VIII. — MÉTAMORPHOSES
Le surlendemain, les deux capitaines français se présentèrent à Barma-Goungou ; ils furent surpris d’être reçus assez froidement par la reine.
Les princesses étaient enfermées chez elles.
Brûle-Capote voulut savoir ce que signifiait cette attitnde et il invita à dîner au camp un des hauts serviteurs de la princesse, nommé Tamari, qu'il savais être rieur et fort intelligent, très peu croyant et bon convive.
Il l'entraîna à boire, puis il entama les explications avec une grande franchise.
— Pourquoi donc la reine se montre-t-elle si réservée avec nous.
— Par peur des djenouns ! dit Tamari.
— Et pourquoi cette peur?
— Les princes qui ont vu les djenouns foudroyants en ont fait une description terrifiante.
— Qu'importe aux princesses?
— Elles sont épouvantées.
Puis, Tamari disant le fin mot, baissa la voix :
— Vous espériez sans doute vous marier avec les princesses ; il faut y renoncer.
— Quel motif?
— N’avez-vous pas pris la fuite par crainte des djenouns et sur leur ordre ?
Barrhuel se mit à rire.
— Ce n’est pas le moment de plaisanter, fit Tamari. Vous ne vous marierez pas avec les princesses qui savent maintenant que vous ne pourriez pas les protéger contre ces maudits djenouns foudroyants.
— Tamari, dit gravement Brûle-Capote, nous sommes bien plus forts que ces djenouns. Nous sommes partis, parce que les princes nous auraient demandé d’intervenir et que nous n’aurions pas pu reluser. Mais nous amènerons les djenouns enchaînés, nous les montrerons à toute la ville, nous les forcerons à éclairer la factorerie sans faire de mal à personne, puis nous les Chasserons de la ville honteusement à coups de botte au derrière. Et tout d’abord, par des conjurations, nous allons les réduire à la taille d’enfants de douze ans, ce qui nous permettra de nous en rendre maîtres.
Avec autorité :
— Annonce donc aux prihcesses que bientôt elles verront jusqu’où-Vétend notre pouvoir.
Tamari fit la commission.
Bientôt la nouvelle fut connue à la cour et se répandit dans la ville.
L’émotion fut très vive.
L’état de barbarie de ces régions du Niger suffirait à expliquer la crédulité de ces populations.
Rappelons ici une distinction importante entre les mots sauvages et barbares.
L’humanité, parvenue à la civilisation, a passé par trois états successsifs.
Le premier où la famille n’était même pas constituée, où
l’homme vivait en clans, comme les hardes de cerfs ou de buffles, où nulle certitude n’attestait la paternité, où la maternité seule était prouvée, où les enfants appartenaient à tout le clan.
Tel était l’état social de la Grande-Bretagne lors de l’invasion de César, comme il Ta écrit lui-même dans ses précieux Commentaires.
C’est encore là, dans une certaine mesure, l’état social de certains sauvages de l’Amérique et de l’Australie, mais, même chez eux, la famille tend à s’établir. •
Cet état social constitue l’âge primitif.
L’état sauvage lui a succédé avec l’établissement de la famille, de l’autorité de l’ancêtre, du patriarchat enfin.
En cet état, l’homme est surtout chasseur et pêcheur ; il élève à peine quelques animaux domestiques et ne cultive que quelques arbres, quelques racines, quelques légumes; mais déjà il travaille le cuivre et le fer.
Vient ensuite l’état de barbarie, caractérisée surtout par les habitudes pastorales et la culture sommaire des graminées, des maïs et autres plantes formant la base de la nourriture; les Barbares sont plus ou moins nomades, ils ont de vastes territoires dont ils quittent les endroits épuisés pour se porter plus loin; quitte à revenir aux anciennes places dont les pâturages se sont renouvelés.
Quand le nomade se fixe et bâtit des villes, la civilisation commence; mais longtemps subsiste un fond de barbarie.
Les populations du Niger en sont précisément à cette phase où encore barbares, les tribus tendent à se civiliser.
Dans les villes, on trouve des mosquées assez solidement bâties ; mais les habitations sont des huttes ; les villages, il est vrai, sont entourés de fossés et de palissades renforcées de terre ; mais si la situation devient ou précaire ou mauvaise, si une invasion puissante menace et refoule, la peuplade abandonnne sa ville, ses villes, le territoire entier et va ailleurs créer de nouveaux centres, avec une facilité dont nous n’avons pas idée.
