II. — LA. GRANDE CARAVANE
La nuit tombe.
Déjà l’ombre crépusculaire envahi la base du grand massif des monts Sérias et couvre la forêt de Balaki qui s’étend dans la plaine.
Une troupe nombreuse de sauvages, Parc et le carquois sur l’épaule, la lance au poing, surveille les débouchés des bois ; un immense bûcher est préparé, près duquel se tient un homme, la torche à la main.
Il attend un ordre.
Tout à coup, de la forêt, sort une escouade de soldats, turcos en uniforme jaune, ayant le fusil en bandouillère, des haches, des coupe-coupe, des pioches et des pelles en mains.
Ce sont évidemment des sapeurs qui ont élargi le chemin sous bois pour le passage d’une troupe.
Ils se rangent en tirailleurs sur la lisière de la forêt, et, derrière eux, paraît un peloton de spahis jaunes commandés par un officier blanc.
Les spahis vont reconnaître les sauvages qui poussent des cris de joie et font les plus vives démonstrations d’amitié.
On s’aborde.
Un interprète à cheval crie au chef :
— Vous allez voir Sir Garnett, votre ami, le Reiss (commandant) de la Grande Caravane. Il vient, comme il l’a promis et comme il vous en'a averti, s’établir parmi vous, avec sa troupe invincible, pour vous défendre contre les Adamouans et tous vos ennemis.
Le chef Séria fit un signe à l’homme à la torche qui lança celle-ci dans le bûcher; celui-ci s’enflamma; dès qu’une grande flamme jaillit, aperçue de la montagne, toutes les crêtes s’embrasèrent d’immenses feux et les pentes parurent envahies par un incendie général ; le peuple Séria célébrait sa joie.
En bas, les sauvages dansaient avec frénésie, tout en se portant à la rencontre d’une troupe importante qui s’avançait en ordre.
D’abord, un bel escadron de trente spahis jaunes à cheval et de trente autres montés sur des méharis (chameaux coureurs); leurs trompettes sonnaient alternativement, jetant au vent les notes claires de leurs fanfares éclatantes. Dans la montagne, faisant rage, les grands tambours de guerre et les
trompes cTivoire répondaient; lèvent apportait les échos lointains d’immenses acclamations.
Derrière les spahis venaient, en convoi, trois cents chameaux, dociles, disciplinés, gardant leur rang, alignés cinq par rang, avec un sokrar armé pour chaque rang, un bachamar (chef) par dix sokrars.
Un grand singe, un gorille immense, marchant droit comme un homme, habillé en turco, portant galons d’adjudant, surveillait le convoi avec une rare intelligence.
C’était Raky, le singe du Reis (commandant), Raky, personnage important que connaissent ceux qui ont lu notre petit volume le Mariage d'un gorille , Raky dont Sir Garnett disait : « C’est moins qu'un homme peut-être, mais c’est plus qu'un soldat !. »
Les sokars paraissaient le respecter et le craindre beaucoup.
Le chef du convoi était le capitaine d’infanterie de marine Yomberry, basque d’origine, qui devait épouser mademoiselle Lizérée, la fille indoue de Sir Garnett.
Derrière le convoi, tambour battant, clairon sonnant, marchait une troupe de cent turcos jaunes, vétérans superbes, admirables soldats, en tête desquels était le capitaine Si Moussa, un zanzibarist'e d’une valeur éprouvée, excellent tacticien, rompu à la guerre d’Afrique.
Mais ces turcos formaient deux pelotons, entre lesquels se trouvait l’état-major et l’artillerie, une batterie de mitrailseuses Maxim et une batterie de canons-obusiers, commandées par un capitaine du génie français, M. Wernett, un Flamand de Lille, homme superbe, calme, brave et bon; il était le futur mari de mademoiselle Hellora, une mulâtresse Abyssinienne, fille de Sir Garnett.
Derrière l’artillerie, à cheval, le Reis que tout Paris a connu sous le nom de Le Nabab, que les sauvages d’Afrique appellent YHomme Lumière, Sir Garnett le héros de l’expédition transsaharienne, le roi des trafiquants d’ivoire, le plus riche marchand du monde.
C’est un type merveilleux de mâle beauté, type assyrien très pur; il est imposant d’aspect et affirme sa supériorité avec une puissance éclatante, malgré l’extrême simplicité de ses manières. Devant lui, on se sent en présence d’une énorme force.
Son porte-drapeau le suit; l’immense étendard jaune, orné d’une tête d’éléphant, étale au vent ses glorieuses blessures; il a fait le tour de l’Afrique à travers d’innombrables combats.
