‹ Au pays de Mgr de LavalChapitre 22 sur 33 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

Paris, 5 juin 1891.

J'ai pu assister ce matin à l'inauguration solennelle de la grande basilique du Sacré- Cœur de Jésus, à Montmartre.

Ce n'était pas si facile que vous pourriez le croire. Il fallait des cartes d'admission : tout le Paris chrétien — et il est encore nombreux — se les disputait ; or la basilique ne peut contenir au plus que sept ou huit mille personnes. M. Mercier, qui en avait déjà reçu quelques-unes de Son Eminence le cardinal Richard ^, pour lui et ses compagnons de voyage, eut l'extrême obligeance d'en demander une pour moi, et l'obtint.

Il assistait lui-même à la cérémonie avec son collègue, M. Shehyn : on leur avait donné des places d'honneur sur la première rangée dans la nef, près du chœur.

1 Extrait de la Semaine Religieuse de Québec.

2 « De tous les évêques de France, disait M. Icard, le cardinal Richard est celui qui connaît le mieux son

métier.» {Le Correspondant du 10 avril 1908, p. 140) .

A leurs côtés se trouvaient la comtesse de Paris et le duc d'Alençon, le colonel de Percevàl et le commandant Maigret, les sénateurs Chesnelong, De Kerdrel et Wallon ; MM. de Cazenaves de Pradines, de Mun, de Lamarzelle, Thellier de Poncheville, députés ; Keller, qui fut à l'Assemblée Nationale le rapporteur de la loi déclarant d'utilité publique l'érection de la basilique; le comte de Nicoiai, le marquis de Ségur, et une foule d'autres personnages marquants.

J'arrivai à Montmartre un peu après neuf heures. La bénédiction de l'église était déjà faite, et la grand'messe commençait. C'est le cardinal Richard lui-même qui officiait.

ly'autel se perdait dans des massifs de fleurs et de verdure ; et des milliers de lumières resplendissaient tout autour,

A l'orgue, un chœur composé des meilleurs artistes de Paris exécutait, avec accompagnement d'orchestre, une très belle messe en musique. Au Credo^ cependant, on chanta tout simplement celui de la messe Royale, absolument cemme le nôtre, sans la moindre nuance différente. C'était grandiose.

Tout était grand, tout était splendide, dans cette solennité religieuse. Ne croyez pas cependant qu'il soit facile de faire mieux que

dans nos grands offices pontificaux de la cathédrale de Québec.

Ce qui frappait surtout, ce matin, dans la basilique de Montmartre, c'était la grande manifestation de foi que donnait la France, en assistant par des représentants venus de tous les coins du pays, à l'inauguration de son église, bâtie par ses soins et par les contributions de ses enfants.

Vous savez l'histoire de cette basilique. Commencée sous les auspices du vénéré cardinal Guibert \ au lendemain des désastres de 1870, pour exécuter un vœu national d'expiation pour les péchés de la France et de prière pour la restauration de ce beau pays, elle a déjà coûté des millions, et elle n'est pas encore achevée. Il reste à faire le clocher et le grand dôme central.

Elle occupe une position magnifique sui cette colline, d'où l'œil embrasse tout Paris et les lieux d'alentour.

De cette église, où le Sacré-Cœur sera plus particulièrement adoré, jailliront sur la France

I (I Ah, le digne et saint vieillard ! Avec quelle bienveillance il m'a reçu ! Quelle dignité, et en même temps quelle aimable simplicité ! La bonté et la sainteté sont empreintes sur son visage, qui me rappelle un peu les portraits de Pie VU...» (Extrait de mon Journal de voyage de 1883) .

des sources abondantes de grâces et de bénédictions.