Un fait très curieux, c’est que de grands peuples partagés en plusieurs nations, les Peulhs, par exemple, ont une tendance marquée à s’étendre sans cesse vers l’Ouest, pour atteindre l’Océan Atlantique, but suprême de tous leurs efforts inconscients et instinctifs.
Les Peulhs du Fouta-Djallon, venus des confins de l’Abyssinie, touchent maintenant à la côte dont nous leur avons ouvert les routes.
Les Peulhs de l’Adamoua, arrêtés à mi-chemin, ont abandonné successivement l’Ouadaï, puis le Baghirmi; installés dans l’Adamoua, ils tendent vers l’Ouest comme leurs frères du Fouta-Djallon.
Tous ces Peulhs sont musulmans.
Mais les autres populations, celles qui bordent le Niger de
leurs villes, les royaumes qu’enferme la grande boucle du fleuve, sont divisés entre l’islamisme et le fétichisme; quelques villes sont de croyances mêlées.
Le grand peuple des Bambaras, sur lequel nous nous appuyons, est fétichiste et il nous aide à écraser les Musulmans qui voulaient l’exterminer ou le convertir.
Or, musulmans et fétichistes en sont encore, sur le Niger, aux confins de la barbarie et aux premiers pas de la civilisation.
Si tous les Arabes sont superstitieux et racontent sans cesse d’interminables histoires de sorciers et de djenouns, d’apparitions, de fantômes, d’hommes changés en bêtes, de mauvais sorts, de bons et de mauvais présages, qu’on juge des païens.
Ces derniers, qui ont divinisé les forces de la nature, le bon et le mauvais, la guerre et la paix, le feu, l’eau, les animaux même, n’ont d’autres prêtres que des grossiers charlatans qui se posent en augures et qui leur en imposent par des tours de passe-passe très simples.
On peut juger la naïveté de ces gens-là par une comparaison bien simple.
Chez nous, en plein Paris, on a vu ceci.
11 y avait une grosse dame, sans instruction, sans prestige, qui, un jour, loua un appartement et apprit, par sa concierge, qu’il avait été celui de mademoiselle Lenormand, célèbre tireuse de cartes, dont la clientèle regrettait la mort ; madame Moreau eut une idée géniale ; elle déclara qu’elle succéderait à la fameuse devineresse.
Quelques réclames dans les journaux suffirent.
La clientèle de mademoiselle Lenormand accourut.
Moi qui ai beaucoup connu madame Moreau, j'ai vu défiler chez elle des grands banquiers, des généraux, deux maréchaux de France, des sénateurs et même des ministres. Elle a reçu la visite de plusieurs souverains.
Quand on voit cela de ses yeux, peut-on se moquer de la crédulité des nègres du Niger.
Et quand on voit un sorcier de nos villages s’asseoir en police correctionnelle, quand l’imbécilité de ses dupes éclate, pouvons-nous rire des noirs trompés par leurs sorciers et croyant notamment qu’ils peuvent envoyer l’âme d’un homme, pendant son sommeil, dans le corps d’un lion ou d’un crocodile. Car c’est une croyance bien enracinée que celle-là dans le cœur de tous les nègres du Niger, musulmans ou féticheurs.
La civilisation la plus savante, la plus avancée, la plus raffinée, la plus éclairée ne peut jamais déraciner complètement du cœur de l’homme les profondes racines ataviques de l’antique superstition et détruire en lui l’amour inné du merveilleux.
J’ai vu un journaliste républicain très en renom, devenu sénateur, très rude homme, déclarant ne croire ni à Dieu, ni
à Diable, à rien, à rien du tout, je l’ai vu se tirer, à lui-même, une réussite pour savoir si l’un de ses plus chers projets se réaliserait.
Je me moquais fort de lui.
Quelque temps après, il me disait gravement :
— Eh bien ! ma réussite réussie ne m’a pas trompé, puisque je suis arrivé à mes fins.
Après celle-là j’ai tiré l’échelle.
Chez les plus forts, il y a un fond de bêtise humaine, capable de tout.
Quand on a pu voir récemment tout un département en émoi, la presse entière pleine de rumeurs, parce que l’on entendait une voix proférer des menaces et des injures grossières dans une maison, voix prétendue mystérieuse, quand on a assisté aux scènes d’affollement qui se sont produites alors, on peut juger delà surexcitation des gens de Barma-Goungou, lorsqu’ils apprirent que les deux grands talibés (savants) français aliaie.nt faire des conjurations dans le Bois Sacré, d’abord pour rapetisser les djenouns géants à la taille d’enfants de douze ans, ensuite pour les capturer, les exhiber dans la factorerie et les forcer à éclairer celle-ci avec les feux magiques.
