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I. ))I,a famille Péricard attend ici la résurrection

Evreux, 17 mai 1891, Jour de la Pentecôte.

J'allai hier soir rendre visite à mon excellent ami, l'abbé Guéry, aumônier du lycée d'Evreux. Il habite une maison confortable, un peu retirée de la rue, à quelques pas du grand jardin de la ville et de la bibliothèque publique, à proximité par conséquent de deux choses bien chères au prêtre studieux : les livres et les frais ombrages.

Après avoir causé quelques instants avec lui : « Où. allez-vous demain, me dit-il ? Vous savez que, le dimanche, les bibliothèques et les archives sont fermées ... — Eh bien, c'est le jour de la Pentecôte: j'assisterai, à la cathédrale, à vos grands offices pontificaux ; je verrai ces beaux ornements, cette merveille dont me parlait tantôt l'abbé Colombain ^.

I Le secrétaire de Mgr Hautin le suivit à Chambéry, où il devint vicaire général du diocèse : ce qu'il est encore.

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Et puis ...,3e ferai un peu comme les apôtres : je me renfermerai dans ma chambre, et, clauso ostio^ me recueillerai, pour recevoir les dons du Saint-Esprit ... — Voulez- vous venir avec moi, chanter la messe, à Navarre ? — A Navarre ! le royaume du bon Henri IV ! — Un petit Navarre, dit-il, tout près d'ici, où sa mère Jeanne d'Albret avait un magnifique château. Le roi actuel de Navarre, le curé Levasseur, est un de mes bons amis, et sera heureux d'avoir un prêtre canadien pour chanter sa messe et prêcher. — Ah, par exemple, je m'inscris contre le cumul des fonctions sacrées. Chanter la messe à Navarre, oui, j'accepte avec plaisir ; mais prêcher, c'est moi qui vous invite à le faire : vous parlerez un peu de Mgr de Laval. — C'est entendu. «

Ce matin donc, vers les neuf heures, je monte la rue du Lycée, et vais prendre l'abbé Guéry pour aller avec lui à Navarre.

Nous voilà tous les deux cheminant sur la grande rue Saint-Germain. Navarre est à un petit quart d'heure de marche.

L'air est vif et piquant : cela jure avec les rayons éclatants du soleil. Le ciel est pur et sans nuage : nous avons une journée délicieuse.

Tout en causant avec mon aimable compagnon, j'admire les gracieux paysages de la

campagne d'Evreux, les bosquets et les parterres qui bordent le chemin, les grands édifices, surtout, qui surgissent çà et là.

« Quel est donc, demandai-je à M. Guéry, cette splendide construction, au bout de cette allée? — Notre nouvelle Ecole Normale, me dit-il. Vous voyez que l'Etat fait les choses avec magnificence. L'intérieur est encore plus beau que l'extérieur, et surtout répond admirablement au but de l'institution. »

A dix heures, nous sommes à Navarre, jolie petite ville, ou plutôt faubourg de la ville d'Evreux, dans le doyenné de Saint-Taurin.

On me montre l'endroit où s'élevait le château de Jeanne d'Albret. Ce château n'existe plus \ mais il y a encore un vieux bâtiment qui en dépendait. La Reine, paraît-il, avait fait creuser de Navarre à Evreux un canal sur lequel elle se rendait en bateau le dimanche à la cathédrale. Ces caprices de reines!

On me montre aussi l'emplacement de l'ancienne église de Saint-Germain sur le territoire de Navarre. Cet édifice a été détruit, il

I. Le château de Navarre existait encore du temps de Napoléon ler. Il était un des quatre châteai\x que l'Empereur avait donnés à sa femme Joséphine, après qu'il etit divorcé avec elle poiir épouser l'archiduchesse Marie- Louise. (Souvenirs de M. de Viel-Castel, dans le Correspondant du lo mai 1892, p. 435) .

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y a quelques années. Il n'y a plus que l'église de Notre-Dame, et c'est un édifice temporaire^.

Tout Navarre est sur pied ; le drapeau tricolore flotte sur presque toutes les maisons ; on n'entend partout que des cris de joie, des airs de musique ; la place de l'église, les rues, les trottoirs sont envahis par des bazars, des expositions, des chevaux-tournants, etc. C'est aujourd'hui la fête annuelle de la commune, comme celle que l'on célébrait le jour de l'Ascension à Montigny-sur-Avre.

