I. Petite commune de 272 âmes. Tourouvre en a
un feu d'artifice et toute une illumination sur la place publique et dans le jardin du curé.
En sortant de table, nous nous trouvons en présence d'un spectacle vraiment féerique : des milliers de lanternes vénitiennes suspendues aux arbres, des verres de couleurs alio^nés le long des sentiers et sur les bordures des plate-bandes, et au milieu de tout cela les habitants de Tourouvre se promenant dans les allées du jardin. Il s'agit bien, en effet, d'une fête de famille ; et le curé, comme un bon père, a donné, pour la circonstance, accès à son jardin à tout le monde. Les enfants s'y promènent comme les autres, et de temps en temps poussent des cris de joie : Vive la France ! Vive le Canada ! Vive M. le ministre f Cette journée ne partira pas sitôt de leur mémoire.
Il était près de onze heures lorsque nous avons pu nous mettre au lit pour prendre un repos dont nous avions tous grand besoin.
La fête est terminée, et le programme du lendemain tracé d'avance. Il faut se lever au moins à six heures, entendre la messe de M. le curé à six heures et demie, puis après déjeûner partir à huit heures pour aller à deux lieues prendre un train pour Nonant-le-Pin. Le haras national que ces messieurs doivent visiter est à trois lieues de la gare de Nouant
le-Pin ; et il ne faut pas oublier d'arrêter en passant serrer la main aux jeunes Mercier, à Bubertré. Le soir, à cinq heures, il faudra partir pour Paris.
Ce programme fut accompli à la lettre. A six heures et demie, nous étions tous à l'église et assistions à la messe de M. le curé. A huit heures, nous quittions, non sans regret, le beau village de Tourouvre, après avoir fait une courte visite à son digne maire, M. Jules Allard ^
Je ne puis vous raconter tous les incidents de notre excursion. En voici deux cependant que je ne veux pas passer sous silence :
M. Mercier disait adieu à Mme Allard.
Celle-ci venait de cueillir quelques fleurs de son jardin : <» Veuillez, dit-elle, M. le ministre, accepter ces pensées, qui vous rappelleront la commune de Tourouvre, le pays de vos ancêtres. » — M. Mercier ouvre son livre de prières, où il conservait soigneusement une fleur que Mme Mercier lui avait envoyée du Canada : « Voici une pensée, dit-il, qui vient de mon pays, et d'une personne qui m'est bien chère. Je vous l'offre, madame, en retour des vôtres.
I «M.Jules Allard, le maire si sympathique de Tourouvre, est mort presque subitement il y a une dizaine d'années. Mme Allard vit toujours. Elle est une de nos ferventes chrétiennes. » (Lettre de l'abbé Marre-Desperriers à l'auteur, 19 nov. 1909) .
Veuillez la conserver comme un souvenir de moi et de celle qui l'a cueillie dans son jardin. »
A Bubertré, les jeunes Mercier sont devenus propriétaires d'une magnifique ferme, après y avoir travaillé longtemps pour le compte d'un riche seigneur. Recevant la visite de « leur cousin du Canada », ils ont convoqué tous leurs parents pour la circonstance. La maison est remplie.
Nous causons quelque temps avec ces braves Normands ; puis au moment du départ : «Quelle est, demande M. Mercier, la personne la plus âgée parmi vous?» Une vieille femme de plus de quatre-vingt ans s'avance, appuyée sur un bâton : « Permettez, madame, dit-il, que je vous embrasse, et que j'embrasse dans votre personne tous les parents et amis que j'ai à Tourouvre et à Bubertré. »
J'allais oublier un autre détail touchant : les marguilliers de Tourouvre, de concert avec M. le curé, ont décidé de placer dans le chœur une table de marbre pour commémorer la mémoire de la visite de leur distingué compatriote. ^
I. On ne lira pas sans iutérêt l'extrait suivant d'une lettre que m'écrivait le 31 mai dernier (1909) le vénéré curé de Tourouvre, M. Marre-Desperriers :
« C'est aujourd'hui le 31 mai, jour anniversaire de votre-
De son côté, M. Mercier fera faire par uti artiste de Chartres, M. Lorin, deux beaux vitraux où seront mis en regard ces deux événements : sa propre visite au pays de ses ancêtres, et le départ de France de son aïeul Julien Mercier, avec les deux dates: 1650; 1891. Il fera aussi élever un petit monument à l'endroit où reposent les cendres de ses aïeux,.
visite à Tourouvre avec M. ^lercier. Selon nos conventions, nous allons chanter ce soir, à la clôture du mois de r^Iarie, VAve Maris Stella. Nous allons donc nous rencontrer au pied de l'autel de la sainte Vierge, et prier pour nos frères du Canada, comme ils vont prier pour nous. Nous avons toujours été fidèles à ce pieux usage depuis dix-huit ans.
