CHAPITRE XL
C.inala au lever du noleil. — La Roussotto. — Monnaie canaque, échanges et transactions. — Eaux sulfureusos et thermales. — Du haut du Crèvocœur. — Nakéty, antimoine, ananas. — Arhres fruitiers introduits en Nouvelle -Oalédonie. — Jacquier et arbre à pain.
Debout, voici le jour, le soleil ne va point tarder fi se montrer au-dessus de la presqu'île de Bogota'. Déjà le brouillard, semblable à un voile de gaze, se lève dans la vallée au-dessus des rivières, séparant du reste du sol les cimes des monlagnes suspendues dans les nuages. Encore une heure ou deux et la brise de mer va s'élever, quand les premiers feux de l'aslre-roi auront échauffé Timmense entonnoir oh tous ses rayons tombent à pic.
Ne quittons point pourtant le poste, sans avoir donîié un coup d*œil à cet animal ailé que nous présente un Canaque. C'est une roussette, le seul mammifère originaire de la Nouvelle-Calédonie. Les zoologistes disent que c'est un chéiroptère de la famille des chauvessouris, laquelle parmi ses nombreuses sections comporte le genre Pteropus (roî(ssette)y constitué par les chauves-souris que Ton rencontre dans l'Asie méridionale, Tarchipel des Indes, et ainsi caractérisé : Membrane échancrée profondément entre les jaiubes, incisives tranchantes à chaque niAchoire, et màchelières a couronne plate.
Elles vivent en grande partie de fruits dont elles détruisent une grande quantité, de petiis oiseaux et d'autres petits animaux. Leur chair est comestible. Ces nocturnes ont une tête de renard, aussi les appelle-t on parfois renards-volants. Ils constituent en Calédonie, comme partout, un véritable fléau pour les arbres fruitiers. Attachés, la tète en bas, aux branches, ils font eu une nuit disparaître toute une récolte de goyaves, de pèches, papayes, etc. On ne sait pourquoi les Européens n'imitent pas plus les Canaques qui les mangent, car ce gibier tout spécial, dont la chair rappelle celle du lapin, n'est nullement indigne de figurer sur nos tables.
HiUons-nous de donner h rindigène/{? diœ-sous demandé. Autrefois nous n'aurions pu lui faire accepter une pièce de monnaie dont il
* La presqu'He de Bogota sépare, à Test, la baie de Canal a de celle de Nakéty.
ne connaissait point Tusage. Il se servait uniquement de petits coquillages de la forme et de la grosseur d'une petite perle, percée d'un trou qui sert aies enfiler, ou bien encore de la pointe diamantée, placée à l'extrémité de certaines coquilles*.
Tous maintenant connaissent la valeur de Targent, s'en servent pour leurs transactions, mais n'acceptent point l'or*. L'usage de la monnaie primitive n'est point perdu néanmoins dans certaines tribus encore peu civilisées; les chapelets de petits grains, dans les autres, ne se retrouvent que chez les riches.
Ici les Canaques se sont réellement policés à notre contact. Ceux que nous rencontrons nous saluent d'un bonjour. Quand ils ne sont pas trop paresseux, les indigènes apportent volontiers aux colons des légumes, des fruits, du poisson, le produit de leur chasse, s'ils ont un permis d'armes. Mais dès qu'ils ont fixé le prix de leur marchandise : « 1 dix-sous, 2 dix-sous », il est quelquefois difficile de leur faire diminuer quoi que ce soit. A toutes les questions, ils répondront d'un ton traînant : « Non, monsieur, donnez 1 dix-sous, 2 dixsous! » Cette manière particulière de compter vient de leur numération qui est toute spéciale. Ils se servent de nœuds faits à une corde ou d'entailles pratiquées sur un bâton, et incapables de compter jusqu'à 100, ils ont adopté un système que l'on pourrait appeler vigésimal au lieu de décimal comme le nôtre. La base en est en effet le nombre 20, réalisé en coipptant les doigts des mains et des pieds. Le tout fait un homme; quarante doigts font deux hommes. Quand on parle d'oiseaux, de choses inanimées, d'objets très grands, la numération change ou, du moins, le terme dont on se sert pour les désigner. Si Ton veut exprimer l'idée de durée, de temps, les années se compteront par plantations d'ignames, les mois par lunes, etc. Mais inutile d'insister puisque partout on peut s'entendre avec les Canaques. Ceux qui vont aux écoles et fréquentent les Européens^ connaissent bien la monnaie de billon, demandent « 1 cinq-sous, 1 quinze-sous » ; ils diront parfaitement 1 franc, 1 fr. 50.
