‹ Au pays de Paul et VirginieChapitre 10 sur 24 · CID · texte numérisé non relu

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pipe par te Midlauil Line dans do très confortables voilures munies d'un étage où voyagenbles 'eoulies hindous et ciiinois. Les règlements af- j '^ctiés dans les voitures et dans les gares sont ■ rédigés en quatre langues ; anglais, français, cliinois et liindoustani ; la distance est de vingtcinq kilomètres, le prix de deux roupies, la durée trajet d'une heure et quart. La roule est ra- J lésante: je la fais presque journellement dans | chaque sens, el toujours avec un plaisir nouveau. ' Au sortir du Port-Louis, la voie conlourne la montagne do la Découverte, traverse les faubourgs de Cassis et Coromandel, dont le nom indique une agglomération d'Hindous, et franchil, tout près de son embouchure, la grande rivière Nord- , Ouest sur un audacieux pont en fer qui a rem-^l placé celui que le dernier ouragan délruisit 1 comme un frclo château de cartes au moment même oi!is'y engageait un train qui fut précipité tout entier dans la rivière, d'une hauteur de plus fia vingt métros. Ce pont, visible du large, est LQD des premiers objets qu'on aperçoit lorsqu'on arrive par mer au Port-Louis. Bientôt on perd j de vue la mor, et on s'élève, par une succession I de plans inclinés et de courbes hardies, vers la* région des hauts plateaux. De charmants tableaux défilent sous les yeux : partout des planlaliuus

AU PATS DE PAUL ET VlBGiniE

de canaes à sucre qui prometleal une riche récolte et parmi lesquelles surgit, çà et là, une case indienne, en bambou, entourée d'un petit jardin où croissent le palmier indigène, le bananier, et le bizarre vaquois (pandanus ufi/is), cet arbre essentiellement mauricien. Les Malabars et les gracieuses filles de l'Inde sont bien dans leur cadre naturel au milieu de ces chauds et lumineux paysages. Pendant toute la route défilent sous les yeux des montagnes d'un aspect si spécial qu'on ne saurait les oublier une fois qu'on les a vues. C'est d'abord, adroite, le Corpsdo-Garde, qui doit son nom à sa silhouette bizarre, rappelant d'une far;on frappante le corps d'un soldat couché. Puis, à gauche, le Pouce et le Pieter-Buotli, les deux cimes les plus saillantes de la chaîne volcanique des Calebasses. A droite encore, le Rempart, énorme obélisque qui, vu de Vacoas, a une surprenante ressemblance avec io Mont Cervin; enfin, la montagne que les Créoles désignent par rappellalion imagée de Trois-Mamelles, ainsi nommée, dit Bernardin de Saint-Pierre, parce que ses trois pitons en ont la forme. C'est au pied des Trois-Mamelles que se passe un des plus touchants épisodes de Paui irginie, l'histoire du nègre Domingue et bien Fidèle retrouvant les deux enfants per-

dus dans la forêt après leur voyage à la Rivière Noire, oîi ils oni été implorer, chez un maître inhumain, le pardon de la négressemarronne.

La première fois que je suis arrivé à Curepipe, c'était par une ptuie ballante. Jo fus frappé de la brusque transilion entre le ciel gris et froid sous lequel je débarquais et le ciel chaud et ensoleillé que je venais à peine de quitter. Je n'avais jamais passé d'une i'ai;on aussi soudaine do l'éclalanl tropique aux sombres brumes du Nord. Novice que j'étais, je croyais alors que ce n'était là qu'un phénomène e^îceplionnel; mais j'ai pu constater depuis que le mauvais temps est perpétuel dans celte portion cfe l'île que couvrent les rues de Curepipe, et que, lorsque l'Jle entière tlamboie sous les rayons du soleil, il tombe ici, sans relàche.'une pluie froide et torrentielle, celle que Dante appelle

,..La piova Elerna,maledeUa, fredda e grève.

Depuis que j'ai fait celle observation, je suis assuré de ne plus me tromper de gare, comme il m'est arrivé une fois : je no m'inquiète point tantqu'il Fait beau; mais dès que jo vois la pluie, je suis dûment averti que j'ai à descendre à la prochaine station : je n'y descends jamais que

7i AU l'AÏS DE PAUL ET VIRGINIE

par un temps affreux, et c'est à grands pas quo je gagae l'iiôtol que je n'ai point choisi, puisque c'est le seul qu'il y ait dans toute l'île.

L'iiôtel.qui est à cîni| minutes de la gare, est tenu par une soi-disant veuve entre deux âges, une Anglaise qui ne sait pas un mot de français, mais qui parle couramment avec les coulies cet étrange patois franco-créole que parle le peuple mauricien, et qui est compris aussi bien des Hindous que des Créoles, aussi bien dt^s Chinois que des nègres. Le dfner, qui a liou à sept heures, k' l'arrivée du dernier train du Port-Louis, fait honueur au cuisinier, un Valel hindou plein de ressources, qui nous prépare admirablement le gibier, qui nous compose de savants currîes ix^ diens très piniealés, et qui excelle surtout à faire des fritures de bananes.

Cet hôtel de Curepipe offre un intéressanl spécimen do l'archi lecture d'un pays que ravagent périodiquement .les ouragans. C'est uq ensemble de construclîuQS sans étages, à toitures en nnc, offrant peu de prise au vent, et disposées eo carré autour d'un grand jardin dont les chemins, toujours détrempés par les pluies, sout tracés au milieu d'une luxuriante vègélalion do vaquais, de fougèresi de mousses et autres plantes amies de rbumidité. La température l>abi-

tuellc, dana ce jardin, n'esl que de (juiaze degrés conligrades, tandis qu'au Port- Louis elle s'élève au double. Le contrasta est si violent qu'on se sent frileux : les cliàles et les plaids sont indispensables, car il n'y a point de feu dans les appartements, qui sont do vrais nids à rbumatisrnes, où tout moisit, où le tabac devient înfumable, où les vètomenls ot le linge se saturent . d'humidité, où les horloges ot les pianos se détraquent. A chaque voyage du Port-Louis à Curepipe, on éprouve régulièrement un frisson à un certain point de la ligne où le train passe du climat de la côte à celui du plateau, et rien ne doit à la longue ébranler l'économie comme ce frisson quotidien.

Ma première nuit à Curepipe m'a laissé un fâcheux souvenir. Dix fois j'ai été réveillé par le crépitement des averses tropicales sur la toiture en zinc qui m'abritait, ou encore par le fracas des volets que le vent précipitait contre la muraille avec un bruit de tonnerre. Pendant cette tempête nocturne, je me suis souvenu de Paul et Virginie, qui «quelquefois s'endormaient au bruit de la pluie qui tombait par torrents sur la couverture de leurs cases, ou à celui des vents qui leur apportaient le bruit lointain des flots ». Mais je ne pouvais trouver le sommeil comme

ces jeunes enfants, et le lendemain j'ai demandé une chambre plus paisible. On m'a donné le pavillon qu'occupait le gouverneur, à l'époque oii il était simple secrétaire colonial.

