque jour, par dizaines et centaines de mille, bœufs, porcs et moutons. Mais pour les empaqueter, sous forme de conserve ou tout frais dans la glace, il faut leur avoir fait subir une préalable opération. Et c'est celte opération que je ne décrirai pas, tout heureux que de plus habiles, MM. de Rousiers, Bourget, de .Molinari, tout dernièrement M. Jules Huret, se soient magistralement acquittés de cette tâche. C'est hiei asxez, sans en chercher le relent, d'avoir pendant trois heures traversé, sur des ponts de bois, les wagons et les enclos où bêle, mugit et grogne tout l'élevage de l'Ouest; d'avoir, surtout, regardé de près et en quelque sorte, touché, respiré la mort sanglante, le dépouillement, le découpage d'une infinité de pauvres corps que la méca-
nique et le bras de Thomme, également surs, également brutaux, se passent de l'un à l'autre avec une rapidité de vertige. Une seule fois j'ai vu la révolte de la vie triompher un instant, et ce fut pire que le régulier massacre. A force de se démener sur la tringle de fer où ils glissent jusqu'au boucher qui les tue d'un seul coup de couteau, un des porcs s'embarrassa avec le voisin par la chaîne qui le tenait pendu, et la mort de tous en fut retardée d'un quart de minute : j'en eus mieux le temps de remarquer leur affreuse terreur. Les idées se rejoignent en nous par n'importe quelles voies ; je pensai alors à ce passage de Bossuet qui m'avait fait frémir durant mon enfance : « Tous les raffinements dont nous nous servons pour couvrir nos tables suffisent à peine à nous déguiser les cadavres qu'il nous faut manger pour nous assouvir (1). » Mais puisque enfin c'est ainsi et puisqu'ils ont disparu, les temps regrettés de Bossuet et réclamés des végétariens, où les hommes prenaient leur nourriture sans violence « dans les fruits qui tombaient d'eux-mêmes et dans les herbes qui aussi bien séchaient si vite n , autant vaut-il sacrifier nos victimes par quantités et proprement, que de multiplier le nombre des tueries maladroites et plus douloureuses. Je puise en cette pensée quelque réconfort; et lorsque, rentrés aux bureaux où nous prîmes notre guide, nous apercevons le maître de cette cité sanglante, Armour le jeune, très aimé de ses ouvriers, je ne m'étonne pas trop de lui trouver un tout autre air que celui des ogres. Et notre guide lui-même, était-il assez doux, assez complaisant ! C'est, il est vrai, le cousin du jeune vicaire qui m'accompagne. A dix-sept ans, sans études spéciales et après trois années de service, il gagne déjà, en qualité de
(1) Discours sur l'Histoire universelle, 2* part., La Création tt Us 2)remiers temps.
c!erk, 500 francs par mois. Comme il n'y a pas de conscription pour interrompre sa carrière, voilà une vie bien lancée. Tout n'est pas dans le matériel, va-f-on maufijréer. J'en conviens, et j'ajoute que mon féroce petit Yankee s'approche tous les quinze jours des sacrements.
Un quart d'heure après être sorti des abattoirs, je me trouvais, heureux contraste, dans une ravissante école primaire bâtie par la ville et qui porte le nom d'Armour. Sur vingt maîtresses, treize sont catholiques, et parmi elles la directrice. Il va sans dire que, si l'enseignement n'a rien de confessionnel, la neutralité y est parfaitement observée, et une neutralité qui n'est pas précisément étrangère à toute religion, mais qui se maintient dans la limite commune aux diverses églises chrétiennes. Personne ne s'étonne de voir deux prêtres catholiques visiter les classes; et il nous serait difficile de juger par l'accueil que nous rencontrons quels garçons, quelles fillettes, quelh s institutrices sont ou ne sont pas nos coreligionnaires. Une belle photographie de la Madone du Grand- Duc, qui orne le parloir, attira cependant une fois l'attention de certain inspecteur; mais il reconnut vite qu'un chef-d'œuvre artistique est à sa place partout. On sait que les catholiques, non satisfaits encore de cette sincère neutralité, élèvent presque toujours des écoles libres à côté de leurs églises, sans que le gouvernement en éprouve autre chose que la satisfaction de se voir déchargé d'une partie de son fardeau. Si petite que soil notre paroisse Sainte-Elisabeth, j'y visite une école où 15 sœurs de la Merci instruisent 3G5 filles et 2i7 garçons. Dans le diocèse de Chicago, pour un million de catholiques, le nombre des enfants élevés sous l'égide de l'Kglise, nnder catholic care, était, d'après la dernière statistique, de 93,388.
