‹ Au pays des CanaquesChapitre 10 sur 41 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Superstitions canaques, les revenants. — Auprès de la tribu. — Présentation. — Gélima. — Disposition d'un village. — Une case. — La marmite des Nouvelles-Ignames. — Llgname, plantations, récolte.

Pendant que nous examinions les caféeries, Morio est devenu tout rêveur. Peut-ôlre, revoyant la plaine, se rappelle-t-il sa mésaventure de 186o? Ici môme, il passait alors le soir avec un de ses amis ; tous deux portaient des torches pour s'éclairer. Soudain, ils virent

* Le café se vend sur |>lace de 1 fr. 7o à 2 fr. 25 le kilogr. Si rciportalion en est encore restreinte (155,000 francs en 4887, seulement 57,000 en 1889), l'importation en est nulle ou presque nulle. En somme, la colonie se sufllit et au delà.

■ L'espèce de calé qui réussit et résiste le mieux en Calédonie est le eoffU arabica. Le sol et la température ne se prêtent pas è la culture du Ubéria.

' Un affreux malheur est venu, îi la fin de 1890. ravir à l'affection des siens et à Tostiroe do tous les Calédoniens, cet homme de bien qui, par sou initiaUve et les bienfaits qu'il répandait autour do lui, peut être regardé comme l'un des plus énergiques pionniers de la colonisaUon libre. Puissent ces quelques pages, comme un hommage à sa mémoire, contribuer à en perpétuer le souvenir chez tous les habitants de la colonie!

venir à eux deux revenants et furent pris d'une telle frayeur qu'en s'enfuyanl ils laissèrent tomber leurs torches sur Therbe sèche, ce qui alluma un immense incendie. N'essayons pas de le dissuader ; c'est inutile, il est convaincu.

Quand un Canaque meurt, son âme (les popinées n'en ont pas) reste auprès du village, jouant aux vivants toutes sortes de mauvais tours. C'est ainsi que Morio se trouvait une autre nuit avec bon nombre de ses compagnons, occupé à fabriquer dans la presqu'île de Bogota des filets pour aller à la pèche aux crevettes. Soudain, apparut un revenant. L'épouvante de la troupe fut telle que tous se jetèrent à l'eau. L'âme, au bout de quelque temps, se colle à un morceau de bois; aussi la nuit, dans la forêt, peut-on la rencontrer et faut-il dire <* Moïn dïa choupe » pour éloigner les esprits. Ceux-ci ont des mamelles excessivement longues, qui leur tombent jusqu'aux pieds ; ils courent après les personnes, nouent ensemble les deux bouts de leurs tétons et jettent autour du cou îles fuyards ce singulier lazzo. Pour se garantir, on doit mettre les doigts dans les oreilles, en écartant et élevant les coudes <\ hauteur de la tête. S'il a peur des esprits^ Morio les a toutefois bien regardés, quand ils venaient voler le poisson suspendu à la porte de sa case : « Ils ont l'aspect d'une femme*, avec des cheveux droits et raides sur la tête comme des cornes, dit -il, et des seins énormes ». Un jeune Canaque, au retour de la pêche, fit la rencontre de l'un d'entre eux, très affamé, paraît-il, car il dévora non seulement le poisson que portait l'enfant, mais encore son panier !... Le pauvre petit fut tellement effrayé qu'il en mourut le lendemain.

Si les Canaques, même civilisés, sont superstitieux, ils ne sont pas religieux, à l'exception des catholiques, bien entendu; s'ils admettent sinon l'immortalité, du moins la survivance plus ou moins prolongée de l'âme au corps, ils n'ont aucune idée de la divinité et n'en ont qu'une très vague d'esprits supérieurs. Tout ce qui existe est à eux et pour eux *.

^ Au contraire des esprits, les génies sont le plus sourent mâles (Voir chapitre XVI).

* Le Canaque a le respect de la propriété d'autrui et est fort jaloux de la sienne. Les chefs, jadis, étaient très sévères ; les voleurs avaient les mains brûlées, on les tuait à coups de sagaie et les objets volés ou trouvés étaient suspendus aux arbres <Ies routes fréquentées. Néanmoins, selon Topinion do tous les voyageurs, le Canaque ne se fait pas faute de chaparder à l'occasion les menus objets qui lui tombent sous la main ; il est souvent arrivé que les chefs mêmes donnaient l'exemple.

Nous laissant aller à tout ce bavardage, nous voici au village de Gélima. Un petit sergent * court annoncer notre présence, car il y a toujours des vedettes auprès des villages ; impossible d*en approcher sans être signalé. Notre homme échange avec Morio quelques signes, quelques paroles criardes et Gélima, suivi de quelques-uns des siens prévenus de notre visite, s'avance à notre rencontre.