C'est cette espérance que le cardinal Richard a fait ressortir dans une courte allocution. Montant sur son trône épiscopal, avant de distribuer aux fidèles la sainte communion, il a commenté le texte de saint Jean : Uniis militiim lanceâ lattis ejiis aperuit^ et continuo exivit sanguis et aqua ^ :

'< Ce sang- et cette eau, dit-il, ce sont les trésors de grâces que Notre-Seigneur nous réserve par son divin Cœur. Vous savez par votre expérience toutes les tendresses du Cœur de Jésus pour notre pays, et vous êtes venus ici en grand nombre rendre témoignage à son amour et à sa bonté. Et qui vidit^ testimoniunt perhibiiit ^,

« La grande manifestation dont nous sommes en ce moment les témoins doit réjouir nos cœurs : elle est comme l'aurore des grands jours religieux qui luiront encore pour la France. »

Son allocution terminée, ce vieillard infatigable s'est mis à distribuer lui-même la sainte

1 S. Jean, XIX, 34 : « Un des soldats lui ouvrit le côté avec une lance, et aussitôt il en sortit du sang et de l'eau. »

2 Ibid., 35 : « Celui qui l'a vu, en rend témoignage. »

communion. Il y avait là des milliers de personnes, de tout âge et de toute condition, qui étaient restées à jeun jusqu'à une heure si avancée, pour communier à l'occasion de l'inauguration de la basilique, La communion a duré près d'une heure ; et il s'en allait midi lorsque nous sommes sortis de l'église.

L'office de l'après-midi commençait à trois heures. J'y assistai avec M. Bernatchez.

Figurez- vous toutes les avenues de la colline Montmartre inondées de voitures, une foule innombrable sur la place de la basilique, et l'église elle-même littéralement remplie, des milliers de personnes qui, voyant l'impossibilité d'y entrer, s'échappent comme un flot impétueux par les deux ou trois issues de la grande clôture qui entoure cette basilique. Comment nous frayer un chemin au milieu de tout cela, même avec nos cartes d'admission, même avec notre titre de Canadiens?

Jamais je n'ai mieux compris qu'avec de la persévérance on peut venir à bout de tout. A force de lutter contre le courant et d'avancer de quelques pas, nous réussîmes à pénétrer jusqu'au portique de l'église, à en gravir les marches et à nous faire ouvrir une porte.

Enfin, nous voilà entrés, tout surpris de notre succès. La place que nous occupons

n'est pourtant pas brillante, à quelques pas seulement de la grande porte, et presque sous la corde de la cloche. Par-dessus le marché, il faut nous résigner à rester debout : il n'y a plus une chaise disponible. Qu'importe, nous verrons, nous entendrons, nous nous associerons à la grande prière du jour.

On chante les vêpres du Sacré-Cœur. Les psaumes, les antiennes, l'hymne, tout est absolument comme dans nos belles vêpres solennelles du Canada.

Les vêpres terminées, il y a un entr'acte assez long : le prédicateur se fait attendre, comme autrefois, dit-on, M. Holmes, dans ses grands jours de prédication, à la cathédrale de Québec.

Comme compensation, l'orchestre répand dans toute la basilique des flots de l'harmonie la plus suave.

Enfin le P. Monsabré apparaît dans le chœur, et monte en chaire. La foule jusquelà impatiente s'apaise: la surface ondulée de ce lac humain devient calme et immobile. Monsabré va y répandre le souffle prodigieux de sa parole, et la remuer jusque dans ses profondeurs.

Il commence son sermon.

J'avais une grande idée de l'illustre prédi-

cateur, et tenais beaucoup à l'entendre. Mon attente a été dépassée. Jamais je n'ai entendu une parole comme la sienne.

Vous savez ce que Ton dit du véritable orateur, qu'il s'empare de son auditoire, qu'il l'empoigne et le soulève, pour ainsi dire, qu'il le subjugue, en un mot, par la force de la persuasion. Tout cela se réalise à la lettre pour Monsabré.

