I. Mennechet, Histoire de France, t. II, p
d'avoir toujours sous la main les matériaux nécessaires pour la réparer au besoin.
Toujours aussi des arbres plantés le longf des voies publiques, autour des métairies, çà et là dans les champs : ce qui donne à la campagne française un air incomparable de fraîcheur, de gaieté, de salubrité.
Les métairies et les murs qui les enferment sont souvent revêtus d'espaliers chargés de fruits et se perdent sous des massifs de verdure.
Toutes les gares de chemin de fer, même aux stations les moins importantes, sont autant de villas agréables, bien entretenues, du plusgracieux aspect, généralement entourées d'arbres et de riants jardins.
Et partout dans les champs quelle perfection de culture, quelle variété de produits ! la vigne, les céréales, les légumes, les fruits de toutes sortes.
Y a-t-il un peuple plus industrieux, pluslaborieux, plus aguerri au travail et à la fatigue que le peuple français? Avec cela, pas de luxe, pas de dépenses folles pour les habits, pour le mobilier, pour la nourriture ; mais toujours une propreté exquise sur la personne r je n'ai jamais eu de répugnance à voyager^, même en troisième, avec le paysan français.
Si seulement le peuple français avait un-
■peu plus de religion ! Chose singulière, tandis ■que chez nous c'est dans les campagnes surtout .que la foi est encore vive, et que c'est plutôt quelquefois dans la classe instruite que le sentiment religieux est quelque peu effacé, ici, en France, c'est le contraire. Les classes éclairées sont généralement religieuses, attachées à la foi, et pratiquantes : il y a du moins un retour marqué vers des idées saines, un rapprochement sérieux vers le clergé et vers l'Eglise. Mais les populations rurales, ainsi que la classe ouvrière des villes, semblent absorbées dans la matière et n'ont presque plus de vie chrétienne. Des préjugés grossiers et invétérés aveuglent leur esprit, et les mettent en défiance contre le prêtre, que l'on soupçonne de vouloir ressusciter la dîme, les corvées et différents abus de l'ancien régime. Il ne faudrait pas généraliser, toutefois, et appliquer cela à tout le pays ; mais c'est bien là, je crois, le tableau de plusieurs parties de la France.
J'ai dit que les curés français, en général, sont loin d'être gâtés par les consolations spirituelles. C'est bien le cas, en particulier, •pour le vénérable curé de Saint-André. Et cependant, quel homme distingué, intelligent et rinstruit ! Quel prêtre zélé, poli et affable, à
l'abord facile, au maintien grave et vénérable !' Espérons qu'avec le temps il fera de Saint- André une paroisse aussi religieuse que la;i nature et l'industrie l'ont rendue riche et prospère.
Mais c'est là surtout l'œuvre de Dieu. Prionsbeaucoup pour la France, M. le Principal. Après tout, y a-t-il un seul peuple qui ait autant de vitalité et de ressources pour lesbonnes œuvres que le peuple français? N'estce pas la France qui est à la tête de la civilisation et des idées généreuses dans le monde ? Gesta Dei per Francos ! Dieu ne permettra pas que la France périsse. Elle redeviendrachrétienne \
Je passe la nuit à Saint-André, et demain^ dans la matinée, je prendrai le chemin d'Evreux . . .
I « Il ne faut jamais se hâter de penser du mal de la France», dit ]\Iadame Arvède Barine. [Louis XIV et la Grande Mademoiselle, p. 85) . Et Henri de Noussane : ■I Ne désespérons pas de la France. Quand elle semble au dernier degré de sa perte, elle touche au premier degré de son salut. .» [Des faits, des hommes, des idées, p. 286).
Evreux, ii mai ibgi.
Evreux est certainement l'endroit de la vieille France qui compte le plus dans la vie de Mgr de Laval.
C'est le diocèse de Chartres, sans doute, c'est Montigny-sur-Avre qui lui a donné le jour. Mais outre que Montigny est tout-à-fait sur les confins du diocèse, qu'il est même un peu plus près d'Evreux que de Chartres, c'est avec Evreux que la famille de Laval devait avoir le plus de relations.