Il reste encore, dans mes notes et dans mes souvenirs, les traces de banques au luxe invraisemblable et de ma-
gasins justement qualifiés mammouths; il y reste la foule, les tramways surchargés, les soixante chemins de fer qui, eu ronflant, s'entre-croisent dans les airs ou qui traversent les rues sans souci des passants; il y reste, en un mot, le Chicago connu de tout l'univers. Pourquoi, dès lors, m'en occuper? J'aimerais seulement, ayant un faible pour les librairies, à dire que nulle part je n'en ai vu d'aussi vaste, d'aussi complète et bien ordonnée que la maison Mac Clurg. Qu'o" se figure le magasin Hachette, mais répété à dix étages. Un employé, de nos compatriotes, nous montre et fait fonctionner une machine à enseigner la prononciation française. Des leçons grammaticales, ornées de quantité d'exemples, se récitent devant nous avec une netteté parfaite, et nous entendons aussi quelques morceaux de littérature déclamés par de bons artistes. Plus patient que les meilleurs maîtres, l'instrument, pourvu qu'on le remonte, se répète autant qu'on le désire : il recommence ses voyelles, ses diphtongues, ses nasales, jusqu'à ce qu'elles soient entrées dans l'oreille du disciple. C'est la fin du professorat !
M. Riordan m'emmène diner dans une famille de ses amis, et je puis dire des miens, vu les relations et les idées que nous avons de communes. Le père est médecin; et sa réputation, comme aussi sa fortune, ce qui, en pareil cas, sert parfois de témoignage, prouvent quel est son mérite. Sa femme ni ses enfants ne sont indignes de lui. Et tous d'un accueil si gracieux! L'Américain, décidément, a l'hospitalité aussi cordiale que l'Anglais, et il l'a plus joyeuse; c'est, avec le sérieux du Nord, la gaieté du Sud. La belle-sœur du médecin fait aussi partie de la famille; mais, au lieu d'être à sa charge, ainsi qu'il pourrait arriver chez nous dans un tel milieu, elle vit de son travail et, chaque matin, elle quitte cette opulente demeure pour aller faire la classe aux enfants d'une école publique.
Elle gagne, du reste, à cette fonction 7,500 francs par an, et elle compte arriver à 10,000; elle en recevrait 15,000 si elle devenait directrice. Sur ce joli denier, ayant des goûts sérieux, elle s'offre la participation cà diverses bonnes œuvres et de grands voyages pendant ses vacances. Un des buts préférés de cette petite Chicagoise est le Mont- Cassin; et si jamais elle s'éprend de quelqu'un, ce sera de saint Benoît. Je lui donne une lettre que vient de m'écrire un des proches de Montalembert; elle la serre comme une relique des Moines d'Occident. Elle s'est beaucoup amusée à Rome, l'an passé, de l'étonnement d'une princesse polonaise apprenant qu'elle ne dépensait que l'argent de son travail. Elle a presque franchi l'âge possible du mariage; mais cela paraît lui être singulièrement égal, et elle ne songe guère à se demander, comme d'autres, ce qu'elle est venue faire en ce monde. Elle le sait de reste, et que c'est tout simplement pour y faire du bien et honorer Dieu. Y aurait-il, ô grands romanciers, d'autres Américaines que celles des plages à la mode et des hôtels cosmopolites?