Il ne fut bruit que de ça.
Pendant huit nuits, du haut des remparts du tata (place forte), la population vit d’étranges choses se passer dans la forêt.
C’étaient des détonations suivies de pluies d’étoiles, des serpents de feu sillonnant les futaies, des sifflements d’une puissance inouïe que l’on attribuait à des pythons gigantesques, toute une fantasmagorie enfin due au génie inventif de Brûle- Capote.
Mais, parfois, une panique effrayante saisissait les spectateurs ; c’était quand Brûle-Capote, caché sous bois, leur envoyait une projection électrique; tout fuyait en hurlant de peur et se cachait derrière le rempart.
Cependant, les chasseurs du camp avaient capturé deux grands singes ; on les tenait bien cachés et enchaînés sous la tente même de Brûle-Capote.
On les nourrissait bien et ils s’apprivoisèrent très vite ; du reste, quand on voulait les toucher, prendre leur mensuration, leur essayer des vêtements qu’on fabriquait pour eux, on les enivrait avec du rhum. Le singe a les plus belles dispositions à devenir ivrogne ; il n’est pas difficile de développer ce penchant.
D’autre part, les armuriers et les forgerons travaillaient à découper des plaques dans des boites de conserves vides ; les meilleurs tailleurs s’occupaient de confectionner des vêtements tout à fait spéciaux.
Barrhuel était fort affairé à des expériences avec les appareils télégraphiques; il cherchait des moyens d’adaptation et
il occupait beaucoup à lui seul le maître-armurier et le maître-forgeron.
Quant à Brûle-Capote, il dressait les singes, quand il ne les saoulait pas.
Au bout de huit jours, un matin, le tambour battit dans Barma-Goungou, le tambour des spahis jaunes accompagné d’une escorte commandée par un sous-lieutenant.
Un soldat-griot faisait fonction de hérault d’armes, ce qui rentre dans les attributions de cette caste singulière.
Dans les camps, les griots crienUles ordres du jour; ils sont envoyés en parlementaires ; dans le combat, ils excitent les soldats par des interpellations brûlantes.
Autour du tambour, les Goungouniens accouraient et le griot proclamait :
« Cette nuit, nuit mémorable, les géants djenouns ont été réduits et changés en nains par la force des conjurations des talibés (savants) blancs.
« Ils ont été capturés.
« A cette heure, ils sont enchaînés dans la factorerie et réduits en esclavage. ^ — J
• « Ce soir, à neuf heures, ils seront montrés au peuple ; ils feront étinceler la lumière de la foudre qui sera douce et caressante à l’œil, inoffensive et sans chaleur.
« Quand ils auront montré qu’ils sont obéissants et incapables de nuire, ils seront changés en singes après avoir été désarmés et chassés dans la campagne.
« Défense de les poursuivre... »
Déjà Si Sliman avait porté l’heureuse nouvelle au palais du roi, d’où l’on avait fait prévenir les princesses.
Tout le monde fut transporté de joie.
Aussitôt les réjouissances commencèrent; le grand tamtam royal en donna le signal.
La journée se passa en effervescences, en danses, en libations, en festins; le soir venu, la population très animée, très enthousiaste, se massa devant la factorerie.
Tout y était silencieux.
Les portes étaient fermées.
Seules, les sentinelles se promenaient sur les remparts; aux questions de la foule, elles se contentaient de répondre laconiquement ;
— Attendez l’heure !
La reine et les princesses entourées des ministres, fdes courtisans, des griots de la cour, de la garde royale, se tenaient devant la grande porte de la factorerie, dominée par une tour carrée.
La pièce de canon, placée sur la plate-forme de cette tour, tonna à neuf heures et un long murmure salua ce signal, dont le tonnerre fut répercuté par les échos de la forêt sacrée; mais bientôt un silence profond se fit, car on vit paraître, en haut de la tour, les deux talibés français, suivis de spahis qui
traînaient les deux prétendus djenouns, devenus nains.
Ils avaient le casque, la cotte de mailles et de faibles lueurs blanches sur la tête et la poitrine.
Un griot improvisa une invocation sur le miracle opéré par les talibés
Une escorte de spahis jaunes et de turcos répétait en chœur le refrain, selon la coutume.
La foule impressionnée restait muette.
Quand le griot eut fini, Brûle-Capote adressa la parole au roi, à la reine, aux princesses, au peuple, et, dans un langage amphigourique extraordinaire, tout à fait ébouriffant, il raconta les opérations magiques auxquelles il s’était livré avec son collègue pour se rendre maître des djenouns.
