‹ Au pays des aiglesChapitre 11 sur 22 · VIL — FANTASMAGORIE · texte numérisé non relu

VIL — FANTASMAGORIE

Le surlendemain ce fut au tour du prince arabe, Si Sliman, de déjeuner avec les princes.

Ceux-ci lui parlèrent des djenouns foudroyants.

— Moi aussi, je les ai vus ! dit le prince. Je me suis mis à fuir.

— Oh 1

— Vous comprenez qu'il n’y a pas de honte 1

— Oh non 1

Toutefois un de ces djenouns m’a crié dans sa trompette de ne rien craindre. Alors je me suis en allé au petit pas pour lui montrer de la confiance et ne pas l’irriter par une mite précipitée.

— Vous avez eu raison. Mais le cœur devait vous battre.

— Pas trop. Du moment où les djenouns ne vous en veulent pas et vous le disent, rien à .craindre.

D’un ton pénétré :

— Je plains les deux personnages qui vont avoir affaire à eux, m’a dit le capitaine Barrhuel.

— Mais si ces gens là obéissent...

— Alors tout ira bien pour eux.

— Le mieux, en pareil cas, c’est de céder sur-le-champ. Pas de résistance !

— Ce serait de la folie.

Puis tout à coup :

— A propos, je chasse cette nuit.

— A quoi ?

— Au léopard.

— Vous savez où il y en a un ?

— Dans la petite forêt qui est proche de notre camp. Je vous invite à cette chasse digne de princes comme vous. Ce sera une occasion d’essayer nos carabines.

Les princes se seraient volontiers passés de. l’invitation ; mais Si Sliman leur dit :

— Je vous donnerai mes cinq meilleurs tireurs comme escorte; j’en garderai cinq pour moi. L’honneur de la chasse est toujours pour les invités; le jaguar sera foudroyé sûrement et toute la gloire vous en reviendra.

Les princes ne pouvaient refuser.

N’amenez que vos écuyers 1 recommanda Si Sliman. Trop de monde vous gênerait.

Les princes promirent de se conformer à cette recommandation et d’arriver à la nuit tombante pour dîner.

Ils tinrent parole.

Si Sliman savait que les princes étaient, quoique musulmans, l’un ivrogne, amateur de rhum, l’autre buveur de vin de palmier et par conséquent très appréciateur du champagne dont il envoyait souvent chercher une caisse à la factorerie de Sir Garnett.

Bien entendu, les écuyers ne demandaient pas mieux que d’imiter les maîtres avec lesquels ils s’enivraient souvent.

Débauches cachées, mais soupçonnées par le peuple qui ne s’en scandalisait guère, car la population était très tièdement musulmane, et, au fond, elle était restée féticheuse.

Si Sliman offrit à dîner à ses hôtes et il s’arrangea pour les amener à un certain degré d’ivresse où l’on voit un peu trouble, tout en étant en état de marcher ; c’est le moment où un esprit faible, se laisse le plus facilement impressionner.

Quand il vit les princes, en l’état où il voulait qu’ils fussent, il se leva et déclara que l’heure était venue de se mettre en châsse.

Si Sliman qui avait fait ouvrir une caisse de champagne et qui l’avait prodigué, en offrit un dernier verre à ses invités ; on trinqua à la mort du jaguar et l’on partit à sa rencontre.

Au début, princes et écuyers titubaient un peu ; mais l’air froid de la nuit, la marche, le danger même les raffermirent peu à peu sur leurs jambes.

Si Sliman tourna d’abord autour delà forêt, puis il rencontra deux hommes qui faisaient office de pisteurs et qui lui dirent que le jaguar avait rugit dans une clairière située au centre du sous-bois.

Ils guidèrent les chasseurs.

Le grand sabbat des nuits d’Afrique battait son plein, on n’entendait que mugissements, aboiements, rauquements, rugissements et un bourdonnement intense d’insectes traversé par

les sifflements des serpents, les houhoulements des hiboux, les lamentations des singes hurleurs et les cris stridents des chouettes.

Au loin, dans les marigots, dans les marais, les crocodiles vagissaient comme des petits enfants et les hippopotames renâclaient bruyamment.

Les princes, très veules, très casaniers, toujours couchés pendant la nuit dans leurs palais, n’avaient que bien rarement entendu le concert nocturne des forêts africaines; ils furent très secoués par des émotions diverses qui ouvrirent leurs âmes à la peur.

Un incident surtout les fit palpiter.

