‹ Au pays de Mgr de LavalChapitre 24 sur 33 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Fontaine-lez- Dijon, i6 juin 1891.

. . . Dijon se prépare par un triduum solennel, commencé dimanche dernier, à célébrer demain, mercredi, le huitième centenaire de la naissance d'un de ses plus glorieux fils, saint Bernard. Des milliers de pèlerins accourent ici de toutes les parties de la France, et même des pays étrangers. Defunctus adhuc loquitur 2. La voix du grand moine est encore irrésistible, et il entraîne à sa suite les populations entières. On se croirait revenu au temps des croisades, où rois, princes, ducs, vassaux et simples guerriers quittaient tout à la voix de Bernard, et volaient en Orient au cri de « Dieu le veut ».

Vous connaissez la vie de saint Bernard, et vous admettrez, j'en suis sûr, qu'il a été l'un des hommes les plus extraordinaires, non seulement du douzième siècle, mais de tous les temps. Un simple moine qui devient pour

1 Extrait de la Semaine Religieuse de Québec.

2 Hebr., XI, 4. « Mort, il parle encore. »

ainsi dire l'oracle de l'Eglise et des pouvoirs civils, qui dépose les rois ou les affermit sur sur leurs trônes, qui ne cherche qu'à rester caché au fond de son cloître, et qui cependant en demeure éloigné presque toute sa vie, parce que Dieu l'appelle à pourvoir aux intérêts du monde entier.

u Cet incomparable saint, dit Mgr de Ségur, semble avoir tout réuni en sa personne : l'innocence de l'enfant, l'énergie du guerrier, la science d'un docteur couronné, la simplicité de l'homme le plus ignoré, l'austérité et la solitude d'un anachorète delà Thébaïde, la vie active et les voyages incessants d'un missionnaire, l'obéissance d'un pauvre frère convers, l'autorité et le commandement d'un souverain et d'un pontife. Il était infirme à en mourir, et se trouva le premier et le plus infatigable dans toutes les grandes luttes de son siècle. Sa vie était un miracle continuel, sa sainteté égalait son patriotisme. Il était tendre comme une mère et fort comme un che\alier. »

Tendre comme une mère ! C'est bien ainsi, surtout, que nous le montrent les touchantes homélies que nous lisons au Bréviaire, surtout celles qu'il a faites sur la sainte Vierge ou sur le saint Nom de Jésus. Le cœur a-t-il jamais mieux parlé? Les sentiments de Bernard

trouvent de l'écho dans toutes les âmes chrétiennes, r^^

Pour moi, je vous l'avouerai ingénuement, ce grand Saint est un de ceux que j'ai toujours aimés davantage ;et lorsqu'il y a sept ans j'eus le bonheur de faire le pèlerinage de Fontainelez-Dijon, lieu de sa naissance, je ne quittai cet endroit qu'avec le pieux désir de le revoir un jour.

L'occasion était toute trouvée. Je quittai Paris dimanche midi pour venir au triduum préparatoire à la grande fête, et, en arrivant à Dijon, je montai tout droit à Fontaine.

La route, qui a bien une demie lieue de parcours, était littéralement couverte de pèlerins qui avaient assisté aux ofiSces de la journée. Des milliers d'oriflammes flottaient au vent, et au pied de la colline se dressait un arc de triomphe sur lequel on lisait : Saint Bernard^ honneur et lumière de Fo7itaine.

Les maisons du village s'échelonnent sur les pentes de la colline, entourées de vignes et de bosquets. A mi-côte est le petit étang, oii Bernard, assailli un jour par une tentation violente, se jeta, en plein cœur d'hiver. Il en sorti à demi-mort, mais victorieux de luimême pour toujours.

La colline est couronnée par l'église parois-

siale et les restes rajeunis d'un antique château féodal. C'est dans ce château que naquit Bernard en 1091. La chambre où il est né est convertie en chapelle où l'on dit la messe, et le reste du château est occupé par les missionnaires de saint Bernard, qui font construire actuellement une magnifique église. Leur supérieur, l'abbé de Bretenières, ^ a déjà rais là une partie de sa fortune personnelle. Mais les fidèles du monde entier tiendront à honneur de contribuer à l'érection de ce beau monument.