Si vous aviez vu, comme moi, la puissance de ce geste et de cette parole, si vous aviez entendu ces accents qui partent du cœur ; si vous aviez pu saisir l'effet de cette parole sur cette foule innombrable suspendue à ses lèvres ! Monsabré remue profondément toutes les fibres de notre être : sa parole est de celles qui, avec la grâce de Dieu, touchent et subjuguent les cœurs. Très souvent j'entendais distinctement autour de moi : « Oui, c'est bien cela I Oh, que c'est vrai ! »

Lacordaire a été applaudi, je crois, dans l'église, en deux ou trois occasions. Je comprends cela, et ne serais pas surpris si jamais la chose arrivait à Monsabré. Quand un auditoire est sous le charme, il peut être entraîné à cela comme malgré lui.

Mais vous allez me dire : « Qu'est-ce qui fait donc la force de Monsabré?»

La réponse est facile : PecHis est quod disertiim facit ^ Oui, Monsabré a un beau langage, ses périodes sont magnifiques et prononcées avec force, avec calme, avec une grande dignité ; mais ce qui fait surtout son mérite oratoire, d'est le cœur, c'est la conviction personnelle. Dans ces élans impétueux, ces éclats de voix, ces cris déchirants, rien de factice ; tout cela part des profondeurs de son âme. On sent, à n'en pas douter, que ce qu'il dit, il le croit et l'éprouve lui-même ; et voilà pourquoi sa parole trouve tant d'écho dans les cœurs.

N'allez pas croire, en effet, que le fond de son discours soit bien extraordinaire : c'est la simplicité même, comme tout ce qui est la vérité. Vous le lirez dans les journaux, et vous verrez que c'est tout l'opposé de la recherche et de la prétention.

Je ne veux pas même vous en donner une analyse. Jugez seulement de la simplicité du sujet : ipse est pax nostra^ le Cœur de Jésus est notre paix ; c'est lui qui doit pacifier et restaurer la France. Pourquoi la France a-telle perdu la paix intérieure et sociale, qui fait le bonheur des nations comme des individus? Parce qu'elle a oublié les deux grands

I « C'est le cœur qui rend éloquent.»

devoirs chrétiens : l'amour de Dieu et l'amour des hommes.

La peinture qu'il a faite de la France, au point de vue religieux, est triste. En haine de Dieu, les sectaires, les impies, les matérialistes travaillent depuis longtemps à saper toutes les bases des croyances chrétiennes. Ils veulent surtout s'emparer de la jeunesse, afin de la former à leur image et de créer des générations impies.

Le tableau qu'il a fait de la plaie sociale n'est pas moins effrayant. Jamais je n'ai vu la question du socialisme si bien traitée, si ce n'est dans la dernière encyclique du saintpère. « Pour régler cette question, dit-il, il faut nécessairement que les riches soient disposés à faire des sacrifices.» C'est alors surtout que j'ai constaté combien sa parole trouvait de l'écho dans son auditoire.

Puis se tournant vers le saint Sacrement exposé :

(f Eh bien, mon. Dieu, s'est-il écrié avec une émotion qui a fait couler bien des larmes, estce donc ainsi que vous allez laisser périr la France, la France qui vous a élevé ce beau monument, et qui vous l'a élevé au prix des sueurs et des sacrifices de ses enfants? Non, non, vous ne le permettrez pas. Ipse est pax

nostra. Le Sacré-Cœur de votre cïivin Fils sera notre paix, notre refuge, notre sauveur.

« Mais, s'est-il empressé d'ajouter, le Sacré- Cœur ne sauvera la France que si nous tous, chrétiens, nous coopérons aux vues de la Providence par nos prières, nos larmes, et surtout notre action énergique.»

Et il a fait un appel chaleureux à toutes les classes de la société, les invitant à combattre les sectaires qui veulent ruiner la foi et l'amour de Dieu dans les âmes, et surtout à protéger la jeunesse et l'enfance contre leurs iniques projets. Il a exhorté tout le monde à entrer dans les vues du saint-père, et à faire tous les sacrifices possibles pour guérir la plaie sociale par l'application des principes chrétiens.