Un coulie hindou est attaché à mon service, mais comme il ne comprend ni l'anglais, ni le français, je prends avec lui des legons de patois mauricien. Dans ce patois abondent de vieux mots français du dix-septième siècle. Espérer se dit, comme en espagnol, dans le sens à.'attendre. Capable, qui se prononce capape, se "dit atout propos, n Moi capape aller i> est une formule courante pour se charger d'un message ou d'unecommisaion. Pour simplifier la grammaire, on se tutoie et on supprime les conjugaisons.

Il n'y a pas plus de quatre pensionnaires dans l'unique hôtel de Maurice, et je suis le seul étranger qui depuis plusieurs années soit venu dans le pays dans un but de plaisir. Le fait atteste l'isolement de cette île perdue dans la mer des Indes. Parmi les pensionnaires se trouvent deux passagers du Doune Casfle, un Anglais et un Australien, venus ici pour s'intéresser aux plantations de sucre. Il y a aussi un fonctionnaire du gouvernement, M. Anderson, inspecteur général de l'enseignement primaire, qui, n'ayant point de famille, se plaît, à vivre à.

CDREPIPB

l'hôtel. Gomme tous les Anglo-Saxons nés dans le pays, il parle le français et l'anglais avec la même aisance.

Cnrepipe est une création de date si récente qu'aucun voyageur n'en a fait mention. Au temps où les chasseurs s'y arrêtaient pour curer leur pipP; les seuls résidents y étaient d'anciens esclaves noirs qui étaient possesseurs du sol non encore défriché de ses forêts vierges, et qui furent trop heureux do vendre leurs domaines à beaux deniers aux riches planteurs que les fièvres chassèrent du Port-Louis vers 1870. Peu à peu, Curepîpe devint ainsi le sanitarium de Maurice, et aujourd'hui c'est un gros village de plus de douze mille âmes, qui tend à devenir la seconde capitale de l'île, au détriment du Port- Louis, qui se dépeuple chaque année.

Ce quelos Mauriciens reciierchent à Curepipe, c'est précisément ce climat humide que nous fuyons dans nos contrées du nord : sur ce point culminant du plateau^ à S60 mètres d'altitude, les nuages crèvent en pluies continuelles, surtout depuis le défrichement inconsidéré des forètSj et ces pluies, qui rafraîchissent et purifient l'atmosphère, passent pour être le meilleur antidote contre la fièvre. On peut, me dît-on, con- Iracter impunément le germe de la malaria au

Port-Louis, si on ne lui donne pas le temps de se développer dans un milieu propice : il suffit, pour tuer le germe, de coucher à Curepipe.

Je ne sais si Curepipe deviendra jamais une ville; mais actuelleniont elle n'a aucunement l'aspect urbain : c'est plutôt un groupe assez pittoresque de villas et de cottages entourés de charmants jardins que clôturent des liaies de bambous. Sous ce ciel humide s'épanouit une exubérante végétation de fougères, d'azalées, de bégonias et autres plantes du midi de l'Europe qui, à cette altitude, se plaisent fort bien à côté du vaquois, du bananier et de l'arbre du voyageur. Comme les habitations sont disséminées à une grande distance les unes des autres, le village couvre une vaste étendue de terrain, et c'est ainsi que Curepipe n'a pas moins de Iroia stations de chemin de fer qui en desservent les différents quartiers. Une de ces gares porte le nom de « Forest Side a (lisière de la forèl), parce que le quartier qu'elle dessert confine à lin vestige de la forftt qui recouvrait autrefois toute l'étendue dos Plaines Wilhoms.

Ce n'est que dans le voisinage de la gare centrale qu'il y a de véritables rues, dont le boI, toujours détrempé par les pluies, serait impraticable s'il n'était soigneusement macadamisé

plire les enseignes qui s'étalent sur les échops Créoles, on pourrait 'se croire dans un village français, A côte de « tn Mode parisienne », il y a " /(7 Fiore ctimpipienne ».

Les attractions de Curepîpe se bornent à un jardin botanique en voie de formation, où j'ai admiré une splendide collection de fougères ; la musique mililaire y joue lorsqu'il ne pleut pas, i;e qui arrive de loin en loin. Curepipo est, en effet, le quartier-général des higblandors écossais qui clierclient à tromper les ennuis de l'exil en jouant tout le long du jour dp leurs cornemuses. On montre aussi aux étrangers le " jardin de thé », essai do plantation de thé dû à l'initiative d'un parliculicr.

La vraie attraction de Curepipe, c'est, en réalité, la société mauricienne, dontrélilc so trouve ici réunie, et qui s'ingénie à rendre agréable le séjour d'un étranger qui se sentirait, sans cela, un peu isolé dans une île aussi éloignée de l'Europe. J'ai été reçu par quelques familles d'un commerce charmant, cl c'est surtout chez les vieilles familles françaises de la colonie, comme les Chastelior et les Kouillart, que j'ai trouvé ^accueil le plus affectueux et le plus franc.

1 franchissant le seuil de ces maisons d'ast avenant et hospitalier^ il me semblait reçu-

ao AC PATS DE PAUL ET VIRGCflE

1er d'un siècle, et j'avais Tiliusion de me trouTer chez des coateniporains de Labourdooaais, tant les mœurs domestiques y sont demeurées simples et patriarcales, tant la vieille langue française y a gardé son parfum d'autrefois. Et quand j'étais invité à m'asseoir à la table familiale, j'étais frappé du nombre de convives de tout âge, car chez les Mauriciens c'est un honneur qu'une nombreuse postérité. La table était servie à la manière créole, avec l'inévitable curry indien sans lequel un repas mauricien serait incomplet ; au dessert apparaissent les succulents ananas et les délicieuses bananes. Puis on faisait d'excellente musique, car tous les Mauriciens fran«;ais sont musiciens; et déjeunes beautés créoles, au teint légèrement basané, aux yeux bruus et vifs» s'asseyaient au piano, prenaient Tarchet ou chantaient une romance de Gounod. Et j'avais alors grand'peinc à me persuader que j'étais non plus dans l'île de France, mais dans une colonie anglaise.

J'ai été frappé, à ce sujet, du mot d'une Mauricienne française qui est la femme d*un des plus hauts magistrats du pays : « J admire les Anirlais, disait-elle, tout en les détestant du fond de mon cœur. » El dans son impitoyable logique, elle envoie ses fils faire leur éducation

CUREPIPE 81

à Londres, afîa qu'ils apprennent à se défendre contre l'Anglais qui est habile entre tous à faire face aux luttes de la vie. L'un de ses fils exerce avec le plus grand succès la médecine dans une des colonies anglaises de l'Afrique.