Je cours faire une petite visite aux bons missionnaires, qui m'accueillent avec une grande bienveillance. Je m'entends avec eux sur l'heure à laquelle je pourrai faire demain mon pèlerinage ; puis après dîner je redescends à Dijon.

On avait eu la bonté de me retenir une chambre dans le magnifique hôtel de Mme Siraudin, qui donnait aussi l'hospitalité à Mgr Turinaz, évêque de Nancy.

De bonheur, hier matin, je remontais à Fontaine pour dire la messe au lieu de nais-

I Frère dejust de Bretenières, martj^risé en Corée en 1866. (Voir mon article Un martyr du /9e siècle, dans le Canada-français, t. III 53 et 200) .

sance de saint Bernard. Son Eminence le cardinal Langénieux, archevêque de Reims, y faisait lui aussi son pèlerinage.

Après avoir satisfait ma dévotion, je me rendis sur le terrain du château pour jouir du point de vue que j'avais tant admiré il y a sept ans.

Au pied de la colline s'étend une vaste plaine, où l'œil rencontre tout d'abord la ville de Dijon avec ses flèches et ses clochers qui s'en détachent comme des mâts de navires sur la mer, puis une infinité de bosquets et de hameaux, des grandes routes parfaitement alignées, et là-bas l'antique abbaye de Cîteaux où semble planer encore l'auréole de saint Bernard. De l'autre côté, de hautes et riches collines, séparées par des ravins que traverse le chemin de fer de Paris à Dijon ; ça et là, sur les sommets, de magnifiques châteaux ; et partout, cet air de prospérité générale, de richesse et de bien-être, qui a justement fait appeler ce pa^'S la Côte cTor.

C'est de cette colline de Fontaine-lez-Dijon, c'est de ce château que partit autrefois Bernard, à l'âge de vingt-deux ans, pour embrasser la vie religieuse. Sa mère, Aleth de Montbard, était une sainte, qui l'avait consacré à Dieu pendant qu'elle le portait dans son sein. Il

avait cinq frères, et une sœur, Hombeline. Tous suivirent son exemple et embrassèrent la vie religieuse. Le père lui-même, Tescelin, entraîné par l'exemple de ses enfants, arrive un jour à la porte du monastère dont Bernard est le supérieur. Il demande à son fils la faveur d'y être admis, il prononce ses vœux, et termine ses jours dans la vie monastique.

Tous ces souvenirs et bien d'autres se pressaient à ma mémoire, en même temps que j'admirais la beauté du paysage qui se déroulait devant mes yeux. J'admirais encore plus la grandeur d'âme et l'esprit de sacrifice qui avait fait renoncer Bernard à tous ces biens pour ceux de l'éternité ; et je me disais : « Pour nous, du moins, sic transeanitis per bona temporalia^ iit non amitafnits œterna ^ »

Je me hâtai de descendre à Dijon pour la messe pontificale qui devait avoir lieu à dix heures. Il y avait, en effet, messe pontificale chaque jour du triduum. Dans l'après-midi, à quatre heures, un sermon, suivi de la bénédiction du saint Sacrement. ToHis ces exercices avaient lieu dans l'église Saint-Michel, à Dijon. Chaque jour, cependant, il y avait

I Oraison du 3e dimanche après la Pentecôte.

aussi, dans l'après-midi, salut et sermon à Fontaine.

Deux choses resteront à jamais gravées dans mon esprit : le discours du P. Didon, le lundi, et celui de Mgr Perraud, le mardi.

Une heure et demie avant le discours du P. Didon, l'église Saint-Michel était déjà remplie ; et pourtant on ne pouvait y pénétrer qu'avec une carte d'admission.

Cette église a trois nefs, et est à peu près grande comme la basilique de Québec ; mais elle n'a pas de tribunes ; on en avait fait deux, pour la circonstance, dans le transept, une pour les musiciens et l'orchestre, l'autre pour le public. J'avais un siège dans cette tribune, en face des musiciens et de la chaire, bien placé par conséquent pour voir et entendre.