Nous voici à l'église. Le curé Levasseur est là, qui organise la solennité religieuse. Il est au comble de la joie en nous voyant. Son église, brillamment parée de draperies, de banderolles aux couleurs voyantes, de festons de verdure, est remplie de monde, de femmes surtout : il y a peu d'hommes.

Je commence la messe : le bon curé luimême est à l'harmonium et dirige le chant. Ses clercs et ses servants de messe sont admirablement dressés : tout se fait avec un entrain merveilleux.

J'admire de plus en plus le zèle, l'activité, le dévouement de ces bons prêtres français ;

I Depuis mon voyage, M. Levasseur, le zélé curé de Navarre, a bâti uue magnifique église en pierre : c'est l'église votive du diocèse au Cœur Sacré de Jésus.

comme ils se dépensent pour leurs ouailles, souvent sans beaucoup de consolations spirituelles ; comme ils n'épargnent ni peines, ni fatigues pour l'accomplissement de leur ministère.

Après l'évangile, l'abbé Guéry monte à l'autel, et fait un excellent sermon sur la fête du jour. Il annonce ensuite aux fidèles que le célébrant est un prêtre canadien, qui vient d'un pays bien lointain appelé autrefois la Nouvelle- France, pays très catholique, évangélisé par un ancien archidiacre d'EvTeux. Il décrit en termes magnifiques les travaux apostoliques de Mgr de Laval, ses vertus, la sainteté de sa vie ; et il exprime l'espoir que ce grand évêque sera un jour honoré sur les autels.

J'ai remercié Dieu bien sincèrement d'avoir été l'occasion d'un si bel hommage rendu à notre saint Prélat, et le témoin d'une si belle fête religieuse dans une petite paroisse de notre ancienne mère patrie.

Après la messe, nous nous rendons au presbytère à travers la foule qui se range sur notre passage, et nous salue, le sourire sur les lèvres.

Bonne et confortable maison, le presbytère de M. Levasseur. Sa vieille sœur, son cousin et la femme de ce cousin composent son personnel. Nous nous asseyons, comme en famille.

autour d'une table orarnie d'excellents mets : la gaieté la plus franche règne parmi les convives. Je me croirais absolument dans un de nos bons presbytères canadiens.

Les vêpres se chantent à trois heures. Nous avons donc tout le temps convenable pour nous promener dans le village. M, le curé nous propose de visiter le principal établissement de Navarre : l'asile des aliénés.

L'abbé Guéry est malheureusement obligé de partir sur le champ pour aller chanter les vêpres à Evreux. J'accompagne seul M. Levasseur à l'asile.

C'est le plus bel établissement de ce genre que j'aie jamais vu. Il a peu de hauteur : deux étages seulement au-dessus de l'entre-sol ; mais il déploie largement ses aîles sur un terrain immense, laissant entre tous ces différents corps de logis des cours bien aérées, bien ensoleillées, des jardins plantés d'arbres et ornés de jolis parterres : à travers ces jardins et ces cours, de grandes allées bien empierrées et entretenues avec soin, et surtout de magnifiques et élégants préaux pour que les pauvres malades puissent toujours, au besoin, se promener à l'abri.

L'asile a été construit par le département de l'Eure, mais on y reçoit aussi des patients de Seine et de Seine-et-Oise. Il y a actuellement

huit cent cinquante aliénés, hommes et femmes.

Tous sont payants, soit par eux-mêmes ou leurs familles, soit par les municipalités auxquelles ils appartiennent, s'ils sont trop pauvres. A part le grand nombre, qui vivent en commun, il y a quelques pensionnaires logés isolément ; et l'on va construire un grand bâtiment pour en recevoir davantage.

Il y a un directeur, deux assistants, et trois médecins résidents. Il y a aussi un aumônier. L'église est très vaste, bien éclairée, gaie et pimpante : tout y est d'une propreté admirable.

Ce sont des religieuses qui ont la direction et l'administration de l'asile: elles s'appellent SœîD's de la Sagesse : un nom de bon augure, et qu'on aime à entendre dans une maison spécialement habitée par des gens privés de raison. Elles s'occupent de tout l'établissement ; mais il y a pour les hommes des gardiens laïques.