« C'est cette prière qui nie donne la pensée de vous écrire. Tout d'abord, je me demande si vous vivez encôffi et ce que vous êtes devenu. Pour moi, j'ai bien vieilli avec mes soixante-treize ans. Toutefois, je me porte assez bien ; mais mes forces m'ont abandonné. . . Veuillez agréer, cher ]M. l'abbé Gosselin, mon plus affectueux souvenir. »
Je ne fus pas lent à répondre à cette lettre si belle ; et quelque temps après, le 2 septembre, 'Si. INIarre-Desperriers m'écrivit de nouveau :
« Cher ^I. l'abbé Gosselin, je suis en retard à vous écrire. C'est que je n'ai plus l'activité d'il y a vingt ans. J'ai bien reçu votre lettre et lu avec intérêt la vie du Docteur Labrie. Je vous félicite de ne pas laisser en oubli les gloires du passé.
(( Je vous remercie beaucoup des nouvelles que \ous me donnez. J'ai été particulièrement heureux d'apprendre que ]\I. Gouin, gendre de ^I. ^Mercier, succédait à son beau-père comme premier ministre de Québec.
» Nous construisons à Tourouvre une salle paroissiale, qui va prendre le nom de « Salle canadienne. » Jugez combien il nous serait agréable d'y entendre une confé-
avec cette inscription : A mes ancêtres^ Honoré Mercier. *
De Bubertré, nous filons en toute hâte à la gare voisine, afin de prendre le premier train pour Nonant-le-Pin.
Le temps est délicieux, et les paysages, toujours charmants.
De la gare de Nonant-le-Pin, nous nous Tendons en voiture au haras national.
Tence du successeur et parent de M. Mercier. Cette salle sera inaugurée fin octobre et pourra contenir 500 personnes. »
Enfin, quelques lignes, encore, d'une dernière lettre lie M. l'abbé IMarre-Desperriers, au sujet de notre visite à Tourouvre :
« Ce fut, dit-il, une fête bien extraordinaire, et cependant tout fut improvisé. Je crois qu'on n'avait eu que deux ou trois jours pour tout organiser. C'était comme une résurrection du temps passé. Une sympathie que rien ne faisait prévoir s'établit entre M. Mercier et moi. Nous nous sonames compris et nous avions le langage du cœur. Dans votre courte instruction, c'était la vieille Eglise de France que nous entendions. Dans l'allocution magistrale de M. Mercier, c'était la nouvelle France, trop longtemps oubliée par la vieille France, qui nous rappelait son histoire, faisait couler nos larmes, et excitait nos applaudissements. Je me rappelle ce mot de M. Mercier, à propos de la cession du Canada à l'Angleterre: «La France s'en va. . . Non, puisque la croix et les prêtres nous restent, i . » Cette visite de M. IMercier est un grand souvenir dans ma vie sacerdotale à Tourouvre. »
Ce que M. l'abbé Marre-Desperriers ne dit pas dans sa correspondance, c'est que c'est lui-même qui « a voulu doter sa paroisse » de la belle « salle canadienne » dont il parle. « Elle demeurera, dit le Réveil de 7 ourouvre , comme le témoignage de sa générosité, de son attachement à Tourouvre et de son intelligence des œuvres modernes.»
La visite d'un haras n'était évidemment pas de ma compétence. Ces messieurs, cependant, insistèrent pour que je les accompagnasse jusqu'à la fin.
Le haras du Pin est un immense établissement qui appartient à l'Etat, et dont la fondation remonte à Louis XIV. C'est le principal établissement de ce genre en France. Il est situé dans un endroit admirable : tout autour, des prairies d'une prodigieuse fertilité, et plus loin, de vastes forêts : à travers ces bois, de larges allées percées en droite ligne, oîi l'œil plonge à perte de vue. Dans les constructions, tout est grand, comme tout ce que faisait le grand Roi.
L'établissement est sous la direction d'un homme très intelligent, M. Ollivier, qui s'est prêté de bonne grâce aux nombreuses questions que lui ont posées le premier ministre et ses deux assistants, MM. Nesse et Bernatchez. Vous le dirai-je? J'admirais autant les questions que les réponses ; j'admirais comme ces messieurs savaient remplir leur devoir avec conscience et .ne négligeaient rien pour se procurer toutes les informations utiles à leur pays.
Ils visitèrent avec soin l'établissement ; puis l'on se prépara à partir.
Il n'était déjà que trop tard. L'orage qui menaçait depuis quelque temps commençait à éclater, et à peine fûmes-nous en voiture que la pluie tombait ]3ar torrents. Le vent soufflant avec rage déchirait les rideaux de la voiture, et l'eau nous abîmait. La grêle elle-même se mit de la partie, le tonnerre grondait, et les éclairs nous enveloppaient de toutes parts.
Il fallait bien marcher cependant, car nous n'avions que juste le temps de dîner à Nonantle-Pin, puis de prendre le train pour Paris.
Enfin, nous sommes à l'hôtel, où nous faisons sécher nos habits et prenons un copieux dîner. Puis nous filons en toute hâte à la gare.
Cinq heures et demie de chemin de fer, dans un train-omnibus, c'est bien long ; et cependant la conversation intéressante du premier ministre nous fit paraître le temps très court.
Il s'en allait onze heures quand nous entrâmes dans la capitale. . .