Tel est le sort des familles créoles, dont les fils n'ont qu'un moyen de faire fortune, c'est do s'expatrier. Et ainsi l'île Maurice se dépeuple rapidement de l'élément créole, auquel l'invasion hindoue a été fatale.

s moQlagnes do l'ile Maurice, — La vallée Pilot. — Le. Champ-de-Mars. — Le Châleau-d'Eau. — Une vieille .e militaire. — Ud mur basaltique. — Un bois d'aca- - Sur le plateau. — Ascension du Pouce. — Dans la forèl vierge, — Panorama de l'île. — La valléa des Prètrea. — Descente dans la plnioc de Moka. — Le dieu

^B Comme le Port-Louis est situé immédiatement au pied du Pouce, l'ascension du Pouce eat le premier objet du voyageur qui veut se faire uilo idée de la lopograpliie et de l'aspect de l'SIe Maurice.

A la différence de l'île Bourbon, que les Mauriciens appellent l'île-sœur, l'île Maurice n'a point de montagnes très élevées : aucune n'atteint mille mètres d'altitude; mais, par une singulière illusion d'optique, elles paraissent beaucoup plus hautes, et l'œil se méprend sur leurs véritables

Kiportions. Cet effet peut être attribué t Fois à la transparence de l'air et à la

AU PAYS DE PAUL ET VlBGiSÎE

aigui? dos montagnes, toutes d'origine volcani que : au iieu i!e s'élever en pcnle douce, elltrt sont tellement à pic que l'ascensioi généralement très difficile, sinon impossibles Lorsqu'on m'assurait au Port-Louis qu'il ne fai pas deux heures pour arriver de la ville au s met du Pouce, je n'osais rien en croire, laiil cette cime paratt haute dans son isolement, demi perdue qu'elle est dans les nuages do) elle s'enveloppe chaque malin comme d'un mal teau. Sa hauteur n'est pourtant que de 808 m<Ê très; mais comme elle n'est dominée quo ■ quelques mètres par le Pieler-Boolh qui, à uflj lieue plus loin, forme le point culminant do 1 chaîne dont elle fait partie, elle ne parait' j haute qu'à défaut de poinls de comparaison d le voisinage.

Le Pouce occupe le fond do ce vallon forn) en cul-de-sac, suivant l'expression de Bernard) de Saiul-PieiTe, à l'entrée duquel est situé le Poi Louis, et qui peut avuir trois quarts de lieue'4 profondeur. On le désigne sous le nom de valtd Pitot. Au siècle dernier^ les Français tracera une roule qui s'élève en pente douce de la valtl Pitot vers le fond du cui-de-sac, franchît j montagne par un col situé immédiatement s dessous du piton terminal du Pouce, et descel

à pic dans la plaine de Moka par une série de lacets. Cct[o roule est aujourd'hui dans un déplorable état d'abandon, et, à moins de la connaîlre, on ne la trouve pas sans peine. C'est pourquoi M. Cliaslelier, ayant appris mon projet de monter tout seul au Pouce, et de gagner Moka par le revers de la montagne, s'est immédiatement offert à en faciliter l'exécution, et, avec celte complaisance que je rencontre partout dans cette Île bénie, il a voulu me conduire en voiture aussi loin que le chemin est carrossable.

Nous traversons toute la ville jusqu'au Cliampdo'Mars, au bout duquel commence la vallée Piiot. Le Chanip-de-Mars est un grand plateau herbeux couvert de débris volcaniques et ayant toutes les apparences d'un ancien cratère dont les parois se seraient brisées au nord-ouest, du côté de la mer. Au temps de l'île de France, le Cliamp-de-Mars était, au témoignage de Bory de Saint-Vincent, entièrement planté de bois noirs, et servait de promenade publique; mais aujourd'hui on n'y voit plus un seul arbro^et Touragaa vient de renverser le tombeau du général Malartic, qui s'élevait au centre de la plaine.

Au sortir du Champ-de-Mars, mon cicérone, qui u'a jamais été au Pouce, m'égare complète- ,

AU PATS DE PADL BT VTRUINIE

meQt SOUS prétexte de mo montrer le chemÏD.^ Il s'imagine que nous devons passer par un endroit connu sous le nom de Chàteau-d'Eau. Et il dit à son Malabar, dans le patois mauricien : « Calèche capape aller jtsqu'au Chàteau-d'Eau? — Calèche capape aller I » répond le Malahar. Nous arrivons ainsi, par un chemin afireuxtracé à travers les acacias, les cassis, les tamariniers, les bois-noirs, au Chàleau-d'Eau qui est un ancien pavillon de chasse habité actuellement par un garde forestier. Le garde nous apprend que nous ne sommes point sur la route du Pouce, et <(u'il nous faut rebrousser chemin. Je ne le re- ! grett« point, car je n'ai rien va de plus frais, de plus ombreux que ce joli petit vallon du Chàteau-d'Eau, tout rempli du murmure d'un limpide ruisseau au bord duquel je présume que Bernardin de Saint-Pierre a dû souvent venir trouver des inspirations, au temps où les Mauri- [ ei«ns faisaient leur promenade favorite de cette I route aujourd'hui déserte.

i Après de laborieuses recherches, nous décou- I vroos t«nliu la vieille route militaire construite wfXf tf^ Français, mais tellement envahie maini-tNiK^' parla forêt vierge, que le piéton peut seul I $"v avonlurer. Et le Malabar de dire : " Calèche ■ Daller! '< M. Ghaslelier s'en retourne

alors îiu PorL-Louia, et je poursuis seul ma petite J expi^dition vers le Pouce, qui se dresse de toute' j Bfl liauteur au bout de la vallée.

Le chemin n'est plus qu'un étroit sentier ] tracé par les pieds uus des Indiens à travers les hautes herbes sous lesquelles se dissimule l'ancienne route. A droite se lève un énorme rocher basaltique, do trois à quatre cents mètres de hauteur, dont la corniche surplombante semble prête à crouler. Celte muraille, qui se i détache de la cliaîiie des Calebasses, rappelle' . le formidable escarpement du Grand Eiger, dans' J'Oberland Bernois. Jl y a quelques années, a commencé à y creuser un tunnel dans double but d'amener au Port-Louis les eaux de' la rivière do Moka et de raccourcir la distance' entre les deux localités ; mais le travail a été ^ abandonné. Tout en côtoyant la muraille, le'^ chemin s'engage bientôt dans un charmant boia d'acacias, où s'épanouit une luxuriante végétation de fougères, et où l'air vif et élastique est imprégné du parfum du jasmin sauvage. C'est un des sites de l'île de France telle que je i me la représentais lorsque, enfant, je lisais'l Paul et Virginie. Cette charmante solitude n'est pourtant pas si complète que, do temps à autre, je n'y rencontre un Malabar ou un Bengali aux

jambes nerveuses, se rcntlant de Moka au Port- Louis, et qui m'adresse en passant son traditioDoel salam.

