X. — NOTES SUR LA GRANDE CARAVANE
Comme autrefois les argonautes partis à la conquête de la Toison d’Or, les spahis jaunes avaient quitté le camp de Biskra pour aller à la conquête de la Mine d’Emeraudes.
Mais, entre eux et les compagnons de Thésée, il y avait cette immense différence qu’excepté les futurs gendres de Sir Garnett et le prince Si Sliman, personne n’était dans le secret de l’expédition si longue entreprise par le Reiss.
L’organisation de la troupe de celui-ci lui permettait d’amener celle-ci au bout du monde, sans avoir à s’expliquer sur le but poursuivi.
Excepté Si Moussa et quelques officiers ^t sous-offiiciers zanzibaristes, tous les soldats étaient des esclaves libérés; de même pour beaucoup d’officiers.
Ils étaient passés, par suite de Tâchât fait de leurs personnes par Sir Garnett, de la position malheureuse d’esclaves de nègrès ou d’arabes à celle de porteurs esclaves dans les caravanes du Reiss.
C’était une amélioration énorme.
Emancipés après un voyage, ils se rengageaient librement, toujours comme porteurs ; c’est la grande ressource des pauvres diables à Zanzibar et dans les possessions continentales de ce sultanat.
Mais tous enviaient d’être soldats du Reiss, car les avantages étaient considérables.
Le soldat jaune ne portait que ses armes et un très léger havre-sâc.
Le soldat jaune avait une bonne paie, des parts de butin, un pécule bien placé, rapportant cinq pour cent et qui allait grossissant toujours.
Au bout de vingt ans de services, une pension de retraite de huit cents francs était assurée au vétéran par un fond spécial, sur une des meilleures caisses de retraite du monde entier.
Et ceci, en dehors du pécule.
Avec cela, bien nourri, lui, sa femme et ses enfants, ceux-ci sûrs d’hériter du père tué et de toucher une prime à seize ans, garçons ou filles, le soldat ne craignait pas de laisser femme et enfants dans la misère ; la femme pouvait vivre dans l’aisance avec ses filles et avec ses fils, si ceux-ci ne tenaient pas à rester enfants de troupe avec de beaux avantages.
Enfin les amputés étaient considérés comme retraités avec une pension supplémentaire selon le cas.
Point de nostalgie 1
On ne laissait rien de cher derrière soi, dans la trace de ses pas ; on vivait en famille.
Rarement des privations !
Sir Garnett veillait toujours à assurer le bien-être de ses gens, peu accoutumés du reste à la bonne chère.
Les Arabes sont sobres, céréalistes et légumistes, non consommateurs de viande.
Les nègres sauvages vivent de bananes, de maïs, de millet et de gibier.
Le riz était donc pour eux un luxe.
Le pain, fourni parles fours de campagne, leur semblait, au début, une friandise.
Le biscuit, que supportent si dificilement les estomacs français, était excellent pour ces estomacs robustes.
On comprend que cette organisation attachait singulièrement le soldat à la compagnie.
Mais, marié comme il finissait par Têtre, ayant à défendre femme et enfants, il n’était plus un mercenaire, mais un soldat plus que national, disons le mot, un soldat familial combattant pour ses affections et ses intérêts immédiats.
Car la compagnie était une tribu, un grand douar à la façon arabe.
En dehors de la caravane, pour lui, quoi?
Rien.
Le passé ?
Très lointain, perdu dans les brumes de l’oubli, entrevu comme un temps de misère.
La patrie ?
Un village de cannibales, tout au moins de sauvages, avec une vie précaire, village détruit en un jour de combat où. tous les habitants avaient été capturés.
Aussi regardait-il comme son foyer celui que sa femme allumait au camp.
Et le grand drapeau jaune à tête d’éléphant représentait pour lui la nationalité.
Il y avait aussi le petit groupe des soldats de sa race qui lui constituait une famille.
D’autre part, l'amour-propre, l'honneur d’être un des héros de la Grande Caravane, l’esprit de corps si puissant toujours, animaient d’un grand souffle ces hommes d’élite.
De plus, ils avaient pour leur chef cette affection sans bornes qui d’une troupe fait un seul cœur battant pour le général.
On sait combien les armées de Turenne, de Napoléon, de Gustave-Adolphe, s’étaient attachées à ces grands capitaines, se dévouant jusqu’à la mort.
Ainsi de la Grande Caravane pour son Reiss.
Ce phénomène de dévouement est, au fond, plus égoïste qu’il ne le paraît; le soldat tient à un grand général, parce que sa valeur, à lui soldat, est centuplée par le génie dè ce général. Sans celui-ci, il n’est qu’une petite unité; avec lui, il se sent grandir de toute la supériorité du chef.
L’affection du tmupier pour le chef qui a du talent est donc basée sur la logique, plus que sur le sentiment.
Mais outre ce mobile, il y en avait un autre; Sir Garnett, patriarche, juste, excellent, généreux, s’était fait aimer par ses grandes qualités de cœur et d’esprit.
Aussi ne vit-on jamais troupe d’aventuriers plus attachée à son chef.
De là, les prodiges opérés.