(f Avez-vous aussi la direction médicale de l'institution? demandai-je à la vénérable supérieure qui nous conduisait. — A Dieu ne plaise, me répond-elle, que nous assumions une pareille responsabilité ! Nous préparons et nous administrons les remèdes, mais uniquement d'après les prescriptions des médecins résidents. Tenez, voici notre pharmacie. »

Et elle ouvre une pièce très considérable, dont je reconnais immédiatement l'emploi par les émanations qui s'en échappent. L'apothicaire, les manches retroussées, est justement à sa table, qui prépare ses remèdes.

Nous visitons successivement toutes les principales parties de l'établissement, la chapelle intérieure, uniquement à l'usage des religieuses, les salles d'exercices, les dortoirs, les réfectoires, la cuisine : tout est d'une propreté exquise, admirablement ventilé, dans un ordre parfait.

Mais ce que j'ai le plus admiré, c'est la lingerie : elle occupe une suite d'appartements spécialement affectés à cet usage. Tout autour de ces pièces s'étagent des rayons, sur lesquels repose le linge de l'asile, vêtements de toutes sortes, couvertures de lits, nappes et serviettes de tables, etc, mais tout cela disposé de telle sorte que l'on a utilisé les différentes couleurs du linge, blanc, bleu, rouge, noir, gris, de manière à former des figures, des lettres, des sentences, etc. C'est extrêmement ingénienx et intéressant.

Le chapelain de l'asile, l'abbé Lemonnier, est un homme charmant, instruit, adonné aux questions historiques. Il m'a entretenu assez longuement du dernier duc de Laval, Eugène

de Montmorency \ qui habitait le château de Beaumesnil, dans le diocèse d'Evreux. «C'était, m'a-t-il dit, un vrai saint. » Et il m'a cité quelques exemples de sa charité et de sa vertu.

Mais le temps passe vite ! Voici déjà l'heiire des vêpres . . . Nous nous rendons en toute hâte à l'église.

Il y a dans le village encore plus d'animation que tantôt. On n'entend partout que joyeux airs de fanfare et cris d'allégresse.

Les rues sont littéralement encombrées.

Tout Evreux est à Navarre.

A l'église, même assistance à peu près que le matin, vêpres très solennelles, psaumes admirablement chantés et surtout bien prononcés, beaux cantiques : le tout terminé comme chez nous par la bénédiction du saint Sacremerit.

Je reprends alors le chemin d'Evreux, et l'abbé Levasseur a la complaisance de m 'accompagner. Il me montre, sur la route, la résidence de M. Martel, un ancien président du sénat, un ancien ministre des cultes dans le gouvernement de ^I. Thiers, un millionnaire. C'est un déiste, paraît-il ; il est cependant sympathique à l'Eglise, autant du moins

1 Voir plus haut, p. l6 et 87.

qu'on peut l'être quand on n'a pas ou qu'on n'a plus la foi.

Chose singulière, ce déiste n'a de confiance que pour les religieuses. Il lui en faut toujours deux chez lui pour avoir soin de sa personne et de son temporel, pour l'accompagner dans ses promenades en voiture, etc. Il y a quelquefois d'étranges anomalies dans certains cerveaux !

M. Levasseur me montre aussi la demeure d'un riche marchand, M. Chauvel, celui-là très catholique. Il vient justement de donner vingt mille francs à l'évêque pour une oeuvre diocésaine.

Nous suivons la grande allée de Breteuil, à l'ombre de plantations superbes ; et, comme nous arrivons à Saint-Taurin, voilà l'abbé Guéry qui vient au-devant de nous. Je continue mon chemin avec lui, M. Levasseur s'excusant de ne pas aller plus loin.

Le temps était tout-à-fait délicieux, et je n'étais nullement pressé de rentrer à mon liôtel. « Avez-vous visité notre musée? me dit l'abbé Guéry. — Pas encore. — Voulez-vous y venir? C'est dimanche, et il est déjà un peu tard : deux raisons pour qu'il soit fermé. Mais il y aura bien moyen de forcer la consigne pour un Canadien. »

Le musée d'Evreux n'est pas grand, mais très riche et très curieux à cause des nombreuses antiquités romaines qu'il renferme, et que l'on a découvertes dans les environs de la ville.