Le siège épiscopal d'Evreux était occupé par Mgr de Péricard. C'était un évêché très important comme bénéfice et comme revenu. L'évêque d'Evreux était baron de Condé, de Broville et d'Illiers ; et il avait quatre hautes justices : le temporel de l'évêché, et les justices de Condé, d'Illiers et des Beaux de Bretheuil. La baronie d'Illiers était la plus considérable pour les fiefs qui en relevaient. . .^
I Archives de l'évêché d'Evreux, Fouillé du diocèse,
François de Péricard était le frère de Mme de Laval. Ce fut probablement lui qui la maria avec le seigneur de Montigny et l'aida de ses conseils pour la bonne éducation de ses enfants. C'est lui qui fit la bénédiction de l'église de Montigny (1618). C'est lui probablement qui baptisa le premier évêque de Québec, et qui confia plus tard son éducation aux Jésuites du collège de La Flèche.
Il s'intéressa à la famille de Laval ; il en fut l'appui et le soutien, surtout après la mort du seigneur de Montigny (1636). Il fut le grand •consolateur de Mme de Laval dans les terribles épreuves qu'elle eut à supporter durant son veuvage, lorsqu'elle perdit successivement trois de ses enfants, qui lui furent enlevés à la fleur (ie l'âge (1642, 1644, 1645).
On le voit dès 1637 donner un des canonicats de son église au jeune François de Laval, qui n'a encore que quinze ans : évidemment pour l'aider à continuer ses études au collèsfe de La Flèche. Deux ans plus tard, il lui en confère un autre plus important, toujours dans le même but. François de Laval était encore a clerc du diocèse de Chartres «; mais je me figure que durant sa jeunesse l'évêché d'Evreux fut le séjour favori de ses vacances et de ses loisirs. Que de fois, sans doute, jeune lévite,
il figura dans les cérémonies de la cathédrale !
Mais voilà que des liens plus étroits viennent l'attacher à l'église d'Evreux. C'est comme « prêtre du diocèse d'Evreux » qu'il en devient archidiacre en 1648 ^: il s'est donc détaché complètement du diocèse de Chartres, pour s'incorporer à celui d'Evreux, où il exerce pendant cinq années entières les fonctions d'archidiacre. Suivant toute probabilité, il appartenait encore à ce diocèse lorsqu'il fut nommé vicaire apostolique de la Nouvelle- France.
J'avais hâte de voir la cathédrale, et le palais épiscopal d'Evreux. Ce fut avant-hier ma première visite ; et j'eus le bonheur de trouver de suite un excellent cicérone dans la personne de M. le chanoine Odieuvre, l'habile directeur de la Revue catholique de Normandie^ dont je devins plus tard l'humble collaborateur.
Les deux édifices de la cathédrale et de l'évêché d'Evreux se tiennent par un magnifique cloître ogival, que l'on dit être du quinzième siècle ... Ils remontent certainement au temps de Mgr de Laval, et bien au delà.
I Archives de la Préfecture, Fouillé du diocèse d'Evreux.
Le palais épiscopal, très vaste, vraiment monumental, bien conservé, a tous les caractères d'un vieux château féodal : murs d'au moins six pieds d'épaisseur, sculptures antiques, fenêtres petites et clairsemées, magnifique tour polygonale, etc.
Il y a dans une des grandes pièces du château, pièce immense et très élevée, une galerie presque complète des portraits des anciens évêques. Ils sont très nombreux ; et parmi eux l'on me montre celui de I\Igr de Péricard. J'ai lieu d'espérer que l'évêque d'Evreux m'en donnera une photographie. Je me suis déjà procuré celle du château.
La cathédrale, gothique comme toutes les anciennes cathédrales de France, a été construite par parties et à diverses époques. On assure que la nef principale est du douzième siècle : elle s'élève à une hauteur prodigieuse. L'édifice, dans son ensemble, est beau, régulier, majestueux.
Il y avait autrefois, dit-on, sur l'emplacement de cette cathédrale, un temple de Diane ; et l'on me montre, à l'endroit où l'on est à réparer l'édifice, des restes de pavé que l'on prétend avoir appartenu à ce temple antique.
