V. — LES CAPITAINES BRULE-CAPOTE ET BARRHUEL
La 2e compagnie dé Sir Garnett avait reçu son ordre au moment où elle allait entrer dans le fameux royaume du Montbouttou, un des plus civilisés de l’Afrique, quoique la population soit cannibale. (Voir notre livre Le Roi des hommes à queue.
Elle s’était aussitôt mise en marche pour Barma-Goungou.
S’étant débarrassée de l’ivoire chez les nègres-nains, elle forçait les étapes et elle fit rapidement ce voyage; elle arriva à une journée de marche de la ville.
Si Shman voulut que l’on fit séjour avant de se présenter devant Goungou et surtout devant les Goungoussas; il voulait que sa troupe endossa la grande tenue et se fit superbe, ce à quoi chacun travailla avec ardeur.
Laissant à leurs ordonnances le soin de préparer leurs uniformes, le bon géant Barrhuel et le petit capitaine Brûle- Capote causaient sous leur tente.
Nous allons revoir les princesses 1 disait Brûle-Capote.
La première fois nous avons pu faire croire à leurs idiots de maris que si les princesses étaient stériles, c’était à cause des Djenouns qui s’étaient emparés d’elles et nous avons pu exorciser agréablement les princesses à notre aise. Mais c’est un truc usé, puisque ces dames ont donné à leurs maris, l’une un petit Barrhuel, l’autre un petit Brûle-Capote.
Le géant se mit à rire.
— Bon! Tu ris... bêtement... comme toujours. Voyons sais-tu seulement ce qu’il faudra faire pour écarter l'es maris? As-tu un truc? Non. Et tu ris! Tu devrais plutôt pleurer sur la pauvreté de ton intelligence.
— On ne peut pas tout avoir. Je suis fort, pas aussi bête que tu le dis, mais moins malin que toi. Voyons, tu as dû tirer un plan sur la comète... de ces dames.
— Nous les épousons.
— Ça c’cst une idée. Mais les maris? Elles sont mariées, nos princesses!
Et curieusement; :
— Comment comptes-tu t’y prendre avec les princes?
— Par, la peur.
— Tu/les menaceras...
— Pas si bête! Je les ferai menacer par des dieux terribles disposant de la foudre.
— Une nouvelle comédie l fit Barrhuel, riant d’avance. Il est de fait qu’ils sont si bêtes...
Je te réponds qu’ils auront une frousse à tout casser. Aussi s’empresseront-ils de dé/aller.
— Dis voir un peu ce que tu manigances?
— Tu sais que, dans l’envoi de France que nous avons reçu, Sir Garnett n’a pas oublié de nous faire envoyer des appareils électriques de rechange, plusieurs cottes de mailles en aluminium, plusieurs casques électriques.
— Nous nous habillerons en Hommes-Lumières?
— Oui!
— Ça c’est malin.
— Nous serons censés être allés à la chasse; mais nous serons cachés dans la petite forêt, voisine de l’endroit où nous nous montrerons.
— Bon !
— Le prince Si Sliman, notre ami, qui sera du complot et notre complice...
— Y consentira-t-il?
— Je l’ai sondé à ce sujet.
— Et il accepte
— D'abord il a refusé. Il voulait l’autorisation de Sir Garnett; mais je lui ai prouvé que le Reis ne pourrait qu’être content et satisfait de l’aventure.
— Ça c’est visible à l’œil nu comme la lune ou une grosse comète.
— De plus il a compris qu’il fallait saisir l’occasion aux cheveux.
Gravement :
— Et puis enfin, je lui ai démontré que le Reis (chef), pouvait mourir et qu’alors la -face des choses changeait complètement. Lui Si Sliman, prince arabe, prétendrait au commandement, Si Moussa aussi, les gendres aussi; tout craquerait, tout croulerait.
— l iens, tiens, liens!
— Tu n’v avais jamais pensé!
— Ma foi, non .
— A quoi te sert ta grosse tête, si tu ne prévois rien, mon pauvre vieux? Décidément tu as un cerveau marécageux; il doit être plein de grenouilles.