Je le visitai avec un vif plaisir ; puis nous allâmes saluer le conservateur du musée, le bon M. Chassang, un savant, un archéologue, un érudit. Il m'a témoigné beaucoup d'intérêt, s'est informé de mes travaux, m'a entretenu quelque temps de ce qu'il savait sur la famille Laval, et m'a promis de me communiquer ce qu'il pourrait trouver sur ce sujet.

Je prends alors congé de lui et de l'abbé Guéry, puis je rentre à mon hôtel.

« Voici, me dit la bonne, une invitation à dîner chez Monseigneur. »

Et elle me passe la carte d'invitation qui avait été apportée dans la matinée.

Je n'avais plus que vingt minutes pour faire un peu de toilette. Je fis diligence et me rendis en toute hâte au palais épiscopal.

Il était juste sept heures, l'heure indiquée pour le dîner.

Monseigneur était dans le grand salon, entouré de ses archidiacres, de ses chanoines, des principaux personnages, je suppose, qui avaient figuré aux offices pontificaux de la journée.

On ne peut se défendre d'une certaine confusion quand on se trouve tout-à-coup au milieu d'une compagnie si distinguée. Je fis cependant aussi bonne contenance que possible, appréciant l'honneur que l'on voulait bien faire à un Canadien, à l'historien d'un ancien archidiacre d'Bvreux.

Pas n'est besoin de vous dire que le dîner était magnifique. Mais quelque excellent qu'il fût, il n'est rien dans mou souvenir à côté du plaisir d'avoir fait plus intime connaissance avec Sa Grandeur, avec le clergé distingué qui l'entourait, avec ces hommes de science, de mérites et de vertu qui continuent à Bvreux l'œuvre si utile et si méritoire qui occupa, il y a deux siècles, les Péricard, les Laval, les Boudon.

Après le dîner, un quart d'heure de conversation au grand salon. Puis, comme je dois partir demain pour la ville de Caen, je prends congé de Sa Grandeur, après lui avoir exprimé de mon mieux ma sincère reconnaissance.

Je rentre à mon hôtel, et je vous jette à la hâte ces quelques lignes pour achever une journée que vous trouverez, je l'espère, bien remplie. . .

Caen, 22 mai 1891.

Il y a quatre jours que je suis à Caen. C'est plus qu'il n'en faut pour en avoir une idée générale assez parfaite : la ville n'est ni étendue, ni bien populeuse, je ne crois pas qu'elle renferme plus de cinquante mille habitants. Mais ce n'est pas assez pour connaître à fond cet endroit si intéressant au point de vue historique.

Il y a des villes plus anciennes \ mais qui ont été totalement renouvelées. Caen doit son origine à Guillaume le Conquérant et dans plusieurs de ses parties elle a gardé beaucoup de la physionomie qu'elle avait au onzième siècle. Au Château, par exemple, à l'Abbaye des hommes et à l'Abbaye des femmes, à l'église Saint-Pierre et dans les environs, tout nous rappelle un âge bien reculé. Il y a encore

I On chercherait en vain son nom dans les Commentaires de Jules César.

beaucoup de pignons sur la rue, et partout on rencontre des maisons historiques : l'hôtel de Than, l'hôtel de Valois, la maison de Malherbe, etc.

J'ai eu beaucoup de plaisir à visiter les églises de Caen, et particulièrement Saint- Etienne, l'église de l'ancienne abbaye des hommes, admirable édifice ogival, entouré de bosquets et d'une belle clôture en fer. Elle fut commencée au onzième siècle par le célèbre Lanfranc qui gouverna plusieurs années le monastère. Les bâtiments de l'ancienne abbaye servent aujourd'hui pour le lycée.

A l'autre extrémité de la ville s'élève la Trinité, l'église de l'abbaye des femmes, non moins belle que Saint-Etienne. C'est là que repose Mathilde, la femme de Guillaume le Conquérant : Guillaume a été inhumé à Saint- Etienne. Il y a surtout à la Trinité une crypte très intéressante, dont la voûte porte sur une trentaine de colonnes, et qui servait autrefois de tombeau aux religieuses.