Quand vous traiterez avec des indigènes, quand vous conclurez un marché, gardez-vous de les rudoyer, de les molester le moins du
* L'extrémitu de Tolive. Celles des Nouvelles-Hébrides sont taillées en lamelles de la minceur d'une feuille de papier.
• L'or, Tor français surloul, est du reste une rareté en Nouvelle-Calédonie. Il est, pour une notable partie, entre les mains des forçats et des libérés.
6i LA NOUVELLE-CALÉDONIE EN i890.
monde, jamais ils ne reviendraient chez vous. L'argent les tente surtout, mais ils ne sont pas insensibles à Toftre de pipes, de pain, de tabac en figues, appelées chicas. Les popinées surtout qui ne peuvent rien conserver sans que leurs aimables maris ne les dépouillent, sont très contentes d'accepter les dons en nature. Pour un lambeau d'étoffe, un peu de pain ifarawa), elles céderont facilement les denrées apportées dans des paniers, tressés à l'aide de feuilles de cocotier, qui ne manquent pas d'élégance.
...Nous voici sur la propriété Evain, renommée par ses magnifiques caféeries. Une source d'eau sulfureuse a été découverte sur la rive droite de la rivière l'Alala, qui traverse ce domaine. Ce n'est pas la seule dans le pays. Sur l'un des bras de la rivière Négrépo, à l'endroit où celle-ci descend du mont Pembaï, une autre source sulfureuse a été trouvée, et l'on dit qu'il existerait dans ces parages des sources d'eaux thermales.
Du reste, les eaux minérales ne manquent pas en Calédonie, car les alluvions déposées par les torrents descendant de la grande chaîne centrale, proviennent, d'après M. l'ingénieur Garnier, de fragments de roches à base de magnésie qui les composent, avec d'autres roches ferrugineuses ou sulfureuses. Or, par une réaction analogue à celle qui donne le gypse ou sulfate de chaux, l'acide sulfurique au contact des roches magnésiennes donne du sulfate de magnésie. On pourrait, en certains endroits, le recueillir en grande quantité à la surface du sol.
Ne quittons point Canala sans jeter un dernier coup d'œil du haut du Crève-Cœur* sur la vallée. Étant donné la splendeur de sa baie, la fertilité de son territoire, les richesses cachées dans les flancs de ses montagnes, abri naturel contre la violence des cyclones, le tout joint aux avantages généraux du sol calédonien, réunis m au summum, regrettons une fois de plus que des conditions stratégiques aient forcé les premiers occupants à choisir l'endroit le plus chaud et le moins salubre de l'île pour y établir sa capitale.
Ah! du moins, que dans un avenir prochain, quand le canal de Panama aura ouvert aux navires un nouvel accès dans le Pacifique, la France et la Nouvelle-Calédonie sachent utiliser une aussi magnifique situation, pour fonder sur ce point de la côte est, une de ces
* Col qui sépare, dans la montagne, la Yallce de Canala de celle de Nakély.
cités puissantes, capable de rivaliser plus tard, dans les limites res-^ treintes de notre modeste territoire, avec les villes reines de l'Australie : Melbourne et Sydney *.
Nakéty, dont on aperçoit de loin Téglise, est le seul endroit de la colonie où Ton ait jusqu'ici découvert de l'antimoine en 1878, découverte revendiquée par plusieurs personnes, et plutôt due au hasard *. C'est dans cette vallée que l'on a tenté la fabrication du rhum d'ananas.
En 1863, Macé, prédécesseur de M. Rouzeau, ayant acquis de Pannetrat sa grande culture d'ananas en échange d'un mouvement d'horlogerie que ce dernier devait exploiter, demandait, par l'intermédiaire du Moniteur officiel (septembre), une personne capable de monter une distillerie. Toutefois , cette culture simple (elle ne demande que des terrains de qualité inférieure); facile (elle ne craint ni cyclones, ni inondations); rémunératrice (un hectare contient 1,500 fruits qui fournissent 750 litres d'eau-de-vie), n'a point réussi malgré la protection et les encouragements de M. Fallu de la Barrière, gouverneur. Après une heure de prospérité, l'industrie de M. Rouzeau elle-même a été abandonnée. Le rendement ne payait pas les dépenses, ne donnant pas plus de 8 p. 100 d'alcool. Il serait pourtant désirable que l'eau-de-vie d'ananas et l'excellent rhum de Koé pussent suffire à la colonie délivrée, en attendant qu'elle puisse exporter, de tous les produits toxiques et nuisibles actuellement importés'.
Quelques minutes d'arrêt h la plantation Hogdson et Freeman.