Saint Taurin, le filleul et l'ami du grand pape saint Clément, arriva tout jeune dans les
Gaules, vers l'an 70 de l'ère chrétienne, avec saint Denys l'Ionien, premier évêque de Paris. Fils d'un père payen et d'une mère chrétienne, sainte Euticie, il avait quitté Rome, sa ville natale, pour évangéliser la vieille nation gauloise, incorporée depuis peu à l'immense empire romain.
Quelques années plus tard (93), Denys le fait évêque, et l'envoie vers les Eburovices, l'un de ces petits peuples intéressants dont les Commentaires de Jules César ont immortalisé la valeur et le patriotisme ^.
Taurin se rend à Evreux. Sa vie et son apostolat ne sont qu'un tissu de merveilles et d'actions héroïques. En un instant il a converti Evreux à la foi catholique et renversé le temple de Diane.
Mais avant de mourir il prédit à ses nouveaux prosélytes la ruine complète de la cité d'Evreux. Une horde germano-scandinave s'abat en effet su«r le pays, met tout à feu et à sang, et en disperse les habitants. Ceux-ci se répandent par toute la Gaule et deviennent à leur tour apôtres du christianisme ^
1 Commeniarii de Bello gallico, lib., III, n. 17.
2 N'est-ce pas aussi ce que l'on racoute de nos bons sauvages micmacs et abénakis ?
L'évêché d'Evreux ne se releva qu'à la fin du troisième siècle ^ Mais son origine date du premier siècle de l'ère chrétienne.
J'ai assisté hier à la grand'messe et aux vêpres dans la cathédrale où Mgr de Laval exerça sans doute bien des fois les fonctions sacrées. Les cérémonies s'y font avec cette perfection et cette majesté que vous avez pu remarquer dans la plupart des grandes églises de France, où l'apparat du culte extérieur tient une si grande place.
Mais ce qui m'a le plus frappé, c'est que tout y est beaucoup plus « comme à Québec » que ce que j'ai vu partout ailleurs. Le prône, les annonces, la manière de les faire, le plainchant, les cantiques, le chant de l'épître et de l'évangile, la tenue des enfants de chœur, etc, tout, enfin, m'a paru absolument « comme à Québec. » A Chartres, au contraire, c'est plus « comme à Montréal. »
Au reste, je suis également frappé de la ressemblance des types, des physionomies, des allures que je vois ici, avec les nôtres au Canada. Ce sont bien les mêmes visages que chez nous, la même cordialité, la même bonne
I Archives de l'évêché d'Evreux, Fouillé du diocèse,
franquette ; la même prononciation, aussi, ou à peu près, les mêmes circonlocutions. On vous abordera, par exemple, en vous disant, comme au Canada : « On est bien, je suppose, aujourd'hui . . . On ne s'ennuie pas trop, par ici . . . »
En arrivant à la cathédrale, hier matin, pour dire la sainte messe, j'ai rencontré l'archidiacre actuel d'Evreux, le successeur, par conséquent, de Boudon et de Mgr de Laval, l'abbé Filion : u Vous avez écrit, me dit-il, la Vie du prédécesseur de Boudon à l'archidiaconé d'Evreux ; eh bien, vous allez célébrer dans la chapelle de Boudon, à l'autel où il a dit la messe durant près d'un demi-siècle, et où j'ai le bonheur de la dire moi-mê'ne tous les jours. »
Je l'ai remercié de tout cœur de la faveur qu'il voulait bien me procurer.
Boudon est inhumé dans le caveau de cette chapelle : il y a une inscription qui nous l'indique ^ Cette inscription est gravée sur la
Ici repose
Henri-Marie Boudon
Archidiacre d'Kvreux
Humble et sçavant
De la science des Saints
Pour l'honneur
De Dieu seul
muraille. Il y en a une autre en latin, sur le pavé : elle porte en tête la devise favorite de Boudon : Deo soli ^
A l'autre extrémité d'Evreux se trouve la vieille église de Saint-Taurin, si belle, si vénérable. Elle paraît être de construction beaucoup plus ancienne encore que la cathédrale, et faisait partie, dit-on, d'une abbaye bénédictine de Saint-Maur. On y vénère le tombeau de saint Taurin.