Après le repas, sur la terrasse aux blanches colonnes où nous respirons le frais du jardin, comme on le ferait aux villas de la Toscane, la conversation marche son train et tous s'y intéressent; elle révèle entre nous, à notre joyeuse surprise, quantité d'opinions et de goûts semblables. Aux échanges de vues succèdent les informations. En retour de celles que je donne sur l'Europe et Paris, j'en obtiens sur l'Amérique et sur Chicago. On me parle, notamment, de Dovvie, le faux prophète, qui fait ici tant de dupes; mais je ne prête pas à ce nom, qui m'arrive pour la première fois, autant de curiosité qu'il en mériterait. A New-York je retrouverai, j'entendrai ce personnage fantastique, et alors je m'occuperai de lui. Ce qui, aujourd'hui me touche davantage est ce qu'on me dit
de Hull House, la plus intéressante, semble-t-il, des œuvres sociales de Chicago.
Hull-House est un seulement, c'est-à-dire Teffort tenté par des gens du monde, au milieu des quartiers misérables d'une grande ville, pour se rapprocher du peuple et pour lui rendre le plus de services possible. Paris et Londres en ont vu d'admirables essais. Qui ne connaît aujourd'hui, pour me borner à deux exemples, les noms de Popincourt et Toynbee-Hall? C'est à 1889 que remonte la création de Hull-House, et depuis lors, sur son modèle, les setllements se sont multipliés dans toute l'Amérique ; il y en avait déjà vingt en 1895; on les compte aujourd'hui par centaines. Celui de Chicago est resté le plus en vue, tant par la supériorité de la personne qui l'a fondé et qui en est l'âme, miss Jane Addams, que par l'étendue des misères qu'il doit soulager.
H y a donc des misérables, en Amérique? Oui, sans nul doute; il y a ceux qu'y envoie l'Europe, et ils sont nombreux dans les plus grandes villes, à New-York surtout et à Chicago. Dans cette dernière, plus de la moitié des habitants sont nés dans le vieux monde, principalement en Allemagne, en Italie, en Russie et dans les diverses provinces de l'Autriche-Hongrie. Tel quartier de Chicago représente, comme population, la troisième ville de la Bohême. Se représente-t-on un million d'étrangers débarqués, pour toute fortune, avec une moyenne de cent francs par tête, ne sachant pas la langue du pays, et s'installant, Dieu sait de quelle manière, dans les pires quartiers de la ville incommensurable? Le mal est-il, comme tout le reste ici, assez gigantesque? Le remède y sera proportionné, et son nom sera la charité des Américaines.
En attendant le passage, sinon toujours rapide, au moins presque assuré, de ces multitudes à la vie labo-
rieuse et libératrice, la douce main des femmes de la société soulagera les souffrances urgentes, dirigera les malades sur l'hôpital, procurera de l'ouvrage aux adultes, recueillera les petits enfants, attirera, adoucira, civilisera ces pauvres barbares. C'est le souci principal de la plupart de ces clubs de femmes qu'ici nous raillons, les jugeant sur des cas excentriques et exceptionnels (1). C'est tout le but que s'est proposé miss Addams en créant Hull-House et que poursuivent avec elle les femmes et les hommes d'élite qui, de tous les rangs de la société et du sein de toutes les Eglises, catholiques, protestants, non chrétiens, lui ont apporté le concours de leurs bonnes volontés. Autour de la fondatrice, qui est là à demeure, ces dévoués auxiliaires viennent se fixer pour quelque temps dans la grande Maison du Peuple qu'est en réalité Hull-House, et ils se trouvent ainsi au centre des maux qu'ils cherchent à soulager. Si renlreticn des rues, le service des eaux, n'importe quel point d'hygiène publique, apparaissent défectueux, ils rappellent au devoir les officiers municipaux; ils font enlever les boues, la poussière ou la neige; ils font installer des bains. Le moral les occupe encore davantage. Au foyer, ils régularisent des unions, propagent la tempérance, aident à trouver des emplois. A Hull-House, qui reste ouvert à tous, ils ont installé des cours professionnels, des salons de lecture, des prêts de livres, des halls pour meetings absolument libres, des séances de musique et, comment dirai-je? des leçons d'idéal. Les misérables qui, ayant, au reste, tiré de Hull-House une formation plus substantielle, y entendent quelque soir un morceau de poésie, en emportent peut-être un nouveau scutiment de leur dignité. Cet enfant était éveillé au désintéressement
(1) Voir, dans le beau livre de Mme Th. Bentzon, les Américaines chez elles, au chapilre premier, la description de deul* clubs léminius à Chicago.