Les aides de camp entourent le Reis ; ses petits servants d’armes sont devant lui à cheval.
Viennent ensuite les femmes de soldats, toutes armées, amazones à pied, commandées par trois officiers, les filles du Reis qui sont montées sur des juments admirables.
Le capitaine est l’aînée des filles, Nadèje, une Touarègue hautaine dont ses sœurs acceptent volontiers l’ascendant.
Ces jeunes filles ont étonné les vétérans du Reis par leur audace au feu et dans des aventures extrêmement périlleuses; fort belles, elles ont l'allure cavalière, décidée, militaire même que donne l’habitude du combat et du commandement; mais elles sont restées femmes et femmes d’une haute éducation.
Nadèje est la fiancée de‘M. de La Ponterie, lieutenant de chasseurs d’Afrique, gentilhomme de vieille souche qui a su assouplir et charmer la farouche Touarègue.
Les trois, officiers français sont en congé illimité.
Les femmes marchent délibérément, crânement et font songer aux amazones du Dahomey ; elles sont silencieuses et gardent le rang et le pas comme de vieax soldats.
Derrière elles, le second peloton de turcos ferme la marche.
Les sauvages arrêtent leurs danses et contemplent avec admiration cette troupe dont ils connaissent la valeur; le bruit de ses faits d’armes a volé jusqu’au sommet de leurs montagnes.
Cette petite colonne de cent fantassins, de soixante spahis, de cinquante artilleurs et de soixante-six chameliers a bravé tous les efforts des Touareggs.
Avec l’autorisation du gouvernement français, à la tête de cette vieille bande, Sir Garnett est parti de Biskra; il a traversé audacieusement tout le pays des Touareggs en écrasant ceux-ci; il a atteint Tombouctou qui venait de tomber en notre pouvoir ; il a réalisé ce rêve des explorateurs, notamment de Flatters; étudier tout le parcours du fameux chemin de fer transsaharien qui doit aller d’Alger à Tombouctou et au lac Tchad et relier le Soudan français, l’immense Soudan, à notre Algérie.
Où Flatters, l’intrépide colonel, ou de Morès, ce chevalier des temps modernes, où cinq autres voyageurs audacieux sont morts massacrés, Sir Garnett a passé triomphalement, écrasant, anéantissant toutes les bandes de Touareggs qui lui barraient la route.
Sir Garnett ne se donnait pas comme chef militaire ; il était, disait-il, grand caravanier .
Originaire de l’île Maurice, Français d’origine, puisque cette île est peuplée de fils de Français, nationalement Anglais, puisque Maurice est sous la domination britannique, exécrant l’Angleterre, Sir Garnett, à quinze ans, s’était fait chasseur d’éléphants, au service du fameux Boër Montbars, sous la direction duquel il avait fait son éducation; puis il avait opéré seul.
D’un courage extraordinaire, trempé à toutes les fatigues, ayant toutes les audaces heureuses parce qu elles étaient calculées, d’une très haute intelligence cultivée par des lectures méthodiques et choisies, Sir Garnett avait trafiqué aux Indes, en Chine, en Océanie, mais enfin et surtout au cœur de
l’Afrique, dans ce centre encore inconnu que ni Livingstoneni Pinto, ni Stanley, ni aucun Européen n’avait encore par, couru.
Il s’y était enfoncé, à la tête d’une troupe de cent hommes, Zanzibaristes, Soudanais, nègres sauvages, tous hommes d’élite.
Il avait pénétré partout, réussi partout, préférant négocier que combattre, se présentant comme marchand, comme médecin, comme grand-féticheur, bien plus que comme capitaine ; il ne luttait que quand il le fallait absolument, mais alors il portait des coups terribles et exterminateurs, toujours justifiés au point de vue du droit humain.
Il usait beaucoup de charlatanisme comme le grand Livingstone
D’abord, il se teignait en nègre, se donnait comme tel, se posait en frère des noirs ; puis il avait dans ses bagages toutes les ressources de cette savante Magie Blanche avec laquelle Robert Houdin étonna si longtemps Paris.
Mais son principal moyen d’action sur les sauvages, cannibales ou non, du centre africain, était de se montrer, la nuit, sous un aspect mystérieux et extraordinaire.
Ce qui est à craindre, en ces pays, c’est la flèche empoisonnée.