En allant à Saint-Taurin, on passe devant l'ancien séminaire des Eudistes : il sert aujourd'hui de palais de justice et de prison. On reconnaît encore très bien la façade de l'église qui faisait partie de ce séminaire, et le Sacré- Cœur qu'y avait fait sculpter le P. Eudes. Cette église est, si je ne me trompe, la première qui fut solennellement dédiée en France au Sacré-Cœur de Jésus.
Près de Saint-Taurin se trouve le crrand
Il fut zélé, pauvre, patient
Il honora Marie et les SS. Anges
Et mourut dans le Seigneiîr
Le 3[ août 1702
Agé lie 78 ans, 7 mois, 17 joiars
In niemoriâ œternâ erit jusliis. (Ps. III). I. «A Dieu seul. »
séminaire actuel, tenu par les Lazaristes. Il y a là une bibliothèque et des archives où j'aurai quelques recherches à faire. L'abbé de Bruynes, l'un des prêtres de la maison, m'a accueilli avec beaucoup de bienveillance. Il m'a montré un petit paquet qu'il conserve comme une relique précieuse. Sur l'enveloppe je lis, avec la signature du Frère Houssart, absolument comme sur un paquet semblable que m'avait montré le marquis de Lévis ^ : « Partie d'un linge que j'ai trempé dans la poitrine de Monseigneur de Laval de Montmorency, premier évêque de Québec, le jour de son décès, lorsqu'on l'ouvrit pour ôter son cœur. Le sixième de may 1708. »
« Je tiens cette relique, me dit l'abbé de Bruynes, de M, le comte de Maistre, un de nos principaux citoyens d'Evreux. Vous ferez bien de voir ce monsieur : il peut avoir d'autres souvenirs de Mgr de Laval. »
En effet je suis allé présenter mes hommages au comte de Maistre le jour même de mon arrivée à Evreux. C'est un excellent catholique, père de dix enfants, dont deux sont religieuses, deux sont jésuites, et un autre fait son grand séminaire à Saint-Sulpice de Paris.
I Voir plus haut, p. 18.
Il est le petit-fils de l'illustre Joseph de Maistre. Sa tante, Anne-Nicole de Maistre, sœur de son père, épousa en 1833 Eugène- Alexandre de Montmorency-Laval, le dernier duc de Laval \ qui mourut en 1851 sans laisser de postérité.
Le duc de Laval habitait le château de Beaumesnil, où il jouissait, paraît-il, de la réputation d'un saint. Sa veuve, Anne-Nicole de Maistre, hérita de ce château, puis le laissa en mourant à son neveu le comte de Maistre, qui réside à Evreux. Il y a dans ce château un ancien portrait de Mgr de Laval. Le comte m'a promis de m'en donner une photographie ^
Il a poussé l'amabilité jusqu'à venir me rendre ma visite à mon hôtel et m'inviter à dîner chez lui. Je l'ai rencontré aussi hier après-midi chez les Jésuites.
Les Révérends Pères ont sur la colline d'Evreux un vaste établissement d'éducation qu'ils dirigent sous le nom d'Ecole libre de
I Voir plus haut, p. 16.
2. Je la conserve avec soin, avec celle qui me vient du comte de Couronnel, par l'entremise du marquis de Lévis, et une troisième que, j'ai reçue des descendants de la famille de La Varende, de Rennes.
Saint-François de Sales ^ Ce grand collège se voit de loin et domine toute la ville. On s'y rend par des avenues superbes, agréablement bordées d'arbres. Il est entouré de riants parterres, et touche à la grande forêt d'Evreux.
J'étais monté là pour avoir une vue d'ensemble d'Evreux. Cette ville, avec ses quinze mille habitants, repose au fond d'un vallon délicieux où les eaux de l'Iton répandent une douce fraîcheur. Elle est entourée de riantes collines, et comme enveloppée dans un riche manteau de verdure.