J'étais heureux de trouver dans la bouche de ce grand orateur sacré, presque mot pour mot,les paroles qu'avaient prononcées quelques jours auparavant M. Mercier au Congrès d'économie sociale :

« Les peuples qui chassent de leurs constitutions l'idée chrétienne, disait le premier ministre, ne pourront jamais appliquer l'arbitrage de manière à faire obstacle aux troubles sociaux. Il faut retrouver dans la société les principes qui ont édifié le monde chrétien, et

ces principes ne sont ceux ni de la révolution, ni du socialisme, ni de la libre-pensée : ce sont les principes du christianisme tels qu'ils ont été formulés par le fondateur de notre Religion ^.»

D'après ce que je viens de vous dire du P. Monsabré, rien de plus simple, vous le voyez, que le fond d(! son discours ; il restera cependant pour moi comme le type de la véritable éloquence de la chaire.

Ce sermon fut suivi de la procession et de la bénédiction du saint Sacrement. Il était six heures et demie lorsque nous sortîmes de la basilique. . .

I La Gazette de France du 4 juin 1891.

Paris, dimanche, 7 juin 1891.

La dernière lettre que je vous ai adressée,. M. le Principal, était datée de Bayeux : je l'achevai à Paris le dimanche 24 mai.

Depuis ce temps, je n'ai pas été inactif : j'ai à peu près épuisé à la Bibliothèque et aux Archives Nationales les recherches que je voulais y faire sur Mgr de Laval.

Vous vous rappelez le vieil hôtel Soubise ^, où sont installées les Archives Nationales, l'immense étendue de cet édifice, sa belle colonnade corinthienne, sa vaste cour intérieure, ses murs épais et ses tourelles qui lui donnent à l'intérieur je ne sais quel air de donjon. On a du plaisir à faire le tour de ce palais, à se promener dans le vieux Paris où il se trouve, dans ces vieilles rues dont les noms eux-mêmes,

I 1,'ancienne résidence de Charles de Rohan, prince de Soubise, maréchal de France, qui fut vaincu d'une manière si humiliante, àRossbach, en Saxe, par le grand Frédéric, en 1757. Rossbach, entre les beaux faits de INIontcalm au Canada : Oswégo, Fort George, Carillon !

quelquefois bien étranges, iiôus rappellent uii âge si éloigné.

J'ai beaucoup admiré l'ordre et les règlements qui président à l'administration deâ Archives Nationales, la complaisance, l'éru' dition et la politesse des chefs de bureaux, la libéralité avec laquelle ils ouvrent le trésor de leurs archives, les travaux mêmes qu'ils s'im-posent pour faciliter nos recherches.

Vous écrivez d'avance au directeur le sujetparticulier que vous voulez élucider, ayant soir* de bien indiquer votre nom, le pays àuqtiél vous appartenez, le but de vos recherches. Au bout de quelques jours, vous vous présentez aux archives ; et le chef du bureau, après vous avoir identifié, vous remet une feuille indiquant les numéros des divers documents que l'on possède sur le sujet. Vous n'avez plus qu'à les demander aux employés.

L'abbé Métais, l'un des secrétaires de Mer Lagrange, que j'avais rencontré à Chartres, avait bien voulu remplir pour moi ces formalités. Il poussa même la complaisance jusqu'à m'indiquer le jour qu'il viendrait lui-même à Paris, et me donna rendez-vous aux Archives pour m'y introduire. La feuille de recherches à mon adresse était prête. Je n'eus qu'à me

mettre à l'œuvre et à bien employer le temps que j'avais à ma disposition.

D^agréables surprises m'attendaient à Paris, au retour de mon excursion en Normandie.

Le vénérable M. Delpech, supérieur des Missions-Étrangères, me remit, lorsque j'allai lui faire visite, un magnifique portrait de Mgr Fallu qu'il avait fait photographier pour moi sur celui qui orne la salle de leur réfectoire ^.

