XL — TIRS RAPIDES, CONTRE TIRS RAPIDES
Pendant que Sir Garnett marchait pour opérer sa concentration avec le Sbah, le lieutenant Mac Clelan envoyé de la Compagnie anglaise à charte du Niger, auprès du Sultan de l’Adamoua, poursuivit ses intrigues avec succès.
Il parvenait à tellement alarmer Zoubir sur les projets menaçants du Reiss qu’il lui fit accepter le secours d’une compa-
gnie.de Haoussas au service de l’Angleterre, armés de fusils à tir rapide et commandés par un Anglais, plus quatre mitrailleuses Maxim ; il fut convenu qu’avec ce renfort Zoubir attaquerait le fils du Sultan du Sokoto, révolté contre son père, qui s’était taillé un royaume dans l’Adamoua et le Sokoto, entre les deux empires.
Mac Clelan partit aussitôt pour le Sokoto, après avoir obtenu cet important résultat.
Là, il ofirit un bataillon de cinq cents hommes armés de sniders au Sultan, plus quatre obusiers-revolvers et huit mitrailleuses Maxim.
— Avec cela, dit-il, nous exterminerons le Reiss. D’autant plus que je ferai distribuer, à deux cents de tes cavaliers, des carabines sniders.
Le Sultan du Sokoto hésitait à accepter ce renfort dangereux ; mais le Reiss lui semblait si fort qu’il s’y décida.
Et Mac Clelan devint le général en chef de l’armée du Sokoto.
C’est ainsi que la Compagnie à charte du Niger est parvenue à être la maîtresse de cet Etat.
Le Sbah, qui entretenait des espions à la cour du Sultan du Sokoto, fut averti de ce qui se passait; très alarmé, il en fit passer l’avis à Sir Garnett.
Celui-ci lui répondit :
« Je t’apporte des cartouches pour tes fusils à tir rapide. Mes soldais et les tiens sont des héros, les Haoussas ne sont que des mercenaires.
« Apprête-toi à voir et à faire de grandes choses dignes de toi et de moi. »
Et il traça au Sbah un itinéraire pour hâter la jonction des deux troupes.
Il n’en était pas moins vrai que Mae-delan allait se trouver à la tête d une force imposante.
Deux cents cavaliers et cinq cents fantassins armés de fusils à tir rapide ^
Trois mille cavaliers ;
Dix mille fantassins du Sokoto ;
Une artillerie excellente et bien servie.
Il avait le nombre et il était officier de mérite; jamais plus grand danger n’avait menacé Sir Garnett.
Il prit ses mesures d’après les renseignements reçus, et il jugea que la première condition du succès était de rejoindre l’armée du Sbah, mais en modifiant son itinéraire'.
Il ne doutait pas que le lieutenant Mac Clelan chercherait à se placer entre lui et l’armée du roi Ouadaiën, afin de les battre chacun séparément.
C’est en effet ce que fit Mac Clelan.
Il se porta, avec toutes ses forces, sur Katsena, au nord du Sokoto, pour couper la route à Sir Garnett.
C’est ce que voulait celui-ci.
Il remonta beaucoup plus haut, dans le désert, où il pouvait trouver de l’eau, de puits d’étape en puits d’étape, un puits pouvant abreuver sa caravane, mais non une armée comme celle du Sokoto.
Inutile de rappeler qu’il avait ses appareils de forage et qu’il les utilisait.
Il en résulta que, par une marche de deux mois, il fit cinq cents lieues, tout en laissant des jours de repos à sa caravane; il contourna le lac Tchad et il arriva dans l’Ouadaï avec une troupe fatiguée, mais non harassée et sans malades.
Il avait perdu des chameaux, dégarni ses caisses de vivres, mais il se trouvait en pays ami et il recompîéta facilement son convoi et ses réserves.
Jamais Mac Clelan, accoutumé à la lenteur des marches anglaises, n’aurait cru à la possibilité d’une traversée de cinq cents lieues en 64 jours par une troupe, à travers le Sahara.
Mais ce n’était qu’un jeu pour les hommes de la trempe de ceux qui composaient la caravane.
En somme, à dix lieues par jour, six lieues le matin, de trois heures du matin à neuf heures, avec une heure de grande halte; puis de quatre lieues, le soir, de trois heures et demie à sept heures et demie, repos de dix minutes toutes les heures, rien que les armes à porter, cela ne constituait pas un tour de force.
Mon régiment, le 2 e zouaves, a fait mieux, sac au dos, allant à la conquête de Laghouat (il était alors deuxième bataillon de l’unique régiment qui existât)
Or, cinquante jours de pareille marche donnent cinq cents lieues.
Restent quatorze séjours de vingt-quatre heures, soit un jour chaque quatre jours.
Mais les Anglais sont incapables de marcher ainsi et ils ne supposent pas que ce soit possible.
Dès que Sir Garnett était arrivé en pays ami, il avait fait’ monter à méhari de bons instructeurs, avec des charges de cartouches de remingtons et de sniders, et, sous la conduite du prince arabe Si Sliman et de Yomberry, il les envoyait en avant au Sbah, pour exercer ses hommes au tir rapide.
Le roi ouadaïen disposait de deux cents sniders et de cent cinquante remingtons.
Lorsque les, deux armées firent leur jonction, déjà les deux petits bataillons du roi tiraient à la cible à cinq cents mètres et tiraient «fort bien.
Le Sbah disposait en outre de quinze cents fantassins armés du fusil arabe, et de deux mille cavaliers.
Il fit l’accueil le plus chaleureux à Sir Garnett.
Celui-ci promit la victoire avec tant d’assurance qu’il imposa la confiance à tout le monde.