Au sortir du Lois, on aborde un plateau qui fut cultivé autrefois, mais oii ne croissent aujourd'hui que des aloès. Un clair ruisseau aussi frais que ceux des Alpes court le long du sentier, sur uu lit liordë de rimuases. En cet endroit les ancicus gouverneurs du l'île de France érigèrent un fort dont les ruines sont encore visibles, et qui dominait tout le pays. Ce plateau, situé à la base du Pouce, présente les traces évidentes d'un de ces anciens foyers d'activité volcanique qu'on trouve sur tant de points de l'île. Du point culminant du plateau, le regard embrasse à la fois le Port-Louis et les plaioes de Moka et de AVillieius. Par un temps clair, on aper<;oit même l'île Bourbon, qui est à quarante lieues de là.

Je ne sais combien de temps je suis resté immobile devant ces immenses horizons, car j'étais tombé dans une rêverie profonde en songeant que j'étais tout simplement au lieu où Uernardin de Saint-Pierre place une de ses scènes les plus touchantes : ce fui, en effet, de cette élévation que Paul aperçut, à plus do dix lieues au large, le vaisseau qui emmenait Vir-

" LE POUCE 89

ginie. 11 me scinlilait le voir, le vaisseau, commo un point aoir au milieu de l'Océaa, de même que Paul qui croyait le voir encore alors qu'il était déjà disparu ; et comme lui eucore, je me suis assis dans ce lieu sauvage, toujours battu des vents, et, par un de ces saula d'idée si fréquents dans la rêverie, j'ai pensé aux miens dont j'étais si loin et que j'ai laissés là- bas si affligés do mon absence.

II me restait à gravir le Pouce proprement dit. C'est un piton pointu qui n'est accessible que du côté du plateau, car ailleurs ses parois sont absolument à pic. Et même quand on le considère du plateau, il paraît encore trl-& escarpé et d'un accès difficile. Je cherchais des yeux par où je pourrais en tenter l'escalade, quand je découvris, du côté de la plaine de Moka, une petite piste à peine visible,s'ouvraut à travers les hautes herbes dans la direction de la cime.

Il était midi quand je m'engageai par cette piste, et je passai bientôt de l'éclatante lumière du tropique à la demi-nuit de la forêt qui s'épanouit depuis la base du piton jusqu'au pied du rocher terminal. Dans l'argile glissanle, jereconnaissais les empreintes des pieds nus des Indiens qui ont frayé ce sentier à travers un inextricable fouillis d'arbres et de plantes, véritable forêt

) trouver l^^|

M Air PATS DE PACL ET TtRGCnE

viergv qu'on est tout surpris pareille altitude : les ébéaiers, les oléandres, les acacias, avec leur décor de liaaes et de parasites, formaient au-dessus de ma tète une si épaisse voûte de verdure qu'il m'était imp<^saible de reconnaître ta direction de la cime. Il y avait là mille variétés de fougères, de moussi>s, de lichens, d'orchidées. Ce n'>Hail pas chose aisée que de se frayer tout seul un chemin à travers UQ enchevêtrement aussi compliqué de branches et de racines, et sur un sol argileux tellement détrempé par les pluies qu'il n'y avait d'autre moyeu d'éviter de continuelles glissades que de gravir à la fois avec les pieds et les mains, en me suspendant aux arbres à la façon des singes. La voûte de fouillasse descend si bas que tout le temps qu'on met à traverser celte forêt il faut marcher le dos courbé et la tète baissée. Je ne sais combien de chutes j'ai faites en m'appuyant sur des branches desséchées qui se brisaient, ni combien de fois j'ai perdu mon chapeau qui s'accrochait dans les arbres. L'oiseau moqueur, qui sautillait à deux pas de moi avec une familiarité provocante, semblait s'amuser fort de mes petites mésaventures. Ealin, quand j'arrivai au bout de celte forèl si fatigante, je reconnus avec joie que je n'avais pas dévié de

route à suivre. J'éLais au pied du cône terinal, gros rocher aigu dont les parois ne lortent plus que des toiiiïes d'herbe. C'est en m'accrochant à ces touffes d'Iierbe et en côtoyant de vertigineux précipices que je parvins, aprfca trois quarts d'Iieure d'escalade depuis le plateau, au sommet du Pouce, assez fier d'y être arrivé seul et sans le secours d'un guide. La cime du Pouce est un polît plateau de deux lètres de large, de dix mètres de long, sur- [umbant de tous côtés des précipices à pic, luf du côté de Moka. Le vont est si violant sur cet étroit pinacle que, pour ne pas être entraîné dans les précipices, je dus me cramponner à la pyramide en ciment, de cinq pieds de haut, qui y a été érigée en guise de signal géodésique. Assis au pied du petit monument, je déjeunai des provisions que j'avais apportées. La vue qu'on embrasse du haut de ce piton aérien est d'une prodigieuse grandeur : on domine l'ile entière, comme du haut d'un aérostat planant dans les airs.

Presque a

lommeun leu

dedoi

nos, le Port-Louis, avec SI

les très droites, son Champ-de-Mars, sa forêt de jon bateau-phare, l'île madréporique du Fort-Georges, qu'une chaussée relie à la ville.

■ bleue de I

AC PilS M PAO. ET TIHGCIIE

«t, ao-delà, à perte de Tite. Timmetise aappe bleue de l'OL-êaa ■□<iiea, {varaissant monter vers rhorizoa, aa boat duqael fîmasiDatioa enl revoit te piton des Neiges de l'île Bourtuia, caché par la brume, et plus loia eoi^ore, Madagascar et la côte du loyslérîem coatioeot noir. Dans la direction opposée, \'*ts le sud, se déroule la riante plaine de Moka, avec ses plantations de cannes à sucre, qui apparaissent comme autant de jardins cultivés, avec ses routes et ses rivières encadrées de verdure, ses blancs villages, ses chemins de fer et ses cheminées de sucreries qui forment un prosaïque contraste avec cette poétique Arcadîe ; plus loin, dans les plaines >Yilhems, de nombreux points blancs piquent le paysage doré et indiquent la place de Curepîpe. Le centre de celle vaste carte en relief est marqué par nue montagne en forme de pain de sucre, d'une admirable régularité, que sa situation a fait nommer le Pi/on du milieu de Vile. D'autres pics se lèvent dans toutes les directions ; au sud-ouest, le Corps-de- Garde, le majestueux Rempart, le massif des Trois-Mamelles ; au sud, les monts lointains de la rivière Noire et de la Savane ; au sud-est, la montagne Blanche ; à l'est, le monstrueux cl pignon du Pietcr-Buotli, le point de mai