Gélima, dont le nom se inêle intimement à l'histoire de Canala et de la Nouvelle-Calédonie, est un beau vieillard de belle allure. Il peut avoir et doit avoir de 65 à 70 ans ; comme tous les Canaques, il ignore son âge. Habillé d'un veston bleu à cinq galons, sur lequel il attache, les jours de cérémonie, les médailles d'or, récompenses de ses longs services, complètement vêtu à l'européenne, d'une propreté et d'une tenue irréprochables, il se tient très droit, demeure très correct chez les personnes qui l'invitent à leur table, et est resté sobre, chose rare pour un indigène. Chez lui, le visage est doux, le teint bronzé mais nullement noir, le dessin de la figure régulier, le nez fin, l'œil vif, l'air un peu mélancolique. La moustache et la bar* biche blanches lui donnent les allures d'un vieil officier. Il comprend assez bien le français, tout en le parlant le moins possible, et, bien que ses facultés commencent à baisser, il est demeuré très intelli* gent, possède un jugement très droit dont il fait preuve avec le» gens qui lui plaisent, qu'il déclare ses amis. Jamais il n'a voulu se faire catholique, ne voyant pas, disait-il, que cette religion rendit les siens et nous meilleurs!... Sa première femme, originaire desFidgi, était également très intelligente et d'une prestance magnifique ; son port de reine, la justesse de ses avis, le respect qu'elle savait inspirer dans la tribu l'avaient fait admettre au conseil des anciens, contrairement à tous les usages canaques. Gélima a perdu son père de bonne heure ; il lui aurait succédé dans sa cbefferie ; il aurait également connu son grand-père: « C'est bien loin », dit-il.

Les présentations une fois faites, les poignées de main vont s'échanger, car nos usages ont prévalu de ce côté \ Jadis, peut-être

* L'administration donne aux principaux indigènes des uniformes et des casquettes galonnées; suivant leur importance ceux-ci portent les insignes de colonel, eommandant sergent, etc. Cake et Gélima sont colonels.

s Dans ses mémoires, le commandant Julien Laferrière raconte que le cbef Paliki* Pouma, le recevant à Balade, ne comprit rien à la poignée dt main qu'il lui donnait. Jl fallut expliquer au naturel que c'était là la man ère de s'aborder ea paix chex les blancs.

encore aujourd'hui dans certaines tribus, quand deux Canaques se rencontraient, ils échangeaient une plume de leur chevelure, un lambeau d'étoffe*, leur manou, le doigtier qui sert à lancer la sagaie*. On montrait ainsi, de cette dernière façon, que l'on s'en remettait à la merci ^e son interlocuteur, en se désarmant réciproquement.

Voyons maintenant la disposition d'un village. Presque toujours les cases ont la même situation, à proximité d'un cours d'eau, au milieu de massifs de verdure, de bouquets de cocotiers, localités bien abritées des vents, mais trop humides en raison de la présence d'une quantité d'arbres. Aussi y a-t-il de ce fait une cause tout au moins prédisposante au développement de la tuberculose pulmonaire et intestinale, si fréquente chez les indigènes. Cette grande case, Ih devant nous, semblable à une immense ruche d'abeilles, est la maison d'un chef. Nous allons la visiter. Toute ronde, elle parait surmontée d'un immense bonnet d'astrologue, qu'agrandit encore la perche, garnie de sculptures grossières et d'énormes coquillages, qui se dresse au sommet. Avant et au début de l'occupation, la garniture de ces sortes de paratonnerres se composait souvent de crânes et d'ossements humains. Le bois, la paille, les écorces de niaoulis constituent tous les matériaux de cette primitive demeure. Les parois, cerclées comme de vraies barriques à l'aide de longues tiges de bambous, laissent une basse, étroite et unique ouverture sur le devant, tout à la fois porte et fenêtre. Entrons maintenant, non sans jeter un coup d'œil sur les figures en bois sculpté placées de chaque côté de l'orifice et sur les deux perches, également sculptées, obliquement plantées dans le sol ù notre droite et à notre gauche. Elles sont là pour offrir un point d'appui facile à celui qui ne peut se glisser dans l'intérieur ou sortir de l'habitation qu'en se baissant, car le plafond, en gros bois de houp, est à deux doigts au-dessus de notre tête. Il n'y a, dans une maison canaque, qu'une seule pièce, au milieu de laquelle se dresse l'immense tronc d'arbre qui supporte plafond et toiture. Entre ces deux parties existe un enchevêtreiuent inextricable de perches, de madriers qui relient la toiture au pilier central et donnent de la sorte à toute la construction une réelle soli-

1 Est-ee là ua diminutif de Tusagc de la tapa, grande pièce d'étoffe blanche que Ton perlait derant soi comme moyen usité d'introduction pacifique, et qu'il ne faut pai eoo^ fondre avec le tapa des femmei* canoques?

