IV. — l'envoyé de m. de brazzà
Nous avons raconté, dans notre précédent livre, Le Massacre des Pères Blancs, comment la trop fameuse Compagnie anglaise à charte du Niger, maîtresse souveraine du Bas-Niger, avait fait assassiner trois Pères Blancs qu’avait amené Sir Garnett et qui cathéchisaient les Sérias, comment un missionnaire anglais avait fanatisé deux Hottentots-Boschimans et les avait poussés à commettre le triple crime, comment Sir Garnett avait fait enlever le missionnaire et l’avait fait pendre.
Les choses en étaient là lorsque l’on annonça l’arrivée à Garnett-Ville d’un envoyé de M. de Brazza, gouverneur du
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Congo français, 'Etat voisin de celui de, Sir Garnett, son allié, car c’était du consentement de la France que Sir Garnett avait fondé son petit empire ; il avait conclu avec notre Congo un traité de commerce.
L’envoyé de M. de Brazza était à une journée de marche; Sir Garnett lui avait envoyé un de ses gendres, le capitaine de La Ponterie, officier français en congé illimité qu’il avait associé à son expédition et à ses projets, ainsi que deux autres officiers, ses gendres aussi.
M. de La Ponterie était le chef des spahis; il arriva auprès de l’envoyé à la tête d’un superbe peloton armé, comme tous les spahis et les turcos, d’un excellent fusil à répétition, du sabre, de la lance et d’une paire de revolvers.
L’envoyé était un des agents les plus distingués de l’administration congolaise; il était gentilhomme comme de La Ponterie qu’il connaissait du reste de vieille date ; il s’appelait Vassy de Veyssières.
La rencontre fut cordiale.
Elle eut lieu dans un village Séria.
Le chef, prévenu, avait fait improviser des huttes et préparer un grand repas pour les chefs et pour les soldats.
Après les compliments d’usage. M. Vassy fut d’avis que l’on ferait bien de dîner, et l’on fit honneur aux rôtis et aux bouillis de venaison qu’offrit le chef.
Au dessert, M. Vassy fit tirer de sa cantine portative deux bouteilles de champagne auxquelles on fit fête ; puis les convives se retirèrent laissant MM. Vassy et de La Ponterie en tête-à-tête.
— Mon cher, dit l’agent, je suis chargé par M. de Brazza d’avertir Sir Garnett que la Compagnie à charte anglaise va lui faire faire rude guerre par les sultanats du Sokoto et de l’Adamoua ; elle fournira à ces empires des compagnies de soldats nègres Haousssas armés de fusils à tir rapide et commandés par des Anglais.
* — Nous nous y attendions.
— Je suis aussi chargé de dire à Sir Garnett que M. de Brazza le prie de ne pas compromettre le Congo français dans cette querelle.
— Nous n’en avons nulle envie.
— Mais... serez-vous assez forts?
De La Ponterie se contenta de sourire.
M. Vassy reprit :
— M. de Brazza n’est pas sans inquiétude.
— Qu’il se vassure. D’abord nous avons à Garnett- Ville :
i° Cent turcos vétérans de notre grande expédition, tous d’une valeur extraordinaire, les meilleurs tireurs du monde.
Chacun d’eux est doublé de, deux Sérias aspirants-turcos qui sont devenus d’excellents soldats et tireurs. Soit trois cents fantassins.
20 Soixante sokrars (ou chameliers) devenus des spahis
jaunes, tous ayant fait l’expédition. Ils ont chacun deux Sérias aspirants.
3« Soixante vieux spahis jaunes, chacun avec deux Sérias aspirants. En tout trois cent soixante cavaliers.
De plus, dans tout le territoire, nous comptons dix mille Sérias, armés de carabines Minié, formés en compagnies, bataillons, régiments, brigades, divisions, avec double commandement, un par les chefs indigènes, l’autre par des officiers à nous.
Or, Sir Garnett a élevé des redoutes imprenables sur tous les points stratégiques des rampes de nos montagnes, avec entassement de quartiers de rocs qui écraseraient en roulant toute colonne d’assaut; nos Sérias sont très habiles à manœuvrer ces blocs de pierre.