LE POUCE

, qui, dans la très puro atmosphère, lemble n'être qu'à une portée de fusil ; enfin, frers le nord, la plaine des Pamplemousses, la ibate du Tombeau, le Cap Malheureus, le Coin

' de Mire, l'île d'Ambre, autant de Iieu\ dont les noms rappellent le drame de Paul et Virginie. Unevallée s'ouvre au pied du Pouce, à laquelle

U'cc;il revient toujours comme attiré, car c'est là, yftu bord de la rivière des Lataniers, courant wmme un ruban d'argent entre la Montagne ILongue et un contrefort du Pouce, que furent la

^demeure de M"^ do la Tour et celle de Marguerite; c'est là, dans cette Vallée des Prêtres, <\ue se dérouIeQl,daQS le récit de Bornardia de Saint- Pierre, les scènes idylliques de l'heureuse enfance de Paul et Virginie. Mais vainement j'ai cberchù à découvrir, au fond de ce site paisible et soli* taire, les ruines des deux modestes habitations : je n'y ai aperçu que deux palmiers qui semblent symboliser les deux jeunes Créoles dont le souvenir, si vivant partout, est perdu sur les bords de la rivière des Lataniers, où il semble d'ailleurs que personne ne les ait jamais connus, au témoignage des voyageurs qui visitèrent l'île au temps même où parut le livre de Bernardin de Saint- Pierre.

■ J'ai passé une heure cnlière au sommet du

«4 AU l'AYS DE l'AUL ET VIRGINIE

Pouce, planant à vue d'aigle sur le joyau de la mer des Indes. Les grandes ombres projetées par les nuages sur les plaines verdoyanles faisaient mieux ressortir encore les Hamboiements du soleil qui dorait les moissons de cannes à sucra. La plaine et la mer brillaient d'un éclat si insoutenable que mes yeux en étaient presque aveuglés. Et je suis descendu ébloui, ému par cette splendide vision des tropiques.

Au lieu de reprendre la route du Port-Louis, j'ai voulu descendre par le revers opposé do la montagne ; comme de ce côté la montagne est à pic, la descente vers la plaine de Moka se fait très rapidement par un sentier qui déroule ses lacets sur les flancs verticaux de l'énormo muraille basaltique aurlaquelle s'appuie le piton du Pouce. Celte descente est aussi vertigineuse et aussi pittoresque que le fameux cbemin de la Gemmi, dont elle semble èlre une copie sur une éclielle réduite. C'est pourtant la route que suivent les campagnards qui veulent se rendre rapidement de Moka au Port-Louis : bien entendu, ils ne montent que jusqu'au plateau, et laissent à droite le pilon du Pouce, qui domine le plateau d'environ trois cents mètres. Comme la plaine de Moka est à une altitude de trois cent cinquante mètres^ l'ascension do ia montagne est beaucoup

Itis courte du côté de Moka que par le revers

■de le Port-Louis.

Cette piaiiiede Moka, ainsi appelée parce qu'on y cultivait autrefois la précieuse Fève de café importée d'Arabie, est une des régions les plus fertiles de l'île. Je l'ai traversée à pied, admirant les belles plantations d'ananas et les champs de cannes à sucre, au milieu desquels serpente la gracieuse rivière Baptiste, bordée d'une merveilleuse végétation de calediums géants.

I Comme je passais la rivière, je vis, se baignant i^na le claircristalde l'onde, un vieil Indien qui n'avait d'autre vètemenlque sa majestueuse barbe blanche : on eût dit, au milieu des plantes aquatiques, d'une apparition du dieu des eaux. Ayant contourné les deux massifs du Pouce et duPieter- Booth, que relie l'un à l'autre une arête assez basse, j'atteignis la Laura, puis je gagnai le village de Saint-Pierre, où je retrouvai le chemin de fer qui me ramena à Curepipe dans la soirée.

PAOL ET VIRGINIE

e quartier des Pamplemousses. — Montplaisir, — L'église l des Pamplemousses. — Les lombes de Paul et Virginie. - Bernardin de Saint Pierre, — La genèse d'un chef- Ld'cenvrc. — Le naufrage du Saint-Oéran. — Un génie ■ incompris el calomnié, — Ce qu'il y a de vrai dans l'hisptoire de Paul et Virginie.

De tous les lieux de l'île Maurice, il n'en est

«inldonl le nomsolt plusconnu quelo quartier

\ba Pamplemousses, depuis que l'auteur de Paul

mt Virginie a propagé ce nom dans le inonde en-

. De tout tempson a appelé ainsi ce quartier

1 nord de l'île, parce qu'il y croissaituneospècc

JPoranger(awrflnï(«nî(/ec«ma«fl), dont le fruit est

itppelévulgairemcnt fl pamplemousse ».Co fruit,

gui ressemble au cédrat, ne se mange que sous

k>rme de confiture. Son nom est la traduction

■ançaise du mot tamoul n bambolmas » qui dé-

iy!gne cet arbre originaire de Java et probable'

^ent introduit à Maurice par les Hollandaii

' Du Port-Louis aux Pamplemousses il n'y

38 AU l'AÏS DE PAUL ET VIRGI.ME

qu'une demi-heure de chemin de fer, dans uoe niagnifi(|ue plaine où l'œil erre à perte de vue sur les vagues dorées des cannes à sucre, et où la cimo bizarre du Pieter-Booth forme le point de mire d'un paysage d'une grande beauté. On traverse le riant pay* (ju'arrose la rivière des Lalaniers, et où, suivant lo récit do Bernardin de Saint-Pierre, s'écoulai'enfance de Paul et Virginie; on passe ensuite au pied do la montagne Longue, près de cette baie du Tombeau où le corps de Virginie fut retrouvé enseveli dans le sable, et l'on arrive ainsi à la gare des Pamplemousses, située à un kilomètre du village, dont l'église surgit à droite, et à deux kiloinèlres de l'observatoire, dont la coupole se dresse à gauciie.

Une route charmante, qu'ombragent de grands Qguiers de Banian, des palmiers, des aluès arborescents, mène au village des Pamplemousses, dont la pauvreté actuelle contraste péniblement avec son ancienne splendeur. C'est ici que résidaient autrefois les gouverneurs de l'île de France, dans leur manoir de Montplaisir, où fut signé, en iSlO, letraitédepaix entre la France et l'Angleterre : celte demeure historique a été conservée et transformée en musée d'histoire naturelle, mais le dernier cyclone l'a fort endommagée en arrachant toute la véranda. Au temps

l'AUL ET VlRGfflrE

t l'île Maurice s'appelait l'île de France, l'ariateratie créole résidait dans ce riant quartier des tomplemousses, aujourd'hui complélementabanè à cause des Oèvres qui en ont fait un des jNstricla les plus insalubres do l'île.