Or, Sir Garnett avait vu, dans le sultanat d’Adamoua, les cavaliers du Sultan couverts d’armures très minces en ferblanc, impuissantes contre la balle sans doute, mais absolument efficaces contre la flèche ; les chevaux étaient aussi bardés de fer-blanc; notre grand explorateur, le lieutenant Mizon, l’hôte et l’ami du sultan Zoubir, souverain de l’Adamoua, a noté ce détail curieux ; il dit que n’ayant à combattre que des sauvages, les cavaliers du sultan, ainsi protégés, ne craignent pas les flèches (i).
Sir Garnett avait eu l’idée de perfectionner cet armement défensif et il avait commandé une cotte de maille, des gantelets et un casque en aluminium, le moins lourd des métaux ; avec des bottes en cuir d’hippopotame montant au-dessus du genou, Sir Garnett bravait les fléchades.
Mais ayant entendu dire qu’un savant français avait inventé une canne électrique, produisant une vive lumière, il en avait acheté plusieurs (2).
Plus tard, il avait eu l’idée de faire placer un appareil électrique dans l’intérieur de son casque; quand les sauvages voyaient briller une étoile mystérieuse, dans la nuit, sur le casque, quand les projections lumineuses de la canne les
(1) Lire le petit volume à 2 5 centimes du lieutenant-colonel Salmon (Le Massacre de la mission Mi^on), Maison Fayard. — Envoi franco contre 3o centimes en timbres-poste.
(2) Voir notre petit volume à i5 centimes : Un Naufrage che% les Cannibales .
frappaient au visage, ils tombaient à genoux devant le Grand- Féticheur, que toute l’Afrique sauvage appela dès lors Y Homme Lumière.
Sir Garnett ayant réalisé dans le trafic de l’ivoire des bénéfices immenses, se trouvant à la tête d’une fortune énorme, ayant découvert dans les montagnes des sauvages Sérias une mine d’éméraudes inépuisable, avait conçu un plan gigantesque.
D’abord envoyer sa bande de turcos jaunes à Alger, de là à Biskra; lui adjoindre d’anciens spahis au service delà France et d’anciens turcos français dont il faisait des artilleurs ; avec cette troupe reconnaître le tracé du chemin de fer transsharien.
Nous l’avons dit, il était arrivé triomphalement à Tombouctou.
Là, il avait trouvé un convoi à lui de marchandises européennes venu par Saint-Louis du Sénégal, par le fleuve de ce dernier nom, puis par le Niger, sur une flottille remorquée par un vapeur.
Tout le long des deux fleuves, les agents de Sir Garnett avaient établi des comptoirs florissants.
A Tombouctou, Sir Garnett avait recruté facilement parmi les races belliqueuses du Soudan une seconde bande, exactement formée sur le modèle de la première, commandée par des gradés tirés de celle-ci.
A la tête de cette nouvelle troupe, il avait mis son lieutenant et ami, le prince zanzibariste Si Sliman ; cette troupe devait le suivre à un mois de distance.
Pour lui, après avoir fait alliance avec deux sultans, l’un l’Ouadaï et celui de Mauri, Sir Garnett avait voulu gagner les montagnes Sérias où était située sa mine d’éméraudes ; pour cela, il avait contourné le sultanat de Sokoto et celui de l’Adamoüa; il était arrivé à sa mine. Et voilà qu’il était salué par tous les rois des tribus sérias descendus, avec leurs gardes, de leurs montagnes pour lui souhaiter la bienvenue.
Sir Garnett fit faire halte à portée d’un ruisseau et il ordonna de camper.
En un instant, les chameaux furent déchargés; les caisses, enveloppées de tellys (tapis, couvertures) qu’ils portaient, furent entassées de façon à former quatre bastions aux quatre angles du camp, avec embrasures pour l’artillerie; chaque face du camp fut couverte par un treillage en aluminium soutenu par des pieux du même métal, solide et extraordinairement léger.
Dans chaque bastion, une tente d’officier; dans l’un d’eux, la tente de Sir Garnett et celle de ses filles.
Sur chaque face du camp, protégée par le treillage, les tentes de la troupe.
Au centre, les chameaux en ordre.
Comme ils avaient abondamment pâturé, pendant une grande halte, de dix heures du matin à trois heures du soir,
on les fit coucher; de la nuit, ils
ne
re-
comme ils avaient bu, bougeaient.
On conduisit les chevaux au ruisseau ; ils burent et çurent leur provende de millet; ils furent parqués.