Vous savez que ces deux abbayes, occupées l'une par des religieux, l'autre par des religieuses de l'Ordre de Saint-Benoît, furent fondées par Guillaume le Conquérant en expiation du mariage qu'il avait contracté, malgré les foudres pontificales, avec Mathilde, fille du

comte de Flandres, laquelle était déjà mariée,^ et dont le divorce n'avait nullement été autorisé par l'Église. Les mœurs d'alors ne valaient guère mieux qu'aujourd'hui, mais on avait du moins pour se relever le grand levier de la Foi.

L'Hôtel-Dieu de Caen est installé dans l'ancienne abbaye des Femmes ; et il est sous la direction des mêmes religieuses Augustines' que l'Hôtel-Dieu de Québec.

A égale distance de Saint-Etienne et de là Trinité, presque en droite ligne, est la belle église Saint-Pierre, bien dégagée sur la grande place qui l'entoure. C'est précisément à cette église qu'avait été nommé curé, bien qu'il ne fût encore que tonsuré, le jeune Henri de Bernières, qui devint plus tard le premier supérieur du séminaire et le premier curé de Québec ^ Il résigna ce bénéfice que lui avait confié l'évêque de Bayeux, pour passer au Canada avec Mgr de Laval.

Je loge tout près de l'église Saint-Jean, magnifique église gothique, dont la tour est presque aussi penchée que celle de Pise.

C'est ici, dans une des chapelles, à gauche en entrant, — la chapelle du Sacré-Cœur —

I Henri de Bernières, p. 38.

•que reposent aujourd'hui les restes de l'illustre Bernières de Louvigny et de sa sœur Jourdaine, fondatrice du monastère des Ursulines de Caen. Il y a une inscription sur le mur latéral, à droite, un peu en avant de l'autel. J'en ai donné la première partie, celle ■qui regarde M. de Bernières, dans la Vie de Mgr de Laval (t. I, p. 87). J'ai célébré la messe dans cette chapelle du Sacré-Cœur le lendeinain de mon arrivée à Caen.

La veille au soir j'avais assisté à l'église Saint-Jean à une grande cérémonie. Le saint Sacrement reposait sur un trône très élevé resplendissant de lumière : c'était l'exposition des Quarante-Heures. Il y avait vêpres, compiles, sermon et bénédiction. J'ai vu là nos encensoirs à longues chaînettes d'autrefois, maniés avec une étonnante dextérité ; j'ai admiré la splendeur des ornements et des cérémonies : tout est vraiment grand et imposant dans les offices de cette église, et en particulier cette procession des chantres en chape qui vont et viennent gravement et lentement dans le chœur, du balustre à l'autel et de l'autel au balustre, pendant toute la durée du Magnificat.

L'église était remplie de monde ; et tous, hommes et femmes, priaient avec une grande piété. On m'assure qu'il y a beaucoup de foi

et de vie chrétienne dans toute la Basse Normandie, comme en Bretagne.

Le bloc immense compris aujourd'hui entre la rue Saint-Jean, l'église Saint-Jean, la rue des Carmes et la rue Frementel, était occupé autrefois par deux monastères,celui des Carmes et celui des Ursulines, qui n'étaient séparés que par un double mur.

De fait la ville de Caen toute entière, comme celle de La Flèche, n'était pour ainsi dire qu'un monastère, une pépinière de couvents et d'abbayes, dont Guillaume le Conquérant avait semé le premier germe en fondant l'abbaye des Hommes et celle des Femmes.

J'ai maintenant une idée exacte de l'Ermitage et de sa situation. La maison existe encore, sur la rue Singer, à gauche en partant de la rue Saint-Jean : seulement, elle a subi quelques transformations. Voici la description qu'en donne un chroniqueur :

« Elevé entre cour et jardin, avec sept ouvertures de front sur chaque face, cet édifice, sévère et sans ornements, offrait néanmoins dans son ensemble un aspect imposant. Ses murailles, épaisses d'un mètre, ses hauts pignons, les grandes fenêtres en forme de lucarnes, à tympans, les unes en triangle, les autres circulaires, qui éclairaient le second étage, les ou-

vertures carrées du rez-de-chaussée et des appartements supérieurs, offraient tous les caractères de l'architecture de cette époque. A ces appartements, doubles, vastes et d'une hauteur convenable, on accédait par un escalier en pierre,fort commode,qui allait jusqu'aux combles \ »

Lucarnes, tympans, escalier en dehors, tout cela a disparu : la façade principale a reçu de nouveaux ornements plus conformes au goût moderne. Mais l'Ermitage, en arrière, du côté du jardin, a la même apparence qu'autrefois : le bassin qui était dans le jardin existe encore.