Le seul vestige qui subsiste du vieux Pamplellousses est l'église qui surgi! au milieu du viligo : elle portOj gravée sur la façade, la date s 1736, et comme Bernardin de Saint-Pierre ^nt à l'île de France en 1768, c'est bien celle lont il parle dans l'histoire de Paul et Virginie, dont il fait également mention dans son ^oyage à rtle de France. « Il y a, dit-il, trois l^lises dans l'île : la première au Port-Louis, it seconde au port du Sud-Est, el la troisième, bi est la plus propre, aux Pamplemousses (1). » t Cette vieille église des Pamplemousses, qui pemble près de tomber de vétusté, est d'un asitique el triste, et l'on croit voir placer sur elle la mélancolique auréole dont l'a en- «loppée l'imagination du poète. Je me suis reilDsé plus d'une fois sous l'ombre fraîche de sa wf, que supporte une belle cJiarpente en bois du pays, pareil au chêne. Et à l'aspectde cette maison de prière si simple, ai rustique, et aujour-

L(l) foynpp (i nie rît Frnn'-.e, leflre l

d'hui si déserte et si solitaire, je m'imaginais ces figures douces et humbles, dont Bernardin nous a laissé l'impcrissable souvenir, et je n'aurais pas éprouvé la moindre surprise de voir errer leura ombres dans ces lîeux qu'il a décrits avec son incomparable plume d'or. Je revoyais la scène des toucbantes funérailles do Virginie, qu'on enterra « près do l'église des Pamplemousses, sur son côté occidental, au pied d'une touffe do bambous, où, en venant à la messe avec sa mère et Marguerite, elle aimait à se reposer, assise à côté de celui qu'elle appelait alors son frère ».

J'ai vainement cherché la touffe de bambous.

Je savais pourtant qu'on montrait aux Pamplemousses les deux tombes accouplées de Paul et Virginie ; mais quand j'ai interrogé là-dessus les gens du village, j'ai appris que les tombes ont disparu récommenl. Elles se trouvaient dans la propriété d'un planteur, et le vandale les a détruites pour faire place à ses cultures de cannes à sucre. Un Créole m'a conduit sur l'emplacement des sépultures, et m'a montré l'endroit précis oi^ il y avait naguère deux grossières petiten statues érigées en souvenir des deux amants : le site, envahi par les plantations, a ■ perdu son primitif aspect de poétique solitude

!,à ([uelqa

il établi

. de ctiemin do fer où retentit le sifflet do

I locomolivo. Quant au monumentombragépar

i palmiers, qui se trouve au bout d'une des

Brenues du jardin des Pamplemousses, près de

ïancieDne résidence de Montplaisir, c'est tout

simplement un autel érigé en liionneur de

Flore par le gouverneur David, et qui, avec le

temps, est devenu le « monument de Paul et Vîr-

^Lginie

^^1 Dans l'avaiit-propos dont il Tait précéder son ^^■récit. Bernardin de Saint-Pierre assure qu'il n'a ^^Hioint imaginé un roman, que les familles heu- ^H^uses dont il parle ont réellementexîsté, et que leur histoire est vraie dans ses principaux événements qui lui ont été certiGés par plusieurs habitants qu'il a connus à l'île de Franco. Eu dépit de cos assurances, très habiles au point de vue d* l'intérètdu récit, je n'ai trouvé personne dans le pays qui ne considère Paul et Virginie comme des èlres ûctifs imaginés par Bernardin de Saint-Pierre. Le naturaliste Uory do Saint- Vincent, qui visita l'île do France en 1800, du vivant même do l'écrivain, assurait déjà qu'il avait entendu dire par tous les habitants du pays qu'ils n'avaient jamais connu les jeunes Créoles de l'anse des Prêtres, que par co qu'en a dit l'au-

<H AU PATS DE PAUL ET li'[RGII«tE

leur des Etudes de la Nature. Mais si ^ande ert' la force de l'illusion que peut créer le génie, que Bory de Saint-Vincent se sentait attiré vers ce vallon paisible ol à demi sauvage, nù le poêle suppose l'habitation de M"" de la Tour et de Marguerite. Il se plaisait à y diriger ses herborisations, et à chercher, parmi les ronces et les plantes de celle solitude, les vesliges enfouis des cabanes délmites que l'auteur de /*(7h/p^ Virginie a su rendre si intéressantes. Il interrogeait les palmiers, el le murmure de leurs feuilles semblaittui dire que Paul et Virginie avaient existé, qu'ils avaient soupiré sous le même ombrage oii il venait penser h. eux : et si un noir passait chargé de bois, c'était le vieux Domingue; si par hasard le chien de quelque chasseur égaré venait troubler cette silencieuse retraite par ses aboiements, c'était le bon Fidèle. En sorte qu'il ne doutait plus que Bernardin de Saint-Pierro n'eût écrit un fait iiistorique, malgré ce que lui disaient les gens du pays.

L'étranger qui débarque à l'Île Maurice sous l'empire de ces illusions ne peut se défendre d'une sorte de déception lorsqu'il découvre le scepticisme railleur des Mauriciens au sujet du livre qui a fait naître on lui ces charmants mirages . Quand ils parlent de celte œuvre qu'ils qua-

lifieiil d'ent'unUne, ce n'est point pour en louer lt*8 beautés, mais pour en éplucher les imperfections, et ils trouvent plaisir à y relever les erreurs qui semblent témoigner des notions superficielles de l'écrivain sur les lieux et les distances. Voici, par exemple, une petite géographie (le l'île Maurice en usage dans les écoles de la colonie, où l'auteur, professeur au collège royal, signale l'ahsurdilé de ce voyage d'une extrémité de l'île à l'autre extrémité, des Pamplemousses à la rivière Noire, accompli en un seul jour par (les enfants, en francbissanl les plaines Wi- Ihems, en passanlpar-dessus la montagne inaccessible des Ïrois-Mamelles, Paul portant Virginie une partie du chemin et renlrant le même jour aux Pamplemousses, Le digne géographe veut bien concéder, toutefois, que cette œuvre est bien connue de tout le monde I