Aux quatre coins du camp, sur les bastions, quatre lampes au magnésium projetaient au loin de blanches clartés qui étonnaient beaucoup les sauvages. q
G était à cette façon d’établir son camp que Sir Garnett
deppnHd atV?1F -brâVé v?US les assauts de nuit des Touareggs Pendant le jour, s il était attaqué, le convoi s’arrêtai t^ii formait un carré long; quatre demi-sections de turcos en cou vraient les angles ,t croisaient leurs' feux pour protéger les
dlîprr eS| Sp?his’ Jes so^rars et les femmes faisaient Sn leu direct sur les faces; les mitrailleuses balayaient les bandes touarègues; les obusiers les écrasaient. <mues toua-
formé> Jes feux de cuisine s’allumèrent, pendant q :v Sir Garnett recevait les rois; ceux-ci furent invités par ui a un grand repas qui fut servi hors du camp. P
Les chasseurs de Sir Garnett avaient tué énormément do gïbier; le banquet fut abondamment fourni.
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tuéux.Se P°Ur d°rmir’ après f0rce compdnients affee-
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Puis, devant eux, il fit tirer les obusiers Les rois furent émerveillés.
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un arbre qullllttouché6 “* “ fit tirer à mille Pas sur '
Les sau vages ne se possédaient pas de ioie.
Alors Sir Garnett leur dit :
• “J0118 êtes tous ,a» rois des tribus, mais vous n’av ^ jamais songe que ce qui fait la force de vos ennemis les Ad ~
l?s°chefs.CeSt qUlJs 0nt un seul sullan Pour commander te us
D’une voix grave :
Qui vous commande, vous P
— Personne ! dirent les rois.
~ ^ you* voulez être forts, nommez un chef.
— Oui ! Oui ! Oui !
Tous les rois se levèrent et s’écrièrent *
— Sois notre sultan.
Garnett -accepta et fit rédiger sur parchemin en triple s< i élection, ses droits, ses pouvoirs, ses devoirs, puis cette piè' o
fut lue aux rois; chacun d’eux se fit une légère blessure de même que Sir Garnett et les parchemins, du procès-verbal de l’élection furent arrosés, du sang mêlé de tous ces rois avec celui du Reiss.
Désormais, sa personne était sacrée.
C’est une des formes de la cérémonie de l’échange du sang, si commune en Afrique.
Lorsque deux étrangers veulent fraterniser et se jurer amitié, ils s’ouvrent une veine et mélangent quelques gouttes de sang; à partir de ce moment, ils sont sacrés l’un pour l’autre et se regardent comme frères.
Quand un chef de caravane arrive dans un village, il n’a de securité que s’il fait l’échange du sang avec le chef.
De là découle la façon de signer un traité pour les sauvages qui ne savent pas lire.
Sir Garnett, ayant les triples du traité, en donna un exemplaire au plus vieux roi des Sérias, il garda l’autre pour lui, et, peu après, il envoya un courrier au premier poste français de l’Oubanghi ; courrier porteur du troisième exemplaire du traité, afin que celui-ci fût envoyé à M. de Brazza, gouverneur du Congo français, qui informerait le ministre des Colonies.
Or, prévoyant dans ses plans, avant de quitter Paris, qu’il serait souverain des Sérias, Sir Garnett avait emporté sa reconnaissance comme tel par le gouvernement français, au cas où il réussirait.
D’autre part, Sir Garnett envoya un autre courrier au premier poste anglais de la Bénoué, avec une lettre pour le directeur de la Cfiartered Compagnie et une copie :
i° Du procès-verbal d’élection;
20 De l’acceptation du fait accompli par le gouvernement français.
Sir Garnett invitait le directeur de la Compagnie à lui envoyer un agent pour vérifier les pièces et il joignait à sa lettre. pour cet agent, un sauf-conduit.
Enfin, Sir Garnett dépêchait au Sbab et au prince Birmani un courrier pour leur apprendre son élection au sultanat du pays des Sérias.
En outre, le courrier devait pousser jusqu’à Tombouctou pour remettre une lettre au gouverneur et faire partir un télégramme informant le ministre des Colonies qui, tout aussitôt, télégraphia à notre ambassadeur de Londres de notifier au gouvernement anglais les faits... pour que la Charlered Compagnie n’en ignorât.
Et ce fut ainsi que Sir Garnett s’assura la tranquille possession de la Mine d’Eméraudes.
Le courrier qui allait à Tombouctou reçut l’ordre de recommander au prince Si Sliman, son lieutenant, qu’il devait rencontrer en route, de hâter autant que possible sa marche, pour rejoindre Sir Garnett avec son convoi, escorté par la
deuxième compagnie de turcos, et le deuxième escadron de spahis qu’il avait organisé à Tombouctou.
Cette caravane apportait à Sir Garnett de nombreuses marchandises d’échange.