Les Révérends Pères, auxquels j'allai présenter mes hommages, m'invitèrent à une séance de jeux qui venait précisément de commencer dans la grande cour des élèves. Une estrade y était installée pour les visiteurs. J'y montai à côté du supérieur et du comte de Maistre.
La cour était brillamment ornée d'oriflammes : on y respirait iin air de fête. La joie était sur tous les visasses.
I. L'Ecole libre de Saint-François de Sales est maintenant sons la haute direction de ÎNI. le chanoine Odietivre, qui en est le Supérieur, tout en gardant l'administration de la Revue catholique de Nonnayidie. Al. le chanoine de iNIaistre, fils de leu le comte de Maistre, est le préfet des étiides et de discipline de cette excellente institution.
Voici le programme de la séance : il a été très bien exécuté: Fanfare. — Courses-vitesse,
— Echasses. — Escrime. — Fanfare. — Chars.
— Courses-haleine. — Chars. — Boucliers. — Fanfare.
Il me semble que des séances et des exercices de ce genre, pourvu qu'on n'en abuse pas, ont leur raison d'être dans une maison d'éducation. Non seulement ils contribuent au développement des facultés physiques, ce qui a bien son importance, mais ils brisent un peu la monotonie de la vie d'écolier, ils attachent les jeunes gens à leur Aima Mater et leur laissent d'agréables souvenirs.
Pour ma part, je me suis franchement intéressé à ce concours de jeux, à ce déploiement savant d'exercices gymnastiques, dont bien des détails étaient absolument nouveaux pour moi.
Ce matin, j'ai assisté à une séance d'un autre genre : une profession religieuse au monastère des Ursulines, présidée par l'évêque. Ces religieuses appartiennent au même Ordre que nos Ursulines de Québec ; et j'ai été agréablement réjoui de voir et d'entendre à Evreux ce que j'ai vu et entendu bien souvent autrefois au vieux monastère de Marie de l'Incarnation, du temps de Mgr Baillargeon et du vénéré Père Le ]\Ioine. C'étaient bien les
mêmes cérémonies, jusque dans les plus petitsdétails, les mêmes chants, les mêmes modulations suaves et touchantes.
Une seule chose tranchait un peu trop, dans cette séance, où tout avait été jusque là si calme et si suave : la parole véhémente du prédicateur, un homme du Midi, dont la bouche jetait feu et flammes à propos des dernières persécutions religieuses. « Quel est son nom ? »• demandai-je discrètement à mon voisin. — « Sabatier w, me répondit-il.
Le nom d'un ancien musicien, autrefois à Québec, que beaucoup de Québécois, sans doute, se rappellent encore, qui touchait admirablement le piano, et tirait de cet instrument des accents si passionnés !
Je sortis tout ému de l'église, et m'en allai respirer un air plus calme aux archives départementales de l'Eure ....
Evreux, 14 mai 1891.
Les archives départementales de l'Eure, M. le Principal, sont un modèle du genre. Attachées à la Préfecture, comme toutes les archives départementales, elles occupent cependant un bâtiment complètement à part, isolé, distinct, dont tous les matériaux sont à l'épreuve du feu.
Ce bâtiment s'élève dans un magnifique jardin, à l'ombre de grands arbres, au milieu de riants parterres. De larges baies laissent pénétrer la lumière avec abondance dans les salles de travail ; mais c'est une lumière tamisée pour ainsi dire à travers le feuillage. L'air est pur, délicieux, tout imprégné d'émanations de fleurs.
A l'ombre des arbres, reposent quelques sarcophages antiques: on me dit que ce sont des tombeaux romains qu'on a exhumés dans les environs de la ville.
Le chef du bureau des archives, M. Lecoq, est un homme extrêmement instruit et ren-
seigné sur tout. D'une affabilité inlassable, non seulement il se prête à toutes vos demandes, mais il va au devant de vos désirs, vous indique la voie que vous devez suivre et vous aide lui-même dans vos recherches.
C'est le type de l'homme bienveillant et courtois.
Il a mis de suite à ma disposition quelques vieux pouillés, où j'ai trouvé des détails précieux.