Un petit python, suspendu par la queue à un arbre gigantesque, se balançait barrant le chemin. Les chasseurs de Si Sliman voulurent le tirer; il le leur défendit.

— C’est le serpent sacré, dit-il. C’est lui qui décrit les cercles magiques. Voulez-vous donc, en le tuant, irriter les djenouns ? Laissez moi faire !

Au fond, les pythons sont plus effrayants que vraiment dangereux pour l’homme quand ils n’ont que quatre pieds; ils ne sont pas venimeux et ils préfèrent les petites proies aux grosses très longues, très difficiles à avaler.

Ils vivent de rats, de lapins, quelquefois de chèvres ; mais ils mettent un temps incroyable pour engloutir celles-ci ; la tête et les cornes tombent putréfiées, détachées du cou, avant que le tronc ne soit absorbé, et cette pourriture de la chair aide à passer; sans cette dislocation visqueuse, ça ne passerait pas.

Si Sliman fit couper une branche résineuse et on en fit une torche qu’on alluma.

Alors le prince Zanzibarien, prononçant d’étranges paroles et traçant des figures bizarres sur le sol avec une baguette, tenue de la main gauche, s’avança lentement vers le serpent.

Celui-ci, à la vue du feu, ouvrit plusieurs fois sa gueule et siffla avec force ; mais il se rétractait peu à peu et il remontait dans l’arbre ; il y disparut.

Gravement le prince dit :

— Les djenouns ne défendent pas d’aller plus avant, allons sans crainte.

Sans cra-inte ?

C’était facile à dire.

Les princes et les gens de leur escorte étaient très impressionnés par l’incident du serpent et ils se mirent à penser aux djenouns foudroyants

— Est-il prudent d’aller plus loin ? demanda Makako à Si Sliman.

— Le python nous a cédé le passage; donc c’est qu’il ne devait pas le barrer.

— Mais si nous entrons dans un cercle magique ?

Que faire contre la destinée ? Essayer de s’y soustraire

est impossible. Ce qui est écrit est écrit. Un djenoun a peutêtre pris la forme d’un jaguar pour nous attirer dans cette forêt qui pourrait bien être enchantée par des conjurations d'esprits Nous y sommes, nous suivons une 'piste, continuons à suivre ce sentier.

— J’aimerais mieux m’en aller.

— Gardez-vous-en bien ! Si nous sommes dans un cercle magique, nous sommes en puissance de djenouns et ce serait les irriter que de vouloir fuir.

Et d’un air péremptoire :

— Çroyez-vous donc qu’il ne vous joindraient pas avant que vous fu siez hors de la forêt ?

Les chasseurs de Si Sliman dirent :

— Marchons ! Marchons 1

Us avaient le mot.

Et ils avancèrent résolument.

Les princes suivirent en tremblant; ils échangeaient des réflexions sinistres.

— J’ai comme une idée, disait l’un, que nous allons rencontrer les deux djenouns foudroyants.

— Et si c’est à nous qu’ils en veulent ! disait l’autre en frissonnant.

— Je le crains...

Dans ces dispositions, ils approchaient de la clairière; ils avaient comme un pressentiment que, là, devait se passer l’événement redouté.

Tout à coup, un rayon de blanche lumière traversa- le feuillage vert et lui donna une teinte bizarre qui parut au prince surnaturelle.

Ils s’arrêtèrent.

La lumière disparut.

— Avançons donc ? dit Si Sliman.

— Mais... ce feu blanc qui a briilé !...

— Plus de doute, déclara Si Sliman. Les djenouns nous attendent dans la clairière.

Un long frissonnement secoua les princes et leurs écuyers.

— Eh, fit Si Sliman, ne craignez rien, puisque vous êtes avertis qu’il ne s’agit que de recevoir un ordre et de l'exécuter.

Makako eut une idée.

— Si vous alliez trouver les djenouns, dit-il! Ils vous connaissent et ne vous veulent pas de mal Vous leur diriez que nous les craignons et que nous vous envoyons pour connaître leur volonté à laquelle nous nous soumettons d’avance. Ça nous rendrait service. Nous sommes vos hôtes.

— Soit ! dit Si Sliman.

Et il s'avança... intrépidement...

A part lui, il riait fort, quoiqu’il fut d’un tempérament mélancolique.

Soudain les princes virent la clairière étinceler de lumière

blanche et une voix puissante cria en arabe à Si Sliman, parvenu à l’entrée de cette resplendissante éclaircie :

— Va dire aux princes de venir ici entendre l’ordre que nous voulons leur donner. S’ils se soumettent, rien à craindre pour eux.

