UN EMPIRE IMPROVISE
Au cœur de P Afrique
I. — LES JANNIBALES DES MONTS SÉRIAS ET LE SULTANAT DE l’aDAMOUA
Au centre de l’Afrique, au nord-est de notre Congo français, au sud de l’Adamoua, sultanat du Soudan, s’élèvent les monts Sérias, dominant la Bénoué, affluent du Niger, et le Haut-Oubanghi, qui se jette dans le Congo.
, C’est un massif énorme, tourmenté, de facile défense, où s est réfugiée la peuplade cannibale des Sérias.
On se tromperait beaucoup sur le caractère de ces tribus montagnardes, si l’on ne les jugeait que d’après cette pratique,
Si révoltante pour nous, de manger les prisonniers de guerre* ces Sérias sont bien connus aujourd’hui ;en général on exagère beaucoup, quand on parle de la férocité des anthropophages africains; excepté dans le royaume du Montbouttou, qui est Nt pourtant très organisé et relativement civilisé, où l’homme, 1 1 esclave, est bien réellement viande de boucherie.
Chez les Nyams-Nyams, il y a aussi une pratique constante du cannibalisme.
C’est une remarque assez singulière de tous les voyageurs qu un peuple cannibale qui s’est élevé de lui-même de quelques degrés au-dessus de la sauvagerie, devient de plus en plus anthropophage. F
Dans les tribus vraiment sauvages, vivant par clans isolés, les villages éloignés les uns des autres, on ne mange que les prisonniers de guerre; la chose a le caractère d’une cérémonie religieuse.
Autre remarque.
Les peuplades cannibales sont artistes ; elles sculptent leurs armes, les manches de leurs outils, l’avant et l’arrière de leurs canots, qu’elles ornent aussi de peintures.
Leurs vases de terre cuite sont d’une forme élégante et incrustés de dessins.
Quelle conclusion à en tirer ?
On est fort perplexe.
Non seulement les anthropophages sont sculpteurs et même peintres, mais ils ont un penchant très prononcé pour la musique et ils l’aiment, ils. l’improvisent si douce, si tendre, que le docteur Schweinfurth, un Allemand, fut profondément ému chaque fois qu’il entendit les sauvages chanter.
Ni Stanley, ni Livingstone, ni aucun des grands explorateurs n’ont fait de réflexions sur cette étrangeté si caractéristique, que tous ont signalée, sans la commenter.
D’autre part, dès qu’une de ces petites peuplades cannibales est touchée par la civilisation blanche ou musulmane, elle abandonne ses pratiques et les prend en horreur, tandis que les Polynésiens convertis regrettent toujours de ne plus manger de chair humaine et l’avouent.
Tous nos agents des factoreries du Congo et de l’Oubanghi sont d’accord sur ce point, c’est que les cannibales, en de hors du temps de guerre, sont très doux et très honnêtes.
Entre eux, ils punissent sévèrement le vol.
Ils ne volent pas l’étranger, trafiquant pacifique ; ils ne demandent qu’à faire des échanges.
Ce qui les a rendus hostiles, farouches et impitoyables pour l’étranger, c’est qu’il s’était toujours présenté à eux sous la forme du marchand d’esclaves.
Portugais et Arabes ont rivalisé de cruauté.
Les Arabes surtout organisaient des bandes armées, fomentaient des guerres, se mettaient tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et achetaient les captifs.
Que de villages ils ont fait détruire.
Que de peuplades anéanties !
Stanley a trouvé les riverains du Congo acharnés contre lui ; mais il a envahi leurs eaux avec une flottille et il a livré des combats, terribles pour les sauvages.
Et tout le long du fleuve, la nouvelle le précédait qu’un homme blanc qui massacrait les noirs, allait passer.
De là les luttes acharnées 1
Les Sérias, réfugiés dans leurs montagnes y vivent de pêche, de chasse, d’agriculture et de l’industrie du fer.
Nombreux sont les ruisseaux; ces cours d’eau, affluents de l’OubanghP sont très poissonneux.
Les Sérias font sécher beaucoup de poisson et c’est un article d’échange.