Quant à Garnett-Ville, imprenable, mon cher. Nous avons une batterie de grosses pièces qui écraserait l’artillerie de petit calibre des Anglais, la seule qu’ils puissent amener contre nous ; nous avons des remparts formidables, des mines, des mitrailleuses, des canons-revolvers; vous verrez tout cela et 1 vous rassurerez M. de Brazza.
— Je doute que l’on vienne à Garnett-Ville dans l’intention | d’en faire inutilement le siège, mais peut-être les Anglais et les, sokrars voudront-ils en faire le biocus.
— Nous ne laisserons dans la ville que juste le nombre de | soldats nécessaire à la défense, soit trente turcos, soixante S aspirants, cent Sérias auxiliaires, armés pour la circonstance de fusils à répétition, les artilleurs nécessaires et une vingtaine de femmes pour la cuisine et le ménage des escouades. Mes collègues et beaux-frères Barrhue! et Yomberry, le premier, otficier du génie et bon artilleur, le second officier d’infanterie de marine, commandant la garnison. La ville est bondée de vivres pour deux ans; on peut donc l'abandonner. Ils peuvent bloquer.
Et de La Bonterie ajouta :
— N’oubliez pas que dix mille Sérias, avec; des carabines
I Minié, harcèleront les troupes de blancs.
— Très bien.
— D’autre part, Sir Garnett a envoyé des ordres à notre seconde bande qui opère dans le pays des Nyams-Nyams. Elle doit laisser en entrepôt tout son ivoire chez un roi des nègres-nains, ami de Sir Garnett, roi qu’elle a rétabli sur son trône. L’ivoire mis en sûreté, cette bande marchera sur Barma-Goungou, capitale d’un petit royaume avoisinant le Niger; nous avons là une factorerie qui tout en étant un comptoir est un fort très puissant. Toute la population est pour nous.
Notre s-econde bande s’appuiera sur cette ville, se ravitaillera à la factorerie et se trouvera ainsi sur la frontière nord du Sokoto; cette bande est de cent turcos, soixante sokrars et soixante spahis à pied; mais on remontera sokrars et spahis;
on les avait mis à pied parce que la bande voyageait en forêt. De plus, mille porteurs disciplinés, armés de bonnes carabines Minié. Voilà donc deux cent vingt bons soldats sur le flanc du Sokoto, plus mille bons auxiliaires. Sir Garnett y conduira notre première bande forte de six cents hommes. N’oubliez pas la puissante artillerie des deux bandes. Plus deux mille porteurs Sérias armés attachés à la première bandé. Nous contournerons l’Adamoua et le Sokoto; nous ferons jonction à Barma-Goungou avec notre seconde et le Sbah, roi de POuadaï, notre allié; par le nord, nous envahirons le Sokoto que le sultan de Mauri attaquera par le sud. Quand nous en aurons fini avec le Sokoto, nous écrasons l’Adamoua; la Compagnie à charte du Niger voyant les compagnies d’Haoussas prêtées par elle au Sokoto et à l’Adamoua anéanties, sera effrayée; elle comprendra notre force et n’osera plus bouger.
Vous savez que, pour ces compagnies, auxquelles l’Angleterre donne des droits souverains sur les pays- conquis et à conquérir, tout se résume à la question d’argent. 11 faudra reconstituer des compagnies d’Haoussas, les armer, les habiller, les instruire et... les dividendes seront maigres. Les actionnaires seront mécontents, reprocheront aux administrateurs d’avoir engagé contre nous une guerre téméraire. Bref, on nous f... ichera la paix après cette rude leçon.
— Très bien ! Je crois au succès. Mais renseignez-moi donc un peu. Vous voilà marié, mon cher.
— Oui, ma femme est une Touarègue, elle se nomme Nadèje. Une beauté altière, princesse, fille de princesse barbare; il me faut beaucoup de dextérité pour la mater. Mais j’ai le droit d’en être fier.
— Sir Garnett avait donc épousé une Touarègue.
— Oui, à la musulmane. C’est commode ! De cette façon il a pu se marier un peu partout au cours, de ses expéditions. Ainsi il â eu, d’une Abyssinienne Galas, sa fille Hellora, une mulâtresse, un démon d’esprit et de malice pétulante,' qui a épousé mon ami Vernett; d’autre part, sa troisième fille, une Indoue, est mariée avec le capitaine basque Yomberry; c’est une langoureuse personne plongée dans un rêve éternel qui ne finit jamais et s’interrompt rarement.