lr,0 AU PAYS DE LA VIE INTENSE
et à une vie plus haute, qui, s'en allant, des larmes aux yeux, d'une causerie sur les épopées chevaleresques, déclarait qu'il n'y viendrait plus « maintenant que le prince Roland était mort » .
Voilà, certes, de nobles efforts. Ajoutés à l'action religieuse, qu'ils sont bien loin de contrarier, et qui, de son côté, multiplie les œuvres d'assistance avec un zèle inlassable, ils forment une puissance de relèvement et de moralisation qui suffit presque aux besoins sans cesse renaissants des émigrés, toujours plus nombreux.
A voir tout ce que font les Américains « arrivés » pour tirer de peine les nouveaux venus; à considérer — encore plus que les dons royaux de quelques milliardaires — le dévouement personnel de beaucoup de gens du monde, et surtout des femmes, on oublie, on pardonne Tàpreté de la lutte pour le succès, et l'on reconnaît qu'il y a de la justice, même s'il faut l'appliquer à l'ensemble des Etats- Unis, dans cet éloge que faisait de Chicago un journal de cette ville : « Dans ses bras hospitaliers se sont réfugiés et se réfugieront, tant que le monde ne sera pas meilleur, les déshérités de tous les pays, les pauvres êtres écrasés qui cherchent liberté et droit à l'existence, les fugitifs du despotisme qui parlent cinquante langues diverses, mais ont tous une même cause. Et la grande cité les prend tous contre son cœur, et elle les réconforte, et elle en fait les égaux de ses propres fils. »
Le journal qui parle ainsi est le Sunday Record Herald, du 20 septembre 1903, dans un article de deux pages, qui a pour titre : Chicago^ l'histoire de ses cent ans, et
dont rillustration représente, au-dessous des splendeurs actuelles de la rue La Salle, un Indien demi-nu pagayant sa pirogue d'écorce, parmi les roseaux, dans le voisinage de quelques huttes et d'un fortin de bois. C'est la ville de 1903 en face du village naissant de 1803; et le contraste parle assez haut. On s'apprête, justement, à fêter l'étonnant centenaire ; à faire, dans l'expansion vertigineuse, une sorte de halte pour se donner le temps de regarder l'espace parcouru. Quelle histoire que celle-là, et comme elle est bien représentative de la croissance américaine ! En 1803, une troupe de 70 hommes construit là un fort au nom des États-Unis; en 1804, arrive la première famille de colons; en 1812, des Indiens brûlent le fort et massacrent les 110 habitants. On reconstruit le fort l'année suivante et la population s'élève à 150 âmes, en 1816; à 500, en 1830; à 1600, en 1834. Beaucoup de nos lecteurs étaient nés avant que Chicago, aujourd'hui la septième ville du monde, fut seulement érigée en cité. Elle est incorporée comme telle en 1837, avec 4,170 habitants. Elle en a 120,000 en 1861; et 334,290 en 1871. Presque détruite, cette année-là, par un incendie dont on ne trouve pas l'égal dans l'histoire, elle n'en est même pas interrompue dans son développement. Comme le feu dure plusieurs jours, on commence à rebâtir un côté de la ville pendant que le reste brûle encore. Avant que le fléau ne soit apaisé, le maire de Chicago lance cette proclamation : « Attendu que la Providence de Dieu, à la volonté duquel nous nous soumettons humblement, a fait éclater sur notre cité une calamité terrible qui réclame de nous les efforts les plus énergiques pour le maintien de l'ordre et l'assistance de ceux qui souffrent, faisons savoir que la foi et le crédit de la ville de Chicago sont engagés par ces présentes à couvrir les dépenses nécessaires... « Suit l'énoncé des mesures de secours et de bon ordre, grâce auxquelles