— C’est bien heureux pour nous.
— Parce que...
— Parce que si j’étais aussi intrigant que toi, nous ne nous entendrions pas.
— Allons, tu n’es pas fin comme un fil de soie et subtil comme un chacal, mais tu as du bon sens.
Ça sert souvent plus que de l’esprit.
— On fait ce qu’on peut.
— Bref, j’ai dit au prince :
« Si le Reiss meurt, nous nous associerons, vous, Mà-rius,
Barrhuel et moi, en retenant à notre service la 2e compagnie, le 2e escadron, la 2e batterie qui nous sont très dévoués et qui sont accoutumés à nous.
« Nous serons les chefs militaires.
« Vous serez le chef trafiquant.
« Nos intérêts étant les mêmes, tout ira bien.
« Mais alors, vous serez bien heureux de nous voir mariés aux princesses.
« Songez-y donc, avoir comme base d'opérations Borma- Goungou et Birmy qui lui sert de port, car nous vous marierons avec une fille du roi de cette dernière ville, grâce à la reine de Borma-Goungou qui est sa sœur. »
— Epatant ! épatant !
— Tu comprends que Si Sliman a accepté.
— Parbleu.
— Et, comme il est très ami du petit roi des nègres nains, nous reprendrions les projets de commerce de Sir Garnett avec ces Pygmées noirs.
— Mais si le Reis ne meurt pas...
— Il sera enchanté de vous voir si bien mariés.
— Tout va bien. Il y a du bon...
— Tu vas donc préparer les appareils, les cottes de maille, les casques.
— Ça me connaît. C’est heureux tout de même que je sorte du génie.
— Ça ne prouve pas que tu en as; mais on ne peut s’en passer, quand on est mon ami.
— Et comment les princes viendront-ils dans la forêt où nous serons?
— Si Sliman proposera une partie de chasse, et, avec une dizaine d’hommes, il guidera les princes à la recherche d’un léopard quelconque; nous paraîtrons tout à coup, lumineux comme des vers luisants gigantesques dressés sur leur queue.
Barrhuel se mit à rire.
— Tais-toi donc. C’est sérieux ! fit Brûle-Capote. Fl n’y a pas à blaguer.
Et il reprit :
— Si Sliman s’écriera :
« Voilà les djenouns du tonnerre ! »
Il simulera la peur.
Tout le monde tremblera...
— J’te crois. . .
— Alors, je prendrai un porte-voix et je sommerai les princes de divorcer dans les vingt-quatre heures, s’ils ne veulent pas être foudroyés. La reine, les princesses, les kodjas (secrétaires) arabes des princes, Si Sliman, tout le monde s’écriera que les divorces au plus vite sont indispensables et ils auront lieu.
— Au bout de combien de temps Deut-on se remarier en pareil cas?
— Tout de suite.
— Alors, noces et festins !
— Grands balthasars...
— Je vais préparer dès demain les appareils.
— Nous ferons une répétition générale en forêt pour être sûrs de notre affaire.
— Mais ces gaillards-là vont nous demander de conjurer les menaces des djenouns.
— Nous ne serons pas là; nous nous tiendrons cachés dans la forêt jusqu’au départ des princes.
Iîs causèrent ainsi du plan de Brûle-Capote très longuement et ils s'endormirent avec l’espoir bien fondé de devenir princes-consorts avant peu.
Le lendemain, la bande faisait son apparition devant Borma- Goungou à la grande joie de la cour et du peuple. Il y eut grand dîner au palais pour les officiers, banquet pour la troupe, danses toute la nuit, une fête brillante enfin. Tout se passa à merveille.
Comme Sir Garnett avait à Barma-Goungou une factorerie-forteresse, sans cesse ravitaillée, nous l’avons dit, par la flottille du Niger qui débarquait les marchandises à Birmi, près de Borma-Goungou, la deuxième compagnie put se ravitailler de tout, munitions, uniformes, linge, etc.
Par la fameuse route- Paris, Bordeaux, Sénégal, Niger, Tombouctou, on pouvait tout recevoir de France.