— Ces dames resteront dans Garnett-Ville, je suppose.
— Non pas. Elles suivront la première bande, avec leur père et avec moi. Vernett et Yomberry comprennent bien que le blocus sera très ennuyeux à supporter pour des dames ; aussi exigent-ils que leurs femmes sortent de la ville.
— Mais... en expédition... vous vous battrez.
— Sachez, mon cher, que nos femmes sont intrépides au teu ; elles font l’admiration des soldais; du reste, seules, elles ont chassé le lion, l’éléphant, le rhinocéros. Ce sont les dignes filles de leur père. J’en aurais long à vous dire, si je vous contais leurs prouesses.
— Oh! le bruit en est parvenu à Brazza-Ville ; mais je sup-
posais néanmoins que ces dames resteraient dans Garnett- Ville.
— Sir Garnett et leurs maris s’y opposent. Au fond, aimant le mouvement et les aventures, elles ne sont pas fâchées d’être de l’expédition.
— Est-ce que Sir Garnett fait fond sur cette seconde bande qui va précéder la première à Borma-Goungou.
— Oh, certainement ! Elle se compose d’éléments excellents, de Maures Trarzas, de Bambaras, de Malinkés, de Toucouleurs, anciens soldats du sultan de Sikoro, d’aventuriers très braves. Si Sliman, le prince Zanzibariste, son chef, a une longue expérience de la guerre; il a toute l’autorité nécessaire; c’est un homme très distingué, très mélancolique; mais il a deux capitaines très capables de le distraire ; l’un, son vieil ami Marius, un Marseillais dont la vie est extraordinaire, est si pétulant, excepté pendant la bataille où il est calme et brave, si susceptible, si emporté, si bondissant, si agité cju’on l’appelle l’Homme-Salpêtre. L’autre est un ancien zéphir français qu’on a surnommé Brûle-Capote au bataillon d’Afrique; il a gardé ce sobriquet. Il a la tête d’un de ces petits corbeaux appelés des choucas, il a l’air grave, sinistre même; mais c’est un mystificateur très drôle; jamais je n’ai vu plus débrouillard que lui et il est étonnant avec les indigènes; il se sert admirablement des ressources de la magie blanche à la Robert Houdin que Sir Garnett a mises à sa disposition; avec ses trucs, ses appareils, ses projections, ses tours de prestidigitation extraordinaire, il plonge les nègres dans des abîmes d’étonnement. Et il est diplomate. Avec son ami Barrhuel, un bon géant, un Porthos mais sans vanité, il a fait la conquête des deux filles du roi de Barma-Goungou ; lui et son ami les ont eues pour maîtresses pendant huit jours, au nez et à la barbe des maris, dans des circonstances extrêmement amusantes. Le géant est excellent artilleur et Brûle-Capote conduit remarquablement les turcos; c’est un officier originaire du pays des Nyams-Nyams qui mène les spahis; c’est un'beau et vaillant soldat; il parle le français et l’anglais, il a tant lu qu’il sait beaucoup. Quant à Brûle-Capote, il est aussi devenu un puit de science, surtout pour tout ce qui concerne les grands voyageurs et la géographie. Bref, cette deuxième bande est fort bien commandée et elle arrivera à Barma-Goungou sans encombre. Je vous assure qu’elle y sera bien reçue et que les princesses reverront leurs amants avec plaisir.
— Allons, tout ira bien, je le vois.
Les deux officiers, sur ce mot, se séparèrent; il était temps de se coucher.
Le lendemain on partit tôt et l’on arriva de bonne heure à Garnett-Ville.
L’envoyé de M. de Brazza fut le bien venu; il passa en revue la garnison ; on lui fit parcourir le pays ; il vit les re-
doutes défendant les passages, les amoncellements de rocs: préparés pour écraser l’ennemi, les compagnies de Sérias armées de carabines Minié et très instruites déjà; Sir Garnett lui exposa ses plans en détail et l’agent partit complètement rassuré.