« avec Taide de Dieu » la paix et le bien de tous seront sauvegardés; et le document se termine par ces mots qui empruntent à de si tragiques circonstances un caractère bien américain : ^' On croit que l'incendie perd sa violence et que prochainement tout ira bien, ail will soon be well. »
Tout alla, en effet, si bien que la ville renaquit de ses cendres plus prospère et plus belle. En 1880, elle atteignait le chiffre de 596,358 habitants; en 1890, celui de 1,105,540; en 1900, celui de 2,010,000. Le dernier chiffre, pour 1903, est de 2,231,000 ; aujounihui probablement il dépasse 2 millions et demi, et ce n'est pas la fin. Les affaires y grandissent tous les jours, avec les progrès de l'Ouest américain et de l'Ouest canadien. Les chemins de fer s'ajoutent aux chemins de fer ; grâce aux canaux, la navigation atteint l'Atlantique par l'Hudson et le Saint-Laurent; et voici que l'élargissement de rilliuois ouvre une nouvelle et magnifique route vers le Mississipi et le golfe du Mexique.
Assurée maintenant de la fortune, la ville géante se préoccupe de plus en plus de l'usage qu'elle en saura faire. Les meilleurs de ses habitants comprennent qu'il est un autre éclat que celui de la richesse ; ils tournent leurs regards vers un idéal plus haut, et ils se répètent, en termes équivalents, l'énergique parole deSpalding : a Rien ne sert que le pays soit grand, si les hommes y sont petits, n Leurs concitoyens ne demandent qu'à les suivre, dès lors qu'il est démontré qu'il s'agit de l'honneur de la ville ; car elle est aimée de tous d'une passion étrange, pour son audace, pour son succès, pour son immensité, pour le bien qu'ils lui doivent. Sans oser méconnaître ce qu'ils appellent « les imperfections inséparables d'une rapide croissance ^ , ils sont orgueilleux d'elle ; ils entendent qu'elle soit la première en tout, et puisque
la science, l'esthétique, la culture morale sont nécessaires à la vraie grandeur, ils appliqueront à les acquérir cette persévérance qu'en tout le reste ils ont déployée. Et celuilà serait mal venu d'eux, qui émettrait un doute sur le succès de leur nouvel effort.
CHAPITRK VIII
UXE PETITE VILLE ET U\ GRAND KIÊQUE: PÉORIA; MGR SPALDING.
A travers "Illinois. — M^v Spalding chez lui. — Ses idées. — Son prestige. — Ine ville typique. — Péoria. — Ses ressources; ses préoccupations intellectuelles, morales et sociales. — Ecoles; bibliothèque; œuvres d'assistance. — Jugement de Roosevelt sur le Bon-Pasteur. — Administration et initiative.
Après les journées « excitantes » de Chicago, c'est un repos véritable que de traverser les souriantes campagnes d'Illinois en se rendant à Péoria. A peine sortis de la grande ville, nous entrons dans des plaines de maïs qui semblent, comme toutes choses ici, ne pas connaître de limites. Quelques champs bien labourés et hersés, des prairies verdoyantes où paissent tranquillement les bœufs, d'épais groupes d'arbres, des fermes isolées, de petites villes ou plutôt de gros villages aux maisons en bois, interrompent cependant la monotonie du trajet. Les étranges noms que portent ces pays ! On voit que des hommes de toute nation ont passé par là et y ont librement fixé les traces de leurs souvenirs ou de leurs fantaisies : Fairburg, Chenoa, El Paso, Eurêka, Washington sont les quatre stations qui précèdent Péoria, et les deux derniers noms sont répétés je ne sais dans combien d'États. Pas très loin dans la même région, je vois sur la carte : La Salle, Decatur, Berlin, Orléans, Carthage, Keokuk, Muscatine. Sur
UNE PETITE VILLE ET UM G R A IV 0 ÉVÊQUE li5
une autre ligne, au nord-oHest, on va deToledo à Frankfort par Durand et Cadillac.