* Voir chapitre XVlf.

dite. La pièce unique est Tendroit où les indigènes couchent. Ils s'entassent la nuit sur de la paille ou des nattes autour des trois pierres du foyer. Pour chasser les moustiques, on y fait brûler de la fiente de vaches ; en mênrïe temps la porte, étant étroitement bouchée, on s'éclaire à l'aide de feuilles de cocotier. Pas un meuble, pas de siège, rien dans ces véritables tanières! Aussi, jugez du confort et des conditions hygiéniques de semblables logis, étant donné l'absence absolue d'ouvertures suffisantes pour l'aération et la ventilation. Outre ces cases caractéristiques plus ou moins hautes, plus ou moins vastes, voici des sortes de hangars rectangulaires à toiture inclinée comme celle de nos habitations, ayant quelque ressemblance avec des boutiques de forains ; ce sont des lieux de travail, de réunion, de causerie, où l'on fait la cuisine en cas de mauvais temps.

Dans un but de civilisation, Tadminislration a bien fait, il y a quelques années, construire pour les principaux chefs des habitalions européennes. Mais en général ceux-ci n'en ont cure, préfèrent leur taudis aux palais qu'ils tiennent de la générosité française, et laissent ïomber ces derniers en ruine. Seuls, ceux qui vivent chez nous et avec nous ont adopté sur ce point nos usages.

Ne nous séparons pas de nos indigènes sans nous arrêter devant cet enclos où Ton aperçoit une marmite*, la marmite des Nouvelles- Ignames, qui ne doit servir qu'une fois l'an à la cuisson des premiers produits de la récolte.

L'igname, en canaque Couô^ appartient à la famille des Dioscorées; son nom scientifique est Dioscorea batatas *. C'est la fécule du rhizome qui fait, avec le taro, la base de la nourriture du Néo-Calédonien. Les Européens s'habituent vite à manger l'igname. Cuite sous la cendre ou au four, elle a le goût d'excellentes pommes de terre. Les indigènes la mangent également bouillie.

Le champ situé là-bas dans la plaine de Paraoué, facilement reconiiaissable à ses rangées de perches inclinées, appartient à la tribu de Gélima. Le lambeau d'étofte tilt, que l'on voit au sommet d'un bâton, indique qu'il est la propriété d'un chef.

< Ces mariûites, actuellement en fer, étaient antrefois fabriquées en terre glaise, et constituaient Tunique poterie calédonienne. On les nommait tri. Les gens de l'Ile Ouen et de l'iie des Pins en apportaient aux indigènes do Boulari, Nouméa et du littoral et les échangeaient contre des cordes en poils de roussette.

* D'après de Rochas, Tespèce d'igname la plus cuUirée serait lo Dioscorea alata.

C'est vers le mois de septembre, octobre, au retour d'une constellation disent les uns, à la floraison d'une plante disent les autres, que les Canaques, qui n'ont pas la notion du temps, font leurs plantations. Vous les verriez alors travailler nus, maniant avec dextérité d'énormes pièces de bois * avec lesquelles ils broient les mottes de terre. Réduites en poussière par les femmes, celles-ci servent h former de longues bandes de terrain, bien relevées, que l'on entoure ensuite de fossés par crainte des inondations. Impossible d'imaf:iner toutes les pratiques dont les Canaques accompagnent le moment solennel de la plantation des ignames, pour faire réussir les récoltes, et dont la majeure partie nous est inconnue ; c'est qu'il faut à tout prix conjurer les esprits; les blancs seront déclarés responsables en cas de non-réussite, comme ils le sont en cas d'inondation, de sécheresse... Aussi les pratiques superstitieuses se multiplient-elles. S'il travaille à la plantation d'un chef, l'ouvrier ne doit point cesser de parler seul, de marmotter des invocations aux esprits tout le temps que dure son labeur. Ainsi prouvera-t-il qu'il ne se laisse nullement distraire de son importante occupation. Le malheureux est exténué le soir; qu'importe, pourvu que les ignames réussissent 1

Les femmes se séparent plus complètement que jamais des hommes à cette époque de l'année ; la pénitence est à l'ordre du jour ocndant ce carême d'un nouveau genre. Vient avril, mai; la récolte, la fête, l'abondance ! On travaille d'abord pour le chef, puis pour le village, puis chacun pour soi. Quand tout est terminé, les tribus s'offrent des fêtes, des pilons*, où parfois se consomment en une nuit les victuailles suffisantes pour faire vivre pendant de longues semaines la population de plusieurs villages !

Page 1