Si Sliman retourna sur ses pas.

— Vous avez entendu? fit-il.

— Oui!

— Venez donc.

Les deux princes, plus morts que vifs, les dents claquant, la gorge serrée, se mirent en marche ; mais ils s’aperçurent que leurs écuyers s’enfuyaient ; ils voulurent les appeler.

Impossible.

Pas un son ne put sortir de leurs gosiers.

— Laissez! fit Si Sliman. Les djenouns n’ont à faire qu’à nous.

Et il fit passer les princes devant.

Ils frémissaient...

La terreur sacrée les avait saisis et les secouait comme feuilles de tremble agitées par le vent ; ils^s’arrêtaient effarés, à chaque pas; mais Si Sliman les poussait de la main et de la voix.

Ils ne voyaient plus de lumière blanche; tout s’était mystérieusement éteint.

Quand ils entrèrent dans la clairière, tout s’illumina de nouveau et les deux djenouns foudroyants apparurent dans leur splendeur effrayante.

Que l’on s’imagine deux géants, ayant trois mètres de hauteur (ils étaient montés sur des échasses) et se soutenant chacun, avec une lance; une sorte de long jupon noir semé de larmes découpées dans du papier de plomb, cachait jambes et échasses ; la cotte de mailles à écailles paraissait tomber jusqu’à mi-cuisse et en réalité descendait jusqu’au-dessous du genou ; elle couvrait le tronc et les bras jusqu’à la moitié en apparence, car ceux-ci étaient prolongés par des faux bras et de fausses mains gantées.

Sur les casques et sur les poitrines l’électricité s’échappait en projections éblouissantes et l’on entendait ses crépitements; ces deux apparitions, surgissant tout à coup devant des bûcherons d’une de nos forêts d’Auvergne, du Morvan ou de la Nièvre, les auraient mis en fuite. Que l’on juge de l’effet en pleine forêt d’Afrique.

Les deux princes tombèrent à genoux et se prosternèrent écrasés par la peur.

Alors la grosse voix qu’ils avaient entendue leur cria lentement :

« Vous avez offensé les djenouns, tous les djenouns, en en chassant deux par des conjurations.

« Vous leur avez repris les princesses, vos femmes ; si vous ne divorcez pas dans la journée de demain devant le

roi, la reine, le cadi et les ullemahs de la mosquée, si vous ne quittez pas pour toujours Barma - Goungou aussitôt après le divorce, vos corps seront anéantis par le feu magique ; vos chairs seront calcinées et vos os ne seront plus qu’une poussière noire ; vos âmes, saisies par les djenouns, iront habiter des corps de hyènes, qui ne mangent que de la charogne. Si vous obéissez, vous vivrez tranquilles et heureux. Levez-vous et retirez-vous. »

Les princes se mirent péniblement sur pied ; l’électricité redoublant d’éclat les aveugla ; ils firent promptement demitour et enfilèrent le sentier en courant.

Hors de la forêt, leurs gens anxieux les attendaient; ils les reçurent dans leurs bras et leur donnèrent des soins ; mais Si Sliman, avec quelques gorgées de rhum, les ranima et les mit en état de marcher.

On s’éloigna du Bois Sacré (depuis il s’appelle ainsi) le plus lestement possible.

En route, pas un mot.

Au camp, Si Sliman fit servir une collation et du champagne, ce qui réconforta un peu les princes.

Makako, avec des hoquets convulsifs, déclara que, dès la pointe du jour, il se rendrait à Barma-Goungou et répudierait sa femme pour se rendre immédiatement dans la ville où régnait son père ; le prince, son beau-frère, annonça la même résolution.

Sur ce, après s’être étourdis avec plusieurs ' rasades de rhum, les princes allèrent s’étendre sur des tapis et sous une tente qu’on leur avait préparés , mais leur sommeil fut troublé par de mauvais rêves.

Le lendemain, à l’aube, ils chevauchèrent pour Barma- Goungou.

Peu après, toute la cour s’éveillait au bruit de l’aventure arrivée aux princes pendant la nuit; la ville entière la commentait.

Personne ne fit oppposition à ce double divorce qui fut solennellement prononcé.

Une heure après, heureux d’en être quittes à si bon marché, les princes quittaient prestement la ville, sans même oser dire adieu à leurs ex-épouses.

Si Sliman, très grave, assistait à ce départ précipité ; il envoya dire aussitôt à ses deux capitaines que le tour était joué.

Ainsi finit la grande fantasmagorie du Bois Sacré.-

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