VI. — LES DJENOUNS DE LA. FOUDRE
Si Sliman ne laissait pas les troupes inactives; il les faisait manœuvrer lui-même, donnant congé à Brûle-Capote pour qu’il pût exécuter son plan; celui-ci capta la bienveillance de la cour en donnant une représentation ; avec l’appareil à projections électriques, il fit voir à la reine, aux princes, aux princesses, aux courtisans, des vues de Paris qu’il leur avait montrées déjà, une revue, Sadi (Sidi) Carnot et il leur montra encore bien d’autres choses. On fut ravi de pe spectacle.
Brûle-Capote était passé maître en l’art de monter des scies de longueur.
Le lendemain il déjeuna avec les princes. L’un était un vrai dindon humain, bête et vaniteux, très peu brave; il s’appelait Kamacho ; l’autre, Tata Mopa, était un ivrogne qui s’abrutissait avec du rhum, malgré le Coran; un véritable idiot alcoolique. Brûle-Capote savait jouer de ces deux imbéciles; il amena la conversation sur les djenouns.
Il développa sur eux une théorie qui parut admirable au prince crédule.
— Le Coran, lui dit Brûle-Capote, nous apprend que les anges d’Allah combattent sans cesse à coups d’étoiles filantes.
contre les djenouns qui assiègent, de temps en temps, le Paradis du Prophète, pour s-’emparer dès Houris.
— Oui ! c’est écrit ! dirent les princes.
— Les dienouns sont toujours vaincus, sais-tu pourquoi? Non 1 Eh bien! c’est parce que le Paradis est dans le septième ciel où se forment les étoiles filantes, tandis que le tonnerre se forme dans les nuages de notre de. à nous.
Après un silence :
— Or le tonnerre est bien moins fort que les étoiles filantes, il tombe toujours.
— Mais les étoiles filantes aussi.
— Sans doute. Cependant, tombant du septième ciel, elles sont plus lourdes, elles sont terribles.
— En effet.
— Ça n’empêche pas le tonnerre d’être redoutable, effrayant pour nous autres hommes.
— S’il frappe, on meurt.
— Heureusement, le plus souvent, ce ne sont pas les hommes, ce sont les anges qui sont visés; mais la foudre ne les atteint pas, car ils lancent leurs étoiles filantes de trop haut. Quant un homme est foudroyé c’est presque toujours par hasard.
Après un moment :
— Je dis presque toujours, parce que quelquefois c’est un djenpun qui en veut à un homme et qui le tue d’un coup de foudre.
Les princes écoutaient très attentivement; les Arabes s’intéressent extraordinairement aux contes superstitieux et ils y ajoutent foi.
Ils sont épris du merveilleux.
Du reste, tout ce que disait Brûle-Capote est dans le Coran.
Brûle-Capote reprit :
— Tous les djenouns, loin de là, ne sont pas armés de la foudre. Dans une armée, il y a les fantassins, les cavaliers, les canonniers.
Or, dans l’armée des djenouns, il n’y a qu’un certain nombre de foudroyants.
— Ça se comprend ! dirent les princes.
— Mais ces djenouns foudroyants sont effrayants ; rien ne leur résiste sur terre. Une fois, je faisais une conjuration et cela contraria deux djenouns foudroyants; ils m’apparurent et je fus épouvanté.
— Comment sont-ils? Comment sont-ils? demandèrent très vivement les princes.
— Ils ont sur la tête une coiffure qui lance du feu, le feu blanc der coups de foudre. Ils ont le corps couvert d’écailles jaunes comme les crocodiles ; sur la poitrine, un soleil flamboyant Leur visage est caché. Ils parlent dans une espèce de trompette.
— Et que t’ont-ils dit?
— Un seul s’est fait entendre. Il m’a menacé, si je continuais ou si je renouvelais ma conjuration, de me réduire en une poussière aussi fine que celle du Sahara.
Hochant la tête :
— Je lui ai juré de ne plus recommencer. Et pourtant si cette conjuration avait réussi, j’aurais été l’homme le plus riche et le plus puissant du monde.
— Mais tu as des talismans.
— Ils sont impuissants contre ces djenouns foudroyants. Un seul homme a pu surprendre un de ces esprits et se l’asservir, c’est Sir Garnett.
— Ah, c’est donc pour cela qu’il se. transforme en Homme- Lumière?
— Oui ! Malheureusement, il garde pour lui seul le djenoun qu’il a dompté et il ne veut faire connaître son secret à personne.
— Vous n’avez vu les djenouns foudroyants qu’une fois?
— Deux fois! Barrhuel et moi, nous nous promenions cette nuit hors du camp, quand nous fîmes tout à coup la rencontre de nos deux djenouns foudroyants. Nous allions nous sauver, quand l’un d’eux nous dit ;
« Nous ne vous voulons pas de mal. Vous tenez vos serments et vous ne faites plus de conjurations défendues qui vous^ rendraient aussi puissants que nous. Si nous sommesici, c’est pour d’autres que nous attirons dans un cercle ma gique et auxquels nous donnerons un avertissement comme à vous. S’ils s’y conforment, ils vivront en paix, sinon ils mourront.
Et il ajouta :
— Vous vous absenterez pendant quelques jours pour que vos évocations et les pratiques cabalistiques auxquelles vous vous livrez ne nous gênent pas. Sans quoi, ce serait la guerre, et, vous le savez, vous seriez vaincus.
De sa voix la plus sépulcrale, Brûle-Capote dit lentement et lamentablement :
— 11 se passera certainement d’ici peu des choses extraordinaires et terribles.
Et en forme de conclusion :
— Mon collègue Barrhuel et moi, nous partirons cette nuit même.
— Où donc irez-vous ?
' — Oh, pas très loin. ..
Avec un grand geste vague :
— Hors du cercle magique !
— Est-ce grand un cercle magique ?
— Cela dépend des phases de la lune, de la constellation dans lequel le soleil est entré, du jour de la semaine, des signes du zodiaque, de la déviation de la boussole, des reflets du yatagan sacré derrière les montagaes, au coucher du soleil, du chant des hiboux et des croassements des corbeaux,
des spirales de la vipère cornue et des sauts du crapaud.
Les princes abasourdis suivaient avec peine cette énumération compliquée.
Mais Brûle-Capote reprit :
— Il faut de plus consulter le mare de café, la baguette magique et les entrailles d’un poulet noir.
— Et vous ferez tout cela 1
— Encore autre chose que nous ne pouvons dire.
— Savez-vous à qui ces deux djenouns foudroyants veulent donner ce terrible avertissement !
— Oh, non.
— Enfin vous partez ?
— Il le faut bien.
Les princes très impressionnés se livrèrent à des commentaires saugrenus qui firent la joie de Brûle-Capote; mais sa gaieté ne se peignit pas sur sa figure ; il était de ceux qui rient en dedans.
Ce sont les plus redoutables farceurs.
Brûle-Capote quitta les princes pour aller faire une sieste; pendant laquelle il conta à son ami Barrbuel ce qui s’était passé.
Le gros Flamand fut au comble de la jubilation.