Les murmures d’admiration des auditeurs soulignèrent sa harangue.
Enfin, il conclut en annonçant qu’en signe d’esclavage, les djenouns allaient lancer des gerbes de lumière sabbatique et m-agique, mais que personne n’avait rien à craindre et que nul ne devait bouger.
En effet, les têtes, les poitrines des deux prétendus djenouns projetèrent tout à coup des rayons électriques sur la foule tremblante.
Le phénomène dura deux minutes à peine ; mais le miracle était fait.
Alors la lumière s’éteignit.
D’une voix forte, Brûle-Capote cria :
— Et maintenant, pour vous punir d’avoir osé vous attaquer à des princes, d’avoir pensé â vous emparer de princesses que nous avions délivrées, nous vous changeons en singes hurleurs ! Vous êtes condamnés à pleurer éternellement vos fautes dans les forêts.
Il fit un signe.
Des spahis enlevèrent les casques qui couvraient les djenouns, d’autres les dévêtirent, on coupa leurs liens et o^p les fustigea, au grand enthousiasme de la foule délirante qui les vit bondir de la tour sur les remparts de la factorerie et de ceux-ci dans la campagne où ils disparurent.
Les princesses étaient dans une folle joie.
Les deux talibés vinrent recevoir les compliments du roi et de la cour, les ovations du peuple, les génuflexions et- les baise-mains de la multitude qui défila devant eux en une procession interminable.
Les deux farceurs imposaient les mains à tous ces fanatiques convaincus que ces Français avaient le don de la baraca (miracle).
La nuit s’acheva fort joyeusement.
Il fut convenu que le lendemain on célébrerait les mariages des princesses avec les talibés et le roi ordonna que les fêtes fussent splendides.
Les mariages musulmans se font d’une assez singulière
façon; on conclut les conventions devant le cadi, quant au prix à verser à la famille de la femme.
Ici une remarque indispensable.
Le musulman achète ses femmes esclaves, non les quatre femmes légitimes auxquelles il a droit, de par le Coran, si ses moyens le lui permettent.
La première femme a la supériorité sur toutes les autres et commande à toutes.
La nuit du vendredi au samedi est la sienne de plein droit religieux.
La dot que paie le mari au père représente les bijoux et le trousseau de la mariée ou est censée les représenter ; si, pour une cause légitime, le mari répudie sa femme, il rend bijoux et trousseau et rentre dans son argent.
Telle est la base des transactions matrimoniales.
On comprend que, dans la pratique, il y ait des modifications à la règle.
Par exemple, un homme très riche veut épouser une très belle fille pauvre; la famille de celle-ci lui tient la dragée très haut.e ; mais si, pour une cause ou pour l’autre, le père tient à marier sa fille avec un jeune homme pauvre, par exemple un djouad (noble), il sera coulant sur la question d’argent et même il dotera sa fille.
Toutes les conditions sont débattues devant le cadi, très minutieusement, et devant des témoins ; le contrat dressé, la cérémonie commence; elle a pour scénario l’enlèvement de la mariée.
Les amis du mari attaquent la tente ou la maison de la jeune fille qui est défendue vivement; on tire force coups de de fusil ; mais enfin on parlemente.
Le père s’écrie que sa fille est chez des amis dans une tribu éloignée ; il offre de le prouver en laissant perquisitionner chez lui.
La jeune fille est censée bien cachée et introuvable ; mais on l’a bientôt découverte et la bande joyeuse l’emmène au bruit de la fusillade.
Comme il ne pouvait être question de faire payer les princesses à de si grands talibés, les conditions du contrat furent très simples et on les signa pro forma .
Après quoi le canon tonna contre la ville, les turcos et les spahis jaunes donnèrent brillamment l’assaut.
On jura comme de coutume, que les princesses avaient fui bien loin; on offrit de .perquisitionner dans leurs palais; elles ne furent pas difficiles à trouver et on les emmena triomphalement au camp.
Mais, de là, tout le monde revint sous les murs de Barma- Goungou et les festins commencèrent, entremêlés de danses.
Les fêtes durèrent huit jours.
C’est ainsi que Brûle-Capote, \èphir au 3e bataillon d’infanterie légère d’Afrique, en congé régulier indéfini, eut l’hon-
neur d’écrire au gouverneur de Tombouctou, pour lui notifier son avènement au titre de prince-consort, avec son ami et beau-frère Barrhuel.
Le gouverneur répondit par une lettre de félicitations.
Un courrier fut envoyé à Sir Garnett qui renvoya ses compliments et de fort riches cadeaux pour les princesses.
Tout était bien, puisque ça finissait bien.