Bernardin de Saint-Pierre n'était point aussi ignorant des lieux et des distances que semble le faire croire son récit. Nous savons, par son Voyage à Vîle de France, qu'il résida dans le pays pendant plus de deux ans, du 14 juillet 1768 au 9 novembre 1770; nous savons aussi qu'il fit, à pied, avec ses deux esclaves noirs et son chien, presque tout le tour de l'ile, qu'il visita le quariier delà rivière Noire, qu'il vit de près

la montagne des Trois-Matn elles, qu'il traversa plaines Wilhems; ce fut même quand il ar- 1 au pied de la montagne des Troia-Mameles, au coucher du soleil, que son guîJe noir .'égara: il raconte qu'il lui fallut monter à travers les bois où il n'y avait aucune espèce de chemin, gravissant les roches, tantôt se tenant aux arbres, tantôt soutenu par son noir qui marchait derrière lui; il erra ainsi une partie de la nuit, et arriva' enfin, épuisé do fatigue et do soif, au bord d'un ruisseau où il but à discrétion quoique tout en sueur ; et ayant senti de l'herbe sous sa main, il trouva, par surcroit de bonheur, que c'étaîtdu cresson, dont il dévora plusieurs poignées. Ce passage du Voyage à file de J''r(ï7ice est intéressant pour les lecteurs de Paul et Virginie, parce qu'il nous révèle par quels procédés de l'art et sur quel canevas le poète élabora sa pastorale. Qu'on y relise l'épisode du voyage de Paul et Virginie à la rivière Noire, et 00 y retrouvera maintes circonstances évidemment inspirées des souvenirs personnels de l'auteur dans son voyage aux mêmes lieux. Les deux enfants s'égarent, eux aussi, au coucher du soleil, au pied desTroïs-Mamelles; ils quittent sans s'en apercevoir le sentier frayé et se trouvent dans un fourre épais, dans un labyrinthe d'arbres,

lOS

itiïaneaetde roches; eux aussi découvrent une nurce où ils courent so désaltôrer, eux aussi iUeilientct mangent un peu do cresson qui croît B|ur ses bords.

Quoiqu'il ne faille pas un long séjour à l'île tiaurico pour se convaincre que los héros du &oman de Bernardin de Saint-Pierre ne sont que enfants de son imagination, il y a toutefois ^D fond de vérité dans le récit des faits comme lans la peinture des sites. Le principal épiliode du drame, le naufrage du Saint-Gérun, Mt un fait absolument lilstorique.dont le souvenir est resté vivant parmi les habitants de rtle, pans les lettres d'un contemporain de Labournonnais, le baron Grant, récemment publiées à ffllc Maurice par les soins du gouverneur Hentessy,il est fait mention du Saint-Géran qui devait apporter des subsistances à l'île de France, at qui n'arriva à la côte que pour s'y briser. ICelte lettre fut écrite le 28 décembre 1744, l'année même de l'événement (i). La passe où le naufrage eut lieu, près de l'île d'Ambre, porte encore le nom de n Passe du Salnt-Géran u.

Bernardin de Saint-Pierre a pu consulter vingtquatre ans après, au greffe du Port-Louis, les

n Ihe cightiienlli canliiry, by

AO PATS DE PALX ET VIRGISIE

ilcposilions des survÎTants du naufrage, et voici les données qu'il y a pa recueillir et qui devinrent la geut^se de son livre.

Sous le gouvernement de Mahédc Labourdonoais, l'île de France fut éprouvée par une terrible disette causée par la sécheresse et les sauterelles. A la demande du gouverneur, le Saint- Géran fut envoyé de France, chargé de vivras et d'armes, sous le commandement du capitaine Delamare. Le 17 août, à quatre heures du soir, le Saint-Géran arriva en vue de l'ile Ronde, située à quelques lieues de l'ile de France. Le capitaine Delamare voulut profiter d'un Leau clair de lune pour entrer de nuit dans la baie du Tombeau, mais sun avis ne fut point partagé par les officiers, et iinalcmenl il fut décidé qu'on liendraîl le cap jusqu'au lendemain. Dans l'ignorance de cette côte dangereuse, on officier de quart s'approcha trop près de terre, et vers Iroîs heures du malin le bâliment toucha le récif à une lieue de l'île d'Ambre et à la même distance de la côte. La mer, ordinairement houleuse en cet endroit, projeta violemment le navire sur un brisant. Vainement on tenta de melire les chaloupes à la mer, la chute ihi màt les broya et les dispersa. Peu après, la quille se brisa par le milieu, en sorte que les extrémités du navire

l'AUL ET VIBGLME

l'portaieiit sur les récifs. A la prière du capitaino

■lÔelamare, l'auroùnier entunna i'Ave Maris

iSlella. Les hommes de l'équipage se jetèrent

ralors à la mer, s'accrochaat aux rames, aux

l'planciics, aux vergues, à tous les débris Hol-

E tants ; mais, emportés par les courants, ballottés

par les v<iguesja plupart pérircut dans les flols.

Huit hoiumea de l'équipage et un passager pu-

roat seuls se sauver.

Un matelot du nom de Caret fit tous ses ef- [ forts pour sauver lo capitaine ; mais vainement .il l'invitai quitter sa veste et sa culotte j M.Dcllamaro s'y refusa, en disant qu'il ne convenait I pas à la dignité d'un capitaine de se présenter [.ainsi à terre. Caret réussit eiifin à le placer sur [ une planche, et l'intrépide marin nagea long- , temps à travers les courants, entraînant la plari- I cho à sa suite, lis arrivèrent ainsi auprès d'un ,u chargé de quelques hommes de l'équipage, et M. Delamare, pensant qu'il serait là mieux en sûreté, quitta le brave Caret pour monter sur le radeau. Caret plongea pour évi- 1er la collision, mais en revenant à la surface il t avec horreur que le radeau avait disparu /ec tous ceux qui le montaient, entraîné par 1 tourbillon.

Il y avait à bord du Samt-Géran deux auianlsi

M. de Péramon et M"' Mallet, qui devaient s'unir à leur arrivée à l'ilo de France. Le jeune homme, aussi bouleversé que la jeune lîlle était calme et résignée, la supplia à genoux de descendre avec lui sur un frêle radeau qu'il avait construit de ses mains, mais elle ne voulut y consentir. Alors il l'enlaça dans ses bras et attendit la mort ; une vague les engloutit tous les deux, et leurs corps furent retrouvés à la baie du Tombeau.

Il n'est pas douteux que ce ne soit ce Louchant épisode qui inspira Bernardin de Saint-Pierre dans cette magniGquo scène où il montre un objet digne d'une éterneUe pitié, ainsi qu'il le dit : une jeune demoiselle paraissant dans la galerie de la poupe du Saint-Géra/i et tendant les bras vers son amant qui l'aperçoit du rivage. Qui ne reconnaît Virginie dans M"" Mallett Qui oe reconnaît l'intrépide Caret dans ce matelot qui, resté seul sur le pont, tout nu et nerveux comme Hercule, s'approche de Virginie avec respect, se jette à ses genoux, s'efforce de lui ôter ses habits, tandis que la jeune vierge, dans sa sublime et héroïque pudeur, le repousse avec dignité et détourne de lui sa vuet