Mais, prévoyant comme il l'était, il avait envoyé de Bordeaux au Congo français une cargaison avec une escorte de Sénégalais, anciens tirailleurs qui, sous le commandement d’un jeune lieutenant au long cours bordelais, remonta la Nari jusqu’à Babouendé en pirogue.
Cette rivière prend sa source à très peu de distance du Congo, à laquelle, un jour, elle s’unira par. un canal facile à creuser..
Aujourd’hui,, on franchit par terre la distance très courte qui sépare les deux cours d’eau.
Or, cette Nari ayant son embouchure sur l’Océan Atlantique, prenant naissance si près du Congo, offrira, v quand le canal sera creusé, une voie commerciale incomparable, des rives du Congo français au grand fleuve du Congo et à ses grands affluents y compris l’Oubanghi qui par un de ses affluents et le Chari communique avec le fameux lac Tchad, y compris aussi PArrhuimy qui, lui, prend sa source tout près du lac Albert Nyanza, père du Nil Blanc.
On voit l’immensité des parcours et du trafic réservé au Congo français, quand on aura enfin creusé le canal de communication entre la Nari et le Congo.
Ce qui rend l’établissement de ce canal facile, c’est qu’une rivière, la Lubinda, affluent du Congo, prend sa sourçe à cinquante kilomètres de la Nari.
C’est donc seulement cinquante kilomètres de canal à creuser.
Il est bon de savoir que le Congo n’est plus navigable aux approches de l’Océan.
En effet, comme tous les grands fleuves d’Afrique, son cours est interrompu, non loin de la mer, par des cataractes infranchissables.
On les a fait contourner par un chemin de fer; mais comme il faut dès lors transborder les marchandises des vapeurs qui les ont amenées sur le chemin de fer, puis retransborder sur d’autres vapeurs, au-dessus des cataractes et payer cher le trajet sur la voie ferrée, il est évident que le commerce du monde entier préférerait remonter la Nari, le canal de jonction, descendre la Lubinda et entrer par elle dans le Congo, au-dessus des cataractes.
Grandville, Frankville, Stephaneville sont construits sur la Nari et sont, en quelque sorte, les étapes qui conduisent à Brazza-Ville, la capitale du Congo français, établie sur le Congo même un peu au-dessus du confluent de la Lubinda.
Le creusement du canal est donc inévitable.
En attendant on construit un chemin de fer Decauville pour relier la Nari et la Lubinda.
La caravane de Sir Garnett remonta donc la Nari en pirogues
h nées; -puis elle fit transporter par porteurs nègres toutes ses marchandises pendant cinquante kilomètres seulement et se rembarqua sur la Lubinda, remonta le Congo, puis l’Oubanghi, puis un de ses affluents qui prenait source dans les montagnes mêmes des Sérias.
Et cette caravane arrivait trois jours avant l'a nomination de Sir Garnett comme sultan.
On faisait parfois observer au célèbre aventurier que ses prévisions pouvaient être trompées, qu’il pouvait être arrêté en route et que ses caravanes, arrivant par d’autres voies, ne le trouveraient pas.
— Eh, répondait-il. les caravanes n’en feraient pas- moins de bonnes affaires; d’après mes ordres, les reis qui les commandent ont des instructions; s’ils restent sans nouvelles de moi, ils vendent leurs marchandises et vont s’approvisionner à nouveau pour revenir. Le commerce irait quand même.
On conçoit que la caravane bien munie de marchandises d’échange aimées par les Sérias, fut vite débarrassée des objets qu’elle apportait; elle repartit aussitôt; d’autres étaient en route d’aller et devaient arriver successivement tous les mois.
Et chaque mois, elles apportaient des conserves, des fruits, des productions européennes, du vin, du rhum, du cognac, des liqueurs.
Ainsi se trouvait ravitaillée la Grande Caravane.
Sir Garnett reçut la nouvelle de l’arrivée du ravitaillement à cinq journées de marche de la Mine d'Emeraudes ; on partit, deux jours après l’élévation du Reiss au sultanat, pour atteindre cette destination définitive.
On y arriva très rapidement.
Sir Garnett traça aussitôt le plan d*une place forte et fit dresser son camp à proximité.
Des corvées de sauvages élevèrent les remparts solides de la cité, faits de blocs de granit entassés; d’autres corvées, à l’intérieur, construisirent des huttes spacieuses et commodes pour la troupe et pour les familles qui voulurent se fixer en ville.
En quelques mois, Sir Garnett eut fondé sur le terrain même de sa mine d’émeraudes, la capitale de ses Etats qu’il appela Garnett-Ville.
Ainsi fut créé ce petit, mais très fort empire des monts Sérias.