Il règne dans cette église un bruit tumultueux, semblable à celui d'une place publique, qui me fait apprécier, par le contraste, le silence religieux si bien observé dans nos églises du Canada. Le bruit diminue lorsque les évêques font leur entrée solennelle, à quatre heures ; il cesse tout-à-fait lorsque le P. Didon monte en chaire.

Le célèbre Dominicain a une stature haute et imposante, une forte carrure ; et son habit

lui donne encore de l'ampleur. Son visage est un peu basané. Il porte des lunettes.

Avant de commencer, il promène longtemps son regard sur l'auditoire ; puis il adresse un compliment très élogieux à l'évêque actuel de Dijon, Mgr Oury, et à son prédécesseur, Mgr Lecot, actuellement archevêque de Bordeaux. Ces deux évêques lui ont toujours témoigné beaucoup de sympathie.

Il entre ensuite en matière, et nous rappelle dans un langage magnifique, les grands services rendus par les moines, en général, par saint Bernard, en particulier, à l'Eglise et à la société civile et politique.

Son sermon sera certainement publié. Vous me dispenserez donc de l'analyser, ce qui m'entraînerait trop loin.

Le P. Didou a une voix forte et puissante ; le timbre cependant n'en est pas tout-à-fait agréable. Il n'a pas, comme le P. Monsabré, ces accents qui partent du cœur et font la conquête des âmes. Il parle plutôt à l'esprit, et il intéresse infiniment par l'exposition nouvelle, piquante et bien développée de son sujet.

On l'écoute avec une attention toujours soutenue. Dans cet auditoire si foulé, où l'on se pressait les uns sur les autres, où l'on se sentait suffoqué par la chaleur, pas le moindre

bruit, pas le moindre désir de s'en aller, bien que le sermon dure une heure et demie.

Et cependant on ne peut pas dire que Didon empoigne et soulève son auditoire comme Monsabré. On l'écoute avec plaisir, mais on ne va pas à lui. Il reste quelque réserve dans notre intérieur. Un esprit bien pondéré, disons mieux, un esprit chrétien ne peut approuver tout-à-fait ces hardiesses provocatrices, ces défis portés, même contre une société digne de tout blâme, ces paroles pleines d'ironie et de dureté, même contre des persécuteurs qui méritent toute notre réprobation.

J'aime encore mieux l'ancienne manière de convertir les âmes, qui est d'éclairer l'esprit et de toucher les cœurs, pour les ramener à Dieu.

En vous parlant l'autre jour de Monsabré, je vous disais que durant son sermon, à la basilique de Montmartre, j'entendais dire tout autour de moi : Ah^ que âest bien cela ! Ah^ que à est vrai ! Plusieurs fois, au contraire, pendant le discours du P. Didon, j'ai entendu des abbés français — il y en avait un très grand nombre — chuchoter : Ctii bono ? A quoi bon tout cela ?

Ces réserves faites, — et pourquoi ne pas les faire comme on le pense ? — disons de suite

que le P. Didon n'est pas un orateur ordinaire ; c'est un homme d'une très grande valeur, c'est un orateur aux vues larges, aux horizons élevés, aux aperçus nouveaux. Sa parole est de celles qu'on écoute avec un vif intérêt ^

Cette après-midi, c'est le tour de IMgr Perraud, évêque d'Autun, membre de l'Académie française. Même afïiuence à l'église, même bruit, mêmes trépignements d'impatience avant l'arrivée des évêques.

Mgr Perraud monte en chaire. Cet homme si distingué, cet écrivain si pur, cet académicien si renommé et si estimé a l'air d'un pauvre évêque missionnaire. Tout dans son extérieur respire l'austérité et la sainteté. Son visage est maigre, osseux, anguleux : c'est une figure d'ascète. Dans son œil, un rayon de bonté et le vif éclair de l'intelligence.

Il commence son discours : Ad ea qiiœ stinf priora^ quœ sursum siint. Toujours en avant, toujours en haut ! ^ voilà son texte. Tout le monde est déjà, sous le charme de cette parole inspirée. On se sent en présence d'un homme

1 Sur le socle de son petit monument, à Arcueil, sont gravées ces paroles : « Heureux celui qui croit ! Plus heureux celui qui aime ! » (Le Correspondant du 25 juillet, 1902 p. 385) .

2 Philip., III, 13.

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