Le paysage se fait plus intéressant. Des collines aux pentes boisées, des parcà, des résidences; et, avec le charme, aussi le bruit et la vie. Nous traversons la rivière d'Illinois et entrons dans la ville. Une émotion me prend, à l'idée de revoir chez lui, intimement et longtemps, un de ceux devant lesquels on éprouve le bonheur de se sentir très petit.
Ce n'est pas que Mgr Spalding, Dieu le sait, cherche à en imposer par aucune sorte d'apparat extérieur. Les évêques d'Amérique sont connus par leur extrême simplicité; il est le plus simple de tous. Comme les esprits vraiment supérieurs, il respecte en chacun la dignité de la personne humaine, et il traite tout le monde en égal. .Je ne pense pas qu'il parle à son ami le président Iloosevelt autrement qu'au plus jeune vicaire de sa cathédrale. N'importe 011, et devant qui que ce soit, il se donne ou mieux il se laisse prendre exactement pour ce qu'il est, sans précaution, sans réticence, sans la moindre espèce de calcul. Lui inspire-t-on confiance, il le monire une fois pour toutes, et il faut se le tenir pour dit; dans le cas contraire, il procède de même. Je ne sais plus, ou plutôt je sais, mais je ne dirai pas, quel personnage lui demanda un jour sa collaboration pour certaine entreprise; s'étant heurté à un refus très net, il en voulut savoir l'explication : « C'est que je n'ai pas confiance en vous » , répondit Spalding du ton le plus naturel du monde.
Flvcque, orateur, écrivain, simple particulier, il s'occupe d'être sans jamais se soucier de paraître ; il pense à ce qu'il doit faire, non à ce qu'on dira de lui.
Nulle recherche en sa vie, pas plus qu'en sa personne. Sa demeure, son langage, ses manières sont d'un honnête homme, sans luxe ni austérilé. 11 semble que, pour lui, ces
choses du dehors ne méritent qu'on s'y applique ni pour les agrandir, ni pour les rapetisser; c'est le porlrait qui importe, et non pas le cadre. Dans cette semaine d'intimité, je n'ai pas remarqué autour de lui un seul trait saillant. Nous avons vécu en famille, dans un petit presbytère, avec les trois prêtres de la cathédrale ; nous nous sommes promenés en huggy^ le prélat, plus expert que moi, attachant lui-même notre cheval à quelque poteau lorsque nous descendions pour visiter des églises ou des maisons religieuses; nous avons eu, après le repas, de longues causeries en tête-à-tête, et c'a été tout. Tout? Oui, sans doute, mais je n'en demandais pas davantage, et ces quelques jours laissent en mes souvenirs une trace de lumière et de sérénité. Je n'essaierai pas de rapporter le détail des conversations. Sans compler que ce ne serait pas le moyen d'être discret, ce ne serait peut-être pas non plus celui d'être exact. Elles n'avaient, en effet, rien de didactique. C'est lorsqu'on est pressé ou qu'on se connaît peu, qu'on traite ex professa des sujets déterminés, à la manière des interviews. Et puis, Mgr Spalding n'est pas l'homme des théories en forme. Plus encore que ses livres, ses entretiens sont faits d'aperçus profonds et inattendus, d'éclairs qui brusquement illuminent les questions obscures, de réflexions ou de confidences presque involontaires et qui vous pénètrent, comme par contagion, de calme intérieur, de bonté pour tous, de confiance en l'ordre divin.
Et, si l'on cherche à analyser le fond de ses idées ou tout au moins l'impression qu'elles laissent, un seul mot exprime tout, qui reparait, du reste, sans cesse dans ce qu'il dit comme dans ce qu'il écrit ; c'est le mot de vie. La vie est tout : elle est le but, elle est le moyen. Dieu possède en hii-même la vie infinie, et, s'il crée, c'est pour donner la vie. Le Christ est venu pour augmenter la vie. Notre vie, une fois reçue, est définitive. Le tout est de la dcve-