Le marquis de Lévis, de son côté, avec une générosité que je n'oublierai jamais, avait fait graver pour moi le plan de l'ancienne abbaye de Saint-Germain-des-Prés, y compris la chapelle de la Vierge, oii fut consacré Mgr de Laval. 11 m'en fit cadeau, et me donna aussi une belle photographie de Mgr de Laval prise sur un tableau conservé de temps immémorial dans la famille du comte de Couronnel.

En même temps, je recevais un autre portrait de Mgr de Laval, de la part du comte de Maistre, photographie d'un tableau que pos-

I Mgr Fallu était un ami intime de Mgr de Laval. J'ai vu au Séminaire de Québec, il y a quelques années, un beaia volume manuscrit, relié en parchemin, relation des missions de Mgr Fallu, envoyée par Mgr Fallu lui-même à Mgr de Laval. Quel précieux souvenir !

sédait son oncle Eugène de Montmorency- Laval \

Les deux portraits se ressemblent beaucoup ; il y a cependant quelques nuances qui donnent à chaque portrait son intérêt particulier ^.

C'est le jour de la Fête-Dieu que je suis allé voir M. Delpech. Cette fête n'est pas d'obligation en France. Pour nous, Canadiens, elle est une de nos plus belles solennités ^ J'étais donc heureux d'aller aux ^Missions-Etrangères, où je savais qu'elle était célébrée.

Il y a grand'messe, à laquelle tous les prêtres assistent en chape ; et, après la messe, procession dans les allées ombragées du jardin, au milieu des parterres émaillés de fleurs et des bosquets d'arbres fruitiers. Le reposoir est au fond, dans ce petit oratoire de la Vierge, que vous connaissez peut-être, où les jeunes missionnaires, quand ils partent pour leurs

1 Voir plus haut, p. 87.

2 Ni l'un ni l'antre, d'ailleurs, ne donne à ^Igr de Laval cet air sombre, triste et farouche qu'on lui trouve dans un portrait que j'ai vu quelque part, au bas duquel on a mis : Ecole de Philippe de Champagne. Cet artiste était le peintre de Port-Royal. « Tout, en lui et autour de lui, dit un auteur, portait une ombre janséniste.» Rien d'étonnant qu'il ait fait école de jansénisme et que ce jansénisme se reflète sur la physionomie des personnages peints par cette école. Voir Essais et Xotices, dans la Revue des Deux-Mondes du ler décembre 1909, p. 707.

3 Elle nous a été retranchée, avec plusieurs autres, depuis quelques années.

missions lointaines, souvent pour ne plus revenir, vont se prosterner devant la Reine des Confesseurs et des Martyrs.

Après la cérémonie, sur l'invitation du Supérieur, je restai à dîner au séminaire.

Au milieu de ces confesseurs de la foi et de ces jeunes lévites qui n'ont qu'un désir, celui d'aller évangéliser les infidèles, au prix même de leur vie, on respire je ne sais quelle atmosphère de piété, de générosité et de dévouement qui fait du bien à l'âme chrétienne et sacerdotale.

Dimanche dernier, j'étais à Tourouvre. Vous verrez dans le Paris-Canada le récit de cette excursion, toute imprévue, dans le vrai Perche, le pays de nos ancêtres, la partie de la France qui a fourni au Canada l'un des plus considérables et peut-être l'un des plus solides éléments de colonisation.

Robert Giffard, seigneur de Beauport, signait à Mortagne, en 1634, avec Jean Guyon et Zacharie Cloutier un contrat par lequel, en retour de certains avantages, ceux-ci s'engageaient à aller s'établir sur ses terres au Canada ^ Ce fut le premier noyau de la colonisation de la côte Beaupré.

I U Emigration percheronne au Canada, par M. de la Sicotière, Alençon, 1887, p. 13.