(f Ces pouillés, me dit-il, ont une grande valeur : ils sont très anciens, et ont été faits sur les documents originaux qui n'existent plus. — Comment tous ces documents ont-ils donc disparu de partout? — La révolution, vous savez.... Les révolutionnaires avaient intérêt à faire disparaître les titres de propriété. . . ., et avec ces titres une foule d'autres documents ont été détruits. ... «
Puis il me montre dans un des vieux pouillés •dont je viens de parler les nominations de Mgr de Laval comme chanoine, puis comme archidiacre d'Evreux, les dates de ces nominations et les dates de prise de possession. François de Laval fut chanoine d'Evreux à partir du 25 septembre 1637 jusqu'au 10 octobre 1648, tout le temps, mais en deux périodes distinctes. Son premier canonicat, de 1637 à 1639, était
fondé uniquement sur les revenus du Sceati de révêché. Le second, de 1639 à 1648, était un des Huit de Vaticienne jcndation.
Les bénéficiers ecclésiastiques devaient de temps en temps faire au Roi la déclaration de leurs biens et de leurs propriétés. Bon nombre de ces pièces déclaratoires sont conservées aux archives et nous donnent une idée du revenu de certains bénéfices. Voici quelques lignes des « Déclarations et états des biens et revenus du chapitre de l'église cathédrale d'Evreux » :
« Aux Huit chanoines de l'ancienne fondation de l'église de Notre-Dame d'Evreux appartient un noble fief nommé le fief des Huit chanoines, dont le fief est assis en la paroisse d'Angerville près Evreux, et s'étend en la ville et bourgeoisie d'Evreux, paroisses de Saint- Aquilin, de Notre-Dame de la Ronde, et ailleurs ; item iceux Huit chanoines, au droit et à cause de leur dit fief, et chacun d'eux ensemble ou chacun à part soi, ont droit et peuvent avoir chiens, filets et philopes pour chasser, eux ou l'un d'eux, à cri et à cor, en leur dit fief, terre et seigneurie d'Angerville, à toutes bêtes quelconques ; item,, ils ont, au droit de leur dit fief, toutes les bêtes sauvages qui sont estranglées des loups. ■» (Déclaration, de 1400).
Par une déclaration de 1521, les chanoines reconnaissent posséder « le corps de l'église, le cimetière et le bien capitulaire et le cloître, où sont situées, construites et assises plusieurs maisons au nombre de quarante ou quarantecinq, appropriées pour les logis des doyens, archidiacres, chanoines, etc, le tout contenant dix acres de terre ou environ ; ils perçoivent en outre plusieurs rentes sur la recette du Roi en la vicomte d'Evreux pour les obits et anniversaires du sieur d'Ailly, de Marguerite, comtesse d'Evreux, de Philippe, roi de Navarre, du comte Simon et du comte Louis ».
Une autre déclaration de 152 1 expose » que les Huit chanoines de l'église cathédrale d'Evreux ont été fondés dès l'an de l'Incarnation de Notre-Seigneur 87 ou environ, au temps que Monsieur saint Taurin, premier évêque d'Evreux, envoyé es parties du dit lieu d'Evreux par Monsieur saint Denis, convertit à la foi catholique le comté d'Evreux qui lors était, et tout le peuple d'icelui diocèse ; que la plupart des chartes, lettres et titres du temporel du dit chapitre, ont été brûlés et ars, quand la dite église fut arse l'an 1356, et le demeurant perdu, dissipé et gasté à la prise et réduitte dernière de la dite cité, et avec ce la plupart de leurs rentes et revenus sont inutiles, parce
que les faubourgs ont été par la guerre démolis avec une partie de leurs terres pour l'accroissement des fossés de la cité ».
« Tiennent les dits sieurs et chapitre, de temps immémorial, en la côte appelée vulgairement le Jardin l'Evêque, au dit Evreux, deux acres trois verges et demie de terre plantés en vignes, avec deux acres de jardinage et pré ; item, les dits sieurs tiennent de Sa Majesté immédiatement et possèdent un fief de la paroisse de Quittebceuf, nommé le fief aux Pilliers, autrement le fief du chapitre, à cause duquel fief ils ont droit de basse justice, hommes et tenants roturièrement. » (Déclaration de 1673).