Ils chassent le grand gibier ; l’éléphant, l’hippopotame, le rhinocéros. Les buffles et les antilopes leur donnent beaucoup de viande ; de plus l’éléphant leur donne l’ivoire de ses dé-
fenses, l’hippopotame celui de ses dents, plus du cuir excellent.
Le menu gibier foisonne.
Aux enfants est réservée la chasse aux petits pièges contre les oiseaux et \q petit poil. &
Les Sérias cultivent la banane, récoltent la banane sauvage le manioc sauvage qu’ils cultiventaussi, le sorgho et le millet - ils trouvent des oranges sauvages et d’autres fruits indigènes un notamment qui tient de la cerise et de la prune; ils ont’ un arbre a beurre et des palmiers de diverses sortes ; en somme s ils étaient plus prévoyants, ils ne souffriraient jamais de la iaim.
Ils savent brasser la bière de banane, celle de millet, celle de mais, et tirer du vin de palme par incision aux palmiers Ils ont des ruches.
Ils recueillent beaucoup de miel sauvage qui, chez eux remplace le sucre abondamment.
Ils font de l’hydromel.
Ils ont des chèvres qui leur donnent du lait, des poules et des pigeons. ^
Disons un mot du manioc.
C’est une racine très vénéneuse; mais, trempée plusieurs Jours dans l’eau, elle abandonne son poison.
Râpée, elle donne le tapioca.
Le lecteur voit quelles combinaisons culinaires on peut faire avec du tapioca qui est propre à faire autre chose que du potage, des pâtes, par exemple. ^
De même que la banane remplace la pomme de terre à laquelle chimiquement elle ressemble tant, de même le manioc remplace le pain.
La farine de maïs-sorgho se transforme en gaudes Mais les Sérias ont une industrie, celle du fer, qui’leur fournit les moyens d’échange. n
Leur fer est excellent et il abonde.
Leurs forgerons fabriquent des houes, des haches, des serpes d abattis, des bracelets, des sagaies, des flèches, des coude^’ dCS Sa^res’ ^es diadèmes communs, parures de guer-
Les uns, comme soufflet, emploient la peau de bouc d autres un système plus grossier encore.
L’enclume est une pierre, le marteau un caillou, la pince à retourner le fer chaud est remplacée par une liane très verte • on conçoit les difficultés du travail.
Lors de son premier passage chez eux, Sir Garnett leur montra ses forges de campagne et leur fit apprendre à en fabriquer de pareilles, avec enclume, soufflet, pinces, marteaux et limes ce a quoi fis étaient arrivés. ’
Aujourd'hui, devenus les sujets de Sir Garnett, les amis, les allies du Congo français, comme nous allons le voir, ils marchent a grands pas vers la civilisation.
Les premiers renseignements qui sont arrivés en Europe sur les Sérias ont été recueillis par Mizon, qui était alors l’hôte et l’ami du sultan Zoubir, souverain de l’Adamoua, ennemi des Sérias, parce qu’ils étaient idolâtres Comme Sir Garnett fit à i’Adamoua une guerre que nous allons décrire, il nous a paru utile et très curieux de mettre sous les yeux du lecteur quelques détails typiques sur les Sérias et i’Adamoua.
Les Sérias, dont la caravane atteignit les frontières et sur le territoire desquels elle entra le 6 janvier, sont une peuplade montagnarde, très tourmentée par les Adamouans qui, du temps même de la mission Mizon, firent contre eux une expédition qui échoua, comme le raconte le lieutenant-colonel Salmon, à propos d’une curieuse réception faite à Mizon, par Ahmadou, frère du Sultan et son généralissime.
Ahmadou, dit le colonel, se montra bon prince; en haine des Anglais, il fit un accueil très chaleureux à Mizon et il le reçut, non dans la salle extérieure d’audience, mais dans son intimité.
C’est, comme physionomie, un Européen; il a le profil aquilin de la famille; mais l’expression des traits, du regard, du sourire est très douce.
Comme beaucoup de riches Adamouans, le prince a maison de nuit et case de jour ; 'c’est dans cette dernière qu’eut lieu la réception ; il fallut traverser plusieurs coufs et longer plusieurs corps de bâtiments pour arriver à ce buen-retiro tout intime; c’est une simple hutte ronde, mais d’un travail parfait et d’une propreté méticuleuse ; une cloison la sépare en deux parties ; au fond, le divan ; c’est un amas de gravier blanc destiné à donner de la fraîcheur; mais il est couvert de fourrures.