Les Boucher, les Drouin, les Paradis, les Turgeon, les Trudelle, les Mercier, les Poulin, les Gagnon vinrent ensuite, les uns de Mortagne, de Saint-Langis, de Saint-Martin-du- Vieux-Bellême ou du Pin-la-Garenne, les autres de Tourouvre, de Champs, de Randonnay, de la Ventrouse.

Tourouvre et Mortagne ^, à quelques lieues l'un de l'autre, sont comme le centre de la grande émigration percheronne qui commença l'établissement du Canada.

Tourouvre est tout près de la Forêt du Perche ^, où l'Avre prend sa source, cette rivière qui coule au pied du château de Mgr de Laval. Le jeune homme, en écoutant son doux murmure, pouvait reporter sa pensée à la source de ces eaux vives et limpides, au

1 La petite ville de INIortagne renferme uu peu plus de 3000 âmes. — C'est dans le canton de Mortagne que se trouve laChapelle-Montligeon, siège principal de l'CEuvre Expiatoire pour les âmes délaissées du Purgatoire.

2 II y a dans le Réveil de Tourouvre des pages intéressantes sur cette Forêt du Perche, sur les grandes cha5ses que l'on y faisait autrefois, et que l'on y fait encore, aux fauves qu'elle abrite : sangliers, cerfs, biches, daims et chevreuils. On y fit même un jour la chasse « à une riche mine d'or» qu'on croyait y avoir découvert, et qui avait suscité «de magnifiques espérances». Toujours Vauri sacra famés ! Mais, comme il arrive souvent en pareils cas, les espérances firent place aux déceptions, et après de grands frais d'exploitation, on se trouva vis-àvis de rien.

pays de ces braves colons qui justement alors quittaient la France pour aller s'établir au Canada. Qui sait si ce n'est pas dans un de ces moments de douces rêveries sur les bords de l'Avre, que la Providence lui révéla sa destinée, et suscita en lui ces vifs désirs qu'il éprouva de devenir l'apôtre de la Nouvelle- France ^ ?

La Providence est admirable en toutes choses : elle a eu pour le Canada des tendresses particulières. Le Perche, d'où viennent un si grand nombre de nos ancêtres, est une des parties de la France qui ressemblent le plus au Canada. Nos premiers colons n'en eurent que plus de facilité à s'attacher à leur nouvelle patrie.

Ce matin, après avoir célébré la messe à Notre-Dame-des-Victoires, je suis allé en entendre une autre, dite spécialement pour M. Mercier, au grand collège des Jésuites, rue de Madrid.

C'est un externat, où les Pères donnent l'instruction à près de huit cents élèves. Pour se conformer à la loi, ils ont, comme à Vaugirard, un administrateur laïque à la tête de leur maison.

I Vie de Mgr de Laval, t. I, p. loi.

Il y avait dans le chœur de l'église des fauteuils et des prie-Dieu qui attendaient M, Mercier et ses compagnons, et lorsqu'ils entrèrent, l'orgue modulait agréablement notre air national Vive la Canadienne.

De pieuses mélodies se succédèrent sans interruption tout le temps de la basse messe, laquelle fut suivie de la bénédiction du saint Sacrement. - J'ai entendu durant ce salut un O saLutaris et un Ave Maria admirablement exécutés.

La messe terminée, nous descendons dans l'immense cour des élèves. Les huit cents jeunes gens, tous bien mis, et le visage rayonnant de joie, y sont déjà rendus, rangés en ligne avec leurs professeurs. Le spectacle est charmant.

M. Mercier est invité à dire quelques mots devant ce jeune auditoire. Il y a trois semaines, parlant à Vaugirard, c'est surtout aux Jésuites qu'il s'adressait, pour leur témoigner son admiration et sa reconnaissance ^ Ici, c'est à leurs élèves surtout qu'il s'adresse ; et il est impossible de trouver la note plus juste, celle qui va à l'âme du jeune homme et fait de suite sa conquête.

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