Tout cela nous donne une idée de la prébende des Huit chanoines, dans laquelle Mgr de Laval, quand il était chanoine d'Evreux, avait sa part.
Il se démit de son canonicat le 10 octobre 1648 ; et comme le siège d'Evreux était vacant — Mgr de Péricard était mort en 1646 — , le Roi, en vertu de la régale, nomma chanoine à sa place Jacques de Cherville, « à charge de trois cents livres de pension annuelle, « payable à François de Laval, « la dite pension créée en sa faveur. »
Il était prêtre depuis un an seulement, et
avait sans doute à prendre soin de sa mère, veuve depuis douze ans.
Deux mois après sa démission comme chanoine, le 7 décembre 1648, Jacques Du Perron, devenu évêque d'Evreux, lui confère «l'archidiaconé d'Evreux dans l'église cathédrale de la dite ville. » Il est désigné dans l'acte comme «prêtre du diocèse d'Evreux. » Puis il prend possession de son archidiaconé « par procureur ^ '),
Il remplace comme archidiacre un homme très distingué, et de grande famille, Jacques Ledoulx de Melville, qui devint « Hault Doyen de l'église cathédrale d'Evreux, » s'occupa de bonnes œuvres, fonda le séminaire des Eudistes à Evreux, et mourut le 11 février 1680.
François de Laval fut cinq ans archidiacre d'Evreux, et résigna à la fin de 1653 "^^ faveur» de Boudon.
Dans un autre pouillé, je trouve la liste des paroisses qu'il avait à visiter, leur revenu, et ce que chaque curé et les trésoriers de chaque église devaient lui payer. Il y avait dans
I. Ce bénéfice ecclésiastique, ce n'est donc pas à son oncle qu'il le doit, comme je l'ai écrit dans la ^l'e de Mgr de Laval (t. I. p. 48) , d'après un faux renseignement, mais au successeur de son oncle décédé depuis plus de deux ans.
l'arcliidiaconé d'Evreux cent cinquante-cinq églises paroissiales et quatre succursales soumises à sa visite. L'arcliidiaconé était divisé en quatre doyennés, les doyennés de la Croix, de Pacy, de Vernon et d'Ivry ; et les curésdoyens, comme tels, avaient aussi quelquechose à payer en plus à l'archidiacre.
Le diocèse comprenait deux autres archidiaconés, celui de Neubourg, qui avait centdix-neuf paroisses et deux annexes, celui d'Ouches, qui renfermait deux cent cinquante-trois paroisses.
Les circonscriptions actuelles des archidiaconés et des doyennés du diocèse d'Evreux ne sont pas les mêmes qu'autrefois.
« Il est possible, me dit M. Lecoq, qu'il y ait dans les archives des paroisses soumises autrefois à la visite de M. de Laval comme archidiacre quelques traces de son passage, des approbations de comptes de fabrique, ordonnances, avis, etc. On en a trouvé pour Boudon ^ ».
Ce qui est certain, c'est que, d'après les témoignages de Mgr Servien et de M. Picques
I. L'évêque d'Evreux voulut bien faire faire des recherches, et envoya une circulaire à ses curés à ce sujet, mais sans résultat.
dans les informations canoniques, Mgr de Laval remplit ses fonctions d'archidiacre avec la plus parfaite exactitude.