Par un calcul très heureux, sachant que ce frère du sultan était son général préféré, Mizon lui avait fait cadeau d’un fusil à pierre à deux coups à garnitures d’argent.
Le prince en était tombé amoureux et il avaitcouché avec lui.
Mizon le trouva sur le divan.
Le prince remercia vivement le lieutenant et lui apprit qu’il allait commander une expédition contre les tribus païennes révoltées.
Chose bizarre, le prince ne savait même pas à quelles tribus il aurait affaire.
En réalité, les Foulanis ne font pas d’expéditions méthodiques.
Le sultan convoque tout à coup son armée; on garde le secret sur la direction à prendre ; l’armée marche, contremarche, a l’air de se diriger sur un point, sur un autre ; puis, tout à coup, laissant un rideau de paysans archers, mal armés, à pied, dans un camp, elle part de nuit et arrive sur l’ennemi à surprendre : elle razzie et part.
Quand une tribu sauvage de païens est fatiguée d’être ainsi pillée et massacrée, elle se convertit à l’islamisme.
Alors elle est réputée sœur et fait partie du royaume.
La grande préoccupation des Foulanis, qui sont surtout des cavaliers, c’est de se protéger, eux et leurs chevaux. contre les flèches empoisonnées des peuplades païennes.
De là, les cuirasses de la garde, aussi les boucliers de deux mètres de diamètre ; aussi les jambes couvertes de plaques métalliques; point n’est besoin de lames épaisses; le ministre de la Guerre fit demander à Mizon toutes ses boîtes à conserves vides, pour en fabriquer. Malgré ces armures, les Adamouans ne sont pas toujours victorieux.
Mizon vit se former l’armée foulanaise et il fut frappé de son apparence féodale. Il souhaita bon succès au prince et au sultan.
Ce souhait ne fut pas réalisé.
Les Foulanis ne purent rien avec leur cavalerie contre les tribus féticheuses montagnardes qu’ils essayaient de forcer dans leurs retraites inaccessibles aux chevaux ; les Sérias faisaient rouler sur les escadrons des avalanches de rocs contre lesquels les plaques de boîte de conserves étaient une protection insuffisante. — L* C1 Salmon.
Toute la ressource des sauvages montagnards consistant dans les pierres roulantes, ils ont un système de défense, par ce moyen, admirablement organisé.
Après avoir bien étudié la configuration de leurs montagnes avec un sens stratégique et tactique très remarquable, les Sérias choisissent des crêtes d’un accès difficile, pourvues d’eau et ils y établissent des villages de refuge.
Là, il y a toujours des huttes, magasins remplies de millet, de maïs, de poissons séchés, de viandes sèches et de manioc en galettes.
Sur le bord de la crête, d’énormes amas de pierres sont préparés.
Les Sérias font souvent l 'exercice de la pierre roulée, dans leurs villages de refuge; ils étudient les courbes, les déviations que subissent les projectiles en roulant et découvrent ainsi des moyens d’atteindre l’ennemi avec une avalanche qui paraît devoir passer loin de lui et qui, sollicitée par certaines pentes, dérangée par certains obstacles, s’abat brusquement sur lui.
Les Sérias ne placent leurs citadelles de refuge que sur des sommets dont les pentes, sur aucun point, ne peuvent être à l’abri des pierres roulantes.
En i 85 7, lors de la grande expédition du Djurjura, nous avons vu personnellement notre régiment, le 2^0 zouaves, sous les avalanches que les Kabyles faisaient rouler sur lui ; mais en gagnant les renflements des flancs de la montagne, renflements dont les pierres s’écartaient, il gravit sans pertes les escarpements.
Chez les Sérias, les pentes sont couvertes en tous sens de pierres roulantes.
On le voit, pour des sauvages, ils ne sont pas dépourvus d’instincts tactiques.
Nous avons cru devoir peindre ce peuple tel qu’il était au moment où Sir Garnett allait en devenir le chef et fonder un empire, ami de la France, sur les monts Sérias.