Telle est la genèse du poème de Ëernardin de Saint-Pierre, de ce chef-d'œuvre qui, au jugement

de M. Brunelière, semble grandir à mesure que Jocelyn et qu'Alala décroiaseot et pâlissent (1). Avec quelques tableaux des tropiques observés dans un voyage à l'île de France, avec quelques données éparses fournies par les dépositions des survivants d'un naufrage et modifiées avec un art suprême suivant les convenances du plan imaginé, il a créé une œuvre qui, bien que faite do plusieurs morceaux, semble avoir été fondue d'un jet dans sa parfaite unité. Le refus du capitaine Delamare de se dépouiller de ses vêtemonts, refus ridicule cliez un homme, devient admirable chez une jeune filie : le chantre de Virginie a donc substitué son héroïne au capitaine que lo matelot voulut sauver; et plutôt que de faire mourir ensemble les doux amants, il a rendu l'un témoin impuissant de la mort de l'autre, et il a composé ainsi une scène bien autrement pathétique. Quoi do plus ordinaire que la rencontre, dans les rues de Paris, par un jour de pluie, de deux enfants s'abritant d'un jupon relevé sur leurs tètos 1 Co fui cependant cette vulgaire rencontre qui donna aupoèlel'idée de ce tableau où il nous représente Paul et Virginie « riant l'un et l'autre d'être ensemble à l'abri

!3Je Bernardin du Sainl-l'ie

AL' PATS DE PAUL ET VIBGISIE

SOUS un parapluie de leur inventiou » et leurs deux lètes charmaatcs rappelant « les enfants de Léda enclos dans ta mt^me coquille ».

Ainsi procède legénie. Vouloir découvrir, dans ce poèm», des invraiseinblanccs et des erreurs géograpliifiues, c'est ne comprendre rien à une cGuvro tonte de sentiment et de poésie pastorale.

Ce n'était pas assez que l'auteur de Paul et Virginie fût incompris à Maurice, il fallait encore qu'il y fût calomnié. On sait qu'à son retour en Franco tl entreprit une généreuse campagne contre l'esclavage et eut le courage de dénoncer les cruautés monstrueuses que les planteurs faisaient subir aux noirs. Un pense bien quu les planteurs lui eu gardèrent rancune. Mais qui croirait que cette rancune ait subsisté jusqu'à nos jours chez l'élite de la population créolel Lo naturaliste Quoy, collaborateur jde Cuvier, y faisait allusion dans les lettres qu'il adressait à un Mauricien en 1833 : u Bornardia do Saint-Pierre, écrivait-il, a pour jamais illustre voti'o île. C'est bien à tort que j'ai trouvé parmi vous des préjugés contre lui, nés probablement de r{UL'lques plirases, vraies peintures de l'état dit la colonie à l'époque oii il écrivit son voyage (1). w Un magistral très haut placé

(1) Lotiras inùdik's il« Quoy (i Julien Deajardins, publiées par u Ueum hiitariqiii et Utlêraire lit Mauriei, ao '

ears

ants I

me disait à ce sujet que la population mauricienne fut iodifçnée contre ce prétondu philantiirope, parce qu'il était notoire à l'île de France qu'il y possédait deux esclaves qu'il battait du matin au soir 1

Bernardin de Saiat-Pïerre raconte, en effet, sansqu'ilpenae à s'en cacher, daasunede ses lettres datées de l'île de France, qu'il y avait acheté deux esclaves, l'un du nom de Côte, l'autre auquel il avait donné le nom de son ami Duval, à qui il adressait ses lettres. Mais ce qui montre aussi bien l'invraisemblance que l'infamie de l'accusation portée contre lui, c'est que, lorsqu'il rendit la liberté à ces esclaves au moment de 36 rembarquer pour la France, ils lui témoignèrent par leurs larmes le regret qu'ils avaient de le quitter : ils y étaient plus sensibles qu'au plaisir d'être libres. Loin de maltraiter des esclaves pendant son séjour à l'île de France, cet homme compatissant se faisait leur protecteur, et les noirs le savaient. « Un jour, raconlet-il, une esclave presque blanche vint se jeter à mes pieds. Sa maîtresse la faisait lever de grand matin ot veiller fort tard; lorsqu'elle s'endormait, elle lui frottait les lèvres d'ordures ; si elle ne se léchait pas, elle la faisait fouetter. Elle me priait de demander sa gràco, que j'ob-

DE PADL ET VIBGJNIK

lins {!), n Le portrait du cette pauvre csclai n'est-il pas celui de la négresse marronne, charnée comme un squelette, qui se jette ad pieds de Virginie en lui disant: a Ma jeune dfl moiselle, ayez pitié d'une pauvre esclave fugitive... Je fuis mon maître, qui m'a traitée comme vous le voyez. )> Et les deux enfants, tout émus de compassion, s'en vont chez en maître cruel le prier de pardonner à son esclave. En sorte que l'auteur se personnilie ici dans les deux enfants, et l'on voit ainsi qu'il n'a eu nul besoin d'inventer la plupart des épisodes de sou récit, et que, comme il le dît lui-même, il n'a point imaginé un roman. Dans sa douzième lettre, il nous révèle encore que lorsqu'un maître est prié de pardonner à son esclave il n'accorde souvent sa grâce que pour doubler après sa punition. Il n'est pas jusqu'à ce détail dont il n'ait fait fruit pour le canevas de son poème : les deu.Y enfants apprennent, en effet, par le récit qu'il met dans la bouche du bon nègre Domiugue, que le cruel planteur, après avoir accordé la grâce de son esclave par égard pour la beauté de Virginie, n'a attendu que leur départ pour attacher l'esclave avec une chaîne au pied à un billot de bois et avec un collier de

(I) Voyagea l'Un de France, lettre m. Daa noirs.

^^^■ler à trois ^^B montre le f(

l'ACL ET VIRGINIE

trois crochets autour du cou. Tout cela fond de vérité de Paul et Virginie et comment est né un livre immortel.

J'ai cherché ce livre au Port-Louis. Or, il n'y a point, dans la capitale de l'ilc Maurice, un seul libraire dans l'acception que nous attachons à ce mot, Jen'y ai trouvé qu'un pauvre magasin id'articles de papeterie, oîij'ai été assez heureux r découvrir le seul exemplaire de Paui et Vii'ginie qu'il y eût en magasin: c'était l'édition populaire, qui se vend un franc à Paris, et qui coûte ici cinq francs. On m'en eût demandé vingt, que je n'eusse pas cru payer trop cher le divin plaiair de lire cette idylle aux lieux mêmes où elle se passe. Si Bernardin de Saint-Pierre ivenaitdans son île de France qu'ilatanl aimée, le poète à l'âme si tendre et si sensible serait rnavré du dédain où son livre y est tombé et des ■«alomnies qui y courent sur sa mémoire. On je lit dans toutes les langues et dans toutes iB contrées du monde, sauf dans celle qu'il a ntée et qui doit à ses charmants tableaux la principale attraction qu'elle exerce sur notre esprit. Pourquoi ? Parce qu'il fut le précurseur de l'œuvre anliesclavagiste. L'île de France ne i pas encore pardonné!

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