« Mgr de Laval, dis-je à M. Lecoq, a été abbé commendataire de l'abbaye de l'Estrée. N'avez-vous pas quelques documents sur cette abbaye ? — Vous avez passé, me dit-il, tout près de l'ancienne abbaye de l'Estrée. «
Et il me montre deux pièces importantes : la nomination par Mgr de Laval, en date du Il mai 1675, de son frère « Henri de Laval, prieur claustral de l'abbaye de la Croix-Saint- Leuffroy «, comme son procureur pour l'administration de ses abbayes en France ; puis un autre document, en date du 17 mars 1681, dont voici le titre :
« Déclaration du bien et revenu temporel de l'abbaye de Notre-Dame-de-1'Estrée, Ordre de Cîteaux, diocèse d'Evreux, size en la vicomte et chastellenie d'Esy, que présente au Roi en sa chambre des Comptes de Normandie Très Révérendissime Père en Dieu Messire François de Laval, premier évêque de Kébec en la Nouvelle-France, abbé de la dite abbaye de l'Estrée, dont Sa Majesté lui a fait don afin d'être unie en son total, tant et la mense abbatiale que monacale, pour servir de dota-
tion et fondation au dit évêché et Eglise de Kébec, et que le divin service qui se faisait en la dite abbaye soit transféré et fait dorénavant à la cathédrale du dit Kébec en la Nouvelle- France .... »
Ce document détermine assez bien la position de l'abbaye de l'Estrée :
<c Le domaine et lieu abbatial de l'Estrée consiste en quatre-vingts arpents de terre ou environ, tant en logis, bois taillis, buissons, vignes, pastures que prés, tenant d'un côté le chemin de ReuUet, d'autre côté le seigneur du Mesnil, d'un bout la rivière d'Eure appartenant à la dite abbaye, d'autre bout le chemin tendant du Mesnil à Muzy, auquel domaine est assise l'église et couvent de la dite abbaye, où il y a colombier, pressoir, granges, étables et autres lieux .... «
Il fait ensuite mention, en détail, de toutes les propriétés et fiefs de l'abbaye. Elle en avait dans un grand nombre de paroisses : Muzy, Iliers, Nonancourt, Saint- Jean-de-1'Hosme, Tillières, etc. La déclaration fut lue à la porte des églises de ces diverses localités, «à l'issue de la messe paroissiale ».
On serait tenté de croire, en parcourant ce document, que l'abbaye était très riche. De
lOO —
fait, elle donnait « peu de revenu, » comme on le voit par les lignes suivantes :
« Le dit seigneur abbé, nonobstant les intentions de Sa Majesté pour la réunion en son total du temporel de la dite abbaye au dit évêché de Kébec, ne laisse pas d'entretenir quelques ecclésiastiques pour desservir l'église d'icelle abbaye ; et il a été obligé de faire de grandes réparations à tous les lieux réguliers, maisons et fermes, qui avaient été délaissés et abandonnés par le passé, à cause du peu de revenu de la dite abbave et des chargées d'icelle. »
L'abbaye de l'Estrée tire son nom de la grande voie romaine {Strada ou Strata) de Dreux à Evreux, près de laquelle elle était située. Elle était sur les confins des paroisses de Mesnil-sur-1'Estrée et de Muzy, au point où la voie romaine franchit la vallée de l'Eure.
Elle fut fondée vers le milieu du douzième siècle (1144) par Rahier de Muzy. Geoffroy, évêque de Chartres, reçut la fondation, au nom du saint-siège, en présence de l'évêque d'Auxerre, d'un réprésentant de l'évêque d'Evreux, et de l'abbé de Pontigny qui devait fournir les premiers religieux.
Le dernier abbé régulier s'appelait Pierre
lOI
Gagnât. Mgr de Laval lui succéda en 1672 comme abbé commendataire.
Les quelques lignes que j'ai citées plus haut montrent la délicatesse de conscience du pieux prélat, qui, au lieu de se prévaloir des intentions du Roi et d'acquitter uniquement à Québec les charges de l'abbaye, « entretenait des ecclésiastiques)) à l'Estrée pour desservir l'église, afin de mieux remplir les intentions des fondateurs.
Le successeur de Mgr de Laval ^ et le séminaire des Missions-Etrangères entrèrent plus tard en arrangement avec une communauté de femmes de l'Ordre de Cîteaux, les religieuses de la Colombe, qui avaient été dépossédées de leur couvent par le Roi, et n'avaient plus d'asile. Elles vinrent s'installer à l'Estrée en 1692.
« Leur premier soin, dit l'abbé Caresme ^, fut de réparer l'église, la clôture et les lieux réguliers ....
(cEn 1714, elles s'obligèrent envers l'évêque de Québec à lui payer une rente de deux mille cinq cents livres, pour entrer en possession de
I ^Igr de Saint- Vallier succéda à 'Slgr de Laval comme évêque de Québec et abbé commendataire de l'Estrée.