Jourdaine de Bernières avait obtenu de son père, Pierre de Bernières, qui demeurait à Caen et y possédait de grandes propriétés, la permission de consacrer à la fondation d'un monastère la part d'héritage qui lui revenait. Elle choisit de préférence l'Ordre des Ursulines cloîtrées, tel que Mme de Sainte-Beuve venait de l'établir à Paris (1610), rue Saint-Jacques, s'affilia à cet ordre, et fonda en 1624 ^^ monastère des Ursulines de Caen ^.

Le couvent ne fut terminé qu'en 1636.

D'après Huet, « il était magnifique et superbe. »

1 Semaine Religieuse de Bayeux, 1871.

2 Les Ursulines de Québec, t. III, p. 275.

Il y avait un long cloître et une grande chapelle. On montre encore aujourd'hui quelques restes de ces bâtiments. Mais les Ursulines ne demeurent plus là.

En avant du monastère s'étendait un vaste terrain, partie jardin, partie cour. Lorsqu'en 1645, ^^' ^^ Bernières, à l'exemple du baron de Renty qui venait de fonder à Caen la Compagnie du Saint-Sacrement, réussit à se démettre de ses fonctions de trésorier général de France en faveur de son neveu M. Gavrus de Bernières, fils de son frère le baron d'Acqueville, il obtint de sa sœur la permission de construire son Ermitage sur le terrain des Ursulines dont je viens de parler. Cette maison fut terminée en 1649.

Le jardin, devant le monastère, restait ; l'Ermitage venait ensuite, et il y avait encore en avant une cour spacieuse.

M. de Bernières n'avait qu'un pas à faire pour se rendre au parloir des Ursulines, et y faire goûter à sa sœur et à ses pieuses compagnes, ainsi qu'à leurs élèves, ces entretiens spirituels si délicieux dont il avait le secret.

Que de fois, sans doute, il fut question, dans ce petit cénacle, des destinées religieuses de la Nouvelle-France ! Que de vœux y furent faits pour le succès de l'œuvre de Marie de l'Incar-

nation et de Mme de la Peltrie ! C'est M. de Bernières qui avait été l'âme de leurs généreuses résolutions : « Aidez-moi à le remercier, écrivait Mme de la Peltrie à Jourdaine de Bernières avant de quitter la France. Sans lui, qu'a\irais-je fait ? . . . Tout le monde le nomme mon aitge^ et il m'en a servi en effet ^ »

Que de vœux aussi, sans doute, pour le succès de la mission au Canada de Mgr de Laval, le disciple et l'ami de M. de Bernières ! Il y a tout lieu de croire que le maître ne fut pas étranger à sa nomination comme évêque. Il lui écrivit à l'occasion de son sacre : « Je vous ai dit plusieurs fois, monseigneur, que vous avez grande vocation à cet heureux état. Je vous tiens plus riche d'aller en Canada avec cette grâce, que si vous aviez tous les trésors du monde . . ."^ »

Bernières, Laval, Dudouyt, Maizerets, Morel : autant de noms chers à l'Église du Canada, autant de saints personnages qui ont achevé à l'Ermitage l'apprentissage des vertus dont ils ont enrichi notre pays !