' En 1890, la population blanche de Canala» y compris les fooclionnaires, les libérés, la garnison, atteignait à peine le chiffre de 300 personnes, chiffre bien inférieur à ce qu*il était alors que les mines, principalement la Boa-Kaine, étaient en pleine exploitation.
* L'exploitation d'antimoine est actuellement suspendue. En 4885, le chiffre de l'extraction avait atteint près de 4800 tonnes d'une teneur de 40 p. 400. Peu de temps après leur décourerte, ces mines avaient été acquises par MM. Eanckar et Bigginson, qui les cédèrent à une Compagnie écossaise. 11 est regrettable que les fours construits pour l'exploitation du minerai n'aient pas donné de bons résultats, les mines de Nakéty paraissent être des plus riches.
s Le nombre toujours croissant d'affoctions graves du foie durant ces dernières années ne reconnaît point d'autres causes, d'après nous, que cette introduction d'alcools d'atomicité inférieure, eaux-de-vie de pommes de terre, importés de Hambourg et d'ailleurs, et cela depuis longtemps. Dès 48d9, en effet, le commandant de la Nouvelle-Calédonie, chef de bataillon Durand, avait institué une commission composée d'officiers de la garnison, du médecin de service h Port-de-France et d'un médecin au choix du commandant de la station navale. Cette commission était chargée de s'assurer de l'état des boissons importées, tant les plaintes étaient nombreuses.
66 LA NOUVELLK-GALÉDOKIE EN 1890.
Les aimables planteurs nous feront déguster de la vieille eau-de-vie d'ananas. Elle a bon goût, bonne odeur, une saveur qui rappelle celle du kirsch et des pruneaux d'Agen.
Contemplons, dans le jardin qui nous entoure, tous ces arbres fruitiers, principalement ces grappes de raisin*. Que n*a-t-on pas fait pour introduire dans notre colonie les fruits de tous pays, qui, en général, y réussissent très bien? Chacun d'eux a son histoire, à laquelle se rattache le nom d'un officier, d'un colon, d'un missionnaire. Les gouverneurs encourageaient de tout leur pouvoir ces importations de richesses arrachées au sol de toutes les parties du monde. £n 1862, c'est VIsis qui nous apporte de la Réunion des plantes de toutes sortes, entre autres des plants de vignes du Cap. En 1863, la Bonite amène des cerisiers, des pêchers, des pruniers, des poiriers de la Nouvelle-Zélande.
Voici des mangoustans de l'Inde, des manguiers venus de Taïti, en 1857, et dont la réputation est partout si grande aux colonies. En 1859, M. Saisset, quand il vint succéder à M. du Bouzet, apporta également de Taïti les noyaux d'un mango-péche envoyé de la Martinique, en 1851, par Tamiral Bruat. En janvier 1862, trois de ces plants fleurissaient et ne tardaient pas à donner des fruits.
Remarquons ces superbes orangers, ces citronniers, ces mandariniers, ils sont ici depuis 1856; c'est encore à M. du Bouzet que la colonie en est redevable. Là des pamplemousses de la Réunion, des pommiers canaques, des james roses, des avocatiers, des pêchers de Sanghaî, des goyaviers en abondance. Ces pommes-cannelle, ces corossols nous rappellent que nous sommes aussi tributaires de l'Australie. Arrivés de Sydney en Calédonie, en 1857, c'est en 1861 qu'eut lieu leur première floraison. Les letschis de Chine, les fraisiers, les framboisiers de la Réunion, viennent ici parfaitement; nous avons également des figues et des mûres.
Parmi les personnes qui ont le plus contribué à introduire et à répandre en Nouvelle-Calédonie les plantes utiles et les arbres frui* tiers, il faut citer H. de Greslan, propriétaire à la Dumbéa, qui les a acclimatés dans ses terres, au lieu de les laisser disséminés, sans culture et sans soins, à travers toute la colonie.
' Les missionnaires de Ule des Pios oot fait du vin avec le raisin calédonien, excel* lent comme raisin de table. Néanmoins l'on peut dire que la eu! turc de la vigne, comme eelle de la vanille qui réussit également très bien, est rectée jusqu'ici à Tôlat d'essaisi
Pour en revenir aux rares fruits indigènes, citons en passant ce spécimen. C'est le jacquier * : sa pulpe sucrée a un goût des plus désagréables, qu elle perd lorsqu'on la trempe dans l'eau. Ses amandes grillées rappellent les châtaignes.
Au contraire, un arbre de la même famille, Tarbre à pain*, le maioré des Taïtiens, très répandu dans le nord à Hyenghène^ fournit un aliment agréable ayant le goût de mie de pain frais, mélangée à des fonds d'artichauts ou de topinambours.