L'Ermitage de M. de Bernières a été durant plus de dix ans une admirable école de sainteté :

1 Semaine Religieuse de Bayeux, 1871, p. 392.

2 Ibid., p. 406.

« La petite maison qu'on nomme l'Ermitage, écrit Daniel Huet, le savant évêque d'Avranches, est devenue célèbre par l'éminente piété de Jean de Bernières qui, en s'éloignant du monde, y choisit sa retraite, et de plusieurs saintes personnes qu'il y avait attirées, et qui, après s'y être consommées comme lui dans la vertu, se sont répandues en divers lieux et y ont produit des fruits infinis pour l'éternité. »

Faut-il prendre trop au sérieux les réserves que fait sur M. de Bernières l'abbé Laffetay dans son Histoire du diocèse de Bayeux ? « L'admiration que nous inspire son immense charité, dit-il, ne nous empêchera pas de déplorer sa conduite envers Mgr Servien. Il aurait voulu lui communiquer son ardeur impétueuse contre tous ceux qu'il soupçonnait de jansénisme ; il blâmait témérairement ses démarches et ses vues conciliantes ; il empiétait su^.son initiative, et faisait dire autour de lui qu'il était plus évêque que le véritable pontife. »

Il est facile en tout temps à un homme de bien de dépasser la mesure dans les moyens qu'il emploie pour s'opposer aux désordres ; à plus forte raison à une époque troublée comme celle où vivait M. de Bernières, oii très souvent le clergé, le clergé supérieur, surtout, n'était pas à la hauteur de sa tâche. Dans le diocèse

de Bayeux, en particulier, l'un des prédécesseurs de Mgr Servien, Mole, ne résidait jamais dans son église. Que de misères avaient dû s'y introduire, et par suite exciter outre mesure le zèle de pieux laïques comme M. de Bernières !

Ce qui est certain, c'est que Bernières luimême était en garde contre cette tendance malheureuse des laïques à se substituer à l'autorité épiscopale. Il écrit un jour à une personne qui voulait s'attacher à sa direction :

« Ce n'est pas à moi à conduire les âmes, et il n'est pas à propos que vous demeuriez plus longtemps sous la direction d'une personne qui n'a ni qualité, ni grâce pour cela. Vous n'ignorez point que je ne suis pas dans l'Ordre de l'Église, et que Notre-Seigneur ne peut pas donner bénédiction à mes conseils. Sortez donc de cet engagement pour entrer dans un autre plein de grâce et de rosée du ciel ^ »

Le nombre des habitants de l'Ermitage ne fut jamais considérable. Le fondateur, dans une lettre, exprimait l'intention de n'en admettre jamais plus de cinq ou six. On en comptait dix quand ils se dispersèrent après la mort de leur directeur ^.

1 Semaine Religieuse de Bayeux, 1871, p. 516.

2 Ibid., p. 468.

Ou ne demeurait pas d'ailleurs longtemps à PErmitage. Boudon n'y fut que trois mois. Le séjour ordinaire y était de cinq ou six mois.

Mgr de Laval, cependant, paraît avoir demeuré beaucoup plus longtemps à l'Ermitage de Caen, ou du moins dans la ville de Caen. Les Ursulines le choisirent pour leur supérieur, à la mort de M. Bernesq (1655), qui remplissait cette fonction depuis dix-huit ans, et le proposèrent à l'acceptation de Mgr Servien ^ Il reçut plusieurs professions religieuses dans la communauté, au nom de l'évêque -. Il fut aussi chargé de régler deux affaires importantes qui regardaient d'autres communautés de la ville.

J'ai passé quelques heures, chaque jour, aux archives départementales du Calvados et à la bibliothèque publique. Tout cela est installé dans l'ancien séminaire des Eudistes, magnifique établissement dont la façade principale donne sur la place de la République.

Mgr de Laval était à Caen lorsque le P. Eudes, son ami, fit l'acquisition du terrain où il éleva plus tard son séminaire.

Je vais chaque soir aux exercices du mois

1 Semaine Religieuse de Bayeux, 1871, p. 500.

2 Archives des Ursulines de Caen.

de Marie dans l'église Saint-Jean, et suis édifié de voir le grand nombre de fidèles qui y assistent. J'admire toujours l'éclat et la solennité avec lesquels se font ces exercices.

Au reste, c'est une chose admirable, — et je l'avais déjà constaté dans mon premier voyage — que la dévotion à Marie, en France. Partout, dans les plus humbles églises de la campagne comme dans les plus riches des villes, la chapelle de la sainte Vierge, durant le mois de mai, se transforme en un parterre délicieux,, où chacun se plaît à apporter son contingent de fleurs.

Que de fois j'ai vu de pieuses dames venir arroser elles-mêmes ces arbustes, ces plantes et ces fleurs naturelles qu'elles entretiennent autour de l'autel de Marie ! Le soir, cet autel lui-même se transforme en un trône de feux et de lumières, au-dessus duquel plane la figure rayonnante de la Vierge.

Il me semble impossible que Marie ne sauve pas encore la France, comme elle l'a déjà sauvée bien des fois.

Je pars ce soir pour Bayeux. . .

Bayeux, 24 mai 1S91.

Bayeux n'est pas loin de Caen, une demiheure de chemin de fer environ. J'y suis venu pour voir l'ancienne église de I\Igr Servien^ et aussi pour rendre visite à M. Hugonin^ frère de l'évêque actuel de Bayeux.

Je tenais aussi à voir, au moins en passant, la petite ville ^ et le monastère d'Augustines, d'oTi partit en 1648 la jeune ^ Catherine de Saint-Augustin ^, pour venir à Québec, à l'Hôtel-Dieu, oi^i elle pratiqua durant vingt ans les plus admirables vertus et mourut en 1668 en odeur de sainteté. La vénérable Marie de

1 Bayeux, en 1891, comptait à peine 9000 âmes.

2 Elle était encore novice, et avait à peine seize ans. Avant de s'embarquer, elle fit profession à Nantes, dans la chapelle de Notre-Dame-de-Toute-Joie. {Relations des Jésuites, 1668, p. 34).

3 Elle était native de Saint-Sauveur-le- Vicomte, en- Normandie. Son père était Jacques Simon de Longpré ; sa mère, Françoise de Launay-Jourdan. « Sa famille occupa des charges judiciaires assez importantes à Saint- Sauveur-le-Vicomte, à Valognes et à Cherbourg. » (Lettre de M. l'abbé L. Couppey, curé-doyen de Barne ville-sur-mer, à l'auteur) .

l'Incarnation a écrit quelque part au sujet de •cette sainte religieuse :

« J'ai entendu dire à Mgr de Laval que cette bonne mère était l'âme la plus sainte qu'il eût connue. Il en pouvait parler avec connaissance, car c'est lui qui la dirigeait ^ »

L'abbé Hugonin n'est ici que depuis quel- -ques mois : il était attaché auparavant à la cathédrale d'Evreux. C'est lui qui avait été chargé spécialement de la cause de Boudon. C'est à lui, également, que l'on devait remettre les écrits de Mgr de Laval qui pourraient être trouvés dans le diocèse.

Je suis allé hier lui présenter mes hommages. L'abbé Hugonin est le type de l'homme bienveillant et affectueux. Il connaît parfaitement la vie de Boudon et celle de Mgr de Laval, et il a pour tous les deux la plus grande vénéralion. Il est émerveillé de la vertu héroïque et ■de la sainteté qui respirent dans les lettres du premier évêque de Québec :

(( On n'a absolument trouvé aucun écrit du vénérable Prélat dans le diocèse d'Evreux, me dit-il, à part quelques lettres qui se trouvaient .au séminaire dans les papiers de Boudon. En voici des copies : je vous les passe bien volon-

I Vie de Mgr de Laval, t. I, p. 631.

tiers, en cas qu'elles puissent vous servir. Seulement, vous voudrez bien me les rendre : je les regarde comme un précieux témoignage en faveur de la sainteté de Boudon. »

Parmi ces six lettres, il n'y en a qu'une qui me semble inédite, celle qui regarde son frère le Bénédictin \ La voici : elle est datée de Québec, le 30 septembre 1666:

« Mon très cher monsieur, je vous conjure de me mander quelque chose, dans la simplicité et vérité, de mon frère le religieux. Il me semble avoir entendu qu'il avait bien l'air du monde, et non pas celui d'un bon religieux. Cela me donne de la douleur et de la peine en même temps, ayant possible contribué quelque chose à ce qu'il fût religieux, étant tropjeune pour le connaître. Ce n'est pas que je n'aie fait tout mon possible depuis ce temps pour le porter au bien, comme de le faire étudier et de lui inspirer de faire effort d'entrer aux Réformés : ce qu'il a tenté. Mais son infirmité l'en a empêché. Je souhaite de tout mon cœur pouvoir contribuer à le remettre dans un bon train de vertu. Je vous supplie d'en avoir soin et de me faire savoir tous les ans comme il se comporte.

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